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Chapitre 38 : la kavana à la mesure de l'intelligence de chacun

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Dans la partie précédente, nous avons étudié la kavana (l'intention) qui naît de la hisbonenus, la méditation sur la grandeur du Créateur. L'Alter Rebbe passe à présent à un autre niveau de kavana : celui de l'homme dont l'intelligence est limitée, qui n'a pas la capacité de méditer et de faire naître dans son cœur un amour et une crainte révélés.

ומי שדעתו קצרה לידע ולהתבונן בגדולת אין סוף ברוך הוא להוליד האהבה מבינתו בהתגלות לבו, וכן היראה במוחו ופחד ה' בלבו

« Et celui dont l'intelligence est trop courte pour connaître et méditer sur la grandeur du Ein Sof, béni soit-Il, de manière à engendrer l'amour à partir de sa compréhension, révélé dans son cœur, et de même la crainte dans son esprit et la crainte de Hachem dans son cœur ».

Un homme dont l'intelligence est courte n'a pas la capacité de méditer intellectuellement sur la grandeur du Créateur, et dès lors aucun amour révélé ne naîtra dans son âme : car le sentiment d'amour ne vient qu'à la suite d'une méditation préalable, et cette méditation exige une profondeur dans les sujets de la Divinité, ainsi que l'aptitude à y accéder. Comme il n'a pas de compréhension profonde, il ne peut pas éveiller ce sentiment dans son cœur. Il en va de même pour la crainte : la crainte du Ciel, le « pa'had Hachem » dans le cœur, lui sont extrêmement difficiles à éveiller. Il est attiré par les affaires de ce monde, mais pour les sujets divins cette capacité lui fait défaut.

« רק שזוכר ומעורר את האהבה הטבעית המסותרת בלבו », « il se souvient seulement de l'amour naturel caché dans son cœur et l'éveille » : voilà la seule chose qu'il puisse faire. Puisque, par nature, comme tout Juif, un amour intérieur pour le Créateur est planté en lui, un amour avec lequel il est né et dont il ne peut se séparer, il s'en souvient et l'éveille.

« ומוציאה מההעלם והסתר הלב אל הגילוי במוח על כל פנים », « et il la fait sortir de l'occultation et de la dissimulation du cœur pour l'amener, à tout le moins, à se révéler dans l'esprit » : à une révélation dans le cœur, il n'accède pas ; le sentiment, il ne parvient pas à l'éveiller dans son cœur. Mais, au minimum, il amène cet amour à se révéler dans son esprit.

Qu'est-ce que cette révélation dans l'esprit ?

« שיהיה רצונו שבמוחו ותעלומות לבו מסכים ומתרצה בריצוי גמור באמת לאמיתו למסור נפשו בפועל ממש על יחוד ה' », « que la volonté qui est dans son esprit et dans les profondeurs cachées de son cœur consente et agrée, d'un plein et véritable agrément, à donner effectivement sa vie pour l'unité de Hachem » : il parvient à un état où, dans son esprit, il comprend que c'est ainsi que les choses doivent être. Dire qu'il ressent un amour et une soif véritables pour les tefilin qu'il s'apprête à mettre, non : il n'a pas atteint ce niveau. Pourquoi alors va-t-il mettre les tefilin ? Parce qu'il comprend qu'il faut mettre les tefilin. Il y a bien ici un sentiment, mais c'est un sentiment naturel qui ne se révèle pas dans le cœur. Il vaut la peine de prêter attention au langage : non pas dans le cœur révélé, mais « dans les profondeurs cachées de son cœur », et cet assentiment est « d'un plein et véritable agrément », au point d'une mesirous nefesh effective pour l'unité de Hachem.

Cela s'illustre parfaitement le jour de la bar mitzva : il se peut que, le premier jour, lorsqu'il met les tefilin, il ressente une émotion intérieure réelle. Mais après un jour, deux jours, un an, deux ans, ce sentiment n'est plus là, parce qu'il n'est pas parvenu à éveiller une émotion dans son cœur. Et pourtant, il continue de mettre les tefilin chaque jour. D'où vient cette impulsion ? Du sentiment juif naturel présent dans son esprit, de sa compréhension que c'est ainsi que les choses doivent être. C'est une impulsion très puissante, mais une impulsion naturelle.

