Au chapitre 7, le roi Salomon formule l'une des mises en garde les plus vives et les plus surprenantes du livre : une mise en garde contre l'excès de piété. Non pas contre la perversité, mais contre le fait de vouloir être meilleur, plus rigoureux, plus miséricordieux - que ce que le Créateur du monde exige de l'homme. Nous étudierons le verset 16, ses diverses explications et la portée concrète qu'il revêt pour notre existence.
אַל תְּהִי צַדִּיק הַרְבֵּה וְאַל תִּתְחַכַּם יוֹתֵר לָמָּה תִּשּׁוֹמֵם׃ - Ne sois pas juste à l'excès et ne te montre pas sage outre mesure : pourquoi te détruirais-tu ?
Le Midrash Zouta explique que le texte fait référence au roi Saül. Il est dit : « Saül vint jusqu'à la ville d'Amalek et contesta dans le ravin ». Rabbi Benaah enseigne : il se mit à contester la loi de la génisse décapitée (*égla aroufa*). Il plaida devant Lui : Maître du monde, si un homme commet un meurtre, est-ce à cette génisse d'avoir la nuque brisée pour expier ? Où réside la justice ? L'assassin a tué, et c'est la génisse qui paie de sa vie tout en lui procurant l'expiation ? Et les Sages disent : il contesta contre le Saint, béni soit-Il. Il dit : Maître du monde, Samuel m'a ordonné : « Va et voue Amalek à l'anathème » - l'homme a péché, mais en quoi la bête est-elle coupable ? Pourquoi frapper depuis le nourrisson jusqu'à l'enfant à la mamelle, du bœuf jusqu'à la brebis ? Une voix céleste (*Bat Kol*) retentit alors et proclama : Ne sois pas plus juste que ton Créateur.
C'est là le principe fondamental : si le Saint, béni soit-Il, qui est la source même de la pitié et de la miséricorde, ordonne d'agir ainsi, ne te montre pas plus compatissant que Lui. Et Reish Lakish a affirmé : Quiconque devient miséricordieux envers les cruels finit par devenir cruel envers les miséricordieux.
Le principe a déjà été souligné : lorsqu'une échelle de valeurs est faussée, la déviation n'est jamais ponctuelle, elle s'étend à tous les domaines. Prenons par exemple ceux dont toute l'attitude n'est que haine, ressentiment et rejet à l'égard des observants des mitsvot et de ceux qui chérissent la terre d'Israël : la dérive ne s'arrête pas là. Ces mêmes personnes, qui éprouvent une telle animosité envers tout ce qui porte une empreinte juive, manifestent une immense sympathie pour tout ce qui relève de la cause palestinienne. Où se trouve la cohérence ? Des députés de droite sont qualifiés d'extrémistes indignes de siéger à la Knesset, tandis qu'une élue ayant ouvertement apporté son soutien à des meurtriers et terroristes - des propos abominables qui se passent de commentaire - est jugée parfaitement recevable. Qui peut comprendre un tel égarement ? Il n'y a pas d'échappatoire : celui qui se montre cruel envers les justes finit par prendre en pitié les cruels.
On peut se rappeler l'époque où, après le terrible attentat de Pessa'h à l'hôtel Park de Netanya - à Dieu ne plaise qu'un tel malheur ne se reproduise -, le bouclage des territoires commença à être instauré à chaque fête. De grandes affiches fleurissaient alors aux abords de Reading : « Vous passerez Pessa'h en ordre (*be-séder*), et les Palestiniens sous bouclage (*be-séger*) ». Quelle touchante pitié ! Après tout, ils ne cherchent qu'à venir se faire exploser ici : pourquoi les en empêcher ? Un slogan habile suffit pour propager les pires aberrations. Et d'où naît une telle inversion ? Remarquez que ces égarements se retrouvent précisément chez ceux qui consomment des bêtes impures, des reptiles et des nourritures interdites. La raison ne fonctionne plus droit. L'être s'en trouve totalement faussé, et on le voit cruel envers les bienveillants, mais plein de compassion envers les cruels.
