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Chapitre 30 : « Ne juge pas ton prochain »

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Dans la partie précédente, nous nous sommes arrêtés sur la première explication des mots de la michna « Sois humble d'esprit devant tout homme » : chaque personne possède une qualité et une singularité qui lui sont propres, et de ce fait nul n'a matière à se glorifier au-dessus de son prochain. Abordons maintenant la seconde explication, celle qui figure ici même dans le Tanya, et qui s'appuie sur la parole de nos Sages : « Ne juge pas ton prochain avant d'être arrivé à sa place ». Entre ces deux explications, il existe deux différences.

Les deux différences entre les explications :

  1. Le sentiment auquel l'homme parvient : selon la première explication, la conclusion ne conduit pas l'homme à l'abaissement ni à un moral en berne. Il se sent bien avec lui-même, simplement il n'a pas de quoi se glorifier : j'ai une qualité, lui en a une autre, je le complète et il me complète, et ensemble nous formons un tableau entier. En revanche, selon l'explication de « Ne juge pas ton prochain avant d'être arrivé à sa place », et surtout d'après la suite du chapitre, d'où il ressort que l'homme n'est pas seulement l'égal de son prochain mais lui est même inférieur, l'homme reçoit un véritable « frottement », un bittoul, un bitouch et un abaissement réels : avec toutes tes qualités, le plus léger des légers possède une qualité plus grande que la tienne. Ce n'est pas un sentiment agréable, mais c'est précisément l'objectif de l'Alter Rebbe ici, dans le Tanya.

  2. L'étendue de l'explication : la première explication, selon laquelle chacun complète son prochain, ne vaut qu'à l'intérieur du peuple d'Israël, car tous les Juifs forment une seule stature complète, un seul corps, et les âmes d'Israël sont « un seul bloc ». C'est pourquoi il est pertinent de dire que l'un complète l'autre. Mais face à un non-Juif, avec toutes ses qualités, l'homme ne peut pas ressentir cela, puisqu'il n'est pas exactement de la même essence. Tandis que la réflexion de « Ne juge pas ton prochain avant d'être arrivé à sa place », ne le regarde pas de haut, qui sait dans quelle situation il se trouve et peut-être a-t-il des qualités que tu n'as pas, s'applique également à l'égard d'un non-Juif.

Et nous avons déjà appris au chapitre 29 que l'homme doit se sentir abaissé même par rapport aux animaux, aux créatures rampantes et aux insectes ; à plus forte raison peut-il ressentir cela face à un non-Juif. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire de chercher précisément un non-Juif qui serait du genre « le plus léger des légers », car il existe des non-Juifs dont la conduite est bonne, comme Dama ben Netina dans le récit bien connu sur l'honneur dû au père.

« Adam » et « ha'adam » :

Les Tossafot, dans le traité Yevamot, expliquent que partout où il est dit « adam » (homme), il s'agit uniquement d'Israël, tandis que « ha'adam » (l'homme, avec l'article) inclut tout le monde, y compris les nations du monde. Le fondement de cette distinction se trouve dans la guemara : la tombe d'un non-Juif ne transmet pas l'impureté « sous une tente », contrairement à celle d'un Juif. Cela est déduit du verset « Un homme (adam) qui meurt sous une tente », car « vous êtes appelés adam, et les nations du monde ne sont pas appelées adam ». Là-dessus les Tossafot précisent que cela ne vaut que là où il est écrit « adam », mais que « ha'adam » englobe même le non-Juif.

De là découle la précision du langage du Tanya. Dans la michna des Pirké Avot, ainsi que dans la formulation que l'Alter Rebbe retient dans son Sidour, il est écrit « Sois humble d'esprit devant tout homme (kol adam) » : là, il s'agit d'un bon conseil donné à un Juif, pour qu'il ne se sente pas au-dessus d'un autre Juif, mais reconnaisse que, de même qu'il a des qualités, son prochain en a lui aussi, et qu'il en vienne ainsi à ressentir de l'humilité même devant celui qui lui paraît inférieur. Mais ici, dans le Tanya, l'Alter Rebbe veut franchir une étape supplémentaire et conduire l'homme à un véritable bitouch, à un abaissement réel : non pas parce que son prochain le complète (car cela ne le mènerait pas à l'humilité, puisque lui aussi complète son prochain), mais parce que son prochain, avec tous ses défauts, possède des qualités supérieures aux siennes. Une telle réflexion vaut aussi à l'égard d'un non-Juif, comme nous le verrons dans la suite du chapitre. C'est pourquoi il a écrit avec précision « Sois humble d'esprit devant tout ha'adam », avec le hé de détermination, afin d'élargir le propos jusqu'aux nations du monde.

