Dans cette partie du chapitre, le roi Chelomo traite l'une des plus grandes difficultés de l'homme croyant : le spectacle des réchaïm qui réussissent, qui deviennent célèbres et qui dominent, tandis que les justes sont oubliés. Les versets que nous avons devant nous sont difficiles dans leur sens littéral, et les commentateurs y ouvrent plusieurs portes : le pchat, le drach, l'analogie historique et le secret. Précisons d'emblée : tous ces spectacles sont ici appelés "hével", c'est à dire des choses qui égarent l'homme et le conduisent à se tromper au sujet de la Providence.
וּבְכֵן רָאִיתִי רְשָׁעִים קְבֻרִים וָבָאוּ וּמִמְּקוֹם קָדוֹשׁ יְהַלֵּכוּ וְיִשְׁתַּכְּחוּ בָעִיר אֲשֶׁר כֵּן עָשׂוּ גַּם זֶה הָבֶל׃ (י) - Et c'est ainsi que j'ai vu des réchaïm enterrés et qui reviennent, et depuis un lieu saint ils marchent, et ils sont oubliés dans la ville où ils ont agi ainsi ; cela aussi est vanité.
Le verset est difficile à comprendre dans son sens simple. "J'ai vu des réchaïm enterrés" : cela se comprend encore. Mais "et qui reviennent" : est-ce qu'après avoir été enterrés ils sont revenus ? "Et depuis un lieu saint ils marchent" : la place des réchaïm est dans un lieu impur, dans le guéhinom ; comment marcheraient-ils depuis un lieu saint ? "Et ils sont oubliés dans la ville où ils ont agi ainsi" : une phrase obscure. La seule chose claire est "cela aussi est vanité", mais là non plus on ne sait pas en quoi consiste cette vanité.
La Pessikta Zouta explique : "J'ai vu des réchaïm enterrés" : j'ai vu de nombreuses fois des réchaïm qui sont morts ; "et qui reviennent" (vaba'ou), comme dans "ba hachémech" (le soleil s'est couché), leur soleil s'est couché. Il ne s'agit pas d'un retour ici, mais de leur disparition de ce monde. "Et depuis un lieu saint ils marchent" : de leur vivant, ils se faisaient passer pour des saints, comme ceux dont il est dit "ceux qui te disent : ne t'approche pas de moi car je t'ai sanctifié" : ne me touche pas, je suis saint, de peur que tu ne me rendes impur. "Et ils sont oubliés dans la ville" : et à cause de ces réchaïm, les justes étaient oubliés de la ville.
À première vue, cela étonne : où est-il question d'un juste ici ? En réalité, la méthode du drach est que "depuis un lieu saint ils marchent" s'interprète à la fois pour ce qui précède et pour ce qui suit. Pour ce qui précède : les réchaïm qui se faisaient passer pour des saints ; et pour ce qui suit : les justes qui, eux, "marchent véritablement depuis un lieu saint", et ce sont eux qui ont été oubliés dans la ville. Et pourquoi ? Parce que les réchaïm qui se faisaient passer pour des justes ont pris la célébrité, la scène et les médias, tandis que les véritables justes ne sont plus entendus ni vus, et on les oublie.
"Où ils ont agi ainsi" : c'est ainsi qu'ils agissaient envers Israël. "Cela aussi est vanité" : voir comment les réchaïm prennent le dessus sur les justes, voilà l'une des vanités de ce monde, c'est à dire l'une des choses négatives. Comme il est écrit dans Habakouk : "C'est pourquoi la Torah s'affaiblit, car le racha entoure le juste." Qu'est-ce qui fait que la Torah s'affaiblit et disparaît ? Lorsqu'un racha entoure le juste.
Première explication : "maktir" du terme kéter (couronne) autour : le racha enferme le juste, le place dans une case délimitée, et ainsi ne lui permet pas d'agir.
Deuxième explication : "maktir" du terme nomination : qui nomme le juste ? Le racha. Et dès lors, forcément, le juste fera tout ce que le racha demande.