À l'époque du désengagement du Goush Katif, des organisations de gauche se sont mobilisées pour apporter leur aide. Mais il ne faut pas s'empresser d'y voir un geste charitable : elles avaient lancé l'opération « Adoptez un chien » - sous prétexte que les résidents expulsés partaient à l'hôtel sans pouvoir emmener leur animal, laissant des chiens errants. Et adopter un expulsé, y a-t-on songé ? Non, car eux ont choisi de s'installer là-bas. Mais les chiens, qu'ont-ils fait ? Voilà l'esprit dévoyé : là où la droiture s'impose, tout est inversé, et là où cela n'a aucun sens, on se drape d'une vertu déplacée.
Quant à Saül, toute proportion gardée, la tradition enseigne qu'il était un grand tsadik. Cependant, il fit preuve de pitié là où il ne fallait pas en avoir, pour finalement se montrer impitoyable là où la cruauté était bannie : à Nov, la cité des prêtres, où il fit massacrer quatre-vingts Cohanim portant l'éphod de lin, alors qu'aucune injustice n'était entre leurs mains. Cela prouve que lorsqu'un homme dévie de la trajectoire divine, l'égarement ne s'arrête jamais en chemin, mais corrompt l'ensemble de sa conduite. Comme il est écrit ici : « Saül et le peuple épargnèrent », et là-bas, à Nov la ville des prêtres : il n'eut point de pitié pour ceux qui méritaient la miséricorde.
Et les Sages disent : quiconque fait preuve de miséricorde envers les cruels finit par être frappé par la rigueur de la justice divine. C'est ce qui est écrit : « et Saül et ses écuyers », « ainsi moururent Saül, ses trois fils et son écuyer ». La rigueur divine l'a durement frappé pour l'affaire de Nov, la ville des Cohanim. Et de là nous voyons que ce fut le prix payé par Saül pour Nov ; c'est pourquoi, par la suite, le reproche divin ne porta que sur les Guibonim et non sur Nov - car pour Nov il avait déjà été tué, et sa mort avait expié cette faute. Mais concernant les Guibonim, qui souffrirent des persécutions comme cela a été expliqué dans les cours sur les Prophètes, la faute dut être expiée par la pendaison de ses descendants par David, dans le récit de Ritspa bat Aya longuement développé là-bas.
La Pessikta Zoutreta explique : « Ne sois pas juste à l'excès, et ne te montre point trop sage » - que tu ne dises pas : je vais distribuer tout mon argent aux pauvres, et ne cherche pas à être plus sage que ce que le Saint, béni soit-Il, t'a ordonné. « Pourquoi te détruirais-tu ? » - pourquoi resterais-tu désolé, isolé, sans vivre en bonne harmonie avec autrui ?
Le Saint, béni soit-Il, dit à l'homme : « Je ne t'ai pas accablé ». Il ne cherche pas querelle à Ses créatures et n'exige pas d'elles des choses hors de portée. Combien de jeûnes sont prescrits dans la Torah ? Un seul. La Torah ne demande rien de plus. Et la plupart des observances de notre quotidien sont d'ordre rabbinique : les trois prières quotidiennes ne viennent pas de la Torah, car selon la Torah une seule prière par jour suffit, mais les Sages ont vu que le besoin de l'homme était plus grand et en ont ajouté. De même, le Saint, béni soit-Il, dit : Je ne t'ai pas imposé de Me sacrifier des bêtes sauvages - Je n'ai pas exigé une biche, un lion ou un ours, ce qui t'obligerait à errer dans les forêts et les déserts pour chasser. Tu as fauté ? Apporte un sacrifice issu de ton troupeau : un agneau, un mouton, une chèvre, un bœuf - des animaux qui font partie de ton quotidien.
Et même pour la Tsédaka, Il nous a fixé une limite : celui qui donne avec générosité ne doit pas dépenser plus d'un cinquième. Pourquoi ? « Pourquoi te détruirais-tu ? » - afin que tu ne te retrouves pas toi-même démuni, dépendant à la fin de la communauté et de la caisse de bienfaisance, mais que tu vives en bonne harmonie avec tes semblables.
