Le deuxième chapitre de Kohelet s'inscrit dans la continuité directe de la conclusion du premier chapitre : « qui accroît sa science accroît sa douleur ». Chlomo HaMelekh ouvre ici une nouvelle étape dans sa recherche - non plus seulement une investigation théorique, mais un examen pratique des voies de l'existence. Le Kol Efraïm explique que toute cette démarche constitue une série de recherches sur les affaires de ce monde, afin de déterminer quelle est la voie appropriée ; vient ici la quatrième recherche : la réjouissance est-elle la finalité de l'homme ? L'Imré Chefer ajoute que Chlomo nous décrit ici la conduite de sa propre vie et ce qu'il a tiré de l'expérience - lui qui avait accumulé une expérience immense, bien qu'il n'ait pas vécu de longues années, ayant goûté à toutes les délices de ce monde et traversé toutes les étapes : il a atteint les sommets les plus élevés, a connu aussi la situation la plus humble, et a tout vu. C'est comme s'il disait : viens, laisse-moi te raconter ce que j'ai vécu moi-même.
אָמַרְתִּי אֲנִי בְּלִבִּי לְכָה־נָּא אֲנַסְּכָה בְשִׂמְחָה וּרְאֵה בְטוֹב וְהִנֵּה גַם־הוּא הָבֶל׃ - J'ai dit en mon cœur : allons, je vais t'éprouver par la joie, et goûte au bonheur ; mais voici que cela aussi n'est que vanité.
Rachi explique : « J'ai dit » - puisqu'il en est ainsi, que quiconque accroît sa science accroît sa douleur, alors allons peut-être jouir des plaisirs de ce monde. Pourquoi accroître notre savoir, quand ce surcroît de savoir n'engendre bien souvent que de la souffrance ? « Anassekha » vient de la même racine que le coupage du vin (messikhat yayin), comme dans « elle a mêlé son vin » (massekha yeina) - le mélange du vin avec l'eau. Il était alors d'usage de couper le vin avec de l'eau, car le vin était extrêmement fort et ne pouvait se boire pur. En d'autres termes : je verserai le vin et je boirai, et par là je me réjouirai. « Et goûte au bonheur » - et je verrai toujours le bien.
Et que signifie « mais voici que cela aussi n'est que vanité » ? Rachi explique : j'ai vu par prophétie que bien des égarements proviennent de la frivolité et du rire. Belshatsar est mort au milieu d'un banquet ; les hommes de la génération du Déluge ont été balayés à cause de l'excès de bienfaits matériels, s'étant laissés emporter par les désirs physiques de ce monde. Tu pensais peut-être que c'était là la bonne voie ? Chlomo affirme : je vois que cela aussi est vanité.
C'est ici qu'intervient une règle fondamentale déjà aperçue au premier chapitre : le Malbim souligne que partout où il est dit « j'ai dit en mon cœur », il s'agit de réflexions qui ne sont pas vraies, tandis que « j'ai parlé en mon cœur » désigne une chose vraie. C'est pourquoi « j'ai dit en mon cœur : allons, je vais t'éprouver par la joie » ne correspond pas à la vérité. Serait-ce là la véritable voie, que de courir après les banquets et le vin ? Chaque fois qu'il est écrit « j'ai dit en mon cœur », Chlomo vient nous signifier : j'ai formulé une pensée dont il m'est apparu plus tard qu'elle n'était pas le bon chemin, qu'elle ne représentait ni la ligne de conduite ni la vision (hachkafa) appropriée.
Ibn Ezra enseigne que Chlomo s'adresse ici pour ainsi dire à son âme : si la sagesse engendre l'irritation, je la délaisserai pour m'adonner aux festins, selon l'explication de Rachi. Quant au terme « anassekha », Ibn Ezra propose une autre interprétation : dans le sens de « je vais t'éprouver ». Bien qu'il s'écrive ici avec un hé final et non un kaf sofit, il le rapproche de tournures bibliques similaires comme « ahavékha », « achém alay », ou « akhanékha velo yéda'tani ». C'est-à-dire : je vais expérimenter cette possibilité des festins et de la joie, peut-être est-ce là la bonne voie.
