Introduction
Dans cette partie du chapitre, le roi Chlomo poursuit une clarification fondamentale : que vaut réellement la quête de la richesse, et quel est le véritable « bien » que l'homme doit rechercher pour lui-même durant ses jours comptés ? Il commence par dépeindre la vie de celui qui court après la fortune - ténèbres, colère, maladie et fureur ; puis il présente l'alternative : manger et boire selon le derekh erets, se réjouir de son sort, et utiliser son argent pour la vie éternelle. Suivons l'ordre des versets, à la lumière des explications des commentateurs et des Midrachim présentés dans ce cours.
« Même tous ses jours il mangera dans l'obscurité » - Le prix de la quête effrénée
גַּם כָּל יָמָיו בַּחֹשֶׁךְ יֹאכֵל וְכָעַס הַרְבֵּה וְחָלְיוֹ וָקָצֶף׃ (טז) - De plus, tous ses jours il mange dans les ténèbres, avec beaucoup de contrariété, de maladie et de dépit.
« Tous ses jours il mange dans les ténèbres » - lorsqu'il peine à trouver de quoi se nourrir. « Avec beaucoup de contrariété » - la Pesikta explique : il commet des transgressions et provoque la colère de son Créateur, qui alors lui inflige la maladie et suscite Son courroux contre lui, d'où l'expression « et sa maladie et son dépit ». En d'autres termes, lorsqu'un homme courrouce le Créateur du monde, cela engendre en lui-même une fureur intérieure, comme nous l'expliquerons à l'instant.
L'Imré Chéfer explique que le texte poursuit ici un dialogue avec cet homme. On pourrait objecter : voici pourtant des riches, des gens qui réussissent ; regardez le monde des affaires, combien de personnes y gagnent largement leur vie ! À cela, l'Écriture répond : même si les jours consacrés au commerce se prolongent dans un labeur immense, la réalité est que les affaires sont parfois rudes, et le marchand se lamente et souffre de sa situation : combien de déplacements, combien d'efforts, combien de démarches et de fatigue pour qu'au bout du compte, cette transaction ne me rapporte rien !
Telle est la leçon : on ne voit toujours que les succès du riche, mais personne ne voit les déceptions qui ont jalonné son parcours. En cours de route, il traverse parfois des déconvenues, des crises et des chagrins ; parfois, il est persuadé d'être sur le point de conclure l'affaire de sa vie, sans se douter que c'est précisément celle-ci qui va le ruiner. Certains se disent : combien d'années ai-je consacrées à ce projet, qui n'ai-je pas mobilisé, quels emprunts n'ai-je pas contractés - et tout s'est effondré. De telles situations arrivent. Dès lors, il ne faut pas poser sur le riche un regard unilatéral qui n'aperçoit que la réussite et le bien-être ; il faut voir aussi que « tous ses jours il mange dans les ténèbres » - les peines, la fatigue et le labeur qu'il investit dans tous ces commerces, où parfois, après tant d'efforts, il n'a rien gagné du tout. Ainsi va la vie de ceux qui peinent dans ce monde, et qui donc n'a pas à gémir et à se plaindre au cours de son existence ?
« Avec beaucoup de contrariété » - car partout l'on trouve des gens pour vous mettre des bâtons dans les roues, des concurrents qui veulent gagner autant voire plus que vous, ou encore des envieux. Toutes les affaires commerciales génèrent énormément de colère. Sans compter les délateurs et toutes sortes d'individus malveillants prêts à vous dénoncer aux autorités hostiles, au fisc et à d'autres fléaux de ce genre, causant préjudices et ennuis.
« Et sa maladie et son dépit » - La maladie et la colère sont deux frères jumeaux
Remarquez ce que dit ici l'Imré Chéfer : la maladie et le dépit sont des frères jumeaux. L'irritation engendre la maladie cardiaque. Il a déjà été expliqué à maintes reprises que lorsqu'un homme se met en colère, cela provoque des troubles cardiaques. Les gens souffrent de problèmes de cœur, d'hypertension, d'ulcères - toutes les « maladies du monde moderne » - et toutes découlent de la pression, du stress, de la colère et du ressentiment.
