Avant de poursuivre dans le texte de l'Alter Rebbe au chapitre 51, arrêtons-nous d'abord sur deux modes de descente et d'influence du supérieur vers l'inférieur. Ce n'est qu'une fois que nous les aurons bien compris que nous pourrons apprécier la précision des mots de l'Alter Rebbe.
Les deux modes d'influence :
L'accent est mis sur celui qui donne : le soleil, « המאיר לארץ ולדרים עליה » (qui éclaire la terre et ceux qui y habitent), illumine le monde entier, et il n'éclaire pas chaque endroit selon la mesure qui lui conviendrait précisément. La décharge d'ordures et le palais du roi se tiennent l'un à côté de l'autre, et le soleil les éclaire tous deux de la même manière. Il y a bien ici une descente du supérieur vers l'inférieur, mais l'essentiel porte sur le supérieur : du moment que le soleil rayonne, tous ceux qui reçoivent reçoivent de lui, sans aucune différence d'un récepteur à l'autre. Si l'on place là un appareil capable de capter l'énergie solaire et de la convertir en différentes forces, cette énergie servira à des choses prodigieuses ; si l'on y place une simple plaque de tôle, la tôle chauffera, et rien de plus. Le soleil donne de son côté, sans tenir compte de l'endroit où parvient son rayonnement.
L'accent est mis sur celui qui reçoit : l'influence du maître sur ses élèves. Dix élèves sont assis dans la classe, certains plus doués, d'autres moins, et le maître doit tous les enseigner et faire en sorte que tous comprennent. Il ne donne pas un cours magistral pour ensuite rentrer chez lui sans se soucier de ce qui se passe : il s'approche de celui qui comprend moins vite et multiplie pour lui les paraboles et les exemples, tandis qu'avec celui qui saisit rapidement il se contente de peu et va même avec lui vers des sujets plus profonds. Ici, l'essentiel ne porte plus sur celui qui donne mais sur celui qui reçoit : il y a des récepteurs, et celui qui donne s'adapte à eux, chacun recevant selon sa propre mesure.
Le premier type s'appelle « or » (lumière), le second « chéfa » (flux, influx). « Or » est un rayonnement qui descend du supérieur sans tenir compte de l'inférieur, et l'essentiel y est le supérieur ; « chéfa », c'est l'inverse : une descente du supérieur vers l'inférieur qui tient compte de l'inférieur.
De quelle manière l'âme fait-elle vivre le corps ? Par les deux canaux à la fois : par une vitalité générale et par une vitalité particulière.
La vitalité générale : l'âme fait vivre tous les membres du corps de manière égale. Du seul fait que l'âme rayonne dans les membres, tous les membres sont vivants : le doigt est vivant, la tête est vivante, le cœur est vivant, le pied est vivant, tous vivent sans entrer dans aucune distinction. Ce qui leur est commun à tous relève du registre de « or », de la lumière que l'âme diffuse.
La vitalité particulière : les yeux reçoivent la faculté de voir, et eux seuls, aucun autre membre ne la reçoit ; l'oreille reçoit précisément l'audition ; les jambes, la force de marcher ; et la bouche, la capacité de parler. L'âme donne à chaque membre ce qui lui convient précisément, et cela relève du registre de « chéfa ».
Et dans les mots de l'Alter Rebbe : « אך הענין כי כתיב מבשרי אחזה אלוק, שכמו שנשמת האדם היא ממלאה כל רמ"ח אברי הגוף מראשו ועד רגלו, ואעפ"כ עיקר משכנה והשראתה היא במוחו » : il est écrit « de ma chair je verrai D.ieu » ; de même que l'âme de l'homme remplit les 248 membres du corps, de la tête aux pieds, et malgré cela son siège principal et sa résidence se trouvent dans le cerveau. À partir d'ici, l'Alter Rebbe résume les deux modes que nous venons d'étudier, le général et le particulier, et il faut prêter attention à la précision des termes :
« ומהמוח מתפשטת לכל האברים » (et du cerveau elle se diffuse dans tous les membres) : c'est la vitalité générale. L'accent porte ici sur le cerveau, qui est « le siège principal et la résidence » de l'âme, la station d'où tout rayonne, comme le soleil dont la lumière se répand partout.
« וכל אבר מקבל ממנה חיות וכח הראוי לו לפי מזגו ותכונתו » (et chaque membre reçoit d'elle la vitalité et la force qui lui conviennent selon sa nature et sa constitution) : c'est la vitalité particulière. Ici l'accent porte sur celui qui reçoit : de même que, dans notre parabole, l'élève a de l'importance et reçoit ce qui correspond à son niveau, ainsi chaque membre reçoit selon son tempérament et sa constitution, celui-ci d'une manière et celui-là d'une autre, l'un davantage et l'autre moins.
