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Chapitre 2 - Versets 14-26 - Sage et insensé, un même sort - 1ère partie

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Introduction : Le sage et l'insensé aux yeux de Chlomo HaMelekh

Dans la suite du chapitre 2 de Kohelet, Chlomo HaMelekh aborde une question fondamentale : quel est au fond l'avantage de la sagesse sur la folie si, en fin de compte, « un même sort les attend tous » ? Dans les versets qui s'ouvrent à nous, il met en regard le sage et l'insensé, décrit ce qui les sépare, puis soulève une difficulté : si leur fin est identique, qu'ai-je gagné par ma sagesse ? Ces versets constituent une véritable leçon de conduite de vie, d'où découle l'un des conseils pratiques les plus précieux : anticiper les choses et voir l'avenir à l'avance.

« Le sage a ses yeux dans sa tête » - Les yeux reçoivent leurs ordres du cerveau

הֶחָכָם עֵינָיו בְּרֹאשׁוֹ וְהַכְּסִיל בַּחֹשֶׁךְ הוֹלֵךְ וְיָדַעְתִּי גַם־אָנִי שֶׁמִּקְרֶה אֶחָד יִקְרֶה אֶת־כֻּלָּם׃ - Le sage a ses yeux dans sa tête, tandis que l'insensé marche dans l'obscurité ; mais j'ai reconnu moi aussi qu'un même sort les attend tous.

Rabbénou Saadiah Gaon explique l'expression « ses yeux dans sa tête » selon son sens littéral : les yeux sont tout proches du cerveau, et c'est là le sens de « dans sa tête ». C'est du cerveau que parvient, pour ainsi dire, la lumière vers les yeux, et les yeux reçoivent leurs ordres du cerveau. Il s'ensuit que le sage puise son regard à une source noble et digne. Sur quoi fonde-t-il sa vision ? Sur la tête, sur la direction de l'intellect, sur ce qu'il est convenable et juste d'accomplir.

« Tandis que l'insensé marche dans l'obscurité » : l'insensé ne voit rien, et s'il voit, il perçoit de travers. C'est pourquoi il avance dans le noir, trébuche, tombe et échoue. Il agit selon ses envies du moment, vit comme bon lui semble, et lorsqu'on le met en garde, il répond : « Ne t'inquiète pas, tout ira bien. »

« Le corps s'équilibre de lui-même »

On raconte l'histoire d'un homme dont le père souffrait de diabète. On l'avait pourtant averti du danger, mais il avait sa propre devise : « Le corps s'équilibre de lui-même ». Il ne prenait donc jamais la peine de surveiller sa glycémie. Un Chabbat, alors qu'il récitait le Kiddouch, il oublia soudain les mots, s'assit et fut incapable de continuer. Son fils dut achever le Kiddouch à sa place. Les médecins l'examinèrent, il fut transporté à l'hôpital, et l'on découvrit que son taux de sucre était resté extrêmement élevé pendant une longue période, détruisant des cellules cérébrales. Cela lui arriva vers l'âge de cinquante-cinq ans, et les vingt dernières années de son existence furent comparables à celles d'un homme que l'on aurait éteint : ne comprenant presque plus ce qui se passait autour de lui, incapable de conduire, incapable de quoi que ce soit, devant être guidé partout comme un petit enfant. C'était pourtant un homme d'une grande vivacité d'esprit, perspicace et brillant, et en un instant tout a basculé. Le cœur en souffre. Voilà ce que signifie marcher dans l'obscurité : celui qui avance sur un chemin semé d'embûches finira par trébucher et tomber. Poser un acte dont on devra payer un prix si lourd est une véritable tragédie.