Le Kol Efraïm relève une nuance dans les termes : « anassekha be-sim'ha » désigne une joie physique, le boire, le manger, les mets délicats. « Et goûte au bonheur » ne renvoie pas à un bien spirituel, mais à un bien que l'on peut voir de ses yeux, un bien matériel dont on profite. Comme nous le verrons plus loin : des serviteurs, de la richesse, des acquisitions matérielles. J'ai voulu tenter tout cela, en me disant que c'était peut-être là le moyen pour l'homme de puiser la plénitude de sa vie en ce monde. Et puis j'ai constaté que cela aussi n'était que vanité : ce que je prenais pour un bien n'a aucune consistance réelle.
לִשְׂחוֹק אָמַרְתִּי מְהוֹלָל וּלְשִׂמְחָה מַה־זֹּה עֹשָׂה׃ - Du rire, j'ai dit : il est insensé ! Et de la joie : à quoi sert-elle ?
Rav Abba bar Kahana enseigne : tout rire et toute réjouissance des nations sont dévoyés et troublés, et leur fin est égarement (téhola). « Troublé » signifie qu'en fin de compte, il n'en ressortira que du mal. Et « téhola », comme l'explique Rachi dans le livre de Job sur le verset « et en Ses anges Il met un manquement », dérive de la folie et de l'insensé. La fin de toutes ces choses n'est que trouble, dérision et égarement, et il n'en découle que frivolité et folie. « Et de la joie » - celle des nations du monde - « à quoi sert-elle ? » : quelle part Israël a-t-il à se réjouir avec eux ? Quand tu vois les nations faire la fête, pourquoi te réjouirais-tu avec elles ? Tout simplement : leur joie n'est pas notre joie, leurs fêtes ne sont pas nos fêtes, leurs plaisirs ne sont pas nos plaisirs. Comme le dit le prophète Hochéa : « Ne te réjouis pas, Israël, jusqu'à l'allégresse, comme les peuples ».
Et l'on ne parle pas seulement ici de celui qui fête le Nouvel An et toutes ces fêtes de nations antisémites qui ont haï Israël. Il s'agit même de celui qui se dit : après tout, c'est une réjouissance quelconque chez les non-juifs, une fête, une simple joie. Mais non, nos joies ne sont pas leurs joies. Ce fut aussi le drame de cette génération qui se rendit au festin d'Assuérus ; ils ne comprenaient pas que le banquet d'Assuérus et la joie d'Assuérus n'avaient rien à voir avec nous : que faisions-nous à nous réjouir avec eux ? « Et de la joie, à quoi sert-elle ? » - que vient faire Israël dans cette joie des nations ?
Le Midrash Zouta rapporte également au nom de Rav Abba bar Kahana : combien est trouble le rire auquel les nations du monde se livrent dans leurs théâtres et leurs cirques ! « Et de la joie, à quoi sert-elle ? » - quelle affaire des Talmidé 'Hakhamim ont-ils à pénétrer en de tels lieux ? C'est la même idée, mais le Midrash précise ici le cadre de leurs réjouissances : les théâtres et les cirques. Dans la version mentionnée précédemment, qui employait l'expression « que vient faire Israël », les termes sont apparemment encore plus précis.
Un autre Midrash présente ici des exemples de situations qui, sur le moment, semblaient être d'immenses joies, avant que l'on ne réalise qu'elles s'étaient transformées en affliction. « Du rire, j'ai dit : il est insensé » - combien est trouble le rire dont l'attribut de Justice a frappé Elichéva bat Aminadav. Elichéva bat Aminadav connut quatre joies en un seul jour : son beau-frère était roi, son mari était Cohen Gadol, son frère était prince de tribu, et ses deux fils étaient adjoints à la prêtrise. Dès que ses fils pénétrèrent dans le sanctuaire et en sortirent calcinés, sa joie se mua en deuil. C'était le jour le plus heureux de sa vie : toute sa famille accédait aux plus hautes fonctions, et ce jour même, Nadav et Avihou entrent et ressortent consumés par le feu, comme il est dit : « Après la mort des deux fils d'Aharon ».
Nous apprenons de là que, parfois, ce qu'un homme perçoit sur l'instant comme une joie relève de « et de la joie, à quoi sert-elle ? ». Sait-on seulement si cette joie ne recèle pas de l'affliction, du deuil ou de la douleur ? C'est pourquoi l'homme doit veiller à ne pas s'emporter avec excès dans la réjouissance lorsqu'un bienfait survient, car nul ne sait si cet événement qui paraît si heureux et si prometteur ne tournera pas, à Dieu ne plaise, en affliction.