Ben Gourion, en son temps, a instauré le Rabbinat en Israël, et voulut même instaurer un Sanhédrin. On s'en étonna : qu'avait-il à faire de ces questions ? Il répondit : lorsque c'est moi qui paierai, ils seront de mon côté ; lorsque c'est moi qui paierai, ils sauront déjà comment se comporter et quoi faire. C'était un homme très rusé. Il s'adressa au grand rabbin, et celui-ci tenta de lui expliquer que nous n'avons plus la sémikha, qu'il n'y a plus d'ordination des sages, et lui dit : vois-tu, c'est un peu un problème. Ben Gourion demanda : pourquoi un problème ? Il lui répondit : parce que l'une des conditions est "ceux qui haïssent le profit", des hommes qui détestent l'argent dans le jugement ; et où trouveras-tu des hommes qui haïssent le profit, même si tu as toutes les autres qualités ? Ben Gourion lui répondit : je sais, monsieur le rabbin, que tout est une question d'argent ; ajoute encore un peu d'argent, et tu trouveras aussi des hommes qui haïssent le profit. Voilà l'esprit de celui qui se tient au sommet. Et c'est cela, "le racha entoure le juste" : le racha nomme le juste, et dès lors le juste fera sa volonté.
Le rabbin de Kiryat Ata fut sollicité en son temps pour être nommé rabbin par le conseil religieux local, en tant qu'employé sous leur autorité, mais il refusa. Il déclara : « Je préfère rester indépendant. » On lui demanda : « Pourquoi refuser ? Le poste existe, vous aurez un salaire garanti. » Il répondit : « Je n'en veux pas. » On lui dit alors : « Craignez-vous que nous venions vous dicter votre conduite ? Rassurez-vous, nous ne nous en mêlerons pas. » Il leur rétorqua : « Vous croyez que j'ai peur de vos ingérences ? Le jour où vous me paierez, c'est moi qui viendrai spontanément vous demander ce que je dois faire. » C'est là précisément le sens de « l'impie couronne le juste » (recha makhtir et hatsadik), et c'est la pire des situations. Et voilà ce que signifie « cela aussi est vanité » - une vanité effroyable, que le méchant devienne le supérieur du juste et en soit responsable.
La Pessikta Zoutreta propose une autre explication : « J'ai vu des impies ensevelis » qui sont morts, « et ils sont venus » - d'autres sont venus après eux pour imiter leurs actes. « Et du lieu saint ils s'éloignent » - ils se détournent de la sainteté et ne s'y rattachent jamais. Vous l'invitez à la synagogue, il n'entre pas ; vous l'invitez à un cours de Torah, il ne vient pas. Chaque fois qu'un lieu saint se présente à lui, il le fuit. Ce sont des gens qui n'ont aucun cours régulier, qui ne fixent aucun moment d'étude pour la Torah.
« Et ils sont oubliés dans la ville où ils ont ainsi agi » - le souvenir de tous les méfaits commis s'efface, et les nouveaux venus ne prennent pas la peine de se dire : « Qu'ont retiré les premiers de leur malice, et pourquoi commettrais-je le mal à mon tour ? » Il s'agit pourtant d'impies déjà décédés, remplacés par d'autres, et ces successeurs auraient dû retenir la leçon du sort subi par leurs prédécesseurs. Nabuchodonosor aurait dû apprendre de Pharaon ; les méchants des générations ultérieures auraient dû tirer la leçon des anciens et voir où leur perversité les a menés. Et malgré tout cela, on constate qu'ils persistent dans leurs mauvaises actions et dans la même conduite. « Cela aussi est vanité » - l'une des vanités de ce monde : les impies se succèdent, et nul ne tire les leçons de la déchéance de son semblable pour rectifier ses voies.
Rachi explique que le verbe « j'ai vu » relève ici de la prophétie, et que les impies désignent les Chaldéens lors du Premier Temple et les Romains lors du Second. « Des impies ensevelis » - ce sont ceux qui ont détruit le Beth Hamikdach, qui méritaient d'être enfouis dans la poussière tant ils étaient méprisables parmi les nations, comme il est dit à propos des Chaldéens : « Voici le pays des Chaldéens, ce peuple qui n'existait pas » - un peuple insignifiant qui ne méritait même pas d'exister en ce monde. « Et ils sont venus et s'en sont allés du lieu saint » - ils ont dominé le lieu saint, le Beth Hamikdach.