Par ailleurs, les personnes atteintes de trisomie ne souffrent d'aucune de ces maladies du monde moderne. Certes, leur espérance de vie est réduite pour des causes génétiques sans rapport avec cela ; mais leur cœur est sain, ils n'ont ni ulcère, ni hypertension, ni caillot cérébral - tous les troubles causés par le stress leur sont épargnés. Pourquoi ? Ils n'ont pas ces calculs intellectuels incessants, ils n'ont pas de soucis. Et lorsqu'il n'y a pas de soucis, il n'y a pas non plus ces maladies.
Et ce n'est pas tout : dès lors qu'il développe une maladie cardiaque et que les maux s'installent, son dépit s'accroît encore. Il s'agit d'un véritable cercle vicieux : la fureur engendre la maladie, la maladie engendre l'irritation et la fureur, et cette fureur engendre de nouvelles maladies - une spirale sans fin. C'est pourquoi le verset suivant poursuit : « Voici ce que j'ai vu, moi ».
« Il est bon et beau de manger et de boire » - Le véritable but recherché
הִנֵּה אֲשֶׁר רָאִיתִי אָנִי טוֹב אֲשֶׁר יָפֶה לֶאֱכוֹל וְלִשְׁתּוֹת וְלִרְאוֹת טוֹבָה בְּכָל עֲמָלוֹ שֶׁיַּעֲמֹל תַּחַת הַשֶּׁמֶשׁ מִסְפַּר יְמֵי חַיָּו אֲשֶׁר נָתַן לוֹ הָאֱלֹהִים כִּי הוּא חֶלְקוֹ׃ (יז) - Voici ce que j'ai vu : il est bon et beau de manger, de boire et d'éprouver le bien-être au sein de tout le labeur que l'homme mène sous le soleil, durant le nombre des jours de sa vie que Dieu lui a accordés, car c'est là son partage. (17)
Qu'est-ce qui est bon et beau pour l'homme ? « J'ai vu » : ce qui est bon en soi, et également beau. « Beau », explique le Imré Chéfer, signifie en outre agréable et honorable aux yeux d'autrui : que l'homme mange et boive du fruit de son labeur. C'est-à-dire que le produit de ses efforts subvienne à sa nourriture et à sa boisson ; qu'il ne cherche pas sans cesse à amasser des richesses, mais qu'il voie le bien dans son travail, qu'il mange bien, boive bien et dorme bien. En d'autres termes, le Saint, béni soit-Il, ne souhaite pas que l'homme vive ici-bas dans les tourments. Certes, il existe des niveaux d'ascétisme et de mortification, relevant de la piété (Midat 'Hassidout), mais sur le plan ordinaire, le but recherché est que l'homme mange, profite convenablement de ce monde et trouve la satisfaction dans tout son labeur sous le soleil.
La Torah et les bonnes actions constituent le bien véritable, et lorsqu'on vit ainsi, on dégage du temps pour la Torah et pour les mitsvot. C'est le sens de « durant le nombre des jours de sa vie que Dieu lui a accordés » : les jours de l'homme sont comptés, il existe un but pour lequel il a été créé, et il lui incombe de l'accomplir dans ce temps imparti. « Car c'est là son partage » : voilà la part authentique et durable qui lui reste pour l'éternité, lorsqu'il remplit les jours que Dieu lui a accordés de Tsédaka, de 'Hessed, d'étude de la Torah et de bonnes actions. C'est ainsi qu'il accomplit pleinement sa mission.
Une alimentation « belle » - Le Dérekh Erets à table
Le Mikhlol Yofi explique que l'expression « il est bon et beau de manger et de boire » renferme une allusion : il convient de se nourrir d'une façon qui soit « bonne et belle », c'est-à-dire noble et soignée, avec des vêtements propres, une nappe nette et une table bien ordonnée. La table familiale n'est-elle pas semblable à un autel ? Il faut se garder d'agir comme ceux qui mangent sur une table souillée. On a pu voir un jour quelqu'un qui, manquant de place dans son assiette pour du 'houmous, l'a tout simplement versé directement sur la nappe pour y tremper son pain, au vu et au su de tous, comme si c'était la chose la plus naturelle au monde. D'autres, mangeant du poulet, posent les morceaux sur la table faute d'espace dans leur assiette. « Que leur table devienne un piège devant eux ! » L'homme doit manger avec Dérekh Erets, avec dignité et tenue.
