Dans cette partie du chapitre 8, le roi Salomon poursuit la grande réflexion qui traverse tout le livre : pourquoi semble-t-il que le méchant prospère et que le juste souffre, et pourquoi le Saint, béni soit-Il, use-t-Il de patience envers les pécheurs ? Dans les versets précédents, il déclarait déjà : « אֲשֶׁר אֵין נַעֲשָׂה פִתְגָם מַעֲשֵׂה הָרָעָה מְהֵרָה » - la sentence portée contre le mal n'étant pas exécutée immédiatement, le cœur des hommes s'enhardit à faire le mal. À présent, il approfondit encore : non seulement il n'y a pas de châtiment immédiat, mais le pécheur persiste et récidive, tandis que le Saint, béni soit-Il, patiente avec lui. Et c'est précisément à partir de ce constat que Salomon parvient à une conclusion inattendue : c'est de cette patience infinie envers les impies qu'il déduit combien le bien réservé à ceux qui craignent Dieu sera grand.
אֲשֶׁר חֹטֶא עֹשֶׂה רָע מְאַת וּמַאֲרִיךְ לוֹ כִּי גַּם יוֹדֵעַ אָנִי אֲשֶׁר יִהְיֶה טּוֹב לְיִרְאֵי הָאֱלֹהִים אֲשֶׁר יִירְאוּ מִלְּפָנָיו׃ (ח, יב) - Même si le pécheur fait cent fois le mal et qu'un long délai lui est accordé, je sais aussi que le bonheur sera pour ceux qui craignent Dieu, qui éprouvent de la crainte devant Sa présence.
Le mot « מְאַת » (Méat - Mem, Alef, Tav) ne signifie pas « peu » (mé'at avec un Ayin), mais cent. La Pssikta Zoutreta explique : le pécheur commet cent fautes, et malgré tout, Il use de patience avec lui. Mais elle soulève elle-même une difficulté : n'est-il pas écrit : « Voici, tout cela, Dieu l'accomplit deux fois, trois fois avec l'homme » - deux ou trois fois, mais pas plus ! Et toi, tu parles de cent fois ? En réalité, cela fait référence à cent années : même si l'homme vit cent ans et pèche durant toutes ces années, le Saint, béni soit-Il, fait preuve de patience envers lui. Et pourquoi donc ? Dans l'attente qu'il fasse techouva.
Et Salomon poursuit en ces termes : « Car je sais aussi que le bonheur sera pour ceux qui craignent Dieu ». D'où le sait-il ? Par un raisonnement a fortiori (kal va'homer) : si telle est l'attitude envers ceux qui transgressent Sa volonté - un homme peut pécher pendant cent ans et le Saint, béni soit-Il, patiente avec lui -, à plus forte raison y aura-t-il une récompense éternelle pour ceux qui accomplissent Sa volonté ! Si Hachem accorde tant de bienfaits à celui qui agit à l'encontre de Sa volonté, combien de bonté reste-t-il réservée à celui qui Le craint ?
On a déjà évoqué l'histoire survenue avec Avraham Avinou. Un vieillard d'un âge très avancé vint à lui pour demander à manger. Avraham le fit entrer sous sa tente, le nourrit et prit soin de lui. À la fin du repas, Avraham lui dit : « À présent, il convient de remercier. » Le vieillard acquiesça : « Tout à fait ! » - et il sortit son idole pour l'embrasser et lui rendre grâce. Avraham commença alors à lui expliquer qu'il y a un Créateur au monde, que c'est Lui qui a tout créé et qui dispense Ses bienfaits, et que tout ce qu'il venait de manger provenait de ce qu'Hachem avait donné, et non de son propre bien à lui. Mais le vieillard, qui n'était plus à un âge où l'on change aisément d'habitudes, ressortit son idole et l'embrassa à nouveau. Avraham lui fit alors comprendre que la tente comportait quatre ouvertures, et le vieillard s'en alla.