L'ingéniosité de celui que le désir guide

On entendait un jour une théorie singulière avancée par un fumeur invétéré. À la remarque : « Vous savez pourtant bien que c'est dangereux, et les ravages du tabac sont aujourd'hui parfaitement démontrés », il répliqua : « Toutes ces études ne valent rien ! » - « Rien du tout ? Auriez-vous d'autres études dans votre poche ? Tout ce que vous avez en poche, ce sont des cigarettes ! » C'est alors qu'il exposa son raisonnement - et l'on s'étonne toujours de l'ingéniosité d'un homme guidé par ses passions. Il déclara : « Aucune de ces études n'a été menée sur des personnes pratiquantes. » - « Vraiment ? Les Juifs pratiquants seraient-ils faits d'une autre matière ? » Il répondit : « Non, mais un homme observant s'abstient de fumer un jour par semaine, tandis que toutes les études portent sur des personnes fumant sept jours sur sept. » Selon la théorie de cet « érudit », cette journée de Chabbat purifiait le corps des toxines, de sorte que la cigarette de Motsaé Chabbat pénétrait dans un organisme sain, permettant de redémarrer la semaine sans le moindre problème ! On lui répondit : « Votre théorie est fort ingénieuse, mais il conviendrait de visiter un service d'oncologie pour vérifier si elle résiste à l'épreuve des faits. Vous y trouverez des personnes respectant le Chabbat et d'autres ne le respectant pas, de tous les profils. » C'est exactement ce qu'affirme Chlomo : l'insensé marche dans l'obscurité, échafaudant des théories qui finissent par se briser contre le mur de la réalité, sans comprendre vers quoi il s'achemine.

Le Yerouchalmi : « Tant que le sage est au début de la chose »

Le Torah Temimah cite une question remarquable du Talmud de Jérusalem dans le traité Sotah : « Le sage a ses yeux dans sa tête » - l'insensé aurait-il donc les yeux dans les pieds ? Aurait-on placé ses yeux ailleurs ? En réalité, explique le Yerouchalmi, tant que le sage se tient au commencement de la chose, il en connaît déjà l'aboutissement. C'est là tout le sens de l'expression : dès le départ, au tout début de l'entreprise, il anticipe, discerne où surgiront les difficultés et désamorce les pièges dès l'abord. L'insensé, à l'inverse, ne prend conscience de la situation qu'une fois tombé : « Je n'ai pas fait attention, je ne savais pas. » Mais pourquoi ne pas avoir vérifié auparavant ?

Il existe une expression dont beaucoup ne saisissent pas le sens profond : « un sage la nuit » (un sage après coup). Lorsque nous étions confrontés au problème, à soupeser et chercher comment agir, lui n'avait aucune solution ; il ne savait pas quoi faire ni comment s'en sortir. Une fois que nous avons finalement réussi à trouver une issue et à résoudre le problème, il arrive et déclare : « Mais enfin, c'est évident, c'était la solution la plus simple, c'est exactement ce qu'il fallait faire ! » Tu es bien sage la nuit ! Montre-nous plutôt tes conseils en plein jour. Après que tous les problèmes ont été résolus et que les résultats sont limpides, faire preuve de sagesse n'a aucun mérite. Le sage a ses yeux dans sa tête : il perçoit déjà la fin dès le commencement.

« Voir le dernier arbre »

On raconte que le Rav de Brisk disait de lui-même : beaucoup de gens s'imaginent que je souffre de « nerven » (d'anxiété maladive), c'est-à-dire que je serais constamment assailli de craintes et de doutes, redoutant de ne pas être quitte de mon devoir, ou qu'une faute n'en résulte. Il leur répondit : « Je n'ai aucune nervosité de ce genre. Je vois et prévois simplement ce qui adviendra à la fin. » Il se tenait un jour près d'une forêt et dit : « Que puis-je y faire si le Saint béni soit-Il m'a donné la capacité de voir le dernier arbre ? Certains voient jusqu'au cinquième ou au dixième arbre, mais à moi, le Saint béni soit-Il a accordé de voir jusqu'au dernier arbre. Et il en est d'autres qui ne réalisent même pas qu'une forêt se dresse devant eux. » Et c'était bien vrai : lorsqu'on lui disait « ne vous inquiétez pas, il n'y a aucun problème, vous prenez des ombres pour des montagnes et faites d'une mouche un éléphant », il s'avérait toujours à la fin qu'il avait vu juste, et que ses prévisions étaient d'une totale exactitude.