Autre explication : « Ne sois pas juste à l'excès » - ne sois pas trop juste à tes propres yeux. Ne pense pas : « Je suis un grand Tsaddik, comment se fait-il que des épreuves s'abattent sur moi ? ». « Pourquoi te détruirais-tu ? » - pourquoi ton esprit serait-il troublé et stupéfait en se demandant : pourquoi est-ce que je souffre ? C'était la plainte de Job, qui disait : Je suis juste, alors pourquoi est-ce que je souffre ? Sache donc ce que Salomon lui-même rappellera plus loin dans ce chapitre :
כִּי אָדָם אֵין צַדִּיק בָּאָרֶץ אֲשֶׁר יַעֲשֶׂה טּוֹב וְלֹא יֶחֱטָא׃ - Car il n'est point d'homme juste sur la terre qui fasse le bien sans jamais pécher.
Dès lors, il y a assurément en toi quelque faute ou iniquité, et c'est pour cela que tu paies.
Le Mé'am Loez rapporte : le verset avertit ici l'homme de ne pas se dire « Puisque la jalousie, la convoitise et la recherche des honneurs font sortir l'homme du monde, je vais m'en retirer et m'en éloigner totalement » - et donc je ne mangerai pas de viande, ne boirai pas de vin, n'épouserai pas de femme, n'habiterai pas dans un beau logement et ne porterai pas de beaux vêtements mais un sac de pénitence. Dans le monde des yéchivot, on qualifie un tel individu de « tcholnik » - un juste malheureux, qui n'est que souffrance, et qui a le sentiment que plus il souffre, plus il est juste. La Torah n'exige nullement cela de l'homme.
Rabbi Chlomo Zalman Auerbach disait à ses élèves qu'après ses cent vingt ans, il n'y aurait rien d'extraordinaire à écrire sur lui. Ils lui demandèrent : pourquoi ? Il leur répondit : j'ai mangé quand il fallait manger, j'ai étudié quand il fallait étudier, et j'ai dormi quand il fallait dormir. Je n'ai rien fait qui sorte de l'ordre naturel. Sur le Steipler, on racontera qu'il étudiait trente-six heures d'affilée avant d'aller se coucher - sur moi, on ne dira pas de telles choses. Cela nous enseigne que la grandeur véritable réside précisément là.
Un jour, le 'Hafets 'Haïm était assis avec ses disciples qui lui demandèrent : « Rabbi, comment mérite-t-on de devenir un grand homme ? » Il leur répondit : « Ce n'est pas compliqué du tout. On se lève le matin, on fait Netilat yadaïm, on récite Modé ani et les Birkot hacha'har, on prie à la synagogue. Ensuite, on prend le repas du matin (pat cha'harit), on se rend au seder et l'on étudie avec sa 'havrouta. Puis Min'ha, le déjeuner, un court repos pour avoir la force d'étudier, le deuxième seder, Arvit, le dîner, le troisième seder. À dix heures, le seder prend fin. » Le 'Hafets 'Haïm n'approuvait pas ceux qui veillaient à étudier jusqu'à minuit, une heure ou deux heures du matin, expliquant que cela nuit généralement au lendemain. « Tu termines, tu vas dans ta chambre, tu prends une douche si nécessaire, tu te couches, tu te réveilles le lendemain et tu recommences. Sans miracles, sans prodiges et sans feux d'artifice - jour après jour. » C'est par la constance que l'on grandit. Le malheur de l'homme réside dans les interruptions : il étudie un peu puis se repose, bavarde ici avec l'un, aujourd'hui cela ne lui convient pas, il s'est levé du pied gauche, le troisième jour survient une crise. Mais celui qui suit la méthode du 'Hafets 'Haïm - voilà le chemin pour devenir un grand homme.
Or, le Saint béni soit-Il ne veut pas que l'on se tourmente, mais que l'on se réjouisse dans Sa Torah. Certes, il existe des niveaux de justes qui expient les fautes de la génération, se vêtent de sacs, jeûnent, s'imposent des mortifications et se roulent dans la neige (guilgoulé chéleg) - mais cela ne s'adresse pas à tout le monde. Bien au contraire, lorsqu'un homme s'élance vers de telles pratiques sans en être digne, cela ne fait que révéler sa médiocrité, car il se prend pour l'un des saints de cette terre, alors que tout ce qui lui reste, ce sont des roulades dans la neige.
