Dans ce chapitre, l'Alter Rebbe poursuit son explication de la sortie d'Égypte qui se produit chaque jour : « והיא יציאת הנפש האלקית ממאסר הגוף, משכא דחויא, ליכלל ביחוד אור אין סוף ברוך הוא » (c'est la sortie de la nefesh élokit hors de la prison du corps, « la peau du serpent », pour être incluse dans l'unité de la lumière infinie, l'Or Ein Sof, béni soit-Il).
Qu'est-ce donc que le corps ? « Mashcha dechivya » : « mashcha » signifie la peau et « chivya » le serpent. Le serpent est le symbole du sommet de l'impureté, de la chute la plus basse, la source même de la souillure, et la peau qui l'enveloppe désigne sa partie la plus extérieure et la plus basse. Voilà ce qu'est le corps de chacun d'entre nous.
Et en quoi consiste cette sortie hors du « mashcha dechivya » ? C'est une sortie hors des limites du corps, « pour être incluse dans l'unité de l'Or Ein Sof ». À chacun est donnée la possibilité d'être inclus dans la lumière infinie du Créateur, de telle manière que le corps, avec toutes ses limites, ne fasse plus obstacle à un lien permanent avec Lui.
Et comment cette sortie s'accomplit-elle ? « על ידי עסק התורה והמצוות בכלל » (par l'occupation de la Torah et des mitsvot en général). Lorsqu'un Juif accomplit une mitsva, il s'unit à cet instant même avec la mitsva et avec le Créateur ; lorsqu'il étudie la Torah, il se relie au Saint béni soit-Il, et à cet instant il sort de la prison du corps et se trouve uni à Lui. Chaque mitsva qu'un Juif accomplit est une sortie d'Égypte, et chaque mot de Torah qu'il étudie est une sortie d'Égypte.
Dans les mots de l'Alter Rebbe : « ובפרט בקבלת מלכות שמים בקריאת שמע, שבה מקבל וממשיך עליו יחודו יתברך בפירוש באמרו ה' אלקינו ה' אחד » (et tout particulièrement par l'acceptation du joug de la royauté céleste lors du Chéma, où il reçoit et attire sur lui Son unité de façon explicite, en disant : Hachem Elokénou, Hachem E'had). Dans chaque mitsva, l'intention du Juif se dirige vers la mitsva elle-même : vers les téfilines, vers la mezouza, vers les tsitsit, et c'est cela qui le relie à l'unité du Créateur. Dans le Chéma, en revanche, il s'occupe directement de l'unité divine elle-même : il l'accepte sur lui, il comprend que tout ce qui existe dans le monde Lui est rattaché, et il fait tout pour se lier à Lui.
C'est pourquoi, à l'instant où l'homme accepte sur lui le joug de la royauté céleste, son union avec le Créateur est infiniment plus intense, et sa sortie d'Égypte est plus concrète, plus manifeste : à cet instant, il accepte sur lui le joug du Roi, et non plus les diktats de la prison du corps.
Dans le chapitre précédent, nous avons étudié le sens de la formule de la bénédiction « acher kidechanou bemitsvotav ». De même que le marié donne à sa fiancée l'anneau de kidouchine en lui disant « te voici consacrée à moi », et qu'elle devient sienne, ainsi le Saint béni soit-Il dit au peuple d'Israël : vous êtes à Moi, Je suis Hachem votre D.ieu, Je suis votre Eloka.
L'Alter Rebbe y a rappelé ce qui est dit à propos des Patriarches, ce que nous disons chaque jour dans la prière des Dix-huit bénédictions : « le D.ieu d'Avraham, le D.ieu de Yits'hak et le D.ieu de Yaakov ». Pourquoi le Saint béni soit-Il associe-t-Il Son Nom à Avraham et à Yits'hak ? Parce que les Patriarches étaient un char (merkava) pour la Chekhina, c'est-à-dire qu'ils étaient en bittul permanent devant le Créateur, totalement annulés devant Lui ; c'est pourquoi il convient que le Créateur associe Son Nom au leur, puisqu'Il se trouve en eux et rayonne sur eux de façon continue. Tel est le sens de « le D.ieu d'Avraham ».
Et c'est précisément cela que le Saint béni soit-Il dit à chacun d'entre nous : Je suis maintenant ton Eloka. Quand cela ? Au moment où tu acceptes sur toi la royauté du Créateur et où tu dis « Hachem Elokénou, Hachem E'had ». « Elokénou » signifie : mon D.ieu à moi. De même qu'Il est « le D.ieu d'Avraham », ainsi est-Il maintenant le D.ieu de ce Juif qui prononce ces mots dans le Chéma.
Et dans ses termes : « כמו שנתבאר לעיל, כי אלקינו הוא כמו אלקי אברהם וכו' לפי שהיה בטל ונכלל ביחוד אור אין סוף ברוך הוא » (comme cela a été expliqué plus haut, car « notre D.ieu » est comme « le D.ieu d'Avraham », etc., parce qu'il était annulé et inclus dans l'unité de l'Or Ein Sof, béni soit-Il). Avraham était en bittul permanent devant le Créateur, c'est pourquoi le Créateur est appelé « le D.ieu d'Avraham ». Et il en va de même pour nous : au moment même où le Juif s'annule devant le Créateur et accepte sur lui le joug de la mitsva, le Créateur est à cet instant son D.ieu à lui.
« רק שאברהם זכה לזה במעשיו והילוכו בקודש ממדרגה למדרגה » (sauf qu'Avraham a mérité cela par ses actes et par sa marche dans la sainteté, de degré en degré). Avraham a mérité d'atteindre l'état de « D.ieu d'Avraham » par ses propres forces, par son service, par ses actes et par sa marche : il a avancé, il a agi, il s'est investi, il a cherché le Créateur, il a peiné et il s'est élevé peu à peu, d'un degré au suivant, jusqu'à mériter ce titre : « Je suis ton D.ieu ».