Un jour, un homme vint le trouver pour solliciter son aide. Il avait acheté une grande quantité de marchandise qu'il devait transporter par train, à l'étranger, mais il y avait des contrôles douaniers sur le trajet et sa cargaison n'était pas déclarée. Il demanda au Rav de Brisk que faire. Le Rav lui dit : « Décris-moi exactement l'itinéraire du train, d'où il part et à quelles gares il s'arrête, et nous allons y réfléchir. » L'homme lui détailla tout le parcours, et le Rav lui traça un plan précis : à telle station, décharge la marchandise, attends le train suivant, monte à bord, dépasse trois stations, descends là-bas, et ainsi de suite. L'homme suivit ses instructions à la lettre et, par la grâce de Dieu, évita tous les contrôles. Les gens commencèrent à parler d'inspiration divine (Roua'h HaKodesh). Le Rav leur répliqua : « Il n'y a ici aucune inspiration divine. J'ai simplement raisonné selon la logique humaine, en déterminant où le bon sens leur commanderait de placer un poste de contrôle et des inspecteurs. Et Baroukh Hachem. » Et pourquoi « Baroukh Hachem » ? Béni soit Dieu qu'eux aussi aient suivi une logique droite semblable à celle du Rav de Brisk, car il aurait pu se trouver là un douanier au raisonnement biscornu ! En tout état de cause, le sage a ses yeux dans sa tête : il anticipe, pèse et examine chaque chose.

Un conseil pour la vie : se méfier de l'attitude « t'inquiète pas, ça va aller »

C'est un véritable conseil pour l'existence, car très souvent, les gens trébuchent faute d'avoir les yeux dans la tête, c'est-à-dire pour n'avoir pas anticipé ni discerné d'avance les problèmes susceptibles de surgir. Lorsque l'on prévoit les difficultés, on devient capable de tout surmonter. On connaît bien chez nous ce genre d'individus qui répètent sans cesse : « on s'arrangera, ne t'en fais pas, on improvisera bien quelque chose ». Et c'est là le pire des travers : ne rien préparer à l'avance. C'est ce que l'on a pu constater après le grand incendie du Carmel, où l'on s'est subitement mis à chercher des coupables : pourquoi n'y a-t-il pas de bombardier d'eau Supertanker, pourquoi manque-t-il de camions de pompiers ? Que s'était-il passé ? Jusqu'alors, on se contentait de dire « fais confiance, tout ira bien », et quand le drame est survenu, on s'est retrouvé démuni devant un désastre absolu.

Il en va exactement de même sur le plan spirituel. Quelqu'un s'apprête à partir en villégiature, dans un gîte ou une contrée quelconque : « Comment fera-t-on ? Ne t'inquiète pas, tout ira bien. » Mais un instant, qu'est-ce qui ira bien ? As-tu vérifié s'il y a un minyan là-bas ? As-tu vérifié la cacherout de ce que l'on vend dans la région ? T'es-tu enquis du niveau de tsniout (pudeur) sur les lieux ? S'il s'était préparé au préalable, il aurait pu résoudre la plupart des problèmes : emporter des vivres de la maison, s'organiser, repérer à l'avance où prier avec un minyan et savoir vers quel endroit proche se diriger. De même pour celui qui se rend à une réjouissance (sim'ha) : on sait très bien qui s'y trouvera et de quelle manière. En te renseignant au préalable, tu aurais pu décider de venir à une heure précise, d'y rester dix minutes, de réduire au strict minimum les écueils, puis de repartir aussitôt. Dès lors que l'on pèse et vérifie chaque élément à l'avance, tout se passe au mieux. Sinon, l'insensé marche dans l'obscurité, trébuche et tombe, pour ensuite se lamenter : « Je ne savais pas, je n'avais pas fait attention. »

« Pourquoi donc ai-je été plus sage ? » - La difficulté soulevée par Chlomo

וְאָמַרְתִּי אֲנִי בְּלִבִּי כְּמִקְרֵה הַכְּסִיל גַּם־אֲנִי יִקְרֵנִי וְלָמָּה חָכַמְתִּי אֲנִי אָז יֹתֵר וְדִבַּרְתִּי בְלִבִּי שֶׁגַּם־זֶה הָבֶל׃ - Et je me dis en mon cœur : le sort de l'insensé m'atteindra moi aussi, alors pourquoi ai-je acquis plus de sagesse ? Et je me dis en mon cœur que cela aussi est vanité.
כִּי אֵין זִכְרוֹן לֶחָכָם עִם־הַכְּסִיל לְעוֹלָם בְּשֶׁכְּבָר הַיָּמִים הַבָּאִים הַכֹּל נִשְׁכָּח וְאֵיךְ יָמוּת הֶחָכָם עִם־הַכְּסִיל׃ - Car le souvenir du sage ne subsiste pas plus à jamais que celui de l'insensé, puisque dans les jours à venir tout sera depuis longtemps oublié ; et comment le sage meurt-il à l'égal de l'insensé !