Aussitôt, le Saint, béni soit-Il, Se révéla à Avraham et lui dit : « Avraham, Moi, J'ai eu la patience d'attendre ce vieillard pendant quatre-vingts ans, et toi, en quelques minutes, tu as perdu patience envers lui ? » Le Midrach rapporte : immédiatement, Avraham courut après lui, le rappela, le ramena sous sa tente, et s'occupa de lui avec tant de dévouement qu'il finit par l'amener à une techouva complète.
Cette réalité d'une patience divine s'étendant sur quatre-vingts ou cent ans nous dévoile l'immensité de la miséricorde du Saint, béni soit-Il, et combien Il espère en chaque être humain, attendant patiemment qu'il fasse peut-être techouva. De là, on mesure à quel point le bien sera grand pour ceux qui craignent Dieu : si Sa miséricorde est infinie envers un homme impie, combien plus grande sera-t-elle envers le juste, et quelle magnifique rétribution attend ceux qui révèrent le Créateur !
Rachi explique que le pécheur commet le mal « מְאַת » - des centaines de milliers et des myriades de fois -, et le Saint, béni soit-Il, use de longanimité avant de finalement lui demander des comptes. Le mot « מְאַת » est une formulation abrégée au lieu de « cent jours » (ou périodes), à l'image du terme « וְשַׁחֲרוּת » dans le verset : « l'enfance et la jeunesse (chaharout) ne sont que vanité ». Ainsi en est-il ici : du fait même que le Saint, béni soit-Il, ne se hâte pas de châtier les impies, je sais que chacun finira par recevoir ce qui lui revient.
C'est la suite directe de ce qui a été dit précédemment : « Parce que la sentence contre les mauvaises actions ne s'exécute pas promptement », les hommes se laissent aller au mal, et l'on voit le pécheur commettre le mal cent fois, ou cent mille fois, et bénéficier d'un sursis. Cette réalité même engendre une épreuve pour la foi. Pourtant, je sais pertinemment que la justice finira par triompher : le méchant rendra compte de ses mauvaises actions, et le juste recevra le bien pour ses bonnes actions. Même si l'on est aujourd'hui témoin d'une situation qui ébranle la foi, je sais de la manière la plus claire que le bien est réservé à ceux qui craignent Dieu.
וְטוֹב לֹא יִהְיֶה לָרָשָׁע וְלֹא יַאֲרִיךְ יָמִים כַּצֵּל אֲשֶׁר אֵינֶנּוּ יָרֵא מִלִּפְנֵי אֱלֹהִים׃ (ח, יג) - Mais il n'y aura point de bonheur pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, semblable à l'ombre, parce qu'il n'a point de crainte devant Dieu. (8, 13)
À première vue, il y a ici une contradiction : on vient d'affirmer que le pécheur « fait le mal cent fois et prolonge ses jours », et voilà qu'on affirme à présent qu'il ne prolongera pas ses jours ? L'intention est qu'il ne prolongera pas ses jours dans le monde à venir et au jour du jugement. Là-bas, il passera comme une ombre fugitive et recevra immédiatement sa sentence, comme il est écrit : « C'est pourquoi les méchants ne résisteront point au jugement » - ils n'auront aucune tenue à l'heure du jugement, mais seront condamnés en un instant. Et la raison en est : « parce qu'il n'a point de crainte devant Dieu » - il n'a pas fait téchouva et n'a pas corrigé ses voies.
Le saint Alshich explique qu'ici se poursuit la réponse à la question soulevée. On pourrait se dire : si l'on prolonge les jours du méchant, c'est pour lui donner l'occasion de revenir à Dieu, et pour préserver le libre arbitre de l'homme. En effet, si le méchant subissait immédiatement le châtiment et le juste recevait immédiatement sa récompense, l'humanité ne se diviserait pas entre méchants et justes, mais entre sages et insensés - seul un fou complet continuerait à faire le mal. Si l'on constatait qu'à chaque bonne action correspond immédiatement un bienfait et à chaque mauvaise action un malheur immédiat, quel sens y aurait-il à persévérer dans le mal ? Pourquoi donc les hommes continuent-ils à mal agir ? Précisément en vertu du libre arbitre, précisément parce que « la sentence contre les mauvaises actions ne s'exécute pas promptement », précisément parce qu'« un pécheur fait le mal cent fois et prolonge ses jours ». Sans cela, il n'y aurait aucun libre arbitre.