« כדי לדבקה בו נפשו האלקית ולבושיה ולכללן ביחודו ואחדותו, שהוא רצונו העליון המלובש בתלמוד תורה ובקיום המצות כנ"ל », « afin d'attacher à Lui son âme divine et ses vêtements, et de les inclure dans Son unité et Son unicité, qui est Sa volonté suprême revêtue dans l'étude de la Torah et l'accomplissement des mitsvot, comme il a été dit » : il sait que la voie par laquelle son âme divine et ses vêtements s'attachent au Créateur passe par les mitsvot, et c'est pourquoi il les accomplit. Il cherche à relier et à rattacher les vêtements de son âme divine à l'unité et à l'unicité du Créateur. Or ce rattachement à la volonté divine s'opère par l'accomplissement des mitsvot, qui sont elles-mêmes la volonté du Créateur, cette volonté suprême revêtue dans l'étude de la Torah et l'accomplissement des mitsvot.

Cette expression est l'expression d'un amour intérieur, dans lequel la yirah est également incluse : lorsqu'un homme a le désir intérieur d'accomplir les mitsvot afin de se relier au Créateur, s'y trouve aussi cachée la crainte du Ciel, puisqu'il ne veut pas se couper du Créateur. C'est un désir intérieur de s'attacher et une peur de la rupture, tous deux présents dans l'instinct juif : accepter Sa royauté et ne pas se rebeller contre Lui, à Dieu ne plaise.

« ובכוונה זו הוא סור מרע ועושה טוב ולומד ומתפלל ומברך בפירוש המלות לבדו, בלא דחילו ורחימו בהתגלות לבו ומוחו », « et avec cette kavana il s'écarte du mal et fait le bien, il étudie, prie et bénit avec le seul sens littéral des mots, sans de'hilou ou re'himou (crainte et amour) révélés dans son cœur et dans son esprit » : avec cette kavana, qui n'est pas une intention qu'il a créée de neuf mais une intention déjà présente en lui et qu'il n'a fait qu'éveiller, il s'écarte du mal et fait le bien. Il prie, il bénit, et son intention porte uniquement sur le sens des mots, et non sur leur profondeur intérieure, sans amour ni crainte révélés. Ce qu'il possède, c'est l'amour intérieur présent en lui, de l'intérieur.

À quel niveau cette kavana ressemble-t-elle ?

Au niveau du medaber (l'être parlant), elle ne ressemble pas, car là la kavana provient de l'intellect et de la méditation. Cette kavana-ci provient de la nature, et elle se situe donc au niveau du 'hai (l'animal), selon le langage de l'Alter Rebbe : « הרי כוונה זו על דרך משל, כמו נשמת החי שאינו בעל שכל ובחירה », « cette kavana est, à titre d'analogie, comme l'âme de l'animal, qui n'a ni intellect ni libre choix ».

Même si l'on dit d'un certain animal qu'il est « le plus malin des animaux », et même s'il existe chez les animaux une grande sagesse, ce n'est pas une sagesse véritable : tout cela n'est qu'un niveau élevé de compréhension de la façon d'obtenir ce dont il a besoin, autour de lui et dans le monde. C'est pourquoi l'on dit de la nefesh habahamis de l'homme (l'âme animale) qu'elle est un animal développé : il y a des animaux totalement dépourvus d'intelligence, comme l'âne, il y a des animaux plus intelligents, comme le renard, et la nefesh habahamis de l'homme est plus intelligente encore. Mais tant que toute sa pensée tourne uniquement autour d'elle-même, ce surcroît de compréhension ne la fait pas sortir de la même famille. On appelle véritablement doué d'intellect celui qui est capable de sortir de lui-même et de considérer un sujet pour lui-même, ce qui n'existe pas chez l'animal. Et puisqu'il n'a pas d'intellect, il n'a pas davantage de libre choix : il ne peut pas choisir selon sa volonté, mais demeure dans le cadre de lui-même, au niveau que le Créateur lui a accordé.

« וכל מדותיו, שהן יראתו מדברים המזיקים אותו ואהבתו לדברים הנאהבים אצלו », « et toutes ses midos, à savoir sa crainte des choses qui lui nuisent et son amour pour les choses qui lui plaisent » : toutes les midos (émotions) de l'animal sont naturelles. Il craint les choses qui lui nuisent et il est attiré par celles qu'il aime.

[On peut le voir jusque dans la halakha : les lois des gardiens (dinei shomrim), où chaque catégorie de gardien porte un niveau de responsabilité différent sur l'animal qui lui a été confié, si celui-ci s'est perdu, a été volé ou est mort, sont traitées dans tous leurs détails dans le traité Baba Kama. Et une halakha est rapportée dans le Choul'han Aroukh : un emprunteur, dont le niveau de garde est le plus élevé qui soit, a pris l'animal de son prochain et a marché avec lui dans la rue ; sur le côté brûlait un grand feu, et l'animal est allé sauter dans les flammes et a brûlé. Il est exempté. Pourquoi ? Parce que le gardien dit au propriétaire : un animal normal a peur de ce qui lui nuit, et je n'avais pas à prévoir qu'on m'avait confié un animal anormal. On voit donc que la crainte de ce qui nuit est la nature même de l'animal.]