Chacun se souvient de l'immense allégresse qui régnait lors de la conquête des territoires, lors de la conquête de Gaza, dans la vision du Grand Israël. Et chacun se souvient de la profonde douleur et du déchirement lorsqu'il fallut évacuer tout cela, arracher des familles de leurs foyers et de leurs terres, démolir des synagogues et des cimetières, et anéantir tout ce qui s'y trouvait. Voilà : ce que l'on considérait alors comme une immense joie, il ne fallait pas s'en réjouir si vite, car on ignore toujours ce qui en découlera. La grande joie de la conquête elle-même s'est avérée par la suite être une épine dans le pied dont nul ne savait comment se défaire. Aucun pays arabe à qui l'on voulait transmettre cette patate chaude n'était prêt à l'accepter. Menahem Begin pensait à l'époque, lors des accords de paix avec l'Égypte, qu'ils reprendraient le désert du Sinaï ainsi que Gaza. Ils lui répondirent : pas question. Gaza ? Gardez-la, grand bien vous fasse, nous refusons d'en assumer le contrôle. Il leur proposa : prenez les Palestiniens, recevez cette dot ! Mais ils refusèrent. Eux aussi comprenaient qu'il s'agissait d'un fardeau toxique qui étoufferait celui qui le porte pendant des décennies, d'une situation vouée à mal tourner.
Ainsi, ce qui fait aujourd'hui votre joie peut parfaitement se révéler demain être une source de tristesse et de larmes. Et l'inverse est tout aussi vrai : ce sur quoi l'on pleure aujourd'hui sera peut-être demain un sujet de rire. En d'autres termes, si une épreuve frappe l'homme, qu'il ne se précipite pas dans le chagrin. On ne peut savoir - « tout ce que fait le Miséricordieux, Il le fait pour le bien » - qui sait quel bienfait Hakadosh Baroukh Hou veut faire éclore de cette situation qui semble à présent si difficile.
Le Malbim, dans son commentaire sur les Proverbes, explique la différence entre le rire et la joie : le rire n'est que pure extériorité, tandis que la joie réside dans le cœur - une allégresse constante et profonde au fond de l'homme. C'est pourquoi il arrive parfois qu'un homme pleure et rie en même temps : il pleure dans son cœur et rit de sa bouche. Vu de l'extérieur, il semble rire, tout paraît parfait et serein, mais en son for intérieur, il pleure. Comme il est dit de Rabbi Akiva, qui pleura et sourit à la fois. Un homme peut rire alors même que son cœur souffre. Le rire est donc superficiel, et c'est pourquoi « Du rire, j'ai dit : il est insensé » - le rire extérieur n'est que vanité insensée. « Et de la joie », cette joie intérieure : « à quoi sert-elle ? ».
L'Imré Chéfer propose une autre distinction (ne suivant pas la ligne du Malbim, pour qui la sim'ha est toujours une joie continue, par opposition à la guila qui est un élan soudain) : la joie repose sur un motif réel de se réjouir - un homme qui a trouvé une fortune, ou qui a reçu une bonne nouvelle, même s'il s'agit de motifs matériels. En revanche, le rire correspond aux futilités dénuées de consistance, à la société des railleurs, aux vanités auxquelles les hommes s'adonnent - des choses qui ne constituent pas une véritable raison de se réjouir. Selon cette approche, les plaisirs intérieurs sont qualifiés de « joie », car l'homme s'en réjouit sincèrement sur l'instant ; tandis que les plaisirs extérieurs sont appelés « rire », car la plupart d'entre eux sont illusoires, vains et éphémères. Tout plaisir superficiel passe en un instant et relève du rire. C'est pourquoi « Du rire, j'ai dit : il est insensé » : un homme qui s'épuise toute sa vie pour les frivolités du rire, les jouissances et les désirs extérieurs, agit de manière insensée, c'est une pure folie. Pourquoi tant peiner pour amasser des choses qui ne procurent aucun profit durable ? Un plaisir extérieur survient, s'évanouit et disparaît : toute jouissance matérielle prend fin sans rien laisser derrière elle.