Cependant, une objection subsiste : qu'on use de patience envers un pécheur qui a fauté une ou deux fois, cela se comprend, car il y a l'espoir qu'il se repente. Mais quelle logique y a-t-il à faire preuve d'une telle longanimité envers de si grands scélérats, qui s'enfoncent sans limites dans le crime, qui ont péché cent fois et ont causé tant de ravages ? Cela ne fait que les inciter à sombrer davantage dans l'impiété et la perversion. La probabilité qu'ils fassent téchouva est infime, car dès lors qu'un homme a commis une transgression et l'a répétée, elle lui paraît permise.
Et la réponse est la suivante : en effet, ce n'est pas pour eux. Pour eux, l'espoir est effectivement minime. Mais le Saint, béni soit-Il, n'exécute pas promptement la sentence du mal afin de préserver le libre arbitre des autres, pour que les témoins voient qu'il y a des méchants qui réussissent et des justes qui échouent, et inversement, sans ordre apparent dans ce monde. Dès lors, l'homme peut croire en Hachem par lui-même, et non parce qu'il constate un système visible de salaire et de punition, ni sous la contrainte d'une évidence qui lui imposerait la foi. Hachem désire qu'on Le serve par foi, attachement et intégrité, et non par calcul de récompense ou crainte du châtiment. C'est pourquoi le Saint, béni soit-Il, laisse subsister un monde plein d'interrogations : ainsi, si l'on croit en Lui, ce ne sera que par pur attachement et non par intérêt personnel.
Néanmoins, la question demeure : il aurait suffi que le méchant ne soit pas frappé de souffrances - cela se comprendrait, car si les méchants souffraient systématiquement, la foi des spectateurs proviendrait de la vue directe du salaire et de la punition, et non d'un élan d'attachement sincère. Mais pourquoi continue-t-on aussi à les combler de bienfaits ? C'est à cela que répond le verset : « Mais il n'y aura point de bonheur pour le méchant » - Hachem ne comblera pas ces méchants de bien. Selon la formule biblique : « Ne le maudis point, mais ne le bénis point non plus » : Il ne les maudit pas et ne leur envoie pas de malheur immédiat, mais Il ne leur accorde pas non plus de véritable bénédiction. De même, « il y aura du bien pour ceux qui craignent Dieu » s'applique à ceux dont la crainte ne dépend pas de la peur du châtiment, mais émane d'une véritable révérence envers Hachem.
La Guémara dans Kiddouchine (page 33) interprète ce verset. Rabbi Eléazar dit : tout talmid 'hakham qui ne se lève pas devant son maître est appelé méchant, ses jours ne se prolongeront pas et son étude s'oubliera. Remarquez bien : bien qu'il soit lui-même un talmid 'hakham, puisqu'il s'agit de son maître, il a le devoir de se lever devant lui. Comme il est dit : « Mais il n'y aura point de bonheur pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, semblable à l'ombre, parce qu'il n'a point de crainte devant Dieu ». Et que signifie « n'a point de crainte » ? De quelle crainte s'agit-il ici ? Il est dit ici « n'a point de crainte devant (milifné) », et il est dit ailleurs : « Devant (mipné) les cheveux blancs tu te lèveras, et tu honoreras la personne du vieillard, et tu craindras ton Dieu ». De même que là-bas, la crainte se manifeste par le fait de se lever devant la vieillesse, de même ici, « n'a point de crainte » signifie qu'il ne se lève pas devant les cheveux blancs, c'est-à-dire devant un talmid 'hakham ou un ancien qui a acquis la sagesse.
L'Imré Chéfer propose ici une explication remarquable : même si cet homme semble pieux, dès lors que sa crainte n'est qu'extérieure et qu'au fond de lui il est faux, sache qu'il ne prolongera pas ses jours. C'est-à-dire que son hypocrisie ne durera pas. En fin de compte, sa malice se dévoilera ; tout le monde verra et saura que sa crainte du Ciel n'était que pure façade, et qu'il n'avait aucune crainte d'Hachem au plus profond de son être.