« Et ils sont oubliés dans la ville où ils ont ainsi agi » - en quittant ces lieux, nos Sages enseignent : ne lis pas « vayichtake'hou » (ils sont oubliés), mais « vayichtabe'hou » (ils se glorifient), à l'instar de Titus, car ils se vantaient dans leur ville d'avoir ainsi agi dans la demeure du Tout-Puissant. Rachi ajoute qu'on peut également s'en tenir au sens de l'oubli : leur nom et leur mémoire finiront par s'effacer de la ville où ils ont ainsi agi, à l'endroit même de leurs forfaits. Et quand cela ? « Je rassemblerai toutes les nations dans la vallée de Yéhochafate » - là où ils L'ont outragé, c'est là qu'Il leur demandera des comptes. Et où seront-ils oubliés ? Dans la ville où ils ont ainsi agi, dans la vallée de Yéhochafate à Jérusalem ; là, le Saint, béni soit-Il, tirera vengeance d'eux et effacera leur nom de ce monde. C'est ainsi qu'il est écrit dans les Psaumes (73) : « Seigneur, dans la ville Tu mépriseras leur image », ce que Rachi commente là-bas : dans cette même ville, à Jérusalem, où ils ont commis le mal, c'est là que leur image sera bafouée et qu'ils seront tous consumés. Dans ce passage des Psaumes, Rachi applique le verset à Sanhériv, et ici aux destructeurs du Temple.
« Cela aussi est vanité » - Rachi précise qu'il s'agit de l'une des vanités introduites dans le monde pour mettre les créatures à l'épreuve du doute. Les gens voient cela et s'étonnent : pourquoi le Saint, béni soit-Il, ne châtie-t-Il pas promptement le malfaiteur ? C'est une des causes qui troublent l'homme et lui font insidieusement penser qu'il n'y a « ni justice ni Juge », comme nous le verrons au verset suivant. Dès lors que la sanction de l'acte mauvais n'est pas immédiate, mais que le Saint, béni soit-Il, n'en exige le paiement que dans un avenir lointain - « Et des libérateurs monteront sur le mont Sion pour juger la montagne d'Ésaü » - cela pousse les hommes à multiplier les transgressions, puisqu'ils ne voient pas la justice s'accomplir sous leurs yeux.
Ibn Ezra propose lui aussi une interprétation similaire, à cette nuance près qu'il ne parle pas d'autres méchants quelconques, mais de leurs propres fils. J'ai appliqué mon cœur et j'ai vu des impies qui dominaient sur l'homme pour son malheur, puis qui se sont éteints paisiblement dans leur lit sans souffrances, ensevelis dans leur sépulcre, selon l'expression : « Car leur mort est exempte de tourments » - aucun malheur ne les a frappés à l'heure du trépas, sans infirmité, sans maladie, sans plaies ni douleurs, comme si leur âme se détachait sans peine de leur corps, quittant ce monde sans la moindre souffrance. « Et ils sont venus » - leurs fils leur succèdent et prennent leur place, et leur mémoire perdure ; pour ainsi dire, on se souvient de l'impie parce qu'il a un continuateur, un flambeau plus modeste qui continue de brûler à l'image du grand brasier.
En revanche, « ceux qui s'éloignent du lieu saint » - ce sont les justes, et il arrive parfois qu'ils meurent sans laisser de fils après eux. « Et ils sont oubliés dans la ville » - faute de descendance pour perpétuer leur nom, leur souvenir disparaît. « Eux qui ont ainsi agi » (achèr ken assou) - c'est-à-dire qui ont agi avec droiture, à l'image de l'expression : « Les filles de Tselof'had parlent avec justesse » (ken benot Tselof'had doverot), de façon légitime et convenable. Et Salomon s'étonne : comment est-il possible que la mémoire de l'impie se maintienne alors que celle du juste sombre dans l'oubli ? L'impie est mort dans la quiétude et a laissé des fils pour lui succéder, tandis que le juste meurt parfois dans les tourments sans même laisser d'enfants. « Cela aussi est vanité » - cette réalité troublante, qui soulève une question difficile sur la providence divine, fait partie des vanités de ce monde qui égarent l'homme jusqu'à le faire douter de la providence.
