Dans la partie précédente, nous avons appris que la Torah et les mitsvot accomplies comme « mitsvat anachim melumada » (un commandement d'hommes appris par routine) ne s'élèvent pas vers le haut. Reste à préciser: que veut dire qu'elles ne montent pas, et pourquoi ne montent-elles pas? Non pas parce qu'il y aurait eu là une pniya, une intention intéressée: il n'y en avait aucune. Mais parce que l'étude était sèche et statique; et dès lors qu'elle ne contenait aucune vitalité, il n'y a rien en elle qui puisse s'élever.
L'Alter Rebbe explique: « כי לשמה ממש אי אפשר בלא התעוררות דחילו ורחימו הטבעיים על כל פנים, להוציאן מהסתר הלב אל הגילוי במוח ותעלומות לבו על כל פנים » (car il est impossible d'étudier véritablement lichma sans un éveil, à tout le moins, de la crainte et de l'amour naturels, afin de les faire sortir de l'occultation du cœur vers la révélation dans le cerveau et, au minimum, dans les profondeurs cachées du cœur). Pour que l'étude de la Torah soit réellement lichma, comme il convient, il est impossible de se passer d'un éveil de l'amour et de la crainte naturels présents en chaque Juif. Ces amour et crainte existent bel et bien, mais tant qu'on ne les a pas éveillés, ils demeurent enfouis et inactifs.
Cet éveil se fait par la pensée et la hitbonenout, la réflexion méditative: dès que l'homme s'arrête et réfléchit, cela agit déjà en lui. Il lui faut faire sortir l'amour caché de l'occultation du cœur vers la révélation, car tant qu'il reste intérieur et dissimulé, cela ne suffit pas. Certes, parvenir à un sentiment manifeste, à une émotion ressentie dans le cœur, est déjà un niveau; mais faire descendre la chose au moins dans la conscience du cerveau et dans les profondeurs cachées du cœur, cela est à la portée de tout homme. Et lorsque même cela fait défaut, la chose ne monte pas vers le haut.
L'Alter Rebbe poursuit: « כמו שאין אדם עושה דבר בשביל חבירו למלאת רצונו אלא אם כן אוהבו או ירא ממנו » (de même qu'un homme ne fait rien pour son prochain, afin d'accomplir sa volonté, à moins qu'il ne l'aime ou qu'il ne le craigne). Quand on demande à quelqu'un d'agir pour autrui, il ne persévérera pas s'il ne l'aime pas; aussitôt les calculs surgissent: pourquoi devrais-je faire cela, que lui dois-je au juste? En revanche, lorsqu'il aime son ami et qu'il réfléchit à ce qui révèle cet amour, il est prêt à agir encore et encore, sans limite, sans calculer ce qu'il y gagnera ni ce qu'on lui rendra en retour. Ainsi est la relation saine entre amis, et ainsi devrait-il en être dans la famille, entre un mari et sa femme, entre des parents et leurs enfants. En l'absence d'amour ou de crainte, l'action ne tient pas.
Et de même qu'il en est ainsi à l'égard de son prochain, « כך אי אפשר לעשות לשמו יתברך באמת למלאת רצונו לבד, בלי זכרון והתעוררות אהבתו ויראתו כלל במוחו ומחשבתו ותעלומות לבו על כל פנים » (ainsi est-il impossible d'agir véritablement pour Son Nom béni, dans le seul but d'accomplir Sa volonté, sans aucun souvenir ni éveil de Son amour et de Sa crainte dans le cerveau et la pensée, ou du moins dans les profondeurs cachées du cœur). Il faut être attentif au mot « באמת », véritablement: il n'est pas possible qu'un homme agisse par un désir authentique d'accomplir la volonté de D.ieu sans penser à Lui du tout, ni dans son cerveau ni dans les profondeurs de son cœur. Si son action est authentique, c'est qu'il pense au Créateur.