À ce propos, l'Imré Chéfer cite les magnifiques paroles du Malbim sur Beréchit (chapitre 20), au sujet d'Avraham et d'Avimélekh. Avimélekh prétendait être juste, et Avraham lui répondit : « Car je me suis dit : assurément, il n'y a pas de crainte de D.ieu en ce lieu, et ils me tueront à cause de ma femme ». Et voici les termes du Malbim : Avraham lui fit savoir que même si l'on voit un homme ou un peuple doté d'une haute philosophie, ayant instauré des règles de civilité exemplaires et s'étant habitué à de nobles vertus guidé par son intellect, pratiquant la justice et la droiture selon sa raison - néanmoins, nous ne pourrons jamais faire confiance à cet homme ou à ce peuple pour que, au moment où la passion le poussera au mal, sa raison prenne toujours le dessus. Bien au contraire : lorsque brûlera en lui le feu du désir pour une belle femme ou pour les biens d'autrui à l'abri des regards, sa raison elle-même s'égarera jusqu'à assassiner, commettre l'adultère et perpétrer tous les forfaits.
Quelle est donc la garantie ? Le Malbim poursuit : une seule force réside dans l'âme humaine sur laquelle nous pouvons compter pour ne pas fauter, et c'est la dimension de la crainte enracinée dans l'âme, dont une des branches est la crainte de D.ieu. L'âme humaine possède une crainte naturelle - la peur de se jeter sur une route encombrée de peur de mourir, ainsi que toutes sortes d'appréhensions ; et l'un de ces prolongements est la crainte de D.ieu. Dès lors que l'âme s'emplit de la crainte de D.ieu, Qui scrute ce qui est manifeste comme ce qui est caché et Qui observe tous ses actes, alors, même au moment où son mauvais penchant se renforce, l'homme éprouvera de la crainte et de la honte devant le grand Roi Qui voit tous ses actes, et il se gardera de mal agir. Comme il est écrit : « La crainte d'Hachem est une discipline de sagesse », « La crainte d'Hachem est le commencement du savoir ». Et il convient de remarquer que le Malbim a écrit ces lignes des générations avant Auschwitz, et ses propos sont d'une justesse saisissante.
C'est exactement ce que Kohélet nous enseigne. Si l'on voit des personnes qui ont rejeté la crainte d'Hachem derrière leur dos et ne se conduisent que d'après leur seule raison, n'étant retenues du mal que par leur fierté intellectuelle ou morale, il ne faut pas se fier à leur intégrité. Un homme a reçu une bonne éducation familiale et ne commet pas d'actes répréhensibles, et l'on rencontre parfois des gens éloignés de la Torah et des mitsvot dont on peut dire que la conduite est tout à fait respectable. Malgré tout, on ne peut avoir la certitude qu'ils conserveront toujours cette droiture, et sans l'ombre d'un doute, si une faute se présente à eux en secret, leur passion surpassera leur raison et ils commettront le mal. La raison en est simple : il n'y a point en eux de crainte de D.ieu pour les détourner de leur méfait. La raison ne les domine que là où les regards se posent sur eux, par peur du déshonneur et de la honte. Mais celui qui a foi en Hachem et Le craint n'est pas guidé uniquement par son intellect : il sait que le Saint, béni soit-Il, est présent même dans l'endroit le plus désert, qu'Il sonde les reins et les cœurs, et dès lors, chez lui seul existe la garantie de s'abstenir de la faute.