Le saint Alshikh explique qu'ici Chlomo perçoit des visions par Roua'h Hakodech (l'esprit prophétique), et il apporte une explication remarquable. Jusqu'ici, Chlomo cherchait différents moyens de mener l'homme à sa perfection, quelles voies de la sagesse le conduiraient au service d'Hachem et au dévoilement d'un attachement profond (devekout), et il a constaté qu'il n'y a d'autre voie que de s'attacher à la Torah, à la sagesse et au droit chemin. Mais à présent, une autre réflexion lui vient à l'esprit : peut-être existe-t-il une autre voie - celle du Guilgoul (la réincarnation). Car même s'il ne s'est pas attaché à la sagesse et ne s'est pas parachevé dans cette vie, il reviendra dans une réincarnation et s'accomplira ; et s'il n'y est pas parvenu, il aura une autre incarnation, et parviendra ainsi pas à pas à sa plénitude. Il y a une session de rattrapage, un deuxième, un troisième et un quatrième semestre. Et le saint Ari zal affirme qu'un homme peut se réincarner cent fois, voire mille fois, comme cela a été développé dans l'étude des Guilgoulim.
Mais lorsque j'ai observé attentivement - dit Chlomo - j'ai constaté que cela aussi est vanité, car la réparation (le tikoun) n'est pas garantie : il se peut qu'il revienne dans une nouvelle réincarnation et qu'il ajoute une faute à sa faute au lieu de réparer. « J'ai vu des impies enterrés » - et après avoir déjà été enterrés, « ils sont venus » - ils reviennent par le guilgoul. Et c'est là l'explication remarquable de « et ils sont venus » : après avoir été enterrés, ils reviennent encore. Et au lieu de réparer - ils empirent les choses.
Or, la réalité est que plus l'homme s'éloigne de la sainteté, plus la sainteté s'éloigne de lui ; le guilgoul est pourtant censé le ramener vers la sainteté. Mais je constate qu'au lieu de s'en rapprocher lors de la seconde vie, « d'un lieu saint ils s'éloignent » - ils s'éloignent de la sainteté et retombent dans leurs travers passés, se conduisant exactement comme avant. C'est la tendance naturelle de l'âme humaine de reproduire ses fautes de la réincarnation précédente, car celles-ci ont laissé une entaille dans l'âme et ont gravé une empreinte dans son for intérieur et sa personnalité ; c'est pourquoi l'homme tend à reproduire précisément les mêmes défaillances.
Et qu'est-ce qui cause ce malheur ? S'ils se souvenaient de leurs mauvaises actions de la vie passée, il y aurait une chance qu'ils ressentent le besoin de réparer ; mais ils ne s'en souviennent pas. Et c'est le sens de « et ils furent oubliés dans la ville » - ils oublient leurs actes passés « dans la ville », car le corps de l'homme est appelé une ville, à l'image du verset « une petite ville avec peu d'hommes ». Au moment où ils redescendent dans la ville, dans le corps, ils oublient leurs méfaits passés. Il en ressort que même cette réparation par le guilgoul n'est pas infaillible, « cela aussi est vanité » - car son utilité n'est nullement garantie.
En réalité, il est enseigné dans l'étude des Guilgoulim qu'en pratique, la réincarnation apporte toujours un progrès. En effet, il existe différents niveaux - Néféch, Roua'h et Néchama - et si l'homme a réparé et parachevé une partie donnée, celle-ci ne peut plus être altérée ; il ne peut fauter que dans le niveau auquel il travaille actuellement. S'il en est au niveau du Roua'h, il ne peut plus endommager le Néféch qu'il a déjà réparé. Il apparaît ainsi que chaque réincarnation ajoute une réparation supplémentaire.
Il a également été mentionné dans l'étude des Guilgoulim que ce verset ne fait pas seulement allusion au concept de la réincarnation en général selon les paroles de l'Alshikh, mais à une réincarnation très précise. La Guémara applique ce verset à Titus, comme nous l'avons vu dans Rachi : il alla se vanter dans la ville et montra aux yeux de tous le butin rapporté du Beth Hamikdach, tel que gravé jusqu'à ce jour sur l'arc de triomphe - la Ménorah du Temple sur l'Arc de Titus. Et le verset fait aussi allusion à la réincarnation d'Essav en Titus.