Et s'il n'a ni pensé ni réfléchi le moins du monde, il a agi comme une « mitsvat anachim melumada »: sa Torah et ses mitsvot, accomplies dans cet état statique, ne montent pas vers le haut et restent dans le monde de la séparation.
L'Alter Rebbe ajoute alors deux lignes: pour que cela mérite le nom de avoda, le service divin, la crainte du Ciel seule ne suffit pas, et l'amour seul non plus: « וגם אהבה לבדה אינה נקראת בשם עבודה בלי יראה שהיא מסותרת בלב כל ישראל » (et l'amour seul, lui non plus, ne porte pas le nom de avoda sans la crainte, qui est dissimulée dans le cœur de tout Juif). Il ne développe pas ce point ici, se contentant d'indiquer: « כמו שכתוב לקמן » (comme il est écrit plus loin).
La conclusion qui se dégage jusqu'ici: un minimum d'implication, le fait que cela nous importe, suffit à introduire de la vitalité dans l'acte et à l'élever, fût-ce un peu. Mais lorsque l'acte est accompli sans la moindre vitalité, comme une « mitsvat anachim melumada » desséchée, il ne monte nulle part. C'est exactement ce que nous avons étudié dans les chapitres précédents à propos de l'acte sans kavana: un corps sans âme, et sans âme il n'y a pas d'élévation.
À la fin du chapitre, l'Alter Rebbe examine encore un autre cas: celui où l'étude contenait bien de la vitalité et de l'émotion, mais une vitalité orientée dans le sens inverse, née d'une pniya, d'un intérêt personnel, la pensée étant tournée non vers le Créateur mais vers l'honneur, l'argent et le profit. Cette situation est plus problématique encore, car ici des ailes ont effectivement poussé à sa Torah et à ses mitsvot, mais ce sont des ailes qui ne l'élèvent pas: elles l'entraînent vers le bas. Car la pniya procède de l'ego, du monde des kelipot et non du monde de la sainteté.
Dans les termes de l'Alter Rebbe: « וכשעוסק שלא לשמה ממש, לשום איזו פנייה לכבוד עצמו, כגון להיות תלמיד חכם וכהאי גוונא » (et lorsqu'il étudie véritablement chelo lichma, en raison d'une pniya quelconque tournée vers son propre honneur, par exemple pour devenir un talmid 'hacham, et ainsi de suite). Un homme observe autour de lui que les talmidei 'hachamim reçoivent honneur et considération, et c'est pourquoi lui aussi veut étudier, se donner de la peine et investir: afin de devenir un talmid 'hacham et d'obtenir cet honneur.
Son étude n'est pas portée par une pensée tournée vers le Créateur, mais par la pensée de son propre honneur. Il n'y a pas là d'amour de D.ieu, mais un amour de soi: de la vitalité et de l'émotion, certes, mais une émotion négative. Et il en va de même lorsque la pniya vise l'argent ou tout autre objectif. Et de fait, sans cette pniya il n'aurait pas étudié du tout, puisque toute son étude vient d'elle. Cela ne signifie pas qu'il doive cesser d'étudier, comme cela va être expliqué à l'instant, mais tel est l'état des choses: il étudie à cause d'une pniya.
« אזי אותה פניה שמצד קליפת נוגה מתלבשת בתורתו, והתורה היא בבחינת גלות בתוך הקליפה לפי שעה » (alors cette pniya, qui provient de la kelipat noga, se revêt dans sa Torah, et la Torah se trouve pour un temps en état d'exil à l'intérieur de la kelipa). Il ne s'agit pas de l'une des trois kelipot impures, mais de la kelipat noga; c'est néanmoins une kelipa, et elle s'empare de la Torah qu'il a étudiée par recherche d'honneur, d'argent ou d'intérêt. La Torah demeure une Torah sainte, car on ne peut rendre la Torah impure; simplement, elle se trouve à présent en exil, prisonnière des intérêts de la kelipa, et elle ne s'élève certainement pas vers le haut.