Sur ces versets, le Midrash apporte toute une série d'exemples montrant que Dieu a créé les choses en vis-à-vis, le sage face à l'insensé, et la réponse récurrente à chacun d'eux demeure : « Et comment le sage mourrait-il avec l'insensé ? » - Peut-on seulement imaginer que leur condition soit semblable et que là-haut, ils soient jugés sur un pied d'égalité ?

Avraham et Nimrod, Moché et Bil'am, David et Nabuchodonosor

« Le sage a ses yeux dans sa tête », c'est Avraham Avinou ; « et l'insensé marche dans les ténèbres », c'est Nimrod. C'est comme si Avraham s'était dit : « Je me suis dit en mon cœur : le sort de l'insensé m'arrivera à moi aussi » - celui-ci est appelé roi, et celui-là est appelé roi, alors pourquoi ai-je été plus sage ? Pourquoi ai-je donné ma vie pour la sanctification du Nom du Saint, béni soit-Il ? Mais voilà : lorsqu'Israël est dans la détresse, ils disent « Souviens-Toi d'Avraham, d'Yits'hak et d'Israël, Tes serviteurs ». A-t-on jamais vu les nations du monde dire « Souviens-toi des actes de Nimrod » ? A-t-on jamais vu un non-Juif s'écrier : Maître du monde, sauve-nous par le mérite de Nimrod ? C'est bien ce qui est écrit : « Et comment le sage meurt-il comme l'insensé ? ». Même si dans ce monde-ci, il te semble que l'un comme l'autre étaient rois et que tous deux ont laissé leur empreinte, sache que pour l'éternité, il y a entre eux un abîme infini : l'un est au plus haut des cieux, tandis que l'autre se trouve quelque part au fond du Géhinnom.

Autre explication : « Le sage a ses yeux dans sa tête », c'est Moché ; « et l'insensé marche dans les ténèbres », c'est Bil'am. Moché se dit en son cœur : le sort de l'insensé m'arrivera à moi aussi, celui-ci est appelé prophète et celui-là est appelé prophète, alors pourquoi ai-je été plus sage et pourquoi me suis-je dévoué corps et âme pour la Torah ? Mais lorsqu'Israël est dans la détresse, ils disent : « Et Il se souvint des jours d'autrefois, de Moché, de Son peuple » (Isaïe 63). Les nations du monde disent-elles jamais : « Et Il se souvint des jours d'autrefois, de Bil'am » ? Qui donc mentionne Bil'am, qui se souvient de lui, et qui implore Hachem d'intervenir en son mérite ? C'est ce qui est écrit : « Et comment le sage meurt-il comme l'insensé ? ».

Autre explication : « Le sage a ses yeux dans sa tête », c'est David, roi d'Israël ; « et l'insensé marche dans les ténèbres », c'est Nevoukhadnetsar. David s'est dit en son cœur : le sort de l'insensé m'arrivera, l'un a bâti le Temple et a régné quarante ans, et l'autre l'a détruit et a régné quarante ans. Cela réclame une explication, car David n'a pas bâti le Beth Hamikdach lui-même. Mais il semble que puisque David désirait ardemment le construire, l'Écriture lui en attribue le mérite comme s'il l'avait bâti, et c'est pourquoi le Midrach dit de lui : « l'un a bâti le Temple ». Dès lors, pourquoi ai-je été plus sage et pourquoi me suis-je dévoué corps et âme pour la construction du Temple ? Mais plus tard, Chlomo se lève, édifie le Temple et s'écrie : « Souviens-Toi de la piété de David Ton serviteur » - Maître du monde, ouvre les portes par le mérite de David ! Et il est écrit qu'à cet instant, les visages des ennemis de David s'assombrirent comme le fond d'une marmite calcinée. Voyez quel grand Tsaddik : les portes du Temple ne se sont ouvertes que lorsque le nom de David a été prononcé ! Et Évil-Mérodakh se tiendrait-il debout pour dire : « Souviens-toi de la piété de Nevoukhadnetsar ton serviteur » ? Peut-être plutôt : « Souviens-toi de la perversité de Nevoukhadnetsar » ! Nos Sages rapportent en effet qu'à la mort de Nevoukhadnetsar, lorsque les habitants du Géhinnom le virent arriver, la terreur s'empara d'eux. Le Géhinnom paraissait un Gan Éden en comparaison de Nevoukhadnetsar ; le voyant approcher, ils furent saisis d'effroi : qui sait ce qui va nous arriver maintenant ! C'est ce qui est écrit : « Et comment le sage meurt-il comme l'insensé ? » - comment imaginer un seul instant qu'ils soient semblables ?

