Dans la partie précédente, nous nous sommes arrêtés sur la question suivante : pourquoi nos Sages ont-ils dit que « l'étude de la Torah équivaut à toutes les mitsvot » ? Nous avons vu une première réponse. Elle non plus ne s'écarte pas du principe de la dirah betachtonim, la demeure pour D.ieu dans les mondes inférieurs : car le sens de la dirah betachtonim est précisément d'affiner l'inférieur, le corps et la nefesh habahamis (l'âme animale). Or, dans ce domaine même de l'affinement de l'inférieur, l'étude de la Torah remplit une fonction que rien d'autre ne peut remplir à sa place : il existe une couche intérieure de cet affinement que seule la Torah atteint, et c'est un affinement d'un niveau plus élevé.
Pourquoi, dès lors, l'Alter Rebbe ne se contente-t-il pas de cette réponse et en ajoute-t-il une seconde ?
Parce que la première réponse, à elle seule, ne suffit pas. Nous avons certes répondu qu'il existe un niveau intérieur que seule l'étude de la Torah transforme, mais en fin de compte, dans « l'inférieur », l'essentiel reste l'action. Selon cette première réponse, on pourrait tout au plus dire ceci : l'action demeure l'essentiel, et l'étude de la Torah possède un avantage dans un domaine particulier, inaccessible autrement que par l'étude. Or la formulation « l'étude de la Torah équivaut à toutes les mitsvot » laisse entendre que l'étude est, d'une certaine manière, plus grande que l'action elle-même. C'est pourquoi l'Alter Rebbe apporte une seconde réponse, qui ne suit plus la même ligne (compléter la notion de dirah betachtonim), mais met en lumière un tout autre aspect, une autre raison.
Le contenu de la seconde réponse, en bref :
Un Juif doit savoir et se rappeler quelle est sa fonction et quelle est sa mission dans ce monde, et là-dessus il n'y a pas de discussion : pourquoi son âme est-elle descendue ici-bas ? Pour faire une dirah betachtonim, pour affiner le corps, le cœur et le monde. Tel est l'objectif vers lequel il doit toujours tendre, et face à cette mission, rien n'a plus de force qu'elle.
Par conséquent, lorsqu'un homme hésite entre étudier la Torah ou accomplir maintenant une mitsva concrète, il faut distinguer deux situations :
Lorsqu'il y a conflit : la mitsva lui incombe personnellement et ne peut être accomplie par un autre, comme la pose des tefilin, pour laquelle on ne peut envoyer personne à sa place. Ici, il n'y a aucun dilemme : sa mission est d'affiner l'inférieur, et cet affinement se réalise par la mitsva et par l'action. Il s'occupera donc de l'action.
Lorsqu'il n'y a pas de conflit : l'acte peut être accompli par un autre et ne lui incombe pas spécifiquement, si bien que rien ne manquera à sa mission dans ce monde. Dans ce cas, on dit au Juif : « l'étude de la Torah équivaut à toutes les mitsvot », car par l'étude il attire sur son âme une lumière divine immense que rien d'autre ne fait descendre.
L'homme n'a pas le droit de se contenter de dire « dirah betachtonim » et de renoncer, de ce fait, à l'affinement, à la lumière et à la puissance qu'il pourrait attirer sur son âme. Lorsqu'il y a conflit, on lui dit : ne pense pas à la lumière que tu attires sur ton âme, pense à ta mission. Mais lorsqu'il n'y a pas de conflit, et que la question est seulement de savoir à quoi il va s'occuper maintenant, alors l'étude de la Torah équivaut à toutes les mitsvot, car par l'étude il attire sur lui-même une lumière extrêmement grande.
Le texte de l'Alter Rebbe :
« זאת ועוד אחרת, והיא העולה על כולנה, במעלת עסק תלמוד תורה על כל המצוות » - « Il y a encore autre chose, et c'est ce qui surpasse tout, dans la supériorité de l'occupation de l'étude de la Torah sur toutes les mitsvot. » Il existe donc dans l'étude de la Torah une grandeur supérieure à celle de toutes les mitsvot. L'Alter Rebbe explique cette différence à partir de ce que nous avons déjà appris dans le Tanya, au chapitre 23, où il distinguait entre deux expressions :
Le Zohar dit de la Torah : « אורייתא וקודשא בריך הוא כולא חד », la Torah et le Saint béni soit-Il sont entièrement un.