« Ouvkhen » (ובכן) a la même guématria que Guilgoul (גלגול). Et sachez que « Guilgoul » a également la même valeur numérique que « 'Hessed » (חסד, 72), car la réincarnation est en vérité une bonté divine. « J'ai vu des impies enterrés » - cet impie, Essav, avait déjà été enterré. « Et ils sont venus » - et il revient à présent par le guilgoul, car Titus était l'incarnation d'Essav, comme de nombreuses sources en attestent. « Et d'un lieu saint ils s'éloignent » - où Essav fut-il enterré ? Sa tête repose dans la grotte de Makhpéla. Il s'avère donc que lorsqu'il revient, il provient véritablement d'un lieu saint. « Et ils furent oubliés dans la ville » - ils arrivent dans la ville pour conquérir Jérusalem.
« Asher ken 'assou » (ceux qui ont agi ainsi) - il commet le mal précisément dans le domaine où il avait fauté lors de sa vie antérieure. Qu'avait fait Essav ? Il avait méprisé l'édification du Beth Hamikdach et le service divin, en disant : « Voici que je m'en vais mourir, à quoi bon pour moi ce droit d'aînesse ? » - que m'importe ce service sacré, prends-le. Et il le vendit pour un plat de lentilles. Celui qui méprisa alors le service du Beth Hamikdach revient maintenant détruire concrètement le Beth Hamikdach. Et une autre allusion apparaît ici : « Asher ken 'assou » contient les lettres d'Essav (עשיו) ; c'est exactement ce qu'a fait Essav : il a méprisé le Temple, et à présent, dans sa réincarnation en Titus, il est venu le détruire.
Nos Sages dans le Midrach appliquent ce verset aux convertis (les guérim). « Des impies enterrés » - ce sont les convertis, qui viennent et font téchouva. « Et d'un lieu saint ils marchent » - ils fréquentent les lieux saints, les synagogues et les maisons d'étude (batei midrach). « Et ils sont oubliés dans la ville » - ils oublient et délaissent les mauvaises actions qu'ils commettaient autrefois, abandonnent tout, viennent et s'attachent à la Présence divine (la Chékhina). Bien plus encore, « et ils sont loués » (veyichtabe'hou) - ils se parent désormais de bonnes actions, servent Hachem et s'attachent à Lui.
Et que signifie « cela aussi est vanité » ? Le Midrach Tan'houma l'explicite davantage : n'est-ce pas une vanité absolue que les nations du monde voient ces personnes venir, se convertir et s'abriter sous les ailes de la Chékhina - alors qu'elles-mêmes ne se convertissent pas ? Voici que l'on voit ce converti abandonner toutes les futilités qui étaient siennes pour se joindre au peuple d'Israël, et l'on n'en tire aucune leçon - voilà bien une vanité.
On peut appliquer ce même principe aux baalé techouva. Des personnes qui étaient plongées dans la vanité ont tout quitté pour venir se sanctifier - et toi, qui en es témoin, tu restes en arrière ? Il y a là une véritable revendication, un reproche adressé à ceux qui ne bougent pas. De tout l'entourage du Rav Uri Zohar, que D. prolonge ses jours, seuls quelques-uns sont revenus. L'épouse du chanteur Arik Einstein a elle aussi fait techouva, mais tous les autres sont restés dans leur monde. Et c'est là une accusation contre eux : voilà que tu vois des hommes oublier leurs mauvaises actions passées, s'illustrer par de bonnes actions et s'attacher à la Présence divine - comment se fait-il donc que ceux qui les voient s'abriter sous les ailes de la Chekhina ne fassent pas comme eux ?
Rabbi Chefer explique qu'en observant toutes ces choses, on constate un phénomène tout à fait stupéfiant devant lequel on ne peut rester indifférent. « J'ai vu des méchants ensevelis qui sont revenus » : j'ai vu un homme impie, riche et célèbre, dont beaucoup ont besoin ; il a un nom, on le recherche et on brigue sa proximité. À l'opposé, le pauvre et le miséreux sont fuis, personne ne veut de lien avec eux. Mais qu'ils viennent subitement à s'enrichir, et c'est comme s'ils sortaient du tombeau. Ce racha était pauvre, et en tant que mécréant démuni, nul ne le connaissait ni n'entendait parler de lui, son souvenir était effacé ; et voilà que soudain il ressuscite - il a gagné à la loterie, il est devenu quelqu'un, il possède de la fortune, tout le monde cherche sa compagnie, l'un le flatte, l'autre le bénit, un troisième vante ses mérites sur la place publique. Tous font les flagorneurs, chacun cherche à courtiser ses faveurs dans l'espoir de recueillir quelques miettes.