Celui qui achète du blé pour trois ans

Le Midrach poursuit : « Le sage a ses yeux dans sa tête », c'est celui qui achète du blé pour trois ans ; « et l'insensé marche dans les ténèbres », c'est celui qui achète du blé pour un an seulement. C'est-à-dire que le sage est celui qui prend ses dispositions convenablement. « Je me suis dit en mon cœur : le sort de l'insensé m'arrivera à moi aussi » - l'un mange et l'autre mange, alors pourquoi ai-je été plus sage ? Pourquoi ai-je engagé mes vêtements pour me procurer des vivres ? Je n'avais pas d'argent et j'ai mis mes habits en gage afin d'avoir du blé pour trois ans ! Mais le lendemain, une année de famine survient : l'un mange à bon marché et l'autre au prix fort. J'ai acheté mon blé quand le kilo coûtait dix shekels, et durant la disette, il en coûte cent, quand on en trouve encore. C'est bien ce qui est écrit : « Et comment le sage meurt-il comme l'insensé ? ».

D'un autre côté, il faut garder à l'esprit qu'il existe aussi un Midrach selon lequel il ne faut pas amasser aujourd'hui de la nourriture pour demain, et le Michna Beroura mentionne une telle conduite : « Ne te tourmente pas du souci du lendemain », car Hachem pourvoit à nos besoins jour après jour. Telle était la coutume du Rav de Brisk, qui n'achetait jamais rien pour le lendemain ; et bien qu'il éprouvât de grandes difficultés à trouver du pain, car il était très scrupuleux concernant l'interdit du 'Hadach (nouvelle récolte), piège fréquent en dehors de la terre d'Israël, il s'était néanmoins fixé pour principe de ne rien acheter d'un jour sur l'autre. Une fois, on lui mit du pain de côté pour le lendemain en lui disant : Rav, demain c'est la veille de Yom Kippour, il y a une mitsva de prendre un repas avec du pain, et peut-être le Rav n'aura-t-il pas de pain issu de farine de l'ancienne récolte (Yachan). Il répondit : Pourquoi réserver ? Nous ne gardons jamais rien pour demain ! Ses proches insistèrent et il ne polémiqua pas. Le lendemain à midi, un homme vint chez lui, le boulanger, et dit : Je sais que le Rav fait attention au 'Hadach, j'ai donc apporté spécialement des 'halot préparées avec de la farine ancienne. Et il ajouta : Sachez que j'apportais aussi un plat plein de poissons, mais Jérusalem subissait des bombardements, un obus est tombé non loin de moi et le souffle a tout renversé. Les 'halot sont restées intactes, mais les poissons ont été souillés et sont devenus inconsommables. Le Rav de Brisk dit alors aux membres de sa maison : Vous voyez ? Si nous avions placé notre entière confiance dans le Saint, béni soit-Il, nous aurions aussi eu les poissons. Mais le Saint, béni soit-Il, a dit : tu veux te débrouiller tout seul ? Alors prends les choses en main toi-même ! On comprend de là que lorsque l'homme s'en remet à Hachem, il n'a pas à s'inquiéter du lendemain.

Malgré tout, le Midrach cherche vraisemblablement à exprimer ici une autre idée : l'homme ne doit pas se limiter à l'immédiat, mais porter son regard vers l'avenir. Au sens profond, il ne s'agit pas principalement de questions matérielles, mais de celui qui se dévoue corps et âme au service divin : lorsqu'il montera au Ciel, il disposera d'une récompense éternelle, tandis que celui qui ne s'est pas investi s'y trouvera dans la famine. C'est ce que le Midrach cherche à enseigner : le sage a ses yeux dans sa tête, et l'histoire du blé n'en est qu'une métaphore.