L'Alter Rebbe détaille : « העין לראות והאזן לשמוע והפה לדבר והרגלים להלוך » (l'œil pour voir, l'oreille pour entendre, la bouche pour parler et les jambes pour marcher). Or, dans le Tanya, tout est d'une précision absolue, et il faut donc demander pourquoi il a choisi précisément ces exemples. Deux remarques ont été dites ici : la première par le père du Rebbe, le kabbaliste Rabbi Lévi Its'hak, la seconde par le Rebbe, et chacune porte sur un point différent :
La remarque de Rabbi Lévi Its'hak : pourquoi n'a-t-il pas ajouté un cinquième exemple, « et le nez pour sentir » ? L'explication : l'Alter Rebbe vient ici décrire la vitalité particulière, alors que le nez et l'odorat relèvent précisément de la vitalité générale. Du côté du nez, car il est dit explicitement « ויפח באפיו נשמת חיים » (Il insuffla dans ses narines une âme de vie), et le verset rattache aux narines la vitalité générale ; et du côté de l'odorat, car la Guemara explique que l'on sent des parfums à la sortie de Chabbat parce que l'odorat est une chose dont l'âme jouit et dont le corps ne jouit pas. Il ressort que l'odorat est lié à l'âme dans sa globalité et à une dimension plus abstraite, et non aux détails ; il n'avait donc pas sa place ici.
La remarque du Rebbe : s'il veut donner un exemple d'action, pourquoi a-t-il pris les jambes plutôt que les mains ? L'explication : ces exemples font allusion au verset sur lequel tout le sefer est fondé, « כי קרוב אליך הדבר מאד בפיך ובלבבך לעשותו » (car la chose est très proche de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, pour l'accomplir). « Dans ta bouche », c'est la bouche pour parler. « Et dans ton cœur », c'est le sentiment, auquel l'homme parvient par la vue et l'ouïe : il voit et il entend, et c'est à partir de là qu'il sait quoi penser et quoi ressentir. « Pour l'accomplir », et l'essentiel de l'action, c'est de faire une dirah betachtonim, une demeure pour D.ieu dans les mondes inférieurs, à l'endroit le plus bas ; or l'action la plus basse dans le corps de l'homme se trouve dans les jambes. Voilà pourquoi il a choisi précisément ces exemples, qui correspondent exactement au processus décrit par le verset. On voit de là à quel point, dans le Tanya, même les exemples sont choisis avec précision.
Revenons à notre sujet : l'âme envoie au corps une vitalité générale, qui fait vivre tous les membres d'un seul coup, et elle lui envoie également une vitalité particulière. Mais ici se cache une question que l'Alter Rebbe ne pose pas explicitement, tout en y répondant immédiatement : d'où sait-on que la vitalité particulière commence dans l'âme ? Peut-être commence-t-elle dans le corps ?
Prenons l'image d'un tonneau d'eau : l'eau qu'il contient est incolore, transparente. Sur la table on aligne une rangée de verres, un rouge, un vert, un bleu, et ainsi de suite, et l'on verse l'eau du tonneau dans tous ces verres. Celui qui regarde de l'extérieur voit de l'eau bleue, de l'eau rouge, et ainsi de suite. Qu'est-ce qui a produit le changement de couleur ? Les verres. Et dès qu'on reverse l'eau des verres dans le tonneau, elle redevient transparente comme avant. Ici aussi, on aurait pu dire que l'âme est abstraite comme l'eau du tonneau, et que ce sont les membres, dont chacun a une propriété particulière (ceci est un œil, cela une oreille), qui créent les différents types de vitalité.
Or, les termes mêmes de l'Alter Rebbe prouvent qu'il n'en est pas ainsi : « וכל אבר מקבל ממנה חיות וכח הראוי לו » (et chaque membre reçoit d'elle la vitalité et la force qui lui conviennent). La force particulière de chaque membre vient d'elle, de l'âme ; il en ressort que les différenciations de forces commencent déjà dans l'âme. Mais quelle en est la preuve ?
L'Alter Rebbe apporte une preuve tirée de l'expérience : « כנראה בחוש שבמוח מרגיש כל הנפעל ברמ"ח אברים וכל הקורות אותם » (comme on le constate par les sens : c'est dans le cerveau que l'on ressent tout ce qui se produit dans les 248 membres et tout ce qui leur arrive). Lorsqu'un homme a mal au doigt, ou mal à l'œil ou à l'oreille, c'est le cerveau qui ressent la douleur, et il identifie la différence entre les types de douleur : ici il ressent que la douleur provient de la vitalité de la vue, là que la douleur est liée à une autre vitalité, et ainsi pour tout ce qui arrive aux membres, même quand on ne fait que les toucher.
Or, si le changement commençait dans les membres, alors, au moment où la sensation remonte au cerveau, ce serait comme reverser l'eau des verres dans le tonneau : tout reviendrait à l'état abstrait, la sensation serait uniforme, sans aucune distinction, et le cerveau n'aurait pas à distinguer d'où vient la douleur, entre une douleur de l'œil, une douleur de l'oreille et une douleur du pied. Et du fait qu'il distingue bel et bien, c'est le signe que la vitalité présente dans le membre envoie au cerveau la sensation d'une force spécifique, celle qui se trouve à cet endroit précis. Il en ressort que la vitalité elle-même, indépendamment du membre, est déjà divisée : vitalité de l'œil, vitalité de l'oreille, vitalité de la bouche, vitalité du pied, et ainsi de suite.