Lorsqu'on mange sur une table malpropre, l'esprit de sainteté ne peut y résider, comme il est dit : « Que ton camp soit saint ». La table est comparable à un autel (Mizbéa'h), et la présence de la Chékhina sur l'homme dépend de la tenue de sa table : de la manière dont il s'y comporte et du soin qu'il apporte à ses aliments. C'est pourquoi le verset fait allusion au devoir de manger et de boire d'une façon belle et digne.
Le saint Zohar enseigne qu'il existe dix règles de conduite à observer durant le repas. La première consiste à dresser la table en l'honneur du Saint, béni soit-Il. De plus, il faut manger avec décence, dans la bienséance et non avec avidité. Chez certains, le repas semble une course contre la montre, comme si la nourriture allait s'enfuir ; on ne comprend pas une telle précipitation, on croirait un aspirateur, que Dieu nous en préserve ! Manger dignement signifie ne pas se jeter avidement sur les mets, mais agir avec un tel détachement que si l'on retirait le plat, on n'en serait nullement affecté. Lorsqu'on s'agite à table, attrapant ici, piochant là, réclamant « passe-moi ceci », « remets-moi de cela », on dirait un ouvrier à la tâche ; ce n'est pas là le Dérekh Erets de la table.
On raconte au sujet de nos grands maîtres, vraisemblablement le Saba de Slobodka, qu'il ne se penchait jamais vers son assiette de soupe. Il se tenait bien droit, levait sa cuillère et l'amenait à sa bouche. La raison en est profonde : l'animal se penche vers son auge, mais l'homme a été créé à l'image de Dieu (Tselem Elokim). En tant que tel, c'est la nourriture qu'il faut porter à soi, sans se courber vers elle, attitude qui rappelle la bête. Sans même évoquer celui qui déambule dans la rue en mordant goulûment dans un sandwich, même pour qui mange chez soi dans un cadre ordonné, la Halakha a fixé des règles précises sur la manière de se nourrir. C'est ainsi qu'il est enseigné de ne pas enfourner une portion plus grosse qu'un œuf (Kébéta) et de ne pas tenir un morceau trop volumineux à la main ; ce n'est que le Chabbat qu'il est permis de couper un gros morceau de pain pour la bénédiction, mais non en semaine. Bien d'autres détails et lois ont été formulés à ce sujet.
Certes, à propos d'un sandwich pita ou d'une portion de falafel, bien que certains aient objecté que tenir une telle quantité à la main relevait de la gloutonnerie, les décisionnaires indiquent que cela est aujourd'hui considéré comme une façon normale de consommer. Malgré tout, les personnes soucieuses de bienséance évitent de prendre une portion entière : elles prendront une demi-portion, qu'elles couperont parfois encore en deux - soit un quart - afin de garder une attitude plus digne lorsqu'elles sont à table.
Le livre Erets 'Hemda explique que l'expression « il est bon et beau de manger, de boire et d'éprouver du bien-être » suggère également d'inviter à sa table un érudit (Talmid 'Hakham) qui y dispensera des paroles de Torah. De la sorte, on fait résider le véritable « bien » à table, car « il n'y a de bien que la Torah », comme il est dit : « Car c'est un bon enseignement que Je vous ai donné ».
« C'est un don de Dieu » - La richesse devenue instrument de vie éternelle
גַּם כָּל הָאָדָם אֲשֶׁר נָתַן לוֹ הָאֱלֹהִים עֹשֶׁר וּנְכָסִים וְהִשְׁלִיטוֹ לֶאֱכֹל מִמֶּנּוּ וְלָשֵׂאת אֶת חֶלְקוֹ וְלִשְׂמֹחַ בַּעֲמָלוֹ זֹה מַתַּת אֱלֹהִים הִיא׃ (יח) - De même, pour tout homme à qui Dieu a donné richesse et biens, et auquel Il a accordé le pouvoir d'en manger, d'en prendre sa part et de se réjouir de son labeur : c'est là un don de Dieu.
Que signifie « prendre sa part » (velassét ète 'helko) ? La Pessikta Zoutreta explique : qu'il en retire pour le monde futur une subsistance à partir des biens qu'il possède dans ce monde-ci. Il s'avère ainsi qu'il jouit à la fois de ce monde-ci et du monde futur - l'argent de ce monde lui sert à acquérir la vie éternelle. Dieu lui a octroyé ces biens afin de « prendre sa part et de se réjouir de son labeur » : dans ce monde-ci, réjouis-toi de ton travail, et par cela même, emporte ta part pour le monde futur, en utilisant ces richesses pour l'accomplissement des mitsvot et des bonnes actions.