« Et du lieu saint ils s'en allaient » : bien souvent, de tels individus ne se contentent pas de leur impiété, ils veulent aussi diriger la communauté, devenir président du consistoire et se placer au-dessus de tous. C'était d'ailleurs très fréquent en Europe : il se trouvait parmi eux de grands insolents qui imposaient leur ordre du jour au rabbin de la ville - fût-il un géant de la Torah -, régentaient les réunions communautaires et décidaient de qui avait droit à la parole et de ce qu'il fallait dire. Et pourquoi ? Parce qu'il avait de l'argent. Jusqu'alors, tu n'étais qu'un vaurien enseveli dont personne n'avait entendu parler et qui n'avait pas un sou vaillant, et subitement te voilà devenu notable et maître des affaires ! « Du lieu saint ils s'en allaient » : il marche sur la tête du peuple saint, au-dessus d'eux, prend la place d'honneur et tranche au gré de sa propre opinion contre l'avis de tous.
« Et ils sont oubliés dans la ville où ils ont ainsi agi » : ils font mine d'avoir oublié les abominations commises autrefois et se présentent comme des gens respectables et intègres ; investi d'un titre et d'une fonction officielle, l'homme n'a plus aucune honte de ses méfaits passés. Les gens s'étonnent de tels retournements de situation : comment peut-on oublier quelle fripouille il était et quels actes vils il a perpétrés, pour le voir soudain promu dirigeant à la tête de tous ? Mais il n'y a pas lieu de s'en étonner, car cette vanité est évidente pour tous, et son origine est expliquée dans le verset suivant.
אֲשֶׁר אֵין נַעֲשָׂה פִתְגָם מַעֲשֵׂה הָרָעָה מְהֵרָה עַל כֵּן מָלֵא לֵב בְּנֵי הָאָדָם בָּהֶם לַעֲשׂוֹת רָע׃ (יא) - Parce que la sentence contre les mauvaises actions ne s'exécute pas promptement, le cœur des fils de l'homme est plein d'audace en eux pour faire le mal. (11)
On comprend dès lors d'où vient ce phénomène : c'est parce que le Saint, béni soit-Il, fait preuve de patience et ne s'empresse pas de punir les méchants. Dès lors, cet impie s'imagine que tout le passé est oublié et effacé ; il agit en maître et s'estime tout à fait digne d'imposer sa volonté aux plus grands. Puisque la sentence contre le mal n'est pas exécutée promptement, il a l'impression qu'une prescription est acquise sur ses fautes et que tout ce qui a été commis a été purement et simplement effacé.
La Pessikta Zoutreta explique : le Saint, béni soit-Il, n'exerce pas immédiatement Son jugement et Sa vengeance contre les artisans du mal pour précipiter leur chute, « c'est pourquoi le cœur des fils de l'homme est plein en eux » - en eux-mêmes - « pour faire le mal ». En effet, l'homme se dit : j'ai mal agi et je n'ai reçu aucun coup, j'ai fauté et nul ne m'a demandé de comptes. Cela fait naître la pensée qu'il n'y a ni justice ni Juge, et son cœur s'emplit tout naturellement d'audace à faire le mal ; il n'éprouve plus la moindre crainte de mal agir, puisqu'il ne voit aucun châtiment frapper ses mauvaises actions.
Le saint Alshikh explique : jusqu'ici, Salomon a cherché des voies pour réformer l'homme - aller à la maison de deuil, écouter la réprimande du sage, s'attacher à la sagesse, ou encore espérer le bienfait d'une réincarnation, comme nous l'avons vu au verset précédent. Mais ici, il touche à la racine même du problème. En apparence, on pourrait s'interroger : qu'y a-t-il donc de si redoutable dans le Yétser Hara ? Le bon penchant n'est-il pas comparé à « un enfant pauvre et sage » et le mauvais penchant à « un roi vieux et insensé » ? Qui donc prêterait l'oreille à ce dernier ? Il paraîtrait bien plus naturel d'écouter le bon penchant, d'autant que celui-ci s'appuie sur les paroles de sagesse, la Torah, les enseignements et la morale. L'objection semble évidente : il n'y aurait a priori aucun équilibre dans cette lutte, puisque le penchant naturel devrait pencher vers le bien. Qui serait assez sot, insensé et naïf pour écouter ce vieux roi insensé, sachant pertinemment qu'à la fin, le Juge lui brisera les dents avec du gravier ? La logique voudrait qu'il n'y ait aucune crainte de voir le mauvais penchant dominer : qui est-il pour qu'on l'écoute ?