Le rav Karlenstein racontait qu'un jour, un homme le conduisit en voiture et lui confia que la neige étant récemment tombée, ils étaient allés spécialement au mont Hermon : tout un groupe accompagné d'un kabbaliste, pour faire des roulades dans la neige. Il décrivit le froid glacial et les immenses réparations spirituelles (tikounim) que cela procure. Le rav lui demanda : « Et de quoi vis-tu ? » Il répondit : « Je suis dentiste, et Baroukh Hachem, je gagne très bien ma vie. » Il raconta ensuite que récemment encore, il avait soigné l'épouse d'un tel et lui avait réclamé sept à huit mille shekels pour quelques plombages et extractions. Le rav dit : « Je me suis indigné. Le travail effectué n'avait rien d'extraordinaire, et tu exiges de telles sommes de personnes pour qui cela représente le pain de leurs enfants et qui manquent de moyens, sans le moindre scrupule, et tu te vantes encore devant moi de tes beaux profits - et comment cela s'accorde-t-il avec les roulades dans la neige ? »
Voyez jusqu'à quel point un homme peut vivre dans l'illusion d'appartenir aux justes de la génération, alors qu'un peu de compassion envers une famille nécessiteuse lui aurait été infiniment plus profitable et aurait accompli au Ciel des tikounim bien plus grands que toutes les roulades dans la neige. Que nul ne s'imagine que des actes extraordinaires témoignent de sa valeur - parfois, c'est l'inverse : ils révèlent que l'on s'attribue des niveaux où l'on n'est nullement parvenu, et il aurait mieux valu s'en abstenir afin de ne pas se méprendre sur soi-même. Il est préférable d'accomplir des choses simples, un 'hessed envers un Juif, à sa mesure et selon ce qui est exigé de soi.
Et plus encore lorsqu'on s'en va le raconter ! Celui qui étale ses jeûnes ne sera pas quitte du Guehinnom. La Guémara rapporte l'histoire de cette femme qui racontait ses jeûnes, et le gond de la porte du Guehinnom tournait dans son oreille, que Dieu nous en préserve. Le jeûne - dans quel but avait-il été fait ? Pour s'en vanter auprès de ses amies ? Combien l'homme doit-il se tenir éloigné de tout cela. Toutes ces attitudes de piété tordue et de dévotion excessive qui ne sont pas conformes à la Torah finissent par corrompre l'homme.
C'est là aussi une mauvaise voie dans laquelle il est interdit de s'engager. N'est-il pas dit au sujet du nazir : « et le prêtre expiera pour lui la faute qu'il a commise à l'égard de sa personne » ? Pourtant, le nazir ne s'est privé que du vin, rien d'autre - non du pain, mais d'un seul plaisir. Et si un tel homme est qualifié de pécheur, à plus forte raison celui qui se prive de tout ! L'homme ne doit se retenir que des choses que la Torah lui a expressément interdites, et ne pas s'interdire par des vœux ou des serments des choses permises, selon la parole de nos Sages : « Ce que la Torah a interdit ne te suffit-il donc pas, que tu viennes t'interdire d'autres choses ? » À ce propos, le Méam Loez explique que ceux qui jeûnent constamment ne suivent pas une bonne voie, et c'est sur eux et leurs semblables que s'écrie Salomon : « Ne sois pas juste à l'excès et ne te montre pas trop sage : pourquoi te détruirais-tu ? » De même, qu'un homme ne se retire pas du monde par crainte de trébucher dans les interdits, en disant : « Pourquoi épouserais-je une femme ? Pourquoi porterais-je de beaux habits ? J'irai m'asseoir dans les crevasses des rochers et m'infligerai des privations tous les jours de ma vie pour le Créateur. » C'est à ce sujet qu'il est dit : « Ne te montre pas trop sage : pourquoi te détruirais-tu ? » - afin que ton corps ne soit pas dévasté.
Et il ne s'agit pas seulement du corps. Nous avons vu que la tactique du Yetser hara consiste à amener l'homme à rejeter tout joug : lorsqu'il ne parvient pas à le faire déchoir directement, il le pousse vers l'extrême rigueur, jusqu'à ce que l'homme se sente étouffer, et alors il rejette tout d'un coup. Le rav Dessler appelle cela « l'effet de ressort » : on comprime, on comprime, on comprime, et lorsque le ressort se détend, il est projeté au loin.