Les Tikouné Zohar disent des mitsvot : « רמ"ח פקודין אינון רמ"ח אברין דמלכא », les 248 commandements sont les 248 membres du Roi.
Et voici l'explication qui y a été développée longuement : dans le corps humain, chaque membre sain est un réceptacle dans lequel coule la force de l'âme. La main est saine, et l'âme agit par son intermédiaire : l'homme écrit, dessine, agit, et l'on ne voit pas le membre mais l'âme qui s'y écoule. Pour autant, on ne peut comparer le niveau du membre, même parfaitement sain, au niveau de l'intériorité de l'âme elle-même. Où se révèle la plus grande puissance de l'âme : dans l'intellect ou dans la main ? L'intellect est l'essence même, tandis que la main est un membre qui se tient dans le bittul, l'effacement total devant la personne. Telle est la différence entre les mitsvot et la Torah : les mitsvot sont des objets matériels qui expriment la volonté divine, comme les membres, tandis que de la Torah il est dit « la Torah et le Saint béni soit-Il sont entièrement un ».
Dans ses mots : « על-פי מה שכתוב לעיל בשם התיקונים דרמ"ח פקודין הן רמ"ח אברין דמלכא », selon ce qui a été écrit plus haut au nom des Tikounim, que les 248 commandements sont les 248 membres du Roi, « וכמו באדם התחתון, דרך משל אין ערוך ודמיון כלל בין החיות שברמ"ח איבריו לגבי החיות שבמוחין, שהוא השכל המתחלק לג' בחינות חכמה בינה ודעת » : et de même que chez l'homme d'en bas, à titre d'exemple, il n'y a aucune proportion ni aucune ressemblance entre la vitalité présente dans ses 248 membres et la vitalité présente dans le cerveau, c'est-à-dire l'intellect qui se divise en trois niveaux : 'hokhma, bina et daat. Il est tout simplement impossible d'évaluer et de comparer la vitalité qui se trouve dans la main et dans le pied à celle qui se révèle dans le cerveau, non pas dans la matérialité du cerveau, mais dans la révélation de la 'hokhma, de la bina et du daat qui s'y manifestent.
« ככה ממש דרך משל, להבדיל ברבבות הבדלות לאין קץ, בהארת אור אין סוף ברוך הוא המתלבשת במצוות מעשיות לגבי הארת אור אין סוף שבבחינת חכמה בינה ודעת שבחכמת התורה » : il en va exactement ainsi, toutes proportions gardées, avec des myriades de distinctions à l'infini, entre le rayonnement de la lumière infinie, Or Ein Sof, qui se revêt dans les mitsvot concrètes, et le rayonnement de la lumière infinie qui se trouve au niveau de 'hokhma, bina et daat dans la sagesse de la Torah. Celui qui accomplit une mitsva attire lui aussi sur lui une grande lumière, il se relie à la volonté divine et reçoit un rayonnement divin élevé ; mais la lumière divine qu'un homme attire sur son âme par l'étude de la Torah est sans commune mesure, « avec des myriades de distinctions à l'infini », et il s'y affine, s'y élève et s'y sanctifie d'une manière incomparable à l'accomplissement des mitsvot.
Et cela, « איש איש כפי שכלו והשגתו », chacun selon son intelligence et sa compréhension : même celui qui étudie une chose simple, quelques lignes dont il n'a saisi que le sens littéral, il y a déjà dans cette compréhension élémentaire un rayonnement divin sans commune mesure avec celui de l'accomplissement des mitsvot.
« ואף שאינו משיג אלא בגשמיות », et bien qu'il ne saisisse que des notions matérielles : on étudie des sujets entièrement matériels, « celui qui échange une vache contre un âne » et les lois de l'acquisition, ou bien « deux personnes tiennent un talith, l'une dit : il est tout à moi, et l'autre dit : il est tout à moi ». On pourrait à première vue demander : s'il étudiait la Kabbale et des sujets profonds, il ressentirait un rayonnement divin, mais dans des sujets aussi matériels, où est-il ?
À cela, l'Alter Rebbe rappelle ce qui a été expliqué plus haut : la Torah est comparée à l'eau. De même que l'eau descend d'un lieu élevé vers un lieu bas, ainsi la Torah est descendue d'un lieu élevé vers un lieu bas. Et ce n'est pas une simple image : elle recèle une profondeur. Car bien des choses descendent d'un lieu élevé vers un lieu bas, et même la lumière du soleil descend des hauteurs et parvient ici-bas. Quelle est donc la particularité de l'eau ?