« C'est là un don de Dieu » - le Midrash enseigne : ce privilège n'est pas accordé à tous les hommes, mais seulement à celui en qui le Saint, béni soit-Il, trouve Son agrément. Celui que Dieu agrée jouit de richesses et de biens, et Dieu lui donne le pouvoir d'en profiter, contrairement à ce que nous avons vu où d'autres dévorent le fruit de ses peines et des étrangers s'emparent de son labeur. Il emporte sa part et se réjouit de son travail, heureux de ses biens, sans en être accablé ni vivre dans une angoisse perpétuelle. Celui qui a ce mérite n'est autre que celui que Dieu agrée, et c'est un cadeau divin. Mais à une condition : qu'il « prenne sa part », c'est-à-dire qu'il réserve et emporte avec lui une part pour la vie du monde futur.
Mais si l'on objecte : « Pourtant, un tel est comblé, il a tout ce qu'il désire ici-bas ! » - qu'a-t-il réellement reçu ? Bien au contraire, tu as reçu ton monde durant ta vie terrestre ! On raconte qu'un homme rencontra un rabbin et qu'ils se mirent à débattre du monde présent et du monde futur. L'homme s'exclama : « De quoi parlez-vous donc ? » Le rabbin lui demanda : « Où est votre monde présent ? » Il répondit : « Comment cela, je n'aurais pas de monde présent ? » Et il commença à énumérer : une somptueuse villa, une belle Volvo, une piscine... Le rabbin lui dit alors : « Jusqu'à présent, vous m'avez montré votre monde futur ! Dites-moi plutôt : qu'avez-vous ici, dans ce monde-ci ? Tout ce que vous venez de me montrer, c'est votre monde futur qu'on vous a liquidé ici pour une bouchée de pain, qu'on vous a bradé pour quelques piécettes. Vous m'avez montré votre part du monde à venir, mais où est votre monde présent ? »
Et en vérité, où réside la sérénité de l'âme ? Où se trouve la véritable joie dans ce que l'homme accomplit ? Celui qui s'assoit pour étudier la Torah et qui s'en réjouit possède ce monde-ci : il jouit véritablement de son existence terrestre et connaît une plénitude de joie. Mais celui qui est constamment accaparé par sa subsistance, devant courir à droite et à gauche, perpétuellement assailli de soucis et de tracas, possède-t-il vraiment ce monde-ci ? Seul celui qui médite la Torah en jouit pleinement, et ce sont là les êtres les plus heureux du monde. Voilà le véritable Olam Hazé.
« Il a donné » face à « Il donnera » - La nuance subtile du 'Havat Yaïr
Le livre Érets 'Hemda cite le 'Havat Yaïr sur la paracha de Matot : dans le chapitre suivant, Chlomo présente l'antithèse exacte de ce que nous venons de lire. Dans notre verset : « De même, pour tout homme à qui Dieu a donné [natan] richesse et biens, et auquel Il a accordé le pouvoir d'en manger... c'est là un don de Dieu ». Tandis que là-bas (chapitre 6, verset 2), il est écrit : « Il est tel homme à qui Dieu donnera [yitène] richesse, biens et honneur, et il ne manque à son âme rien de ce qu'il désire, mais Dieu ne lui donne pas le pouvoir d'en jouir, car c'est un étranger qui le dévorera : c'est vanité et mal pernicieux ». La question se pose alors : pourquoi chez nous emploie-t-il « a donné », au passé, et là-bas « donnera », au futur ?