Un jour, une élève dans une midracha vint confier qu'elle se sentait étouffer. On lui demanda : « Pourquoi donc ? » Elle raconta qu'elle faisait trois prières par jour, achevait chaque jour l'ensemble des Téhilim, lisait Chir Hachirim, participait à un autre groupe de Téhilim partagés, récitait Nichmat Kol 'Haï, et bien d'autres textes encore. On lui répondit : « Il est étonnant que vous surviviez avec tous les fardeaux que vous avez pris sur vous ! Qui vous a demandé cela ? Ni la Torah, ni nos Sages ne l'ont exigé. On vous a demandé une chose simple : vous vous levez le matin, vous récitez les Birkot hacha'har, vous dites Chéma Israël - et si vous en avez l'élan, tout le premier paragraphe - puis vous priez la Amida (Chemoné Essré). C'est tout. Pétrissez votre pâte et faites des gâteaux, vous êtes quitte ! Si vous vous sentez épanouie et voulez davantage, ajoutez les Pessouké Dézimra ; vous en voulez encore, ajoutez Min'ha ; vous êtes prête pour plus, ajoutez Arvit. Mais lorsqu'on se surcharge sans mesure, c'est là une ruse du Yetser hara destinée à vous dégoûter du service divin et à vous pousser à tout abandonner. »
Les maîtres d'Israël n'ont jamais poussé les fidèles à se précipiter pour prendre sur eux des résolutions excessives. Ils enseignent : commence par une petite chose et persévère ; lorsque tu sentiras qu'elle est bien ancrée et devenue comme une seconde nature, prends une résolution supplémentaire. C'est particulièrement vrai pour les baalé téchouva, qui arrivent avec tout leur enthousiasme, leur ardeur et leur soif d'élévation : ils ont lu dans un livre quelles réparations étaient nécessaires, alors ils s'imposent les jeûnes du lundi et du jeudi (Cheni Va'hamichi Véchéni), s'engagent à garder leur langue et font des jeûnes de parole (ta'anit dibour), s'imposent de garder leurs yeux au point de ne plus sortir de chez eux ni même de leur chambre - jusqu'à se retrouver dans un état nécessitant des médicaments et des soins psychiatriques, ou bien jusqu'à ce que tout vole en éclats. Car le penchant ne s'est pas éteint, les pulsions ne se sont pas apaisées, et il n'est encore qu'un jeune homme. C'est pourquoi Salomon dit : « Ne sois pas juste à l'excès » - ce que la Torah a interdit te suffit amplement, commence par là.
L'adoption de rigueurs (h'oumorot) exige une prudence infinie. De plus, Rabbi Israël Salanter remarquait que presque chaque rigueur qu'un homme s'impose finit par léser autrui - il y a toujours quelqu'un qui en pâtit. C'est pourquoi il faut être extrêmement circonspect avec les h'oumorot, et même lorsqu'on en adopte une, il convient de le faire très progressivement. Qu'on ne devienne pas un ascète comme ce « parouch nikpi » mentionné dans la Guémara, qui marche en heurtant ses pieds contre les pierres et adopte toutes sortes de comportements bizarres. La Torah ne désire point cela.
Et cela inclut, explique le Me'am Loez, celui qui s'impose des rigueurs là où la Torah a dispensé ou permis. Par exemple, un malade qui doit manger le jour de Yom Kippour et qui refuse de le faire - il met sa propre vie en péril et se rend coupable au prix de son âme. Ce n'est pas une rigueur louable, mais une faute grave : s'il lui arrive malheur, il est considéré comme s'il avait attenté à ses jours, et il sera puni pour cela. Concernant le don de soi pour la sanctification du Nom divin (kiddouch Hachem), il existe une controverse parmi les Richonim pour savoir si l'on est récompensé lorsqu'on sacrifie sa vie là où la Torah ne l'exigeait pas ; mais ici, il ne s'agit nullement de kiddouch Hachem - la Torah t'a ordonné de manger, car tu es malade. Lorsque tu t'abstiens de manger, tu n'accomplis aucune mitsva, mais tu bafoues l'injonction « Vous prendrez bien garde à vos vies ».