C'est pourquoi l'Alshikh répond : sache qu'on lui a attribué une aide déterminante. Du Ciel, on a accordé au mauvais penchant un avantage majeur. Quel est-il ? C'est comparable à un homme à qui l'on proposerait deux affaires : dans l'une, il gagnerait dix chekels, et dans l'autre, un million de dollars. Il choisirait sans hésiter la seconde. Seulement voilà, on a omis de préciser une condition : les dix chekels sont payés sur-le-champ, tandis que le million n'est payable qu'à terme échu dans soixante ans, dans quatre-vingts ans, ou dans cent vingt ans ! L'homme se dira alors : « Ce million dont tu me parles, je n'en sais rien ; mais ces dix chekels, ils sont là, maintenant, immédiatement sous ma main. » Et même si dix chekels représentent une somme dérisoire, il préférera encaisser tout de suite. De même, si l'on propose deux mille ou dix mille chekels immédiatement contre cent millions dans un lointain avenir, l'homme préférera le gain immédiat à la promesse incertaine, à ce qu'il n'a pas encore vu de ses yeux. Et bien qu'il y croie sincèrement si on le lui demande, cela ne demeure pour lui rien de tangible.
Telle est la différence entre le bon et le mauvais penchant. Le mauvais penchant séduit l'homme en lui vendant des futilités, des vanités, de la menue monnaie : s'il fraude ou cède à la faute, ce n'est que pour un plaisir éphémère et immédiat qui s'évanouit aussitôt. Le bon penchant, en revanche, lui propose l'éternité, le Monde futur, une félicité divine sans borne et sans fin, que nul œil n'a jamais contemplée. Et qui donc écoute malgré tout le mauvais penchant ? Tous ceux qui préfèrent la jouissance immédiate de l'instant présent aux promesses d'une récompense éternelle et grandiose après cent vingt ans, là-bas, dans ce monde qu'ils n'ont jamais vu.
En quelques mots : le Yetser Hatov se promène avec un carnet de chèques, tandis que le Yetser Hara paie en liquide, et rien n'est plus attrayant que l'argent comptant. C'est précisément ce que dit le verset : parce que le châtiment est différé tout comme la récompense - « le cœur des hommes s'emplit en eux du désir de faire le mal ». Jusqu'alors, l'homme avait un cœur partagé, deux penchants cohabitant en lui, le bon et le mauvais penchant ; mais qu'est-ce qui remplit le cœur tout entier du seul mauvais penchant ? C'est le fait que la rétribution du mal se fasse attendre et ne soit pas immédiate - voilà ce qui remplit le cœur de l'homme pour ne faire que le mal.
Dans ces versets, Chlomo dépeint l'une des vanités les plus déconcertantes : le spectacle des impies qui prospèrent et des justes qui tombent dans l'oubli. Les commentateurs l'ont expliqué de multiples manières - des impies qui se font passer pour des saints et éclipsent les justes ; un impie qui couronne le juste et l'investit ; des générations de méchants qui se succèdent sans tirer les leçons de la déchéance de leurs prédécesseurs ; les destructeurs du Beth Hamikdach voués à sombrer dans l'oubli dans la vallée de Yéhochafat ; l'impie qui s'éteint paisiblement en laissant des enfants tandis que le tsadik est oublié ; la réincarnation (le Guilgoul) qui n'offre elle-même aucune garantie de réparation, à l'instar d'Essav réincarné en Titus ; les convertis et les baalé téchouva qui constituent une accusation pour tous ceux qui sont restés en arrière ; et le misérable impie qui se redresse grâce à sa fortune et s'impose à la tête du peuple saint. Tous ces cas ont un dénominateur commun, exprimé par le verset suivant : « Parce que la sentence contre les mauvaises actions ne s'exécute pas promptement ». Le report du châtiment comme celui de la récompense constitue l'avantage accordé au Yetser Hara, car il paie au comptant tandis que le Yetser Hatov paie par chèques. Et quiconque a conscience de cela sait se préserver de cette illusion, et ne pas laisser les apparences tromper son regard sur la Providence.