Il l'explique admirablement : un tel riche enferme la majeure partie de sa fortune dans ses coffres, si bien que ni lui ni autrui n'en profitent, comme nous l'avons vu plus haut, et à sa mort, il la lègue à un autre. La raison pour laquelle il s'obstine à amasser de l'argent est que tout ce qu'il possède lui semble encore insuffisant. Ses yeux sont toujours tournés vers l'avenir, vers des richesses plus grandes et des gains plus colossaux, et il récrimine sans cesse contre les voies d'Hachem : « Il y avait là une affaire d'or où j'aurais pu gagner gros, pourquoi m'a-t-on bloqué, pourquoi ne m'a-t-on pas laissé faire ? »
Il en va tout autrement du riche qui se réjouit de sa part : tout ce qu'Hachem lui accorde est à ses yeux une grâce imméritée. Bien plus, il se dit : « Je ne suis pas digne de cela ; au regard de mes actes, on aurait dû tout me retirer, mais Hachem, dans Son infinie miséricorde, a eu pitié de moi et m'a comblé. De plus, il existe des hommes meilleurs que moi qui n'ont pas reçu cela, et c'est précisément à moi qu'Il l'a donné ! C'est la preuve absolue que tout n'est que miséricorde de Sa part, béni soit-Il. » C'est pourquoi il rend grâce pour tout ce que Dieu lui a octroyé.
C'est là toute la finesse de Chlomo dans sa sagesse : dans notre verset, pour l'homme auquel Dieu a accordé le pouvoir de jouir de ses biens, il est dit : « à qui Dieu a donné » [natan], au passé. Il a le sentiment d'avoir amplement ce qu'il lui faut, il se réjouit de son lot, et ce que Dieu lui a accordé est « un don de Dieu », une bénédiction magnifique. En revanche, le riche au regard envieux, qui cherche perpétuellement à amasser davantage et auquel Dieu n'a pas donné la faculté d'en profiter, se hâte sans cesse de s'enrichir. C'est pourquoi il est dit à son sujet : « à qui Dieu donnera » [yitène] : toute son attention est rivée sur ce qu'on va encore lui donner, sur ce qu'on lui ajoutera. Il est en permanence dans la revendication, l'avidité et la soif du « toujours plus ». Il possède déjà, mais réclame sans cesse davantage - et en fin de compte, ni lui ni les autres n'en profitent, et c'est là un mal pernicieux.
La richesse est-elle donc un mal ? La réponse de l'Imré Chéfer
L'Imré Chéfer poursuit ce dialogue imaginaire avec l'homme que Chlomo tente de convaincre de cesser sa course effrénée aux richesses. Cet homme pourrait rétorquer : « Tu tentes de me persuader d'une idée qui va à l'encontre de toute la logique humaine ! Être riche serait mauvais, et être pauvre serait bon ? Le bon sens de chacun affirme le contraire : la richesse est un bien, la pauvreté est un malheur ! Qui a jamais entendu pareille absurdité ? Tout le monde aspire à la richesse, et le riche lui-même veut préserver sa fortune, sans jamais sombrer dans l'indigence. Comment oses-tu venir me convaincre que la pauvreté est souhaitable et que la richesse est néfaste ? »
Il lui répond : sache que je comprends tes propos et ta conception des choses. Certes, lorsqu'un homme reçoit d'Hachem richesse et biens, et qu'Il lui donne le pouvoir d'en jouir en ce monde tout en emportant sa part pour le monde futur et en se réjouissant de son labeur - c'est assurément là un don de Dieu, et une telle richesse vaut certainement mieux que la pauvreté. Si un tel présent lui est accordé, il ne doit assurément ni le négliger ni s'en détourner. Mais ce n'est pas de cela que je parlais. Je disais que l'homme ne doit pas faire de la richesse le but de son existence ni l'aspiration suprême de son âme, car de tels hommes sont bien rares : ceux qui possèdent fortune et biens, qu'Hachem rend maîtres d'en jouir, qui en tirent aussi la vie éternelle et ne perdent pas leur monde à cause de l'opulence - laquelle entraîne ordinairement l'homme vers les passions et les plaisirs, sans aucune limite pour commettre le mal ou la faute, puisqu'il a amplement de quoi financer tous les égarements. Chez cette infime minorité, la richesse n'a rien corrompu ; bien au contraire, elle les a élevés et conduits au service d'Hachem. Ne viens donc pas m'objecter : « Pourtant, il en existe ! » Certes, il en existe ; mais que représente la majorité ? La majorité n'entre pas dans cette catégorie. C'est pourquoi je te conseille de ne pas courir après la richesse, et il vaut bien mieux pour toi choisir, comme nous l'avons vu plus haut, un travail qui, même pénible et difficile - comme le travail des champs -, procure à l'homme la sérénité, plutôt que de vouloir s'enrichir avec tous les inconvénients que nous avons énumérés.