Le Kol Éfraïm explique qu'il existe trois degrés dans les actes de l'homme. Le degré inférieur : les choses qui entraînent l'homme vers la faute. Le degré intermédiaire : les choses qui ne conduisent pas au péché, mais qui n'amènent pas non plus aux bonnes actions, aux mitsvot ni au service divin. Et le troisième degré : les actes qui nous rapprochent de Son service béni soit-Il, de l'accomplissement de la Torah et de la pratique de Ses commandements. Le rire frivole, affirme le Kol Éfraïm, appartient à la première et pire de ces catégories : ce sont des attitudes qui mènent à la dérision et à la débauche. « Insensé » - c'est la folie, un égarement de l'esprit. Il n'y a dans ce rire aucun aspect positif, et l'on ne peut même pas le qualifier de neutre : le rire et la frivolité mènent l'homme à la démence, à la sottise, à la bêtise et aux pires préjudices.
« Et la joie, à quoi sert-elle ? » - Il s'agit ici d'une joie qui semble a priori présenter un avantage. Par exemple, un homme qui se réjouit en écoutant des mélodies et des instruments de musique, et qui prend plaisir au chant. On pourrait se demander : quel péché y a-t-il là-dedans ? En effet, il n'y a aucun péché - mais il n'y a pas non plus nécessairement de bonnes actions. Où cela mène-t-il ? Un homme qui passe sa journée à écouter des chansons, à s'intéresser à des orchestres philharmoniques et à toutes sortes de musiques - il se peut que l'on n'y trouve rien de mal, mais pas non plus nécessairement quelque chose de bon. Est-on devenu, grâce à cela, plus fort dans la Torah, dans la crainte du Ciel (Yirat Chamayim), dans le service divin, dans l'accomplissement du but de l'homme en ce monde ? Et même si cela peut procurer de l'apaisement, ce qui est important - car les gens manquent souvent de sérénité et ont besoin d'un peu de musique pour se détendre -, sa définition reste qu'il ne convient pas à l'homme sage de s'y adonner, sauf en de rares occasions : lorsqu'il est fatigué, qu'il a besoin de repos, ou lorsqu'il traverse des moments de déprime et désire se libérer l'esprit. Et malgré tout, cela ne peut être qualifié d'intrinsèquement positif. Remarquons bien : il ne s'agit pas ici d'une Simha chel Mitsva, comme l'étude de la Torah ou la joie des mariés (Hatan et Kala), qui sont assurément positives, mais d'une joie ordinaire et profane.
On a d'ailleurs observé une chose intéressante à propos de la musique : on a fait écouter à des lycéens différents styles musicaux pendant un cours, à un premier groupe de la musique trance avec des rythmes assourdissants, et à un second groupe de la musique classique. Les différences sont apparues immédiatement lors de la récréation qui a suivi : le premier groupe était plus violent et impatient, tandis que le second était bien plus calme. C'est dire que la musique a une influence, et qu'elle peut aussi agir de manière néfaste. Il ne faut pas croire que toute musique apporte l'apaisement ; parfois, c'est exactement l'inverse, la musique entraîne une forme de frénésie, d'ivresse des sens et de perte de contrôle, et alors, bien au contraire, elle cause altération et dommage.
Selon ce principe, nous comprenons le verset : « Du rire, j'ai dit qu'il est insensé (méholal) » - le rire futile est trouble et pernicieux, relevant des choses négatives. Mais la joie, est-elle mauvaise ou bonne ? Concernant la joie, comme celle procurée par les instruments de musique et autres plaisirs similaires, on ne peut affirmer d'emblée qu'elle est mauvaise ni qu'elle est bonne. Que faut-il donc faire ? Il faut examiner « ce qu'elle produit » (ma zo ossa). Regardons ce que cette joie engendre et où elle mène. Un homme qui, porté par la joie, va étudier la Torah, accomplit une mitsva ou fait preuve de bonté envers autrui - la joie l'a conduit vers quelque chose de positif. Mais un homme qui, sous l'effet de la joie, se laisse entraîner vers les passions et les plaisirs matériels - la joie l'a mené vers quelque chose de négatif. Si la joie débouche sur du positif, on sait qu'elle est bénéfique ; si elle aboutit au négatif, on sait qu'elle est néfaste. C'est ainsi que le Mé'am Loez cite au nom du Kol Yaakov.