Un homme qui a passé une longue période de sa vie assis à étudier par pniya, et qui n'arrive qu'aujourd'hui à ce chapitre où il découvre que, pour que sa Torah s'élève, il faut l'amour et la crainte de D.ieu et non la recherche de son propre honneur: que va-t-il faire de toutes ces heures, de ces journées et de ces années? Car c'est grâce à cette étude qu'il connaît aujourd'hui tout le Chas, et la Torah, on ne la lui retire pas. La réponse: nettoyer. Selon les termes de l'Alter Rebbe, la Torah reste en exil dans la kelipa « עד אשר יעשה תשובה » (jusqu'à ce qu'il fasse techouva). La techouva déracine le sentiment de la kelipa qui enveloppait sa Torah et l'élève aussitôt vers le haut; la techouva « שמביאה רפואה לעולם » (qui apporte la guérison au monde) guérit aussi sa Torah, « שבשובו אל ה' גם תורתו שבה עמו » (car lorsqu'il revient vers D.ieu, sa Torah revient avec lui).
« ולכן אמרו רז"ל לעולם יעסוק וכו' » (c'est pourquoi nos Sages ont dit: que l'homme s'occupe toujours, etc.) [de Torah, même chelo lichma] « שמתוך שלא לשמה בא לשמה בודאי » (car à partir du chelo lichma, il en vient assurément au lichma). Cet enseignement est rapporté au même endroit dans la Guemara, juste après la conciliation des deux versets que nous avons mentionnés (« jusqu'aux cieux » et « au-dessus des cieux »: l'un parle du lichma, l'autre du chelo lichma). Certes, pour l'instant il étudie par pniya et pense à son propre honneur, mais en fin de compte il ne fait aucun doute qu'un jour viendra où il prendra conscience de l'erreur de son approche, « שבודאי סופו לעשות תשובה » (car il finira certainement par faire techouva), et la techouva élèvera rétroactivement toute sa Torah: il s'avère donc qu'il a bien fait d'étudier.
« בגלגול זה או בגלגול אחר » (dans cette incarnation ou dans une autre). On comprend d'ordinaire qu'« une autre incarnation » signifie une nouvelle venue dans ce monde. Or le Rebbe explique, dans les Likoutei Si'hot (volume 2), qu'il n'y a pas d'obligation de le comprendre ainsi: « une autre incarnation » ne désigne pas nécessairement l'après cent vingt ans dans un nouveau corps. Dès l'instant où un homme opère un changement dans sa vie ici-bas, qu'il modifie son regard et passe à un meilleur état, cela même s'appelle « une autre incarnation », et ce dans ce corps précisément.
En résumé: dans cette partie, nous avons appris pourquoi l'étude et l'action sans kavana ne montent pas vers le haut: parce qu'il est impossible d'étudier véritablement lichma sans un éveil de la crainte et de l'amour naturels, à tout le moins dans le cerveau et dans les profondeurs cachées du cœur, de même qu'un homme n'agit pour son prochain que s'il l'aime ou s'il le craint. Une étude sèche demeure comme un corps sans âme, dans le monde de la séparation. Quant à l'étude motivée par une pniya, recherche de son propre honneur ou de l'argent, cette pniya issue de la kelipat noga se revêt dans sa Torah, et la Torah se trouve en exil à l'intérieur de la kelipa jusqu'à ce qu'il fasse techouva; et lorsqu'il revient vers D.ieu, sa Torah revient avec lui. C'est pourquoi l'homme doit s'occuper de Torah même chelo lichma, car à partir du chelo lichma il en vient au lichma, puisqu'il finira par faire techouva, dans cette incarnation ou dans une autre.
Par la suite, l'Alter Rebbe expliquera la question de la crainte dissimulée dans le cœur de tout Juif, sans laquelle l'amour seul ne porte pas le nom de avoda.