« Car il ne se souviendra pas beaucoup des jours de sa vie »
כִּי לֹא הַרְבֵּה יִזְכֹּר אֶת יְמֵי חַיָּיו כִּי הָאֱלֹהִים מַעֲנֶה בְּשִׂמְחַת לִבּוֹ׃ (יט) - Car il ne se souviendra guère des jours de sa vie, car Dieu répond à la joie de son cœur.
Rachi explique : il n'y a pas de longévité en ce monde - les jours de la vie de l'homme sont peu nombreux. Dès lors, pourquoi s'exténuerait-il et peinerait-il tant pour les affaires de ce monde, pour ce qui ne lui profitera pas dans le monde futur ? Et s'il amasse des richesses, que ce soit uniquement pour la vie éternelle.
« Car Dieu répond à la joie de son cœur » - le Saint, béni soit-Il, se porte constamment garant de la joie de son cœur, c'est-à-dire de la mesure dans laquelle l'homme se réjouit de faire le bien au cours de sa vie. Le terme « ma'ané » (מענה) renvoie au témoignage, comme dans « Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain » (Lo ta'ané ve-ré'akha ed shaker) : le Saint, béni soit-Il, témoigne de la joie du cœur de l'homme. Et sur quelle base ? D'après la façon dont l'homme sert Hachem. Et telle est bien la réalité : plus l'homme est éloigné du service d'Hachem, plus la joie lui fait défaut. Il suffit de regarder la situation alarmante de notre époque, où l'on fait vivre les psychologues à tour de bras. Et qu'on ne s'imagine pas que les psychologues soient eux-mêmes épargnés - des études ont montré qu'ils comptent parmi ceux qui ont le plus besoin d'aide psychologique ; à force d'écouter en permanence les détresses des autres, ils finissent eux aussi par en être affectés.
Quand l'homme éprouve-t-il une véritable joie du cœur ? Lorsqu'il sert Hachem : « Tu serviras l'Éternel ton Dieu dans la joie », et le Saint, béni soit-Il, veut que l'homme se réjouisse dans Son service : « Et tu te réjouiras là-bas devant l'Éternel ton Dieu ». Toute autre joie n'est que frivolité, une joie éphémère. Quelqu'un se réjouit de sa nouvelle voiture - combien de temps cela dure-t-il ? Combien de temps les housses de protection en plastique resteront-elles sur les sièges ? Inévitablement, l'enthousiasme s'émousse et l'on cherche déjà la chose suivante : le prochain modèle, la marque supérieure ; il faut changer d'automobile, changer de téléphone portable, changer d'appartement, changer de biens - une course sans fin au renouvellement, sans jamais connaître de joie véritable. Le matériel ne donne pas la joie, seulement un plaisir instantané. Le vrai bonheur - et Hachem en témoigne - n'existe que lorsque l'homme sert le Saint, béni soit-Il, et accomplit son devoir dans la proximité divine. Car « à la lumière de Ta face, Tu nous as donné une Torah de vie, l'amour et la bienveillance, la justice, la miséricorde, la bénédiction et la paix » - tout cela ne réside que dans la lumière de la face divine. Comment pourrait-on en bénéficier si l'on s'éloigne de cette lumière ? Bien au contraire, on sombre dans la tristesse, l'obscurité et l'éloignement, comme le montre la réalité de la rue.
Elkana - « Car Dieu répond à la joie de son cœur »
Le Midrach explique, et Rachi le cite : de qui parle le verset ? D'Elkana, qui entraînait le peuple d'Israël à monter à Chilo pour les fêtes de pèlerinage, en veillant à ne jamais emprunter le même itinéraire d'une année sur l'autre. À son époque, il n'y avait pas grand élan pour monter en pèlerinage, et c'est Elkana qui ranima cette ferveur. De quelle façon ? À chaque fête, il choisissait une autre route, rencontrait des gens en chemin et leur disait : « Où allez-vous ? Allons à la maison d'Hachem, montons en pèlerinage pour nous prosterner devant Hachem et nous réjouir en Sa présence ! » À chaque voyage, il rassemblait des habitants d'une autre contrée, jusqu'à créer un mouvement d'ampleur tel que tout le peuple se remit à monter en pèlerinage.
