Dans la partie précédente, nous nous sommes arrêtés sur les mots de la Guemara : אין לו לקב"ה בעולמו אלא ארבע אמות של הלכה, « le Saint béni soit-Il n'a dans Son monde que les quatre coudées de la halakha ». Il en ressort qu'à notre époque, le lieu où la halakha se révèle, où la Torah se tient à son plus haut degré, est aussi le centre de la résidence de la Chekhina (la Présence divine), plus que tout autre endroit. Commençons par une histoire.
Le Baal Shem Tov, comme on le sait, résidait dans la bourgade de Mezibouz. Avant même qu'il ne s'y installe, un rav et maguid y officiait, Rabbi Zeev Kitzes, qui était déjà soumis au Baal Shem Tov : il écoutait ses conseils et acceptait sa direction. Or ce Rabbi Zeev brûlait du désir de quitter la Russie pour monter en Terre d'Israël. Il demandait sans cesse au Baal Shem Tov sa bénédiction pour la route et son autorisation de franchir ce pas, et le Baal Shem Tov l'en empêchait, lui disant de rester à sa place.
Une fois, le désir fut le plus fort. Il ne put se retenir et décida de partir pour la Terre sainte. Il rassembla le peu d'argent qu'il possédait, sou par sou, et se mit en route un vendredi. À la première halte en sortant de la ville, il croisa le Baal Shem Tov qui venait à sa rencontre. Le Baal Shem Tov lui demanda : « Où donc se rend votre honneur ? » Il répondit : « J'ai décidé que je ne me retenais plus, je pars en Terre d'Israël. » Le Baal Shem Tov lui dit : « Je rentre à présent en ville ; je te demande, par égard pour moi, de revenir au moins passer le Chabbat en ville. » Rabbi Zeev lui répondit : « Je vous dirai la vérité : je n'ai même pas de quoi payer le cocher pour le retour, tout chez moi est compté et mesuré. » Le Baal Shem Tov lui dit : « C'est à ma charge : je te paie le retour jusqu'à la bourgade, et même les frais du bain en l'honneur de Chabbat. » (À cette époque, tout le monde n'avait pas de salle d'eau chez soi ; il y avait des bains publics et un mikvé communaux.)
Il n'avait plus d'argument, et Rabbi Zeev revint en ville avec le Baal Shem Tov. Ils arrivèrent ensemble à la maison de bains, le Baal Shem Tov paya pour lui comme promis, et tous deux entrèrent se laver en l'honneur de Chabbat. Après le bain vint l'immersion au mikvé, et le Baal Shem Tov fit signe à Rabbi Zeev de s'immerger le premier. Une fois immergé, rhabillé, alors qu'ils sortaient tous deux des bains, Rabbi Zeev dit au Baal Shem Tov : « J'ai décidé de ne plus partir, je reste ici. » Le Baal Shem Tov lui demanda : « Que s'est-il passé ? Qu'est-ce qui a changé ? » Il répondit : « Lorsque je me suis immergé dans le mikvé, je l'ai fait les yeux ouverts, et j'ai vu en vision tout le parcours de mon voyage : je me suis vu arriver en Terre d'Israël, arriver à Jérusalem, arriver à l'emplacement du Temple ; je me suis vu entrer dans le Temple, entrer dans le Saint des Saints, m'approcher de l'arche. J'ai ouvert l'arche, et j'ai vu qu'il n'y avait pas de Tables à l'intérieur. J'ai demandé : où sont les Tables ? On m'a répondu : aujourd'hui, les Tables se trouvent à Mezibouz. J'ai compris que je devais rester ici. »
C'est en réalité ce que dit la Guemara, en d'autres termes : depuis le jour où le Temple fut détruit, le contenu du Saint des Saints continue d'exister ; simplement, la Chekhina ne réside plus de façon révélée en ce lieu de Jérusalem, elle se trouve dans les quatre coudées de la halakha.
