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Chapitre 46 - « Elokei Avraham » et « jusqu'à ce que je vienne au sanctuaire »

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Dans la partie précédente, nous nous sommes arrêtés sur l'essence même des Avot, les Patriarches. Puisque leur essence était unie au Créateur de façon permanente, on peut dire « Elokei Avraham », le D.ieu d'Avraham : le Nom de D.ieu repose sur eux de manière fixe, constante.

Et qu'en est-il de chacun d'entre nous ? L'Alter Rebbe écrit : « וככה הוא בכל נפש מישראל », « et il en va de même dans chaque âme d'Israël ». Sur chaque Juif aussi on peut employer ce mot, « Elokei », sauf que chez chacun de nous cela se produit « בשעת עסק התורה והמצות », « au moment où il s'occupe de la Torah et des mitsvot ». Lorsqu'un Juif étudie la Torah et qu'il est vraiment pris dans cette étude, le Créateur est avec lui en une union totale, et alors le Saint béni soit-Il est le « Elokei » de celui qui étudie ; et lorsqu'il accomplit une mitsva, pendant l'accomplissement de cette mitsva le Saint béni soit-Il repose sur lui. C'est pourquoi on n'applique pas cette expression à un homme de façon permanente : une seconde il est à l'intérieur, la seconde suivante il n'y est plus, et il est impossible de lui rattacher cette expression en permanence, à la différence des Avot, dont l'essence est unie au Créateur en tout temps.

« ולכן חייבו רבותינו ז"ל לקום ולעמוד מפני כל עוסק במצוה », « c'est pourquoi nos Sages, de mémoire bénie, ont institué l'obligation de se lever devant quiconque accomplit une mitsva ». On trouve à ce sujet une formulation très intéressante dans le Talmud de Jérusalem, dans la description de la montée des bikourim (les prémices) à Jérusalem. Aux fêtes, chacun montait avec les fruits qu'il avait apportés de son lieu, du nord du pays jusqu'à Beer-Sheva, et arrivait avec eux à Jérusalem. Voici comment se déroulait la chose :

  1. Lorsqu'ils arrivaient à proximité de Jérusalem, ils envoyaient des messagers devant eux pour annoncer leur venue, et ils ornaient leurs bikourim, c'est-à-dire qu'ils embellissaient et décoraient les fruits.

  2. La Michna, dans le traité Bikourim, décrit : « les gouverneurs, les chefs et les trésoriers sortaient à leur rencontre », les grands du Temple et ses personnalités les plus importantes sortaient pour les accueillir.

  3. Lorsqu'ils entraient et traversaient les marchés de Jérusalem, tous les artisans de la ville, assis dans leurs échoppes, occupés à leur travail, se levaient devant eux et les saluaient.

Et pourquoi devaient-ils se lever devant eux ? Parce qu'ici passe un Juif avec ses bikourim en main : il va accomplir une mitsva, et à cet instant même le Créateur se trouve avec lui. Il faut donc se lever devant lui.

Dans le même esprit, on trouve dans le Choulhan Aroukh que lorsqu'on fait entrer le nourrisson dans la synagogue pour la brit mila, tous ceux qui s'y trouvent doivent se lever. Et devant qui se lèvent-ils ? Pas devant celui qui porte l'enfant, mais parce qu'on porte ici une mitsva. Et c'est exactement cette formulation que l'Alter Rebbe reprend dans le Tanya.

« אף אם הוא בור ועם הארץ », « même s'il est un ignorant complet et un am haaretz ». Il se peut en effet que cet homme qui marche avec ses bikourim soit un bour et un am haaretz :

  • Bour : un homme vide. Même s'il a appris quelque chose autrefois, il ne l'a jamais révisé, et il ne lui en reste rien.

  • Am haaretz : un niveau un peu plus élevé que le bour, mais il s'agit encore d'un homme simple.

Et pourquoi faudrait-il se lever devant lui ? Il se peut que cet artisan assis à son ouvrage soit un grand talmid 'hakham, comme Rabbi Yo'hanan le cordonnier, assis à réparer des chaussures, et que passe devant lui un bour, un am haaretz, avec quelques figues à la main : il doit pourtant se lever devant lui. Quelle importance cela a-t-il que cet homme soit un ignorant ou non ? Il ne se lève pas devant l'homme, mais devant le Créateur qui, à cet instant précis, se trouve avec cet homme, puisqu'il accomplit maintenant une mitsva.