Il ajoute toutefois, à la différence du Kol Efraïm, que même dans le rire, il peut tout à fait exister une forme positive, car le terme « méholal » peut aussi être interprété dans le sens de loué et louable (méchoubah), et non seulement au sens de trouble et de dérèglement. Concernant le rire également, la question se pose : où vous a-t-il mené ? Si le rire conduit à la sagesse et à l'esprit de sainteté (Rouah HaKodech), il est digne d'éloges, il est « méholal » ; mais s'il conduit à la légèreté d'esprit (kalout roch), il est alors déréglé. De même pour la joie, il convient de voir « ce qu'elle produit », si ses fruits sont positifs ou négatifs, et c'est d'après cela que l'on saura si cette joie est bonne ou néfaste.
Et cela est également suggéré dans ce que Chlomo affirme plus loin : « Et j'ai loué la joie » - « la joie » avec l'article défini (HaSimha), qui désigne la joie du mariage, à propos de laquelle cinq expressions de réjouissance ont été énoncées : « Voix d'allégresse et voix de joie, voix du fiancé et voix de la fiancée, voix des réjouissances des fiancés sous leur dais et des jeunes gens de leur banquet de fête ». Et sur le ton de l'humour : on fait remarquer parfois que les hommes politiques aiment beaucoup assister aux mariages. Pourquoi ? Parce que nos Sages enseignent que celui qui réjouit le jeune marié et la mariée mérite d'acquérir « cinq voix » (kolot) - il récolte ainsi cinq voix par-ci et cinq voix par-là ! Quoi qu'il en soit, ce sont là les voix de la joie véritable, la joie éminemment positive.
Le Mé'am Loez rapporte au nom du H'emdat Israël une autre explication, selon laquelle ces paroles ont été prononcées en relation avec la royauté. Certains commentateurs rattachent le mot « anassékha » (j'éprouverai) à la racine de « nassikh » (prince), c'est-à-dire : je me suis dit que je régnerais et serais prince dans la joie. Mais ensuite, je me suis dit : « Du rire, j'ai dit qu'il est insensé, et la joie, à quoi sert-elle ? » - quelle joie un roi peut-il bien éprouver lorsqu'il est témoin des malheurs de son peuple ? Un monarque qui a une pleine conscience de son rôle ne peut être tout à sa liesse en voyant la condition de son peuple. Comme Rabban Gamliel l'a dit à Rabbi Yohanan ben Gudgada et à Rabbi Elazar ben Hisma, lorsqu'il voulut les placer à la tête de la communauté et qu'ils refusaient : « Est-ce une domination que je vous confère ? C'est une servitude que je vous donne ! ». Un roi conscient de sa mission comprend qu'il n'a pas été investi pour jouir de son statut mais pour veiller sur le peuple, et lorsqu'il en prend la juste mesure, il ne songe plus à s'accorder les délices et les plaisirs de ce monde. C'est également ce que les anciens ont conseillé à Rehav'am (Roboam), fils de Chlomo : « Si aujourd'hui tu te fais le serviteur de ce peuple » - principe qu'ils tenaient assurément du roi Chlomo lui-même. Il n'y a pas de place pour un « règne dans la volupté » quand on est roi ; on accède au pouvoir pour des années de labeur au service du bien public, et non pour une existence de loisirs et de divertissements ; un tel roi faillirait assurément à son devoir.
תַּרְתִּי בְלִבִּי לִמְשׁוֹךְ בַּיַּיִן אֶת־בְּשָׂרִי וְלִבִּי נֹהֵג בַּחָכְמָה וְלֶאֱחֹז בְּסִכְלוּת עַד אֲשֶׁר־אֶרְאֶה אֵי־זֶה טוֹב לִבְנֵי הָאָדָם אֲשֶׁר יַעֲשׂוּ תַּחַת הַשָּׁמַיִם מִסְפַּר יְמֵי חַיֵּיהֶם׃ - J'ai résolu en mon cœur d'adonner ma chair au vin, tout en conduisant mon cœur avec sagesse, et de saisir la folie, jusqu'à ce que je voie ce qui est bon pour les fils de l'homme d'accomplir sous les cieux durant le nombre des jours de leur vie.
