Nous abordons maintenant les premières lignes du chapitre 42. Dans le chapitre précédent, nous avons étudié les différents degrés de la crainte du Ciel, que l'on regroupe tous sous le nom de yirah tataah, la crainte « inférieure ». Reste alors la question pratique : comment l'homme y parvient-il ? Comment éveille-t-il cela dans son âme et se relie-t-il véritablement à cette crainte du Ciel, à ce fait que cela lui importe vraiment ? D'où cela peut-il bien lui venir ? L'homme est enfermé dans la bulle des futilités de ce monde, et voilà que soudain il décide qu'il veut : d'où cela lui vient-il ?
Dans ce chapitre, l'Alter Rebbe dévoile une chose merveilleuse, concrète et essentielle. Il nous faut apprendre à chérir et à mesurer la grandeur de ce qui se trouve déjà entre nos mains.
« והנה במה שנתבאר לעיל בענין יראה תתאה יובן היטב מה שכתוב בגמרא על פסוק ועתה ישראל מה ה' אלוקיך שואל מעמך כי אם ליראה את ה' אלקיך » : à la lumière de ce qui a été expliqué plus haut au sujet de la yirah tataah, on comprendra bien ce que dit la Guemara sur le verset « Et maintenant, Israël, que demande l'Éternel ton D.ieu de toi, sinon de craindre l'Éternel ton D.ieu ». Le verset laisse entendre qu'« en tout et pour tout » on ne demande au Juif qu'une petite chose : avoir la crainte du Ciel. Sur quoi la Guemara pose la question qui s'impose d'elle-même : « אטו יראה מילתא זוטרתא היא? », la crainte du Ciel serait-elle donc une petite affaire, au point que l'on puisse dire « que demande l'Éternel ton D.ieu de toi, sinon de craindre » ? Atteindre la crainte du Ciel est pourtant une chose immense. Et la Guemara de répondre : « אין! [oui] לגבי משה מילתא זוטרתא היא וכו' », pour Moché Rabbénou, c'est effectivement une petite chose.
À première vue, cette réponse ne résout pas la question, elle ne fait que la déplacer. Si le verset avait dit « Et maintenant, Moché, que demande l'Éternel ton D.ieu de toi, sinon de craindre », tout irait bien : pour Moché Rabbénou, c'est une petite chose. Mais le verset ne dit pas « et toi, Moché », il dit « et maintenant, Israël », et il s'adresse à chaque Juif sans exception. Ainsi s'exprime l'Alter Rebbe : « דלכאורה אינו מובן התירוץ, דהא שואל מעמך כתיב », la réponse semble incompréhensible, puisqu'il est écrit « demande de toi », c'est-à-dire que le Saint béni soit-Il demande à toi, à chaque Juif, et non à Moché Rabbénou.
En réalité, la Guemara connaissait parfaitement la difficulté, et sa réponse est tout à fait à propos : chacun possède en lui un aspect de Moché Rabbénou, et au regard de cet aspect-là, la crainte du Ciel est vraiment chose facile. Dans les mots de l'Alter Rebbe : « אלא הענין הוא כי כל נפש ונפש מבית ישראל יש בה מבחינת משה רבינו ע"ה », chaque âme de la maison d'Israël contient quelque chose de l'aspect de Moché Rabbénou. Chaque Juif, qui qu'il soit, reçoit de Moché Rabbénou une dimension spirituelle et des forces immenses que celui-ci plante dans son cœur : la représentation de Moché Rabbénou se trouve dans le cœur de chacun.
Pourquoi précisément de Moché Rabbénou, alors que l'histoire a connu tant de tsaddikim ? L'Alter Rebbe poursuit : « כי הוא משבעה רועים », car il fait partie des sept bergers. Parmi l'ensemble des tsaddikim, sept sont appelés « les sept bergers », et ce sont également les sept ouchpizin que nous connaissons de la fête de Souccot : Avraham, Yits'hak et Yaakov, Moché et Aharon, le Zohar en mentionnant encore d'autres dans ce contexte (Yossef, Chelomo). Il ne nous revient pas ici de détailler qui sont les sept, mais une chose est claire : Moché Rabbénou est l'un des sept bergers.
Pourquoi sont-ils appelés « bergers » ? À l'image du berger qui nourrit son troupeau, le conduit et le guide. Et ils ne sont pas les bergers de leur seule génération : ils sont les bergers de toutes les générations, depuis lors et jusqu'à aujourd'hui, de façon permanente et éternelle.