C'est ce qu'écrit l'Alter Rebbe : « והיינו מפני השם השוכן ומתלבש בנפשו בשעה זו », « et cela devant le Nom de D.ieu qui réside et se revêt dans son âme à cette heure-là ». Au moment de l'accomplissement de la mitsva, le Créateur est avec lui ; il faut donc se lever devant le Créateur qui réside maintenant dans ce Juif.

« רק שאין נפשו מרגשת », « seulement, son âme ne le ressent pas ». Chacun de nous le sait : quand il accomplit une mitsva, il ne sent pas précisément qu'il se trouve à cet instant dans la chambre la plus intérieure avec le Roi ; il ne sent pas l'étreinte du Roi, et il ne perçoit pas la lumière divine qui repose sur lui à cette heure-là exactement comme elle reposait sur Avraham Avinou. Mais parce que l'âme ne le ressent pas, le fait cesse-t-il d'être un fait ? C'est pourtant bien cela la réalité, c'est bien cela qui se produit effectivement à ce moment.

Et pourquoi l'âme ne le ressent-elle pas ? « מפני מסך החומר הגופני שלא נזדכך », « à cause de l'écran de la matière corporelle qui n'a pas été affinée ». Le corps matériel dresse un écran, et c'est un écran épais. On peut se trouver dans une salle où se déroulent des choses merveilleuses et ne rien voir du tout ; et parce qu'on ne voit pas, les choses n'arrivent-elles pas ? « ומחשיך עיני הנפש מראות מראות אלקים כמו האבות וכיוצא בהן שראו עולמם בחייהם », « et il obscurcit les yeux de l'âme, l'empêchant de voir des visions divines comme les Avot et ceux qui leur ressemblent, qui ont vu leur monde de leur vivant ». La matière corporelle n'empêche pas seulement de voir : elle dresse un écran tel que l'âme elle-même ne ressent pas. Les Avot voyaient des visions divines, car ils ressentaient ce qui se passait au moment où ils s'unissaient au Créateur. Nous, nous ne ressentons pas, mais la chose existe bel et bien.

C'est à cela que se rapporte le dicton bien connu : des 'hassidim sont assis dans une charrette et parlent entre eux des anges ; à un mètre d'eux est assis le cocher, qui pense à l'argent qu'il touchera à la fin du trajet ; et un mètre plus loin avance le cheval, qui pense au foin qu'il recevra au bout de la route. Et parce que le cheval pense au foin, les anges dont on parle dans la charrette cesseraient-ils d'être des anges ? Les anges sont des anges, et le cheval pense au foin.

Seulement, dans l'image, celui qui parle des anges est une personne, le cocher en est une deuxième, et le cheval une troisième réalité ; tandis que chez nous, tous se trouvent ensemble dans un seul corps. Il y a en nous le cheval, qui avance et pense sans arrêt au foin, et il y a en nous l'âme divine, occupée des réalités les plus élevées, et tout cela ensemble. Le cheval pense au foin, et c'est pourquoi il ne ressent pas ce qui se passe en ce moment chez l'âme divine. Mais parce que le cheval pense au foin, les anges cesseraient-ils d'être des anges ?

Et il est dit des Avot qu'ils ont vu « leur monde de leur vivant ». « Leur monde » désigne le monde futur, comme dans l'expression « que tu voies ton monde de ton vivant ». Les Avot ont vu leur monde ici-bas, dans ce monde : ils vivaient dans ce monde matériel et, en même temps, ils vivaient aussi dans le monde futur. Il va de soi qu'ils vivent aujourd'hui encore dans le monde futur, mais même dans ce monde matériel ils ressentaient déjà cette intensité qui n'existe dans sa pleine vérité que là-haut.

L'Alter Rebbe poursuit : « וזהו שאמר אסף ברוח הקדש בעד כל כנסת ישראל שבגולה », « et c'est ce qu'a dit Assaf, par l'esprit de sainteté, au nom de toute l'assemblée d'Israël en exil ». Et qu'a dit Assaf ? Au chapitre 73 des Psaumes : « ואני בער ולא אדע, בהמות הייתי עמך, ואני תמיד עמך », « et moi j'étais stupide et sans savoir, j'étais comme une bête auprès de Toi, et moi je suis constamment avec Toi ».