Et c'est ce qu'Avraham a dit à Avimélekh : je ne m'étonne pas que tu aies été capable d'aller jusqu'au meurtre pour ma femme, car dès lors qu'entre en jeu la passion, plus rien ne compte à tes yeux et la raison ne gouverne plus. C'est pourquoi : « Mais le bonheur ne sera point pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, semblable à l'ombre, parce qu'il n'a point de crainte ». Le méchant ne connaîtra pas le bien, et celui qui ne craint pas n'aura point de longs jours : il s'effondrera inéluctablement. On peut le voir réussir, mais ce succès n'est que temporaire. Cette « sagesse » humaine qui le guide ne résistera pas à l'épreuve du temps. Vient une tentation ou une difficulté, et seule la crainte de D.ieu peut détourner l'homme de la faute et l'empêcher de mal agir ; sans elle, il finira fatalement par chuter. « Il ne prolongera pas ses jours » : cette respectabilité ne durera pas ; à la première véritable épreuve, on le verra tomber. Et qui prolonge ses jours ? Celui qui porte la crainte de D.ieu en son cœur, car chez lui cette droiture a la force de durer et de s'ancrer, lui permettant de résister même aux penchants les plus violents et les plus redoutables.
יֶשׁ הֶבֶל אֲשֶׁר עַשָׂה עַל הָאָרֶץ אֲשֶׁר יֵשׁ צַדָּיקים אֲשֶׁר מַגָּיעַ אֲלֵהֶם כָּמַעֲשֵׂה הָרְשָׁעים וְיֵשׁ רְשָׁעים שֶׁמַגָּיעַ אֲלֵהֶם כָּמַעֲשֵׂה הַצַּדָּיקים אָמַרְתָּי שֶׁגַּם זֶה הָבֶל׃ (ח, יד) - Il est une vanité qui se commet sur la terre : c'est qu'il est des justes traités selon la conduite des méchants, et des méchants traités selon la conduite des justes ; j'ai dit que cela aussi est vanité. (8, 14)
Rachi explique : « Hével » (vanité) - une chose qui bouleverse (mebahil) les créatures. Il existe une réalité qui plonge les êtres humains dans la stupeur : laquelle ? C'est qu'il y a des justes frappés par le malheur comme s'ils avaient agi comme des méchants, et des méchants comblés de bienfaits comme s'ils avaient accompli les actions des justes. En d'autres termes : le juste souffre tandis que le méchant prospère (tsaddik véra lo, racha vétov lo).
Rachi ajoute : « Nos Maîtres ont interprété ce verset dans un autre sens dans le traité Horayot, mais cela ne s'accorde pas selon moi avec la tournure du texte, puisque le Sage conclut en disant : "cela aussi est vanité" ». La Guémara dans Horayot (page 10b) rattache en effet le mot « Achèr » (אֲשֶׁר) à « Achré » (heureux) : heureux les justes auxquels il arrive selon les œuvres des méchants ! Que désignent les « œuvres des méchants » ? Rachi explique : leur châtiment de ce monde-ci dans ce monde-ci. Les impies commettent le mal et méritent d'être punis ; heureux sont les justes qui reçoivent ici-bas, dans ce monde, ce que les méchants auraient dû endurer, et arrivent ainsi dans le Monde futur purs et lavés de toute faute ! Et malheur aux méchants auxquels il arrive selon les œuvres des justes de ce monde dans ce monde-ci - car ils jouissent de tous les biens ici-bas, recevant dans ce monde la récompense que le juste aurait dû recevoir pour ses bonnes actions.
Et que signifie dès lors « cela aussi est vanité » ? C'est précisément la difficulté que soulève Rachi. On peut toutefois expliquer que celui qui observe cette situation d'un regard extérieur s'imagine qu'il n'y a pas de justice, et c'est là l'une des vanités et des illusions de ce monde.
L'Alshikh HaKadosh ajoute : tout au long de ce chapitre, l'interrogation porte sur la raison pour laquelle les méchants prospèrent et les justes souffrent. Peut-être dira-t-on que voici la réponse : on accorde aux méchants la récompense de leurs bonnes actions ici-bas afin qu'ils en soient entièrement quittes, comme il est écrit : « בִּפְרֹחַ רְשָׁעִים כְּמוֹ עֵשֶׂב וַיָּצִיצוּ כָּל פֹּעֲלֵי אָוֶן » (Quand les méchants croissent comme l'herbe et que fleurissent tous les artisans d'iniquité) - et la suite : « לְהִשָּׁמְדָם עֲדֵי עַד » (c'est pour être anéantis à tout jamais), ou encore : « וּמְשַׁלֵּם לְשֹׂנְאָיו אֶל פָּנָיו לְהַאֲבִידוֹ » (Et Il paie directement ceux qui Le haïssent pour les perdre). Et inversement pour les souffrances des justes, dont le dessein est d'expier leurs fautes légères afin qu'ils se présentent dans l'au-delà purifiés de tout péché.