Rachi explique : je me suis remis à explorer en mon cœur la possibilité de tout concilier. J'ai constaté que la sagesse exclusive pouvait causer du tort, et que la folie joyeuse et la réjouissance seules causaient également du tort - « Du rire, j'ai dit qu'il est insensé, et la joie, à quoi sert-elle ? ». Que faire alors ? Une alliance, conjuguer les deux : je saisirai la sagesse tout en accordant une part à la joie, car Chlomo n'avait trouvé de finalité dans aucune d'elles prise isolément. « J'ai résolu en mon cœur de les embrasser toutes » - le banquet, la sagesse et la folie. « D'adonner ma chair au vin » - de régaler ma chair par des festins de vin, tout repas de délices étant désigné par le vin, ce qui englobe tous les plaisirs du boire et du manger. « Tout en conduisant mon cœur avec sagesse » - même si ma chair est attirée par le vin, mon esprit reste guidé par la sagesse pour s'attacher à la Torah ; que l'on n'aille pas croire que je me suis abandonné aux plaisirs et aux désirs, car par l'esprit je reste ancré dans la Torah, tandis que j'accorde au corps les agréments de ce monde.
Et que signifie « saisir la folie » (sikhlout) ? Rachi précise qu'il ne s'agit pas d'une folie au sens propre, mais d'une folie relative par rapport à la sagesse rationnelle. Il est des mitsvot qui s'apparentent - avec d'infinis guillemets - à une forme de déraison, et d'autres qui relèvent de la sagesse : les mitsvot qui relèvent de la sagesse sont celles accessibles à l'intellect (michpatim), tandis que celles assimilées à la « folie » sont celles devant lesquelles notre raison demeure ignorante et démunie, sans parvenir à les élucider - comme l'interdiction du Cha'atnez ou le décret de la vache rousse (Para Adouma). Je me suis dit que je m'attacherais aussi bien à ces préceptes qui paraissent incompréhensibles, contre lesquels le Satan et les nations du monde soulèvent des objections, qu'aux commandements fondés sur la raison. Et comme le dira plus tard Kohélet au chapitre 7 : « Il est bon que tu tiennes à ceci, et que de cela non plus tu ne retires point ta main ». J'accomplirai et observerai la totalité des mitsvot, et ce dans le cadre d'un banquet et de la joie, sans que l'un ne s'exerce au détriment de l'autre.
L'Ibn Ezra explique d'une manière similaire : lorsque j'ai constaté que la sagesse seule engendre la souffrance, et que le rire seul ne mène à rien, j'ai voulu les associer. Cependant, l'Ibn Ezra ajoute : « et tout cela jusqu'à ce qu'il voie quelle est la bonne voie ». C'est-à-dire que tout cela participe d'une démarche d'investigation - saisir l'un et l'autre, et parvenir peu à peu à discerner la voie de la vérité : quelle est la bonne voie, quelle est la voie appropriée à laquelle il convient de s'attacher.
L'Imrei Chéfer explique qu'ici Chlomo énumère les plaisirs et les délices dont il a usé, en commençant par le vin. Le vin englobe l'ensemble des jouissances corporelles internes, car il fortifie le corps ; mais dès lors que l'homme en consomme dans des proportions excessives, bien au contraire, il court à sa perte. C'est pourquoi « tout en conduisant mon cœur avec sagesse, et en saisissant la folie » : lorsque je me suis raccroché à la folie, qui désigne de manière générale ces plaisirs corporels, je n'ai point suivi mes yeux, mais j'ai laissé mon cœur veiller à agir selon la juste mesure et de manière convenable. Car s'adonner exclusivement à la folie - qui pourrait raisonnablement penser que telle est la finalité de l'homme ? L'homme a-t-il été créé uniquement pour boire du vin et s'enfoncer dans la matérialité terrestre ? Non, mon intention était seulement de « saisir » cette folie.
Et que signifie « saisir » ? À l'image d'un homme qui traverse un pont et doit s'agripper à quelque chose - il saisit le garde-corps afin de franchir l'obstacle sans chuter. Telle est la portée de l'expression « saisir la folie » : alors que mon aspiration et mon objectif étaient d'atteindre la spiritualité, je me suis également raccroché à la folie à titre d'adjuvant, comme un soutien pour le service de Dieu. C'est le sens de « jusqu'à ce que je voie ce qui est bon pour les fils de l'homme » - j'ai appliqué mon cœur à explorer toutes les voies de ce monde, pour discerner la chose convenable, celle qui sera véritablement utile aux êtres humains durant tous les jours de leur vie, et qui les rapprochera du service authentique et du droit chemin.