Et pourquoi faut-il sept bergers, un seul ne suffirait-il pas ? Parce que chaque berger apporte une dimension particulière, un domaine différent. Ce n'est pas que chacun ait son propre troupeau : tous les sept font paître le troupeau entier, mais chacun fait descendre une dimension différente. Chaque Juif reçoit une certaine dimension d'Aharon le Cohen, une autre d'Avraham Avinou, et ainsi de suite.
L'Alter Rebbe définit alors ce qu'apportent les sept bergers : « הממשיכים חיות ואלקות לכללות נשמות ישראל », ils font descendre vitalité et divinité dans l'ensemble des âmes d'Israël. Il faut être attentif au vav de liaison qu'il ajoute ici : l'oreille aurait plutôt attendu « ils font descendre une vitalité divine dans l'ensemble des âmes d'Israël », alors qu'ici l'Alter Rebbe scinde la chose en deux, la vitalité d'un côté, la divinité de l'autre. [Dans le livre Chiourim beSéfer haTanya est rapporté un mot des 'hassidim : à propos de la célèbre histoire selon laquelle l'Alter Rebbe serait resté plusieurs semaines sur un seul vav du Tanya, hésitant à l'introduire ou non, il s'agirait précisément de ce vav de « vitalité et divinité ». Ailleurs, j'ai vu qu'il s'agissait du vav du chapitre 41, dans l'expression « le commencement du service, son essentiel et sa racine ».]
La vitalité : l'homme sert D.ieu, prie, étudie, aide un Juif, et tout cela se fait avec vie, avec entrain. Cette vitalité, ce sont les sept bergers qui la donnent.
La divinité : que tout cela ne produise pas de l'ego et un sentiment d'enflure, mais que l'homme parvienne à agir tout en ressentant son annulation, son bittoul, face au Saint béni soit-Il. Ce sentiment du divin et ce bittoul au Créateur au sein même de l'action, ce sont également les sept bergers qui les donnent.
Tel est le sens du nom « bergers » : le troupeau ne peut subsister sans son berger. Chaque Juif, qui qu'il soit, même celui qui ignore totalement qu'il est juif, fait par son existence même partie du troupeau d'Israël, et ces bergers lui donnent vitalité et divinité. Il peut le dissimuler et y faire obstacle, mais la chose est en lui en acte. Et s'il ôte la poussière, il découvrira quelles forces immenses il détient de chacun des sept bergers.
L'Alter Rebbe poursuit : « ומשה רבינו ע"ה הוא כללות כולם », Moché Rabbénou est la généralité de tous. Parmi les sept bergers, Moché Rabbénou est l'unique et le singulier, car il est la somme et la racine commune de tous les bergers. C'est pourquoi on trouve à son sujet des expressions qui n'ont été dites sur aucun des autres bergers :
« Il n'est pas de génération qui n'ait en elle quelqu'un comme Moché », et l'on ne dit pas « il n'est pas de génération qui n'ait en elle quelqu'un comme Avraham », ou comme Yits'hak, ou comme Yaakov.
« Moché, tu as bien parlé » : la Guemara rapporte qu'un des Tannaïm s'est adressé à son collègue, dont le nom n'était pas Moché, et qu'ayant entendu de lui une parole de Torah vraie et juste, il l'a appelé « Moché », autrement dit : il a vu en lui l'aspect de Moché.
Et l'Alter Rebbe de continuer : « ונקרא רעיא מהימנא », il est appelé raaya mehemna, le berger fidèle. Bien qu'ils soient tous les sept des bergers, on ne dit « raaya mehemna » que de Moché Rabbénou.
Chacun des sept bergers fait descendre une dimension précise et définie : Avraham Avinou est l'homme du 'hessed, sa dimension est l'amour et l'amour de D.ieu ; Yits'hak, la guevourah, et ainsi de suite. Moché Rabbénou, lui, fait descendre une dimension générale, sans laquelle tout ce que donnent les six autres bergers n'aurait ni subsistance ni résultat. Et de quoi s'agit-il ? « דהיינו שממשיך בחינת הדעת לכללות ישראל », il fait descendre l'aspect de la daat dans l'ensemble d'Israël.