Qu'est-ce qu'un « insensé » ? Non pas un quotient intellectuel, mais un mode de vie

Toutes les formes d'impiété sont désignées chez Chlomo par le terme de « kessil » (insensé), et il le répète souvent dans le livre des Proverbes (Michlé). Ne nous y trompons pas : il ne s'agit nullement d'une personne dont le quotient intellectuel serait bas. Chlomo ne se moquerait jamais de personnes aux capacités intellectuelles modestes ; qu'y peuvent-ils, c'est ce qu'ils ont reçu du Ciel ! Est-ce parce que l'on a reçu plus de sagesse que quiconque sur terre que l'on devrait s'en enorgueillir ? Certainement pas. Son intention est de montrer qu'un individu peut être professeur d'université et mener sa vie comme un insensé. Si un diabétique mange un gâteau à la crème extrêmement sucré tout en sachant que quelques minutes plus tard, les sirènes d'ambulance retentiront, que son taux de glycémie va exploser et le plonger dans un danger mortel, dira-t-on de lui qu'il est avisé ? Non, c'est un insensé achevé ! Et si l'on rétorque : « Mais enfin, il possède quatre diplômes universitaires ! », il n'en reste pas moins un insensé accompli. Comment peut-on plonger sa main dans le feu et jouer avec sa propre vie ?

Il s'avère donc que la folie ou l'insensibilité n'a aucun lien avec le quotient intellectuel, mais avec la façon de vivre : l'insensé est celui qui ne mène pas sa vie comme il le devrait. Dès lors, celui qui proclame : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons », ou « Après moi le déluge », est un parfait insensé. Ne penses-tu donc pas que tu devras rendre des comptes ? Il a beau être remarquablement instruit, il n'en demeure pas moins insensé. À l'opposé, le sage est l'homme qui regarde vers l'avenir : il s'investit dans ce monde-ci pour préparer la vie du monde futur, fournit des efforts ici-bas et renonce à ses plaisirs pour la gloire du Créateur, béni soit-Il. Voilà l'homme sage, et voilà celui qui « fait des provisions pour les années à venir ».

Un Talmid 'Hakham assidu à l'étude

Le Midrach poursuit encore : « Le sage a ses yeux dans sa tête », c'est le Talmid 'Hakham qui révise assidûment son étude ; « et l'insensé marche dans les ténèbres », c'est celui qui ne révise pas son étude. « Et je me suis dit en mon cœur : le sort de l'insensé m'arrivera à moi aussi » - l'un est appelé Rabbi et l'autre est appelé Rabbi, l'un est considéré comme un érudit et l'autre aussi, alors pourquoi ai-je été plus sage et pourquoi me suis-je dévoué pour ma Torah ? Tous deux portent le titre de sage, on installe l'un comme l'autre aux places d'honneur, alors que ce dernier n'a pas ouvert un livre ni franchi les portes d'un collel depuis des années ! On lui témoigne peut-être même davantage d'égards, parce que son chapeau homburg est plus imposant et les boutons de sa redingote plus brillants. Mais le lendemain, tous deux pénètrent dans la maison d'étude ou en assemblée, on interroge l'un et l'autre : le premier répond à la question posée, tandis que le second reste sans voix. C'est ce qui est écrit : « Et comment le sage meurt-il comme l'insensé ? ».

Je vous ai raconté en son temps l'histoire du Rav Horowitz, si je ne me trompe, rabbin à Beit Shean, qui racontait avoir vu un homme ayant l'air d'un talmid 'hakham, avec un chapeau Hombourg et une longue redingote, comme quelqu'un détenteur d'un titre. Il lui demanda : qui êtes-vous ? Il lui répondit qu'il était rabbin dans tel endroit. Il demanda : et où étudiez-vous ? Il répondit : je n'étudie pas, je viens de vous dire que je suis déjà rabbin. Voyez un peu. L'homme pense que le rabbinat est un titre : il a terminé l'université, il a reçu des diplômes, c'est fini, il n'a plus besoin d'étudier. C'est de cela que parle le Midrash : un sot. Un jour viendra où l'on posera à l'un une question et à l'autre une question, et alors il apparaîtra que celui-là ne se souvient depuis longtemps plus de ce qu'il a étudié ni du diplôme qu'il a obtenu, tandis que le sage est tout le temps dans la chose, il reste tous ses jours à réviser et répéter, revenant sans cesse sur son étude.