Comme il est dit : « וכמ"ש ויסע אברם הלוך ונסוע הנגבה וגו' » (et comme il est écrit : « Avram se mit en route, marchant et voyageant vers le sud »). Le « néguev », c'est le sud, et au sud il fait chaud : la chaleur, c'est l'amour. Avraham marchait et voyageait pour aimer le Créateur. La Torah ne vient pas seulement nous raconter les déplacements d'Avraham et les lieux où il est passé ; elle parle de choses bien plus essentielles, mais elle les écrit dans un langage imagé, de sorte que même celui qui n'en perçoit que le niveau le plus simple voit ce qui est écrit. Le sens de ces mots est qu'Avraham a progressé et s'est élevé dans l'amour du Créateur, d'un degré au suivant, et qu'il a mérité par là que le Créateur associe Son Nom au sien.
Et chez nous, en revanche : « אבל אנחנו ירושה ומתנה היא לנו » (mais pour nous, c'est un héritage et un don). Nous, nous l'avons reçu en héritage et en cadeau.
Arrêtons-nous un instant et approfondissons ces trois lignes. Dans le chapitre précédent, l'Alter Rebbe avait évoqué la chose brièvement, sans entrer dans les différences entre les Patriarches et nous : il avait simplement rappelé qu'ils étaient un char et qu'ils étaient inclus dans le Créateur, et que nous le sommes aussi. Ici, il entre dans le détail de ces différences, et à première vue une question se pose : qui est le plus élevé, chez qui l'intensité de la chose est-elle la plus forte, « le D.ieu d'Avraham » ou « notre D.ieu » ? Car Avraham, lui, a mérité cela par ses actes et par sa marche, alors que nous, c'est un héritage et un don.
À première vue, le travail personnel et l'effort constituent la grande qualité : Avraham a peiné et il a mérité, tandis que nous avons reçu en héritage et en cadeau, sans aucun effort pour le recevoir. Mais s'il en est ainsi, que cherche donc l'Alter Rebbe dans ce chapitre, à nous rabaisser ? Or tout le style du chapitre et toute sa démarche visent précisément à expliquer que chez nous aussi il peut y avoir « Elokénou », et que lorsqu'un Juif accepte sur lui l'unité divine, le Créateur associe Son Nom au sien. Il vient parler de la qualité qui est la nôtre, non pas conclure que nous n'avons pas grand-chose et qu'eux avaient davantage. [De notre côté, les Patriarches ont mérité ce qui leur revient, et nous qui avons reçu en héritage, c'est à nous qu'incombe le travail concret, et c'est exactement ce dont il est question ici.]
L'explication est que l'Alter Rebbe vient au contraire présenter notre qualité comme incomparablement plus grande que celle des Patriarches : lorsqu'un Juif dit « Hachem Elokénou, Hachem E'had », il y a là infiniment plus que dans « le D.ieu d'Avraham, le D.ieu de Yits'hak et le D.ieu de Yaakov ». Pourquoi ? Pour plusieurs raisons.
La première raison tient à la démarche de tout le chapitre : depuis le début du chapitre 46, l'Alter Rebbe cherche à expliquer au Juif à quel point le Saint béni soit-Il l'aime. C'est là tout le propos et toute la démarche.
Pour le comprendre, imaginons deux hommes qui ont reçu exactement le même objet :
Le premier : il s'est investi, il a travaillé, et c'est à la suite de son travail qu'il a reçu.
Le second : on lui a dit « tiens, prends », et il l'a reçu en cadeau.
Lequel de ces deux gestes exprime l'amour ? Celui qui s'est investi et qui a travaillé, cela lui revient : il y a là une contrepartie. Même si l'on peut dire qu'il s'y exprime aussi de l'amour, il a tout de même travaillé et reçu en échange. Mais celui qui, de son côté, n'y a aucun droit, et à qui malgré tout on donne : c'est là que se révèle à quel point on l'aime.
Il convient de préciser que dans d'autres contextes, on souligne évidemment la grandeur des Patriarches, et elle est immense : ils étaient un char pour la Chekhina, et le Baal haTanya lui-même souligne ailleurs qu'ils l'étaient à chaque instant et à chaque heure, alors que nous, dans le meilleur des cas, un instant oui et l'instant d'après non ; et même ce que nous avons, c'est grâce à eux. Mais ici, dans le contexte de l'expression de la grandeur de l'amour du Créateur pour nous, l'Alter Rebbe vient en ces trois lignes souligner précisément notre qualité à nous : chez eux, cela venait de leurs actes, chez nous, c'est un don. Signe que les manifestations d'amour à notre égard sont plus fortes.
En résumé : dans cette partie, nous avons appris que chaque jour l'homme doit se voir comme sortant d'Égypte : la sortie de la nefesh élokit hors de la prison du corps, le « mashcha dechivya », pour être incluse dans l'unité de l'Or Ein Sof, et cela par l'occupation de la Torah et des mitsvot, et tout particulièrement par l'acceptation du joug de la royauté céleste dans le Chéma. Nous avons vu que « Elokénou » est comme « le D.ieu d'Avraham », qui était annulé et inclus dans l'Or Ein Sof, à ceci près qu'Avraham a mérité cela par ses actes et par sa marche de degré en degré (« Avram se mit en route, marchant et voyageant vers le sud »), tandis que pour nous, c'est un héritage et un don. Et nous nous sommes arrêtés sur le premier point expliquant notre qualité : c'est précisément un don, qui n'est pas la contrepartie d'un travail, qui exprime le plus grand amour.
Dans la partie suivante, nous aborderons les autres points de cette explication.