Mais, observe l'Alshikh, cette explication ne suffit pas non plus. Car si l'on constatait que tous les méchants prospèrent en ce monde et que tous les justes y souffrent, on pourrait affirmer : voilà, l'ordre du monde est limpide - les justes souffrent ici-bas pour toucher leur plein salaire dans le Monde futur, et les méchants jouissent d'ici-bas pour recevoir une punition absolue dans le Monde futur. Or, la réalité n'est pas telle : il y a des méchants qui réussissent et d'autres qui souffrent, il y a des justes comblés de bienfaits et d'autres accablés d'épreuves. Il n'y a aucune uniformité. Et le verset insiste précisément : « יֵשׁ צַדִּיקִים » (il est des justes) et « יֵשׁ רְשָׁעִים » (il est des méchants) - il y en a chez les uns comme chez les autres, mais d'autres connaissent un sort opposé. S'il était écrit « tous les justes » et « tous les méchants », la réponse serait valable ; mais puisqu'il existe les deux cas de figure, la difficulté demeure entière.
Remarquez d'ailleurs que c'est exactement la question que souleva Moshé Rabbénou. On cite fréquemment la formule « le juste qui souffre, le méchant qui prospère », mais Moshé Rabbénou interrogea sur les deux versants à la fois : le juste qui prospère et le juste qui souffre, le méchant qui prospère et le méchant qui souffre - pourquoi en est-il tantôt ainsi et tantôt autrement ? C'est la raison pour laquelle l'Alshikh juge cette explication insuffisante, car elle n'apporte pas une clé de compréhension applicable à l'ensemble des justes et des méchants. Dès lors : « J'ai dit que cela aussi est vanité » - cette réponse elle-même s'avère vaine, car elle ne suffit pas à dissiper l'énigme.
L'Imré Chéfer explique : plus j'approfondis mes réflexions, plus j'observe la marche de l'existence et ce qui se déroule sur terre, plus je découvre des situations déconcertantes - des justes traités selon les œuvres des méchants, et des méchants traités selon les œuvres des justes. Des situations révoltantes pour l'esprit humain, qui n'y discerne qu'injustice et incohérence, et devant lesquelles s'égarent tous les habitants de la terre. Mais Chlomo déclare : pour ma part, je n'en ai point été troublé. Pourquoi ? Parce qu'« il est une vanité qui se produit sur la terre » - je sais pertinemment que toute la réalité de ce monde n'est que vanité.
À titre de parabole : deux enfants étudient dans la même classe sous la conduite d'un même maître. L'un est un élève doué et attentif, un enfant pieux et craignant Dieu, studieux, assidu et docile à tout ce qu'on lui enseigne ; l'autre est un fils rebelle, indocile, qui fait la honte et le chagrin de ses parents. Et voilà que l'on voit précisément l'enfant difficile crouler sous les plaisirs : il s'achète des jouets et toutes sortes de futilités d'enfants, tandis que le bon élève est privé de tout cela. Quelqu'un regarderait-il cette scène en disant : « Voyez comme le premier est heureux et combien le second est à plaindre » ? Nous aurions tous un sourire de dédain : en quoi est-il heureux ? Que possède-t-il vraiment ? Qu'a-t-il acquis - quelques billes ? Appelle-t-on cela une acquisition ? Appelle-t-on cela un gain ?
Il en va exactement de même lorsque je contemple le bien-être des méchants : tout cela ne s'inscrit que dans ce monde-ci, et que représente ce monde ? « J'ai dit que cela aussi est vanité ». Ce monde n'est que vanité d'un bout à l'autre, et si toute sa félicité se réduit à des jouissances matérielles et grossières, elle n'est que vanité pure. Y a-t-il vraiment lieu de s'en émouvoir ?