On trouve de même le cas de l'amputé d'une main qui ressent des démangeaisons dans cette main : or il n'a plus de main, et la sensation vient donc nécessairement du cerveau. Cela signifie que la « main » existe déjà dans le cerveau, ce qui constitue une preuve supplémentaire.
Il faut toutefois souligner un point : cette division ne se situe pas dans l'essence de l'âme, mais uniquement dans cette partie limitée qui rayonne dans le cerveau. Selon les mots de l'Alter Rebbe : « והנה אין שינוי קבלת הכחות והחיות שבאברי הגוף מן הנשמה מצד עצמה ומהותה » (la différence dans la réception des forces et de la vitalité par les membres du corps ne provient pas de l'âme du côté de son essence même), car il est impossible de dire « שיהיה מהותה ועצמותה מתחלק לרמ"ח חלקים שונים מתלבשים ברמ"ח מקומות כפי ציור חלקי מקומות אברי הגוף » (que son essence se divise en 248 parties distinctes qui se revêtiraient en 248 endroits selon la configuration des emplacements des membres du corps). L'âme en elle-même est abstraite de tout cela et n'est pas divisée en 248 parties ; c'est seulement telle qu'elle s'est contractée, est descendue et s'est revêtue dans le corps, dans cette partie qui rayonne dans le cerveau, que commence la division en vitalité générale et vitalité particulière. Car si nous disions que toutes ces parties se trouvent dans son essence, nous la rendrions limitée, alors qu'elle est illimitée.
Il vaut la peine d'affiner ce point. Dans l'image de l'électricité, l'énergie qui sort de la prise est une et unique : l'énergie qui se trouve dans tel appareil et celle qui se trouve dans tel autre sont la même énergie, et toute la différence de fonctionnement vient de l'appareil, celui-ci étant un réceptacle plus large et celui-là plus restreint, de sorte que l'un reçoit beaucoup et l'autre peu. Ici, nous disons davantage : la vitalité, telle qu'elle se trouve au point de transmission d'où elle est envoyée, est déjà déterminée, de telle sorte que vers ici sera envoyé un type et vers là un autre type. Les types sont déjà fixés dans l'âme, mais non pas dans son essence : seulement telle qu'elle s'est contractée. Ce ne sont pas les membres qui opèrent la division, mais le rayonnement qui éclaire dans le cerveau.
Nous ne traitons pas ici de la psychologie de la chose, ni de l'étude du fonctionnement du corps pour elle-même. Ces détails nous seront très nécessaires par la suite, pour comprendre ce qu'est la Chekhina qui réside, et pour comprendre dans l'Élokout, « de ma chair je verrai D.ieu ». Le fait même que le Saint béni soit-Il nous ait donné la capacité de parler de cette division, de l'étudier et de la comprendre, a pour but de nous servir de machal, de parabole par laquelle nous pourrons nous élever et comprendre comment les choses se passent dans l'Élokout. Le Saint béni soit-Il nous a révélé de quelle manière Il a décidé de faire vivre les créatures, et Il a dit « faisons l'homme à notre image, à notre ressemblance », afin que nous ayons la possibilité de comprendre comment cela se produit.
C'est pourquoi il est important de s'attarder d'abord sur le machal et de bien le comprendre, longuement et en profondeur. Plus le machal sera posé clairement dans notre esprit, avec tous ses détails, mieux nous pourrons comprendre le nimchal, ce à quoi il renvoie.
En résumé : dans cette partie, nous avons étudié deux modes d'influence du supérieur vers l'inférieur : « or », comme le soleil qui éclaire tout le monde de manière égale, où l'accent porte sur celui qui donne ; et « chéfa », comme le maître qui transmet à ses élèves à chacun selon sa mesure, où l'accent porte sur celui qui reçoit. En correspondance, l'âme fait vivre le corps par une vitalité générale (« et du cerveau elle se diffuse dans tous les membres ») et par une vitalité particulière (« et chaque membre reçoit d'elle la vitalité et la force qui lui conviennent selon sa nature et sa constitution »). Nous nous sommes arrêtés sur la précision des exemples apportés par l'Alter Rebbe : pourquoi il n'a pas mentionné le nez pour sentir et pourquoi il a pris les jambes. Et nous avons prouvé, à partir de l'expérience sensible, du fait que le cerveau ressent tout ce qui arrive aux membres, que la division commence déjà dans l'âme et non dans les membres, à condition de préciser : non pas dans son essence, mais dans le rayonnement limité qui éclaire dans le cerveau.
Dans la partie suivante, nous reprendrons cette idée et l'affinerons encore, et nous tenterons même d'en dresser un tableau et un schéma du déroulement de cette division et de ce processus, jusqu'à ce que les choses soient claires et bien posées. À partir de là, nous pourrons, avec l'aide de D.ieu, passer au nimchal.