Il en va de même pour son amour : il aime manger ce vers quoi sa nature l'attire, et il ne s'assoit pas pour méditer sur la valeur de cette nourriture. Si l'on donne à un animal un aliment qu'il n'aime pas, il le flairera et n'y touchera pas, et il n'existe aucun moyen de le convaincre par la publicité d'en manger. Il est attiré par ce qu'il aime et fuit ce qui lui nuit, et rien n'y fera.

« הן רק טבעיים אצלו ולא מבינתו ודעתו », « ne sont chez lui que naturelles, et ne proviennent pas de sa compréhension ni de son da'at » : cela ne vient pas d'une méditation, mais de l'instinct.

Et voici le nimchal, l'objet de la comparaison : « וכך הם על דרך משל היראה והאהבה הטבעיות המסותרות בלב כל ישראל, כי הן ירושה לנו מאבותינו וכמו טבע בנפשותינו כנ"ל », « ainsi en est-il, à titre d'analogie, de la crainte et de l'amour naturels cachés dans le cœur de tout Juif, car ils sont pour nous un héritage de nos pères et sont comme une nature dans nos âmes, comme il a été dit ». Il en va exactement de même du sentiment naturel d'amour et de crainte que possède le Juif, qui ne veut pas se couper du Créateur et veut être relié à Lui. Si un homme éveille ce sentiment et accomplit à partir de lui la Torah et les mitsvot, c'est très bien ; mais si l'on vient à le classer selon les quatre catégories de la Création, on le comparera à la catégorie du 'hai. La raison en est que, pour cet amour naturel, rien n'a été fait : l'homme est né fils d'Avraham, Its'hak et Yaakov, il a hérité cette chose de ses pères, et elle existe en lui comme une nature dans son âme.

[De là l'on apprend que le dressage n'a pas le pouvoir de changer la nature. Voici une parabole : un œuf d'oie resta sans sa mère, et une poule le couva avec ses propres œufs. L'oie grandit parmi les poussins, mangea leur nourriture et marcha avec eux, et tant qu'ils étaient petits, aucune différence n'était perceptible entre eux. Un jour, ils arrivèrent près de l'eau, et aussitôt l'oie sauta dans l'eau et se mit à nager. Qui le lui a appris ? Elle avait passé toute sa vie parmi les poules. C'est qu'on ne change pas une nature : même si elle grandissait cent vingt ans parmi les poules, une oie restera une oie. Tout ce qu'il faut, c'est l'occasion qui permettra à sa nature de se révéler ; sans l'eau, la différence ne se serait pas vue du tout.]

En résumé : dans cette partie, nous avons étudié le niveau de celui dont l'intelligence est courte, qui n'engendre pas l'amour et la crainte à partir de sa compréhension, mais éveille l'amour naturel caché dans son cœur et le fait sortir de l'occultation vers une révélation dans l'esprit : la volonté qui est dans son esprit et dans les profondeurs cachées de son cœur consent et agrée, d'un agrément véritable, à donner sa vie pour l'unité de Hachem, et à partir de là il s'écarte du mal et fait le bien, il étudie et prie avec le seul sens littéral des mots. Cette kavana a été comparée à l'âme de l'animal, dont toutes les midos sont naturelles et ne proviennent pas de sa compréhension ni de son da'at. Ainsi s'éclaire la conclusion du chapitre, qui définit la kavana comme l'âme et l'accomplissement comme le corps : dans le corps, il y a deux catégories, le domem (l'inanimé) et le tsome'a'h (le végétal), c'est-à-dire la parole et l'action ; et dans la kavana, il y a deux catégories, la kavana qui naît de la compréhension, au niveau du medaber, et la kavana qui naît d'un sentiment naturel, au niveau du 'hai. Le point commun à toutes est que tout est la volonté du Créateur, et du point de vue de la révélation de la volonté suprême, il n'y a entre elles aucune différence. La différence n'est pas une différence d'occultation et de révélation, mais de tsimtsoum et d'expansion : avec la kavana, il y a dans l'âme de l'homme une révélation et une conscience plus grandes de la réalité du Créateur, et sans kavana cette conscience est extrêmement restreinte, mais la révélation de la volonté divine est présente dans l'un comme dans l'autre.

Dans la partie suivante, nous verrons comment l'Alter Rebbe élève très haut ce niveau de l'amour naturel caché, et quelle est sa grande qualité dans le service de Hachem.