Nous sommes au chapitre 39 du Tanya, au milieu du chapitre. Nous nous étions arrêtés à la page 52b (page 104), dans le dernier tiers de la page, à la ligne qui commence par les mots « עם מצוה עצמה », et nous reprenons aux mots « ועולם האצילות ». Commençons par résumer ce que nous avons appris jusqu'ici, puis poursuivons avec l'aide de Hachem.
Depuis le début du chapitre, nous avons étudié différents niveaux dans le service divin, et surtout ce qui distingue un service qui s'élève au monde de Yetsira d'un service qui s'élève au monde de Beria. Toute la différence tient à la source dont jaillit ce service :
Le monde de Yetsira : c'est le service des Juifs, y compris des beinonim, qui servent Hachem à partir de leurs midot naturelles, cet amour et cette crainte qui existent naturellement dans le cœur de chaque Juif, et qu'ils éveillent et mettent en mouvement par leur sentiment inné. Un tel service correspond à la nature du monde de Yetsira, où le service de l'ange se fait de façon naturelle, à l'image des animaux chez qui tout se déroule par la voie de la nature.
Le monde de Beria : c'est le service, plus élevé, de tsaddikim dont l'amour et la crainte sont nés d'une hitbonenout, d'une compréhension et d'une saisie intellectuelle de la Divinité. Comprendre et saisir, voilà la grandeur propre de l'homme, être doué de libre choix et d'intelligence, « בדעת ידבר », « il parle avec discernement », selon l'expression du Tanya au chapitre précédent, le chapitre 38. C'est pourquoi son service est plus élevé et monte jusqu'au monde de Beria.
Les quatre échelons de l'échelle de la prière :
Dans certains sidourim, on trouve imprimé en marge des différentes parties de la prière : monde de Assia, monde de Yetsira, monde de Beria, monde d'Atsilout. On sait en effet que la prière est appelée « échelle », d'après le verset « והנה סולם מוצב ארצה וראשו מגיע השמימה », « et voici une échelle dressée sur la terre, dont le sommet atteint le ciel ». Cette échelle comporte quatre échelons :
« Hodou » : le début de la prière, correspondant au monde de Assia.
« Baroukh chéamar » et les Pessoukei dezimra : correspondant au monde de Yetsira.
Les bénédictions du Chema et le Chema lui-même : correspondant au monde de Beria.
La Amida (Chemoné Esré) : correspondant au monde d'Atsilout.
Que signifie cette répartition ? La différence entre Beria et Yetsira est exactement celle qui sépare les Pessoukei dezimra du Chema et de ses bénédictions. Dans les Pessoukei dezimra, le Juif raconte la grandeur de Hachem et celle de toute la création (et, dans les bénédictions du Chema, également ce qui touche aux anges) ; ce récit éveille en lui le sentiment. Dans le Chema, en revanche, le service est celui de l'hitbonenout : « Chema Israël », chema au sens de comprendre. Un service lié au monde du sentiment relève de Yetsira, un service de méditation et de compréhension relève de Beria : cela s'accorde parfaitement avec ce que nous avons appris jusqu'ici dans le chapitre.
Quel service correspond au monde d'Atsilout ?
Si le service issu d'un sentiment naturel relève du monde de Yetsira, et si le service issu d'un sentiment né de l'hitbonenout et de la compréhension relève du monde de Beria, plus élevé, quel est donc le service particulier qui correspond au monde d'Atsilout, plus élevé encore que Beria ?
C'est ce que nous allons apprendre dans le passage qui suit : il s'agit du service des grands tsaddikim, que l'on appelle « merkava », char de la Chekhina. Merkava signifie que le Juif est dans le bittul envers Hachem, non pas parce que sa nature l'y porte, ni même parce que sa compréhension l'y oblige, mais parce que c'est là son essence même et qu'il ne saurait en être autrement. On ne demande pas à un char pourquoi il est soumis à celui qui le conduit, et il ne répond pas qu'il l'est par nature ou parce qu'il a compris qu'il devait s'annuler : dès le départ, il n'a ni personnalité propre, ni opinion propre, ni volonté propre. Tel est le niveau du monde d'Atsilout, et c'est là que se tiennent les grands tsaddikim.
