Avant de poursuivre dans les mots mêmes de l'Alter Rebbe, clarifions quelques points qui viennent d'apparaître : l'expression « Chekhina », de même que le fait que Moché Rabbénou n'a vu que « l'arrière », appartiennent déjà au stade B, un stade dont nous n'avons pas encore parlé. Ce stade commencera à être expliqué au chapitre suivant, le chapitre 52, et il n'est mentionné ici qu'en passant. Dans notre chapitre, l'accent porte sur le stade A, et de là l'Alter Rebbe passe au stade C : c'est à lui que se rattachent les notions de révélation et d'occultation, de dissimulation et de déploiement, ainsi que la dissimulation qui existe dans les mondes saints, laquelle ne concerne pas Moché Rabbénou.
Pourquoi les mondes supérieurs sont-ils appelés « almin setimin », des mondes « fermés », « scellés » ? D'ordinaire, dire d'une chose qu'elle est « fermée » est peu flatteur, alors qu'ici l'intention est précisément de désigner un niveau particulièrement élevé. Pour se faire une idée : la première bénédiction avant le Chema s'ouvre par les mots du verset « יוצר אור ובורא חושך », « Il forme la lumière et crée les ténèbres ». Or, dans l'ordre des mondes, le monde de Beriah est plus élevé que celui de Yetsirah ; il aurait donc fallu dire, semble-t-il, « Il crée (boré) la lumière et forme (yotser) les ténèbres », de sorte que la lumière, plus élevée, soit attribuée au monde de Beriah, plus élevé. Et pourtant, c'est justement au monde de Yetsirah qu'est associée la « lumière », et au monde de Beriah les « ténèbres ».
L'explication est que « ténèbres » ne signifie pas toujours un niveau inférieur à la lumière. Certes, dans notre univers de concepts, la lumière est ce qu'il y a de plus élevé, et un lieu obscur désigne un lieu bas, puisque l'obscurité est l'absence de lumière. Mais il arrive que ce soit l'inverse : un lieu si lumineux et si élevé que nous n'avons aucune capacité de le saisir est lui aussi appelé « ténèbres ».
Il en va de même dans le domaine matériel : celui qui essaie de fixer quelques secondes le disque solaire voit une boule noire. Le soleil est la source de la lumière, pourquoi donc apparaît-il noir ? Parce que sa lumière dépasse à ce point la capacité de perception de nos instruments qu'elle devient, de notre point de vue, obscurité.
C'est pourquoi, ici aussi, le terme « fermé » vient indiquer un monde plus élevé que le monde révélé. Et c'est ce que souligne l'Alter Rebbe par l'expression « setima de'khol setimin », le Caché de tous les cachés : le Saint béni soit-Il est pour ainsi dire « fermé », c'est-à-dire dissimulé, même par rapport à ces mondes que nous appelons « almin setimin » (ainsi nommés parce qu'ils nous sont dissimulés à nous). Eux non plus n'ont aucune capacité de saisie ni de perception dans ce stade A, que nous appelons l'Essence de l'Ein Sof.
De là, l'Alter Rebbe passe au stade C, en mentionnant brièvement le stade B : « וההבדל שבין עולמות עליונים ותחתונים הוא מצד המשכת החיות אשר א"ס ב"ה ממשיך ומאיר בבחינת גילוי מההעלם », « et la différence entre les mondes supérieurs et les mondes inférieurs vient du fait de l'attraction de la vitalité que l'Ein Sof béni soit-Il fait descendre et rayonner, en passant de l'occultation à la révélation ». Autrement dit, l'existence même d'une différence entre les mondes, dans lesquels entrent des détails distincts, comme dans le corps et l'âme où il y a un œil, une oreille, une bouche et des jambes, 248 membres et 365 tendons, et, dans ce qui est comparé, des mondes supérieurs et des mondes inférieurs, naît de l'attraction de la vitalité depuis le stade B vers le stade C.
Il faut être précis sur le terme « attiré » (nimchakh) : le stade A est si élevé qu'on ne peut même pas lui appliquer l'expression « source de... », puisqu'il est au-dessus de tout. C'est seulement du stade B, qui dans la parabole était le cerveau diffusant vers tous les membres, qu'on peut dire que quelque chose en est attiré et s'en révèle. Et c'est le sens de « révélation à partir de l'occultation » : l'« occultation » est le stade intermédiaire, le stade B, et la révélation est le stade C, et c'est là que s'opère la division.
Entre parenthèses, l'Alter Rebbe rappelle ce que nous avons évoqué au début, à savoir que le passage du stade B au stade C n'est pas appelé « flux » (chéfa) mais « lumière » (or) : « שזהו אחד מהטעמים שההשפעה והמשכות החיות מכונה בשם אור על דרך משל », « c'est là l'une des raisons pour lesquelles l'influx et l'attraction de la vitalité sont désignés, par analogie, du nom de lumière ». Deux idées, liées l'une à l'autre, sont soulignées par ce terme de « lumière » :
Il n'y a aucun manque dans la source : lorsque la lumière descend vers sa destination, rien ne manque à sa source.
Il n'y a aucun effort dans la diffusion : le mode de l'attraction ne relève ni de l'activité laborieuse ni de la peine, mais s'écoule de lui-même de l'occultation vers la révélation.
Et cette attraction se fait « לחיות העולמות והברואים שבהם », « pour faire vivre les mondes et les créatures qui s'y trouvent ». Ici se pose la même question que dans la parabole : les forces particulières, la vue, l'ouïe, la parole, la marche, où commence leur division ? Comme nous l'avons longuement expliqué et démontré lors de la leçon précédente, la division ne commence pas au stade C mais au stade B. Il en va de même ici : tous les détails de tous les mondes, avec toutes leurs différences de niveaux, sont déjà inclus et présents dans le stade B, et c'est du stade B que nous parlerons en détail au chapitre suivant.