La différence est celle-ci : la lumière du soleil ici-bas n'est pas la même lumière qu'en haut, elle se modifie dans son intensité et dans quantité de détails. L'eau, en revanche, qui est descendue vers le lieu bas, est exactement la même eau qui se trouvait en haut, sans le moindre changement. Il en va de même pour la Torah : on ne peut pas dire que l'étude de sujets matériels serait autre chose, et que s'il étudiait des notions spirituelles ce serait plus élevé. La descente vers des notions inférieures ne change rien à l'eau.
Un enfant de cinq ans assis au 'héder, qui comprend les choses les plus simples, étudie exactement la même Torah que celle qu'étudient les âmes au Gan Eden : la même Torah, avec toute la puissance qu'elle contient. De même que dans l'eau tous les minéraux et toutes les propriétés de cet élément se retrouvent intégralement, du haut jusqu'en bas, ainsi en est-il de la Torah.
De là découle la grandeur de « l'étude de la Torah équivaut à toutes les mitsvot » : dans l'étude de la Torah, il y a une révélation et un rayonnement divin incomparablement plus grands que dans l'accomplissement d'une mitsva. S'il en est ainsi, l'homme ne devrait-il pas courir uniquement vers l'étude de la Torah et ne s'occuper en rien de l'action ?
À cela l'Alter Rebbe poursuit : « ואף על פי כן אמרו רבותינו ז"ל », et malgré tout nos Sages ont dit. Bien qu'ils aient connu toute la grandeur de la Torah, ils ont tranché : « לא המדרש עיקר אלא המעשה », ce n'est pas l'étude qui est l'essentiel, mais l'action. L'homme ne doit pas rester en permanence dans l'étude, car le Saint béni soit-Il veut une dirah betachtonim. Ce n'est pas le niveau de chacun, et Rabbi Chimon bar Yo'haï faisait de sa Torah son métier ; mais tout Juif doit savoir que sa mission dans ce monde-ci, c'est l'action, comme il est dit : « היום לעשותם », aujourd'hui pour les accomplir. « Aujourd'hui », c'est ce monde-ci, et « demain », c'est le monde à venir.
C'est pourquoi l'on interrompt l'étude de la Torah pour accomplir une mitsva concrète : lorsque l'heure de la mitsva arrive, l'homme ferme son livre et va l'accomplir. Il ne peut pas dire qu'il est en train d'étudier les lois de la soukka et que, pour cette raison, il n'entrera pas manger dans la soukka, sous prétexte qu'en entrant dans la soukka il attirerait une lumière de mitsva, plus basse, alors qu'en étudiant les lois de la soukka il attirerait une lumière divine plus élevée. On lui dit : ferme le livre et entre dans la soukka.
Mais tout cela vaut précisément lorsque la mitsva ne peut être accomplie par d'autres : personne ne peut entrer dans la soukka à sa place. En revanche, une mitsva qui peut être accomplie par d'autres, et qu'un autre accomplira pour lui, il poursuivra son étude et ne s'interrompra pas.
En résumé : dans cette partie, nous avons étudié la seconde réponse de l'Alter Rebbe à la question de savoir pourquoi « l'étude de la Torah équivaut à toutes les mitsvot » : la supériorité de l'occupation de la Torah sur toutes les mitsvot, car les mitsvot sont « les 248 membres du Roi », tandis que la Torah relève de 'hokhma, bina et daat, et le rayonnement divin de l'étude est sans commune mesure avec celui des mitsvot. Et cela vaut même pour l'étude de sujets matériels, car la Torah est comparée à l'eau, qui descend d'un lieu élevé vers un lieu bas tout en restant exactement la même eau. Et malgré tout, « ce n'est pas l'étude qui est l'essentiel, mais l'action » et « aujourd'hui pour les accomplir » : c'est pourquoi l'on interrompt l'étude de la Torah pour une mitsva concrète qui ne peut être accomplie par d'autres, alors que pour une mitsva que d'autres peuvent accomplir, on n'interrompt pas l'étude.
Dans la partie suivante, nous poursuivrons les propos de l'Alter Rebbe dans le chapitre 37.