L'Or Saméa'h dit une fois à propos du Rogatchover, qui avait une mémoire phénoménale : il n'y a pas de prodige dans le fait que tout ce qu'on lui demande il réponde immédiatement, car il révisait son Talmud une fois par mois. Non pas une fois par an, comme Rabbi 'Haïm Kanievsky faisait une révision une fois par an, mais une fois par mois. Dès lors, il est maintenant exactement comme quelqu'un qui vient d'étudier, plongé dans la sougya. Et ce n'est pas une question de mémoire. Il avait certainement une mémoire exceptionnelle, mais il voulait dire que le Rogatchover ne s'appuyait pas sur sa mémoire et ne disait pas "j'ai étudié et donc je me souviens", mais tous ses jours il était à réviser et répéter. Ne te dis pas en ton cœur : eh bien, les deux sont la même chose. Ils ne sont pas la même chose. Quand on posera à l'un une question et à l'autre une question, alors tu verras la différence.

La parabole du détenteur du calendrier, et l'examen d'En-Haut

Le 'Hafets 'Haïm donna une parabole d'un homme qui se trouvait dans une petite bourgade et qui possédait un calendrier. En tant que détenteur du calendrier, il devint l'adresse : quand lit-on telle haftara, quel Chabbath telle ou telle chose, quand commence le jeûne et quand finit-il, quand dit-on tel keroverz et quand tel autre. Peu à peu il changea aussi de tenue et commença à se comporter en rabbin, car il était le seul à savoir, et il se mit à se prendre pour quelqu'un. Non qu'il eût étudié, mais à leurs questions, qui étaient apparemment très élémentaires, il savait répondre. Un jour il arriva à Vilna et entra dans le beth hamidrash. Là il vit les étudiants s'affronter et débattre finement, un feu de sages et de scribes, discutant et argumentant. Et lui, étant rabbin chez lui, dit : dites-moi, quel est le sujet ici ? Peut-être puis-je aider ? Ils se réjouirent de voir arriver quelqu'un pouvant aider, et lui dirent : nous débattons de la loi de la coépouse de la fille (tsarat habat). Il leur dit : des ennuis (tsarot), j'en connais beaucoup, mais de quelle fille s'agit-il ? La fille de qui ? Ainsi l'homme pense de lui-même, mais quand il arrivera là-haut on l'examinera, et c'est ce qui est écrit.

Rabbi Éliyahou Lopian dit une fois : l'homme étudie et pense qu'il sait, qu'il a acquis. Mais quand examine-t-on vraiment l'homme ? "נודע בשערים בעלה בשבתו עם זקני ארץ" - son mari est connu aux portes, lorsqu'il siège parmi les anciens du pays. Ici on le considère, un tel, un sage. Mais quand est-il "connu" ? Lorsqu'il siège parmi les anciens du pays. Là-haut, quand on voudra l'asseoir à côté des sages, on demandera : un instant, qui est-ce ? Qu'a-t-il étudié ? Que sait-il ? Et quelle honte ce sera là.

On raconte qu'un soir de Chabbath il récitait "Echet 'Hayil", et soudain une larme coula de son œil. Son épouse ne savait pas pourquoi, et chercha à savoir. Il lui dit : voici, partout où j'arrive on m'honore. J'entre dans la salle de la yéchiva et aussitôt on me place un lutrin, l'un court me chercher un siddour, on se lève devant moi, j'entre à un mariage et on chante "Yamim". Mais ici c'est le monde du mensonge. Là-bas, "son mari est connu aux portes, lorsqu'il siège parmi les anciens du pays", on m'appellera et on dira : Rabbi Éliyahou Lopian ? Qui est ce Rabbi Éliyahou Lopian ? Qu'est-il ? Pourquoi donc l'asseoir ici ? Que fait-il ici ? Que sait-il ? Et c'est de cela qu'il se mit à pleurer. Et c'est exactement l'inverse de la ligne de pensée habituelle de l'homme, qui est : "on ne m'apprécie pas assez". Lui disait : ici tout n'est que sottises, et là-bas on sait vraiment combien l'homme ne vaut rien, et c'est cela qui lui faisait mal.