Lisons les mots de l'Alter Rebbe : "ואפילו אחד שיושב ועוסק בתורה שכינה עמו", « et même un seul qui est assis et s'occupe de Torah, la Chekhina est avec lui ». Cette même Chekhina qui résidait dans le Saint des Saints réside auprès de chacun, chez lui, à l'heure où il est assis et étudie la Torah. L'Alter Rebbe précise la source : "כדאיתא בברכות פרק קמא", « comme il est dit dans Berakhot, premier chapitre », citation de la Guemara dans le traité Berakhot, où il est question de cette qualité de la Chekhina qui réside dans les quatre coudées de la halakha.
À première vue, nous avons perdu : nous n'avons pas de Temple, dont nous attendons la reconstruction, et donc nous n'avons pas la révélation du Saint des Saints. Mais entre-temps, une chose positive en est sortie : au lieu que le Saint des Saints se trouve en un seul endroit précis de Jérusalem, le voilà à présent auprès de chacun et chacun. [Du côté de la lumière elle-même, il n'y a pas de différence entre les niveaux ; la différence tient à la manière de l'habillement, comme cela va être expliqué à l'instant.]
Il faut ici attirer l'attention sur une question : nous avons apparemment deux citations qui se contredisent. D'un côté il est dit « le Saint béni soit-Il n'a dans Son monde que les quatre coudées de la halakha », et de l'autre « un seul qui est assis et s'occupe de Torah », c'est-à-dire de n'importe quelle partie de la Torah. Si tel est le cas, pourquoi avoir d'abord souligné précisément la halakha dans la Torah ? Cette question sera éclaircie dans les lignes qui suivent.
"פירוש שכינה עמו", « l'explication de : la Chekhina est avec lui ». De quel niveau de « la Chekhina est avec lui » s'agit-il ?
Ce n'est certainement pas la Chekhina telle qu'elle était dans le premier Temple, ni même telle qu'elle était dans le second :
Dans le premier Temple : l'habillement de la lumière divine se faisait dans la sefira de malkhout de Beriah.
Dans le second Temple : l'habillement était plus bas, dans la sefira de malkhout de Yetzirah, telle qu'elle éclaire dans les mo'hine (les facultés intellectuelles) de Assiyah.
Auprès de chacun qui est assis et s'occupe de Torah : l'habillement est plus bas encore, et il est "כדרך השתלשלות והתלבשות מלכות דאצילות במלכות דבריאה יצירה ועשיה", « selon la voie de la hishtalchelout et de l'habillement de malkhout d'Atzilout dans malkhout de Beriah, Yetzirah et Assiyah », un habillement à travers tous les mondes jusqu'à malkhout de Assiyah, et c'est elle qui éclaire et se trouve auprès de lui. Tel est le sens de « la Chekhina est avec lui ».
Quelle est donc la différence entre un Juif qui étudie la Torah et toutes les autres créatures ?
Car enfin, la table, la chaise et tout objet inanimé du monde reçoivent eux aussi leur vitalité de malkhout de Assiyah, la dernière sefira du monde le plus bas, dont toutes les créatures tirent leur vie. Quelle est alors la nouveauté du fait que la Chekhina réside auprès du Juif qui étudie ? La différence est simple, et nous l'avons déjà rencontrée dans l'image de l'âme et du corps : l'énergie de l'âme se trouve dans chaque doigt, et elle se trouve aussi dans le cerveau ; seulement, dans le cerveau se trouve la totalité de la vitalité, tandis que dans chaque membre ne se trouve qu'un rayonnement de cette vitalité d'ensemble. Il en va de même ici : chaque créature du monde ne reçoit qu'un rayonnement de malkhout de Assiyah, tandis que chez le Juif qui étudie la Torah, c'est malkhout de Assiyah elle-même, telle qu'elle est, qui éclaire et s'habille, à l'image du cerveau lui-même.
Il en va de même pour les mitzvot : chaque mitzva est la volonté de Son Essence même, bénie soit-elle, et la lumière qu'elle contient est la lumière la plus élevée ; simplement, elle se revêt et se contracte au fil de l'ordre de la hishtalchelout jusqu'à s'habiller dans la matière, dans les tefilines et les tzitzits matériels, bien concrets, qui ont une réalité physique, et cela non par miracle mais par la voie de la nature. Et assurément la Chekhina réside sur eux, et pas seulement sur les tefilines mais sur le Juif lui-même, assis et occupé de Torah. [Et le niveau le plus élevé est atteint lorsque dix sont assis et s'occupent de Torah.]