On raconte à propos du Rav de Brisk que lorsqu'on lui soumettait des questions concernant des malades à Yom Kippour, il tranchait avec indulgence en autorisant à manger. On lui demanda : « Rabbi, pourquoi le Rav déroge-t-il à son habitude ? Les Brisker sont pourtant réputés pour toujours tout aggraver et rechercher la rigueur ! » On plaisante même en disant qu'un Brisker branchant une clé USB sur son ordinateur voit s'afficher le message : « Nouvelle h'oumra détectée ». Il leur répondit : « Ce n'est pas que je me montre indulgent quant à l'interdiction de manger à Yom Kippour, c'est que je suis d'une extrême rigueur concernant les lois de pikoua'h nefesh (sauvegarde de la vie humaine). Il y a ici une appréhension de danger de mort : va vite manger ! » Il faut savoir où placer la rigueur.
Un homme vint un jour trouver le H'afets H'aïm, et celui-ci lui signifia qu'au vu de son état de santé, il était dans l'obligation de manger le jour du jeûne. L'homme lui répondit : « J'ai jeûné toute ma vie, je ne peux pas m'y résoudre. » Après Yom Kippour, il revint le voir d'un air triomphant : « Rabbi, vous voyez bien ? J'avais dit au Rav que j'en étais capable - j'ai fait tout le jeûne ! » Le H'afets H'aïm lui rétorqua : « Tu n'as pas jeûné, tu t'es simplement abstenu de manger. Ce sont deux définitions totalement distinctes : ne pas manger relève du régime ; jeûner signifie accomplir le commandement de la Torah. Or, la Torah ne t'a pas ordonné de jeûner, elle t'a ordonné de manger. C'est comme un homme qui se réveille le matin et décide de jeûner à l'improviste : est-ce là un véritable jeûne ? Récitera-t-il la prière de 'Anénou ? Un jeûne que l'on n'a pas formellement accepté la veille lors de Min'ha ne porte pas le statut halakhique de jeûne ; tout au plus s'agit-il d'une mortification personnelle. De même ici : si la Torah ne t'a pas imposé l'obligation de jeûner, tu n'as pas jeûné - tu es seulement resté sans manger. »
Ces personnes-là se servent elles-mêmes plutôt que de servir le Saint, béni soit-Il. Tu fais ce à quoi tu t'es habitué toute ta vie, mais as-tu demandé à Hakadosh Baroukh Hou ce qu'Il attend de toi maintenant ? Il t'est difficile de t'adresser directement à Lui ? Ses émissaires sont pourtant là : va consulter un grand d'Israël pour savoir ce qu'Hachem exige de toi. Un véritable serviteur de Dieu est celui qui accomplit ce que le Saint, béni soit-Il, attend de lui à cet instant précis.
Rabbi H'aïm Kanievsky racontait, au nom du H'azon Ich, que le père de ce dernier était allé consulter un médecin une certaine année pour savoir s'il pouvait jeûner à Yom Kippour. Après des examens approfondis, le médecin lui dit : « Commencez à jeûner, mais à la condition expresse qu'au premier signe de faiblesse où vous sentirez le besoin de vous restaurer, vous mangiez immédiatement. » Il s'y engagea. Et le H'azon Ich de raconter : mon père a mangé dix minutes avant la fin du jeûne ! Qui d'entre nous aurait agi ainsi ? Nous aurions dit : « Certes, le médecin a prévenu, mais il ne reste que dix minutes, attendons ! » Pourquoi ? Parce que nous aimons cocher des cases - « j'ai coché la case, j'ai accompli le jeûne ». Mais le père du H'azon Ich était un authentique serviteur de Dieu : « Jusqu'à il y a dix minutes, le Saint, béni soit-Il, désirait que je jeûne ; à présent, Il me demande de manger. J'accomplis ce que veut Hachem, non ce que je veux. »
Cela fait aussi partie du principe « Ne sois pas juste à l'excès » : qu'un homme ne soit point un dévot insensé (h'assid choté). Il voit une femme en train de se noyer dans un fleuve et se dit : « Il ne sied point à la pudeur de la regarder et de la sauver » - car pour la secourir, je devrais la regarder et peut-être même la saisir, or cela m'est interdit ! Et il s'enfuit. Voilà le pieux insensé ! Ou bien, il aperçoit un enfant en train de se noyer dans la rivière alors qu'il sort tout juste de la synagogue coiffé de ses tefilines, et il s'écrie : « Un instant, un instant ! » et prend le temps de retirer d'abord ses tefilines - et lorsqu'il accourt enfin, le drame a déjà eu lieu. Tu aurais dû sauter à l'eau avec tes tefilines ! Et que fait-on des Noms divins inscrits dans les parchemins ? Il y a ici danger de mort (pikoua'h nefesh) ! Même avec un Sefer Torah entre les bras, tu aurais dû te précipiter dans l'eau pour le sauver ! Selon la formule de nos Sages : « Le temps que celui-ci retire ses tefilines, l'autre a rendu l'âme. » L'homme doit savoir ce que la Torah exige de lui, et ne pas adopter de conduites aberrantes au-delà de ce qui est requis, afin de ne point tomber dans la catégorie du dévot insensé.