C'est pourquoi l'Écriture lui rend cet hommage : « Cet homme-là montait de sa ville » - l'expression « cet homme-là » est une marque d'honneur. Rachi indique que ce Midrach se fonde sur la fin de notre verset : « Car Dieu répond à la joie de son cœur » - cela désigne Elkana, pour lequel Hachem a témoigné et qu'Il a récompensé en proportion de la joie de son cœur. Et quelle était cette joie ? Celle qu'il éprouvait lors du pèlerinage. En mérite de cela, il eut droit à la plus grande des réjouissances : la naissance d'un fils comme Chmouel HaRamati (Samuel). Toi qui as ravivé le pèlerinage et la proximité avec Dieu, tu mériteras un fils qui sera le plus proche de Dieu après Moché et Aharon : « Moché et Aharon parmi Ses prêtres, et Chmouel parmi ceux qui invoquent Son nom ». Et le Saint, béni soit-Il, inscrivit son souvenir dans les Textes sacrés et témoigna en sa faveur : « Cet homme-là montait de sa ville ».
Deux interprétations du mot « se souviendra » - l'Imré Chéfer
L'Imré Chéfer explique que le verbe « se souviendra » (yizkor) porte sur les deux aspects de la formule. D'abord : « Car il ne se souviendra guère des jours de sa vie » - qu'il se souvienne que les jours de sa vie ne sont pas nombreux (« lo harbé »). Si l'on pense qu'ils sont innombrables, c'est uniquement par illusion de jeunesse ; dès qu'on avance en âge, on constate soudain que les jours passent vite et que les années défilent. Des études sur le sujet l'ont d'ailleurs montré : chez les jeunes, entre dix et vingt ans par exemple, le temps passe très lentement ; mais chez les plus âgés, à quarante, cinquante ou soixante ans, voilà déjà de nouveau Roch Hachana, déjà le mois d'Elloul, le temps file à toute vitesse. Les jeunes s'imaginent avoir toute la vie devant eux, mais en vieillissant, on prend conscience que le temps galope.
En outre : même si l'homme parvient à atteindre le but de ses aspirations - qui sait combien de temps il lui restera pour en jouir ? Il se peut que l'on atteigne son objectif, et que ce soit le dernier jour de son existence. On a connu l'histoire d'un homme qui s'était énormément investi dans la construction d'une villa à Roch Ha'ayin. C'était un participant régulier aux cours d'étude à Psagot. Une grande et magnifique villa, de multiples pièces - et lui, le pauvre, ne s'était même pas marié. Lorsqu'on lui rendait visite alors qu'il était atteint d'une grave maladie, il décrivait encore avec enthousiasme : « Voilà, j'ai terminé, les ouvriers sont venus monter ce placard, ici nous avons installé cela. » Environ un mois et demi plus tard, que le Ciel nous en préserve, on assistait à ses obsèques, Rachmana litslan. Il avait investi là une fortune - c'était la maison de ses parents, au prix de projets sans fin, de disputes et de conflits avec ses frères et sœurs -, et finalement, à peine venait-il d'y entrer qu'on l'emmenait déjà vers une autre demeure, sa dernière demeure.
Quel insensé peinerait une année entière pour ne gagner qu'une piécette, de quoi vivre un seul jour ? Et même si l'on y parvient, combien de temps reste-t-il à vivre de ce que l'on a acquis ? Quiconque observe la réalité constate que c'est le lot de la plupart des hommes : la majorité atteint le sommet à un âge avancé, vers cinquante ou soixante ans, quand le plaisir tiré de leurs possessions s'est déjà émoussé et que la vie commence à sentir la fin. Combien d'efforts l'homme est-il prêt à fournir - et pour quoi ? Pour une chose dont il ne jouira pas bien longtemps.
Et le second point : « se souvenir » se rapporte aussi à « car Dieu répond à la joie de son cœur » - que l'homme se souvienne que seul Hachem accorde la joie à son cœur ; s'il y a de la joie dans le cœur de l'homme, elle ne vient que de Lui, béni soit-Il. Dès lors, il se peut fort bien que l'on s'épuise, que l'on se démène et que l'on veuille réussir, pour finalement n'aboutir à rien. Pourquoi donc peiner pour du vent ? Lorsqu'on comprend cela, on saisit qu'il est inutile de s'éreinter toute sa vie, car rares sont ceux à qui Hachem donne le pouvoir de jouir de leur richesse et de leur honneur ; et même si l'on y accède, ce ne sera peut-être qu'au soir de sa vie, et la peine de toute une existence n'en valait pas la peine. C'est pourquoi Kohélet nous dit : ne cours pas après la fortune, ne te fatigue pas à t'enrichir, contente-toi de peu.