On a déjà évoqué l'histoire du comte Potocki, lorsqu'on le conduisit au bûcher lors d'un autodafé. On rapporte qu'il marchait en entonnant « Ani Maamin », s'avançant pour sacrifier sa vie pour la sanctification du Nom divin. En chemin, l'un des prêtres lui lança : « Je sais bien qu'ici, en ce monde, c'est nous qui rions de toi, mais là-bas, dans le monde de vérité, c'est toi qui riras de nous et tireras vengeance de nous ! »
Le comte Potocki lui répondit : « Quand j'étais enfant, je construisais des châteaux de sable, et il arrivait que de méchants garnements, jaloux et malveillants, viennent démolir mes châteaux. Je me disais alors : quand je serai grand, je me vengerai d'eux, je les punirai, je leur ferai voir de quel bois je me chauffe ! Mais dis-moi : penses-tu qu'une fois devenu adulte, tout cela m'intéressait encore ? Les châteaux de sable de mon enfance avaient-ils encore la moindre place dans mon cœur ? Il en va de même à présent : crois-tu qu'une fois arrivé dans le monde de vérité, vous m'importerez le moins du monde ? Qu'un prêtre quelconque ait consumé mon corps ici-bas m'intéressera-t-il là-haut, au sein de la félicité éternelle et divine ? »
C'est précisément ce que dit Chlomo : « Il est une vanité qui se produit sur la terre : il est des justes traités selon la conduite des méchants, et des méchants traités selon la conduite des justes. J'ai dit que cela aussi est vanité », car tous les intérêts de ce monde ne sont que futilité. Et si tu vois ici-bas quelqu'un faire de prétendus profits extraordinaires ou un autre essuyer d'immenses pertes apparentes - qu'est-ce qu'un gain et qu'est-ce qu'une perte ? Tout, ici-bas, n'est que vanité.
C'est un peu ce que disait en son temps le rav Shteinman. On l'interrogea sur la formule : « Nous courons et ils courent, nous courons et recevons un salaire, et ils courent et ne reçoivent pas de salaire » - peut-on vraiment dire qu'ils ne reçoivent pas de salaire ? Pourtant, un homme travaille et touche une rémunération, et s'il travaille dans la haute technologie, il gagne assurément beaucoup d'argent ! Il leur répondit : il existe la célèbre réponse du 'Hafets 'Haïm, selon laquelle nous sommes récompensés pour l'effort fourni, tandis qu'eux ne sont payés que pour le résultat. Mais le rav Shteinman donna une autre explication : nous peinons et recevons un salaire - voilà ce qui s'appelle un véritable salaire ! Mais chez eux, ce qu'ils reçoivent, peut-on appeler cela un salaire ? Même si quelqu'un a amassé ici-bas cent millions de dollars, est-ce là un salaire ? Ce n'est que vanité, et en un instant, il abandonne toute sa fortune. Que possède-t-il pour l'éternité ? Que lui reste-t-il pour toujours ? Cela ne s'appelle pas un salaire, cela n'a aucune consistance réelle.
À travers ces versets, Chlomo nous enseigne trois fondements. Premièrement, la patience envers le pécheur - « le pécheur fait cent fois le mal et Il prolonge ses jours » - ne contredit pas la justice, mais constitue une manifestation de l'immense miséricorde divine ; et l'on doit en déduire a fortiori combien de bien est réservé à ceux qui craignent D.ieu, à l'image du récit d'Avraham et du vieillard. Deuxièmement, « le bonheur ne sera point pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours » - la réussite et la droiture fondées sur la seule raison, sans la crainte de D.ieu, ne sauraient durer ; seule la crainte du Ciel, unique force digne de confiance dans l'âme humaine, permet à l'homme de tenir debout à l'heure de l'épreuve. Et troisièmement, concernant l'interrogation même sur le juste qui souffre et le méchant qui prospère : même après toutes les explications, une certitude demeure - tout ce qui ressemble au bonheur du méchant dans ce monde-ci n'est rien d'autre que des châteaux de sable et des billes d'enfants : « j'ai dit que cela aussi est vanité », et rien de tout cela n'a de valeur face à l'éternité.