Un jour, alors que les disciples de Rabbi Israël Salanter se rendaient au Beth Hamidrach en passant près d'un pont, ils aperçurent leur maître debout, en grande conversation avec une femme qui n'était pas son épouse, prolongeant la discussion et lui tenant la main à deux mains. Ils en furent stupéfaits. Arrivés au Beth Hamidrach, dès que le Rav entra, ils lui demandèrent : « Rabbi, nous avons été déconcertés - que s'est-il passé là-bas ? »
Il leur répondit : « Ce matin, je me rendais comme à mon habitude au Beth Hamidrach, et sur le chemin, j'ai vu une femme qui enjambait le parapet du pont ; j'ai aussitôt compris qu'elle n'avait qu'un aller simple en tête. Je lui ai crié : Madame, que faites-vous ? Elle m'a répondu : Je n'en peux plus, mon mari est malade, il y a les enfants, et maintenant le cheval qui assurait notre gagne-pain vient de mourir, nous n'avons plus de quoi subsister - je suis à bout, je vais me jeter dans le vide. Je l'ai suppliée de n'en rien faire, mais elle refusait d'entendre raison. Je l'ai alors saisie et tirée vers le bas. J'ai commencé à la rassurer : Vous n'avez pas d'inquiétude à avoir, je veillerai sur vous, je vous achèterai un cheval, je pourvoirai à tous vos besoins, à Dieu ne plaise, il est strictement interdit d'agir ainsi ! Lorsque j'ai cru l'avoir convaincue et que j'ai fait mine de repartir, je l'ai entendue murmurer de nouveau : Je n'y arrive plus - et elle a recommencé à grimper. Je me suis précipité, j'ai attrapé sa main et l'ai retenue, mais cette fois-ci, je ne l'ai plus lâchée afin qu'elle ne recommence pas. Le temps de l'apaiser complètement, je l'ai raccompagnée chez elle en veillant à ce qu'elle regagne son foyer et ne revienne point sur le pont. C'est alors seulement que je suis venu au Beth Hamidrach. Et si vous pensez que je n'ai pas agi convenablement, c'est que vous n'avez point médité cette Guémara explicite : qui est considéré comme un dévot insensé, etc. »
C'est précisément Rabbi Israël Salanter, dont les grands de la génération ont attesté qu'il était le génie de son époque, et dont nous avons déjà évoqué les grandeurs et la piété, qui nous enseigne que la sagesse consiste à savoir, à chaque instant précis, ce qu'Hachem attend de nous. « Et maintenant, Israël, que demande de toi l'Éternel ton D.ieu ? » : chaque instant possède son propre « et maintenant ». L'homme qui agit par simple habitude se sert lui-même et ne sert pas Hachem ; celui qui sert Hachem discerne à chaque instant ce que l'on attend de lui maintenant. Il se peut fort bien qu'un instant plus tôt cela ne lui fût pas demandé, mais que cela le devienne à présent - et il doit alors agir selon ce qui est exigé de lui sur le moment.