La joie spirituelle - Le Baal Shem Tov
Le Baal Shem Tov explique, à la lumière des paroles de Kohélet, que le verset « car Dieu répond à la joie de son cœur » signifie : si l'homme désire une joie véritable, il ne l'obtiendra qu'en contemplant la grandeur de Dieu. En effet, la seule vraie joie est d'ordre spirituel. Toute joie matérielle laisse un manque et suscite un nouveau besoin, telle de l'eau salée qui pousse à boire toujours plus : on achète quelque chose, et aussitôt après, quelle est la suite ? En revanche, la joie spirituelle comble l'être.
La preuve en est : lorsqu'un homme accomplit une mitsva, cela le comble, il ressent du bonheur et de la joie ; s'il aide autrui, son cœur s'emplit d'allégresse. En revanche, pour celui qui a savouré un mets délicieux, que lui en reste-t-il au bout d'une semaine ? Peut-être un mal de ventre ; il ne lui reste rien, sinon un souvenir révolu. Par contre, lorsqu'on accomplit une bonne action, on s'en souvient encore un an ou dix ans plus tard, et le cœur tressaille et éprouve de la joie. Pourquoi ? Parce que la spiritualité comble, tandis que la matérialité vide.
D'ailleurs, quel est le plaisir de ce monde qui se rapproche le plus d'un plaisir spirituel ? L'honneur. C'est pourquoi on consomme la rétribution du Monde futur par l'honneur reçu en ce monde. Remarquez que l'honneur obéit aux mêmes critères : un homme honoré il y a vingt ans, qu'on a fait monter sur une estrade, à qui on a remis une distinction et adressé des éloges - chaque fois qu'il s'en souvient, son cœur s'emplit à nouveau. Ce n'est pas comme un plaisir corporel, qui ne procure rien au souvenir ; l'honneur est un plaisir de nature spirituelle : quand on se remémore les égards reçus, on se souvient des belles paroles et des louanges entendues. Peut-être lui a-t-on vendu des futilités - et c'est souvent le cas, on tient souvent des propos sans consistance - mais peu importe : on lui a parlé, et il juge favorablement, se disant que l'orateur est honnête et droit, qu'il a perçu en lui des qualités qu'il ne voit pas lui-même, et que c'est par humilité qu'il n'en avait pas conscience ! Bref, même si on lui a raconté des sornettes, l'homme se sent flatté, on lui a dit de belles choses et il s'en souvient pendant des années. L'honneur relève donc d'une forme de plaisir spirituel, par lequel l'homme peut consumer sa part du Monde futur. Mais la joie authentique ne s'obtient qu'en contemplant la grandeur de notre Dieu, car seule une joie spirituelle mérite véritablement le nom de joie.
En conclusion :
Kohélet dépeint la vie de celui qui court après la richesse : « tous ses jours, il mange dans l'obscurité » - labeur, déceptions, colère et dépit, qui engendrent la maladie, laquelle attise à son tour le dépit dans un cycle sans fin. Face à cela, il présente le véritable bien : manger, boire et voir le bien dans son labeur, avec derekh érets, dignité et convenance, en agrémentant la table de paroles de Torah, tout en se rappelant que ses jours sont comptés et que leur finalité réside dans la Torah, la tsédaka, le 'héssed et les bonnes actions. Celui qui a mérité la richesse et à qui Hachem a donné le pouvoir d'en jouir, d'emporter sa part pour le Monde futur et de se réjouir de son labeur - c'est là un don de Dieu, et ils sont rares ; que l'homme ne fasse donc pas de la quête de fortune le but de son existence. « Il a donné » s'applique à celui qui se réjouit de son sort, et « Il donnera » à celui qui court sans cesse après plus sans jamais profiter de ses biens. Enfin, la joie véritable ne provient que d'Hachem - à l'image d'Elkana qui se réjouissait lors des fêtes de pèlerinage et mérita d'avoir Chemouel - car la matérialité vide tandis que la spiritualité comble, et seul celui qui contemple la grandeur de son Créateur accède à une joie durable.