On comprend aussi par là, comme le Tanya va le rappeler ici, pourquoi la Amida correspond au monde d'Atsilout : le bittul du Juif pendant la Amida, et la forme même de prière qu'implique ce bittul, se situent à ce niveau élevé. Voici le texte du Tanya :
« ועולם האצילות שהוא למעלה מהשכל וההשגה וההבנה לשכל נברא », « et le monde d'Atsilout, qui est au-dessus de l'intellect, de la saisie et de la compréhension d'un intellect créé ». Le monde d'Atsilout est un monde divin si élevé qu'il est tout simplement exclu qu'une créature puisse saisir et comprendre le niveau et l'intensité qui y rayonnent. Pour le monde de Beria, il s'agissait de tsaddikim chez qui il y a compréhension, hitbonenout et saisie, et par suite également un sentiment ; le monde d'Atsilout, lui, est un niveau situé au-dessus de l'intellect, de la saisie et de la compréhension d'un intellect créé.
On pourrait objecter : comment dire que le monde d'Atsilout est au-dessus de l'intellect et de la saisie ? Les dix sefirot révélées commencent précisément dans le monde d'Atsilout, et les trois premières d'entre elles sont 'Hokhma, Bina et Daat : il y a donc bien là compréhension et saisie !
L'Alter Rebbe répond aussitôt : « כי חכמתו ובינתו ודעתו של אין סוף ברוך הוא מיוחדות שם בו בתכלית היחוד », « car la 'Hokhma, la Bina et le Daat de l'Ein Sof béni soit-Il y sont unis à Lui d'une union absolue ». C'est ce qu'exprime le Pata'h Eliahou au sujet des dix sefirot du monde d'Atsilout : « אנת הוא חכים ולא בחכמה ידיעא, אנת הוא מבין ולא בבינה ידיעא », « Tu es sage, mais non d'une sagesse connue ; Tu es intelligent, mais non d'une intelligence connue ». Autrement dit, dans le monde d'Atsilout il y a bien une 'Hokhma et une Bina, mais elles n'y sont pas du tout telles qu'elles existent dans le monde de Beria, et encore moins telles qu'elles sont dans Yetsira, et certainement pas telles qu'elles sont dans Assia : dans tous les mondes situés en dessous d'Atsilout, 'Hokhma, Bina et Daat sont limitées par un tsimtsoum de façon qu'une créature puisse les saisir.
Il va de soi qu'une créature qui saisit le niveau du monde de Beria doit être un grand tsaddik, et que même celui qui saisit le niveau du monde de Yetsira doit être un homme d'une grande élévation, car nous peinons déjà à saisir la 'Hokhma et la Bina du monde matériel de Assia. Mais le monde d'Atsilout n'entre absolument pas dans le champ de ce qu'une créature peut saisir : il s'y trouve bien 'Hokhma et Bina, mais elles sont unies « d'une union absolue », d'une unité immense et prodigieuse avec l'Essence du Créateur, et il n'est donc plus question de saisie du tout. Et cela, « ביתר שאת ויתר עז לאין קץ מבעולם הבריאה », « avec une puissance et une intensité infiniment supérieures à ce qui est dans le monde de Beria » : l'union de la 'Hokhma, de la Bina et du Daat d'Atsilout avec le Créateur est sans commune mesure avec celle du monde de Beria.
Il convient de noter, comme le Tanya le rappellera à la première ligne de la page suivante, que même le monde d'Atsilout se situe après le tsimtsoum, puisque le tsimtsoum par lequel le Créateur a contracté Ses lumières divines se situe bien au-dessus du monde d'Atsilout ; seulement, dans Atsilout, ce tsimtsoum ne se remarque presque pas. Le monde d'Atsilout est appelé, dans la 'hassidout, « le monde de l'unité », car l'union des sefirot avec la Divinité, avec la simplicité de l'Essence du Créateur, y est si totale qu'elle échappe entièrement à la saisie d'une créature.