Il illustre cela par une parabole : un souverain lève dans son peuple un homme sur cent pour former son armée, et les mobilise à son service pendant six ans. Viendrait-il à l'esprit de quelqu'un de prétendre qu'il a rassemblé ces centaines de milliers d'hommes dans le seul but de les nourrir durant six années ? Il est évident pour chacun que le but est de leur enseigner l'art du combat et de les entraîner à se défendre si une guerre venait à éclater, à Dieu ne plaise ; tous les vivres fournis ne visent qu'à leur permettre de poursuivre leur service et de combattre pour lui. Il en va de même, déclare Chlomo : le Saint, béni soit-Il, place l'homme ici-bas pour une durée comptée - « le nombre des jours de leur vie » - et dans quel but ? Serait-ce uniquement pour manger et boire ? Ce serait exactement comme croire qu'une armée est constituée afin de pourvoir des cantines et des réfectoires ! Les cantines ne sont conçues que pour permettre au soldat de tenir son poste et de combattre convenablement, elles ne constituent nullement la finalité en soi. De même, les besoins de ce monde, le manger et le boire, n'ont d'autre raison d'être que de maintenir l'homme en vie. On n'a pas créé l'être humain pour soixante-dix ans simplement pour le nourrir, l'abreuver, puis le reprendre - telle ne peut assurément pas être sa mission. C'est pourquoi « j'ai exploré » afin de comprendre quel est le but véritable, « ce qui est bon pour les fils de l'homme, ce qu'ils doivent faire sous le ciel durant le nombre des jours de leur vie » : dès lors que ses jours sont comptés, l'homme se doit d'accomplir une œuvre durant son existence, et il importe de déterminer quelle est la bonne voie pour conférer à sa vie son véritable contenu.
Le Kol Éfraïm explique les mots « j'ai exploré en mon cœur » en montrant qu'il faut examiner toutes ces interrogations conjointement. Et dans la précision des termes, il commente : « conduisant avec sagesse » - la sagesse doit être menée de l'avant, c'est-à-dire qu'il faut la laisser se déployer et s'étendre. En revanche, « pour saisir la folie » - la folie relève de ces choses que l'on doit tenir fermement, retenir pour ne pas les laisser déborder et franchir les bornes. En d'autres termes, même si l'homme a besoin d'une certaine part de ces futilités matérielles, de ces plaisirs d'ici-bas, il se doit de garder des limites rigoureuses et de discerner la mesure appropriée. Faute de quoi, si l'on se laisse entraîner sans frein, cela ressemble au cas du « fils rebelle et réfractaire » : si on ne l'arrête pas dès son jeune âge, la situation finit par échapper à tout contrôle. Pour la sagesse - conduis, laisse-la s'épanouir et repousser les limites ; mais pour la folie - saisis, tiens-la fermement et empêche-la de déborder, de peur qu'elle ne prenne le dessus et ne finisse par te dominer.
Dans les trois premiers versets du chapitre, Chlomo engage l'élucidation pratique de la finalité de l'existence. « J'ai dit en mon cœur » révèle d'emblée qu'il s'agissait d'une affirmation qui s'est avérée erronée : une tentative de fuir la douleur inhérente à la connaissance en se réfugiant dans les festins et la réjouissance, tentative qui s'est soldée par ce constat : « et voici que cela aussi est vanité », ainsi que nous l'avons vu avec Belchatsar et la génération du Déluge. « Du rire, j'ai dit : il est insensé ! » - le rire, vain et superficiel, relève de la démence et du désordre, à l'image des divertissements des nations dans les théâtres et les cirques, dont la joie n'est pas la nôtre. « Et de la joie : à quoi sert-elle ? » - la joie en elle-même se juge à ses fruits : si elle conduit à la Torah, à la mitsva et à la bonté, elle est vertueuse ; si elle incite à la convoitise, elle est pernicieuse. Et de l'histoire d'Élichéva fille d'Amminadav, nous avons appris à ne pas nous abandonner à une joie démesurée tout comme à ne pas nous précipiter dans l'affliction, car tout ce que fait le Miséricordieux, Il le fait pour le bien. Enfin, « j'ai exploré en mon cœur » : la tentative de tout concilier, le cœur étant guidé par la sagesse tandis que la main saisit la folie - non point comme un but, mais tel le garde-corps d'un pont ou le ravitaillement du soldat, autant de moyens qui soutiennent l'homme en marche vers sa finalité véritable, tout au long du nombre des jours de sa vie.