L'Alter Rebbe cite très souvent des versets comme preuve de tel ou tel point, et en général il n'indique pas du tout d'où provient la citation : il compte sur notre connaissance, puisque nous sommes évidemment experts dans tout le Tanakh et dans tous les livres et que nous savons où les choses sont écrites. Nous en avons eu un exemple dans cette leçon même, quelques lignes plus haut : « et c'est ce qui est écrit : vehiyitem li kedochim, vous serez pour Moi des saints » ; de même, au début de la leçon, la citation tirée du texte de la bénédiction, « acher kidechanou bemitsvotav ». Dans de rares cas, il indique bel et bien la source, et il y a toujours une raison à cela. Et ici, cas exceptionnel, il ne se contente pas d'indiquer : il indique et il s'étend longuement.

  • « Qu'a dit Assaf » : il nous importe de savoir que c'est Assaf qui a dit cela, de même que le chapitre 73 des Psaumes s'ouvre par les mots « Mizmor leAssaf », psaume d'Assaf.

  • « Par l'esprit de sainteté » : il ajoute qu'Assaf l'a dit avec roua'h hakodech.

  • « Au nom de toute l'assemblée d'Israël » : ce n'est pas de lui-même qu'il parlait, mais au nom de tout le peuple d'Israël.

  • « En exil » : et à quelle époque ? Le peuple d'Israël qui se trouve en exil.

Cela est d'autant plus frappant que ce même verset est cité ailleurs dans le Tanya (il me semble au chapitre 18), et que là l'Alter Rebbe n'ajoute aucune de ces précisions. De toute cette longueur, on comprend qu'il veut expliquer le verset d'une manière quelque peu différente de ce que nous aurions compris de son sens simple.

Qui était Assaf, et à quelle époque a-t-il vécu ? Assaf était l'un des chantres du temps où le Temple était debout, et comme nous le verrons dans la suite du chapitre lui-même, il dit qu'il se trouve dans le Temple. Assaf n'était pas un prophète : dans le traité Meguila, page 14, se trouve un commentaire de Rachi qui énumère tous les prophètes dans leur ordre, et Assaf n'y figure pas. Et pourtant, bien qu'il n'ait pas été prophète, il a eu le mérite que ses psaumes entrent dans le livre des Tehilim.

Or, bien qu'Assaf n'ait pas été prophète, et bien que le sens simple du chapitre parle de l'époque du Temple, celui qui lira le chapitre en entier verra que son sujet, au sens simple, est la question bien connue du « racha vetov lo », le méchant qui prospère. Assaf y dit, dans l'un des versets : « עד אבוא אל מקדשי קל, אבינה לאחריתם », « jusqu'à ce que je vienne aux sanctuaires de D.ieu, et que je comprenne leur fin dernière ». Autrement dit, il parle de lui-même : il a des questions, et pour l'heure « et moi j'étais stupide et sans savoir », mais il viendra au Temple, et là il comprendra, il verra, il se reliera. Voilà comment on peut comprendre le chapitre au sens simple. Dans la partie suivante, nous étudierons l'explication que donne l'Alter Rebbe aux paroles d'Assaf, et nous verrons comment il les explique autrement que selon leur sens simple : comme des paroles dites au nom de toute l'assemblée d'Israël en exil.

En résumé : dans cette partie, nous avons appris que l'expression « Elokei » se dit de chaque âme d'Israël, sauf que chez l'homme ordinaire cela ne vaut qu'au moment où il s'occupe de la Torah et des mitsvot, tandis que chez les Avot c'est de façon permanente. C'est pourquoi nos Sages ont institué l'obligation de se lever devant quiconque accomplit une mitsva, comme nous l'avons vu dans la description de la montée des bikourim à Jérusalem et dans l'entrée du nourrisson pour la brit mila, et cela même s'il s'agit d'un bour et d'un am haaretz, car on ne se lève pas devant l'homme mais devant « le Nom de D.ieu qui réside et se revêt dans son âme à cette heure-là ». Nous ne le ressentons pas, à cause de l'écran de la matière corporelle qui n'a pas été affinée et qui obscurcit les yeux de l'âme, l'empêchant de voir des visions divines comme les Avot, qui ont vu leur monde de leur vivant ; mais le fait demeure entier, comme dans l'image des 'hassidim dans la charrette et du cheval qui pense au foin. Nous nous sommes aussi arrêtés sur la longueur inhabituelle des termes de l'Alter Rebbe en citant les paroles d'Assaf : « par l'esprit de sainteté », « au nom de toute l'assemblée d'Israël », « en exil ».