Qu'est-ce que la daat ? Il ne s'agit pas du savoir. Comme nous l'avons déjà appris au chapitre 3 du Tanya, la daat signifie l'attachement à une chose, à l'image du verset « והאדם ידע את חוה », « et l'homme connut 'Hava » : yada y a le sens d'union et de lien. Ce verset est une preuve décisive, car il est impossible de l'interpréter autrement que dans le sens d'un attachement et d'un lien. Autrement dit : un homme peut faire quantité de bonnes choses et savoir quantité de choses, tout en n'étant pas relié à cela. Il ne ressent pas que c'est à lui, que c'est « lui ». Tandis que lorsqu'un homme ressent la chose, lui et elle ne font plus qu'un.
Il peut y avoir un Juif qui ne sait pas beaucoup de Torah, qui connaît un verset ou deux, mais ce verset-là, il le vit, il l'éprouve, il le ressent et il en est ému. Et face à lui, il peut y avoir quelqu'un qui connaît tout le Tanakh par cœur, à l'endroit et à l'envers, et toutes les guemarot, mais il ne fait que savoir : son monde à lui est ailleurs, totalement ailleurs. Yada, le savoir, est une chose ; la daat en est une tout autre.
La daat est donc l'intériorisation. Et c'est là son rôle dans l'ordre 'hokhmah, binah, daat : la 'hokhmah et la binah sont l'éclair et la compréhension ; et une fois que l'homme possède déjà une compréhension complète, vient la daat qui prend cette compréhension et y relie l'homme, jusqu'à ce que la chose devienne une partie de lui-même. Si la daat ne s'y joint pas, toute la compréhension ne produira aucun résultat. Tout ce que l'homme a reçu des autres bergers, ce sont des choses importantes, mais la daat de la chose, l'attachement à elle et le fait qu'elle lui importe, c'est Moché Rabbénou qui le lui donne.
On pourrait objecter : en fait, tout vient d'Avraham Avinou, qui fut le premier, qui parlait à tous et introduisait en eux la daat ; c'est donc lui qui a tout rendu possible et porté pour tous. C'est exact, et nous trouvons quelque chose de semblable dans le premier maamar du Rebbe, Baati LeGani : dans l'ordre des générations, Avraham est le premier et Moché Rabbénou le septième, et toute la grandeur du septième tient précisément au fait qu'il est le septième. D'un côté « tous les septièmes sont chéris », et de l'autre, qui a fait de lui un septième ? Sans le premier, il n'y aurait pas du tout de septième, et pour arriver au septième il faut le premier. Oui, tout vient du premier, et son honneur demeure entier : il est le premier des premiers. Mais concrètement, pour que chaque Juif ait la daat de ce qu'Avraham Avinou lui donne, il a besoin de Moché Rabbénou. Moché ne retire rien à l'honneur d'Avraham Avinou, il apporte la dimension générale qui relie entre elles toutes les dimensions. C'est pourquoi on n'attribue pas à Moché Rabbénou la description d'un détail particulier ou d'une couleur particulière, comme le 'hessed ou la guevourah, mais bien l'attachement intérieur de l'homme à l'ensemble de la chose.
Il en ressort ceci : Moché Rabbénou, qui vécut il y a trois mille trois cents ans, est celui dont chacun reçoit ; et à chaque génération descendent des étincelles de Moché Rabbénou, comme nous le verrons par la suite. Dès lors, chaque Juif a aussi la capacité d'atteindre la crainte du Ciel : puisqu'il y a en lui l'aspect de Moché Rabbénou et qu'il reçoit de lui, et que pour Moché Rabbénou « c'est une petite affaire », alors pour lui aussi c'est une petite affaire. Tout ce qu'il a à faire, c'est d'éveiller et de se relier : avoir de la daat envers Moché Rabbénou, s'attacher à Moché et recevoir de Moché.
En résumé : dans cette partie, nous avons ouvert le chapitre 42, qui répond à la question de savoir d'où l'homme tirera la crainte du Ciel. La Guemara demande « la crainte serait-elle une petite affaire ? » et répond « pour Moché, c'est une petite affaire » ; or, apparemment, « il est écrit : demande de toi », donc de chaque Juif. La réponse est qu'en chaque âme de la maison d'Israël se trouve quelque chose de l'aspect de Moché Rabbénou. Moché est l'un des sept bergers qui font descendre vitalité (l'entrain dans le service divin) et divinité (le bittoul au Créateur) dans l'ensemble des âmes d'Israël, et il est la généralité de tous, appelé raaya mehemna, parce qu'il fait descendre l'aspect de la daat, l'attachement et l'intériorisation, sans laquelle tout ce que donnent les autres bergers reste sans résultat.
Dans la prochaine partie, nous reviendrons sur ce sujet et poursuivrons les paroles de l'Alter Rebbe, avec l'aide de D.ieu.