Comme dans l'âme et le corps : la vitalité se trouve aussi dans le cerveau, sauf qu'elle y est à un niveau plus élevé et plus abstrait, sans division que l'on pourrait désigner du doigt en disant « ceci est la vue et cela l'ouïe », et pourtant tout y est inclus. Puis, lorsque la vitalité descend vers les membres, chaque membre reçoit ce qui lui convient.
Il en va exactement de même dans ce qui est comparé : lorsque la vitalité descend « pour faire vivre les mondes et les créatures qui s'y trouvent », les mondes supérieurs reçoivent avec plus de révélation que les mondes inférieurs. Mais les mondes supérieurs eux aussi reçoivent par le biais d'un tsimtsoum, d'une contraction, car la révélation du stade B ne descend pas tout entière dans chacun des degrés. Et de même que dans le corps les membres les plus fins et les plus élevés reçoivent un niveau supérieur, tandis que les membres plus grossiers et inférieurs reçoivent avec une contraction plus grande, ainsi en est-il dans les mondes.
Dans les mondes, les degrés sont innombrables, mais des mondes supérieurs nous n'avons aucune notion, puisque nous ne nous y trouvons pas. Parlons donc des distinctions à l'intérieur de ce monde-ci, le monde matériel, ce dont nous avons longuement parlé dans les chapitres correspondants du Tanya : le minéral, le végétal, l'animal et le parlant (là, une division générale avait été faite : minéral et végétal dans un groupe, animal et parlant dans un autre). Prenons ne serait-ce que la différence entre le minéral et le végétal : dans le végétal, on perçoit déjà une vitalité, et dans l'animal à plus forte raison.
Chez l'animal, au toucher, dans la chair vivante et dans son apparence, on perçoit la vie avant même qu'il ne bouge ; la forme est autre, le contact est autre, et l'on sent tout simplement qu'il est vivant. En revanche, lorsqu'on regarde un minéral, il apparaît, comme l'Alter Rebbe le mentionnera plus loin dans le chapitre, comme mort, inerte comme une pierre.
L'énergie divine est évidemment présente aussi bien dans l'animal que dans le minéral : qu'est-ce qui crée donc la différence entre eux ? Dans l'animal, elle se trouve avec plus de révélation, avec moins d'écrans et moins de dissimulation ; et plus la chose descend, plus il y a d'écrans, de vêtements et de dissimulation, jusqu'à ce monde-ci, le monde matériel, et tout particulièrement le minéral de ce monde, qui est une obscurité absolue. Une dissimulation si grande que celui qui regarde le monde se demande s'il y a seulement quelqu'un qui le fait : le monde paraît mort, il paraît exister de lui-même, comme s'il avait toujours été ainsi et qu'il le serait pour toujours, et l'on n'y voit rien de vivant.
En revanche, devant une créature vivante, l'homme comprend de lui-même qu'il y a là une énergie, il comprend d'emblée qu'elle a une faiblesse et un manque, qu'elle a commencé un jour et mourra un jour ; du seul fait de regarder la créature, il comprend que son existence ne vient pas d'elle-même et qu'il y a une énergie qui la fait être. Et plus la créature est basse, plus elle est recouverte et vêtue, moins on perçoit en elle la vitalité, jusqu'à ne plus y voir que le minéral, la vitalité devenant totalement cachée.
Il en va de même dans le corps de l'homme : il y a dans le corps des parties supérieures, où l'on perçoit l'énergie et où l'on perçoit la vie, et il y a les cheveux et les ongles. Au sujet des cheveux, certains, dans la science et la médecine, diront qu'ils sont morts ; ce n'est pas exact : le cheveu n'est pas mort, il est vivant, et la preuve en est qu'il pousse sans cesse. Mais il s'y trouve un état que l'on peut appeler « mort » : on peut le couper, et cela ne fait même pas mal ; signe que la quantité de vitalité qui s'y trouve est infime au point qu'on ne la ressent pas. Et justement, avec le développement de la science aujourd'hui, on peut voir dans chaque cheveu tout l'ADN, c'est-à-dire que le cheveu n'est pas une chose quelconque : il contient toute la vitalité exactement telle qu'elle se trouve dans toute autre partie et dans toute autre cellule du corps.
En résumé : dans cette partie, nous avons appris pourquoi les mondes supérieurs sont appelés « almin setimin » : de même que la lumière qui dépasse les limites de notre perception est appelée « ténèbres », ainsi « fermé » indique un niveau élevé, et le Saint béni soit-Il est « setima de'khol setimin », caché même par rapport à eux. Nous avons vu que la différence entre les mondes supérieurs et inférieurs naît de l'attraction de la vitalité « en passant de l'occultation à la révélation », du stade B au stade C, et pourquoi cet influx est appelé « lumière » : parce qu'il n'y a aucun manque dans la source et aucun effort dans la diffusion. Nous avons vu également que la division en détails est déjà incluse dans le stade B, et que, comme dans l'âme et le corps, chaque membre reçoit selon sa mesure : dans les mondes supérieurs avec davantage de révélation, dans les mondes inférieurs avec tsimtsoum, jusqu'à l'obscurité absolue du minéral de ce monde, et, dans le corps de l'homme, jusqu'aux cheveux et aux ongles.
Dans la partie suivante, nous lirons ces propos dans le texte même de l'Alter Rebbe, et nous poursuivrons l'explication jusqu'au chapitre 52, où le stade B sera expliqué en détail.