Pourquoi ne suffit-il pas de dire que cela s'habille jusqu'au monde de Yetzirah ? La raison est que l'accomplissement de toutes les mitzvot passe par le monde de Assiyah : "כי תרי"ג מצות התורה רובן ככולן הן מצות מעשיות", « car les 613 mitzvot de la Torah sont, pour la quasi-totalité, des mitzvot d'action ». Leur accomplissement se fait par des choses concrètes et matérielles, et par conséquent l'habillement de la Chekhina dans leur accomplissement se fait dans une action matérielle, dans le monde de Assiyah.
"וגם התלויות בדבור ומחשבה", « et même celles qui dépendent de la parole et de la pensée », ces mitzvot dont l'accomplissement se situe à un niveau plus élevé, dans la parole ou dans la pensée : les mitzvot de parole, comme l'étude de la Torah, le birkat hamazon, le Chema et la prière, et même les mitzvot de pensée, comme la foi et l'amour de D.ieu. Malgré cela, pour les mitzvot de parole, "הא קיימא לן דהרהור לאו כדבור דמי ואינו יוצא ידי חובתו בהרהור וכוונה לבד עד שיוציא בשפתיו", « nous tenons pour établi que la pensée n'équivaut pas à la parole, et qu'on ne s'acquitte pas de son obligation par la seule pensée et l'intention, tant qu'on ne les a pas prononcées de ses lèvres ». Celui qui a mangé et doit réciter le birkat hamazon ne s'acquitte pas en regardant le texte et en pensant intérieurement les mots écrits : il n'a pas rempli son obligation. Et il en va de même pour l'étude de la Torah.
Et quelle est la qualité de la parole, qui n'est pourtant pas une action à proprement parler ? L'Alter Rebbe cite à ce sujet le langage de la halakha : "וקיימא לן דעקימת שפתיו הוי מעשה", « et nous tenons pour établi que le mouvement de ses lèvres constitue une action ». Le « mouvement des lèvres » désigne les organes de la parole : l'homme doit remuer ses lèvres, ses dents et sa langue, des organes matériels, pour faire sortir les mots de sa bouche. C'est donc bien une action : une action plus subtile, mais une action.
Et dès lors, il ressort que l'accomplissement de toutes les mitzvot se fait par les moyens du monde de l'action, et par conséquent la Chekhina qui éclaire dans l'accomplissement des choses qu'un Juif réalise ici-bas descend et s'habille jusqu'à malkhout de Assiyah.
En résumé : dans cette partie, nous avons appris, à travers l'histoire du Baal Shem Tov et de Rabbi Zeev Kitzes, qu'après la destruction du Temple le lieu de la révélation de la Chekhina se trouve dans les quatre coudées de la halakha. Nous avons vu le langage de l'Alter Rebbe, « et même un seul qui est assis et s'occupe de Torah, la Chekhina est avec lui », ainsi que le niveau de son habillement : ni comme dans le premier Temple (malkhout de Beriah), ni comme dans le second (malkhout de Yetzirah), mais par la voie de la hishtalchelout de malkhout d'Atzilout jusqu'à malkhout de Assiyah. Nous nous sommes arrêtés sur la différence entre le Juif qui étudie la Torah, chez qui éclaire malkhout de Assiyah elle-même, et les autres créatures qui n'en reçoivent qu'un rayonnement, et sur la raison pour laquelle l'habillement descend jusqu'au monde de Assiyah : la plupart des mitzvot sont des mitzvot d'action, et même celles qui dépendent de la parole, car « le mouvement de ses lèvres constitue une action ».
Dans la partie suivante, nous reviendrons à la question laissée ouverte : pourquoi avoir souligné précisément les quatre coudées de la halakha, alors qu'il est dit « un seul qui est assis et s'occupe de Torah, la Chekhina est avec lui » ?