L'humilité de Rabbi Éliyahou Lopian

Il raconta une fois sur lui-même qu'il voyageait en train et qu'on lui dit que le Rogatchover s'y trouvait. Il dit : quelle belle chose, une occasion de rencontrer le Rogatchover. Il alla le voir et lui dit : Rav, puis-je dire au Rav un chtikel Torah, une nouveauté, un développement ? Il lui dit : je vous en prie. Le Rogatchover lui demanda : qui êtes-vous ? Il lui répondit : un simple baal habayit. Pas "Rabbi Éliyahou Lopian", pas "machguia'h de la yéchiva", pas "élève du 'Hafets 'Haïm", mais un simple baal habayit. Il lui dit : eh bien, allez-y. Il exposa devant lui un pilpoul profond, et voulut entendre ce que le Rav avait à dire et ce qu'il avait à répondre. Le Rogatchover lui dit : nou nou, de jolies nouveautés pour un simple baal habayit. Le Rogatchover, comme on le sait, ne flattait personne. Et Rabbi Éliyahou Lopian raconta cela sur lui-même, voyez l'humilité, et il ajouta : sachez que ce que je lui ai dit, c'est le développement que j'ai inventé et que je comptais dire dans le monde de la vérité. C'est-à-dire qu'il s'était préparé ce qu'il dirait quand on l'interrogerait là-bas, lorsqu'on supposera qu'il est venu ici avec son étude en main et qu'on lui demandera : qu'as-tu à nous dire, dis un divre Torah, dis quelque chose. C'est cela que j'ai préparé pour dire là-bas, et le Rogatchover me dit : nou, joli pour un simple baal habayit.

Et on raconte qu'une fois il arriva chez l'Admour de Gour pour recevoir une bénédiction. L'Admour le regarda et resta stupéfait, et lui dit : un Juif qui a mérité la révélation d'Éliyahou vient me demander une bénédiction ? Et il faut que vous compreniez : déjà à l'époque du dibouk à Radin, lorsqu'il était assez jeune, le dibouk dit de lui qu'il était "une bouche sainte", et que c'est ainsi qu'on le définit au ciel. Et le 'Hafets 'Haïm dit qu'on le définissait comme un tana. Toute cette histoire qui eut lieu avec le dibouk à Radin, je l'ai rapportée dans Michnat haGilgoulim. Après des années, il mérita la révélation d'Éliyahou, et la chose était connue dans son cercle proche et restreint. Et l'Admour, qui ne le connaissait pas et ne savait pas qui il était, regarda et vit. Et à ce sujet il dit : un homme capable de percevoir sur moi une telle chose est vraiment digne de me bénir.

Et comment donc le sage mourra-t-il avec le sot

Revenons à notre sujet. Le Midrash dit : voici, tu verras, en fin de compte tous deux entrent au beth haouaad ou en un autre lieu, et on interroge l'un et l'autre, celui-ci est interrogé et répond, celui-là est interrogé et ne répond pas. Et si tu demandes : qu'ai-je gagné à avoir étudié ? La réponse est que la différence est immense. "ואיך ימות החכם עם הכסיל" - et comment le sage mourra-t-il avec le sot ? Penserais-tu que le sage mourra avec le sot et que tous deux sont la même chose ? Car en fin de compte tout se révélera et il apparaîtra qui a vraiment donné son âme pour la Torah et qui ne l'a pas fait.

En résumé :

« Le sage a ses yeux dans sa tête » - ses yeux puisent leur vision dans l'esprit, dans la conduite de la raison, et selon le Yerouchalmi : dès le commencement d'une chose, il en discerne déjà la fin. L'insensé, en revanche, marche dans l'obscurité ; il bâtit des théories qui se brisent contre la réalité, et ce n'est qu'après sa chute qu'il déclare : « Je ne savais pas ». Cette sottise n'est pas une affaire de quotient intellectuel mais un mode de vie : un homme instruit peut vivre comme un insensé, tandis que celui qui anticipe et prépare dans ce monde-ci la vie du Olam Haba est le véritable sage. De là découle un conseil pratique pour l'existence : vérifier, peser et s'organiser à l'avance, sur le plan matériel comme spirituel, au lieu de s'en remettre au traditionnel « tout ira bien ». Et Chlomo, qui s'interrogeait en disant : « Le sort de l'insensé sera aussi le mien », a lui-même répondu : « Et comment le sage mourrait-il à l'égal de l'insensé ? ». Avraham et Nimrod, Moché et Bil'am, David et Nevoukhadnetsar, celui qui prend à bail pour trois ans et celui qui prend pour un an, celui qui révise assidûment son étude et celui qui ne le fait pas - dans ce monde-ci, ils semblent semblables, mais leur souvenir n'est en rien comparable. Là-bas, lorsqu'il siège avec les anciens du pays, tout devient clair.