Depuis le monde de Beria et au-dessous :
Dans le monde de Beria, en revanche, qui est un monde davantage limité par le tsimtsoum, les sefirot « ירדו להאיר בבחינת צמצום כדי שיוכלו שכלים נבראים לקבל מהן חכמה בינה ודעת, לידע את ה' ולהבין ולהשיג איזו השגה באור אין סוף ברוך הוא כפי כוח שכלים הנבראים », « sont descendues pour éclairer à la manière d'un tsimtsoum, afin que les intellects créés puissent recevoir d'elles 'Hokhma, Bina et Daat, pour connaître Hachem, comprendre et saisir une certaine saisie de la lumière de l'Ein Sof béni soit-Il, selon la capacité des intellects créés ». À partir du monde de Beria et au-dessous, les sefirot se sont donc contractées de manière que la créature puisse en saisir quelque chose, à la mesure de sa capacité.
Et la raison en est : « שהם בעלי גבול ותכלית », « car ils sont limités et finis ». Toutes les créatures des mondes inférieurs sont limitées et finies ; le Créateur a donc dû contracter l'intensité des sefirot pour que la créature puisse les saisir.
Même entre des créatures matérielles, il est évident qu'une grande chose n'entre pas dans une petite : l'éléphant ne passe pas par le chas d'une aiguille, et même en rêve on ne montre pas cela à un homme. Pourquoi donc ? L'éléphant est matériel, l'aiguille est matérielle, il y a entre eux un point commun, ils appartiennent au même monde ; seulement, comme les dimensions de l'éléphant dépassent celles de l'aiguille, l'éléphant ne peut entrer par le trou de l'aiguille, pas même dans l'imagination d'un rêve. À plus forte raison lorsque le grand est grand parce qu'il est illimité, et que le petit est petit parce qu'il est limité : la distance entre eux n'est pas seulement celle qui sépare le grand du petit, ils sont de deux ordres totalement différents, l'un sans limite et l'autre limité, et il est alors certainement impossible de les relier.
Une illustration : prenons une idée intellectuelle profonde. Elle est elle-même limitée, et un homme à l'esprit large est capable de comprendre de quoi il s'agit. Mais si l'on expose ces propos profonds à un jeune enfant ou à un homme simple, il ne comprendra pas du tout de quoi on parle, car ses « récipients » sont trop petits pour contenir une pensée d'une telle profondeur. Et bien que l'intellect de l'homme simple soit lui aussi un intellect, et que l'idée profonde soit elle aussi de l'ordre de l'intellect, il suffit qu'elle soit un peu plus élevée que son propre intellect pour qu'il y perde la tête et ne parvienne plus à comprendre.
En résumé : nous avons appris dans cette partie que le service issu d'un sentiment naturel relève du monde de Yetsira, que le service issu de l'hitbonenout et de la compréhension relève du monde de Beria, et que le service des grands tsaddikim, qui sont merkava, char de la Chekhina, relève du monde d'Atsilout ; à ces trois niveaux correspondent les échelons de l'échelle de la prière. Nous nous sommes arrêtés sur l'expression du Tanya selon laquelle le monde d'Atsilout est au-dessus de l'intellect et de la saisie d'un intellect créé, parce que la 'Hokhma, la Bina et le Daat de l'Ein Sof béni soit-Il y sont unis à Lui d'une union absolue, tandis qu'à partir du monde de Beria et au-dessous les sefirot sont descendues par un tsimtsoum afin que les intellects créés, qui sont limités et finis, puissent en recevoir.
Dans la partie suivante, nous poursuivrons le texte de l'Alter Rebbe et l'explication du service des grands tsaddikim, dont la Torah et le service divin s'élèvent jusqu'au monde d'Atsilout.