« Il sera appelé le plus léger des légers s'il faute » :

À première vue, si nous avons dit de cet homme que « son lieu en est la cause » et que son âme brûle en lui comme un four de boulanger, pourquoi donc est-il appelé « le plus léger des légers » ? Il a pourtant toutes les raisons du monde de se trouver dans l'état qui est le sien. À ce sujet l'Alter Rebbe écrit :

והנה באמת גם מי שהוא מחומם מאוד בטבעו ופרנסתו היא להיות מיושבי קרנות כל היום - קל שבקלים ייקרא אם יחטא, כי אין לו שום התנצלות על חטאיו, ונקרא רשע גמור על אשר אין פחד אלוקים לנגד עיניו, שהיה לו להתאפק ולמשול על רוח תאוותו שבליבו מפני פחד ה' הרואה כל מעשיו, כמו שנתבאר לעיל כי המוח שליט על הלב בתולדתו

« Et en vérité, même celui dont la nature est très échauffée et dont le gagne-pain le contraint à se tenir toute la journée aux coins des rues, il sera appelé le plus léger des légers s'il faute, car il n'a aucune excuse pour ses fautes. Il est appelé un impie accompli du fait que la crainte de D.ieu n'est pas devant ses yeux : il aurait dû se retenir et dominer le souffle du désir de son cœur par crainte de D.ieu qui voit tous ses actes, comme il a été expliqué plus haut que le cerveau gouverne naturellement le cœur » (chapitre 12).

Il y a ici deux points de vue, et il ne faut pas les confondre :

  • Celui qui observe de l'extérieur : il doit se dire qu'il a de quoi le juger favorablement ; je ne me trouve pas dans cette situation, et qui sait si, à sa place, je ne serais pas tombé moi aussi.

  • Cet homme lui-même : qu'il ne dise pas « puisqu'on invoque tant de bonnes raisons en ma faveur, je continuerai donc sur ma voie ». Au contraire : si on l'a placé dans une telle situation, c'est le signe qu'il a la force de la surmonter, car sinon on ne l'y aurait pas placé. Et s'il ne l'a pas surmontée, il n'a aucune excuse pour ses fautes et il est appelé un impie accompli. Dire « je ne pouvais pas » lui est impossible : difficile, certes, mais nullement hors de portée.

Il est arrivé qu'un jeune Juif veuille épouser une non-Juive. Des rabbins lui ont parlé, lui ont expliqué, l'ont effrayé avec le guéhinom, mais il avait du mal à rompre, au point que le mariage était déjà tout proche. Le chalia'h qui était en contact avec lui lui dit : va chez le Rebbe, demande une bénédiction et un conseil, et ensuite nous verrons. Il passa devant le Rebbe lors de la distribution des dollars et réussit à glisser en deux mots qu'il avait une amie non-juive et qu'il ne savait pas comment rompre. Le Rebbe lui répondit : « Je t'envie », car tu possèdes une telle capacité et une telle force pour surmonter une situation pareille, et le Saint béni soit-Il a mis en toi ce pouvoir. Cette phrase, qu'il n'avait entendue de personne d'autre, lui qui n'avait reçu que des menaces, fut précisément ce qui l'amena à décider sur-le-champ de rompre. Voilà « Sois humble d'esprit devant tout ha'adam » : contempler les forces d'âme immenses enfouies en cet homme, justement dans l'état où il se trouve.

« Une guerre grande et puissante » :

L'Alter Rebbe poursuit :

והנה באמת היא מלחמה גדולה ועצומה לשבור היצר הבוער כאש להבה מפני פחד ה'

« Et en vérité, c'est une guerre grande et puissante que de briser le penchant qui brûle comme une flamme de feu, par crainte de D.ieu. » L'homme qui se trouve au marché, dont les yeux voient tous les désirs et qui doit tenir face aux séductions d'un cœur embrasé comme un feu, livre une guerre grande et puissante, une véritable épreuve.

On raconte du tsadik Rabbi David de Lelov qu'il arriva un jour en retard dans une ville. Quand on lui demanda ce qui l'avait retardé, il raconta qu'il avait traversé une forêt, était entré dans une maison, et y avait vu une crainte du Ciel chez un Juif telle qu'il ne pouvait plus s'en aller tant il était absorbé par cette contemplation. Et qu'avait-il vu ? Un jeune homme debout, une hache à la main, son père couché sur le lit à côté de lui, et le fils disant à son père : « Je voudrais te prendre et te tuer maintenant, et c'est tout simplement parce que j'ai peur du Saint béni soit-Il que je ne peux pas le faire. » Cet homme est bien « le plus léger des légers » : il se tient là avec une hache et veut assassiner son père. Et qu'est-ce qui l'arrête ? La crainte du Ciel, le fait de savoir que le Saint béni soit-Il le regarde et voit ses actes. Et Rabbi David, un tsadik accompli, derrière qui marchait toute une communauté de 'hassidim, s'émerveillait de la crainte du Ciel de ce Juif se trouvant dans l'état le plus bas qui soit.

De là, l'Alter Rebbe tourne le regard vers l'homme lui-même :

ולהכי צריך כל אדם לפי מה שהוא מקומו ומדרגתו בעבודת ה' לשקול ולבחון בעצמו אם הוא עובד ה' בערך ובחינת מלחמה עצומה כזו וניסיון כזה

« C'est pourquoi chaque homme, selon son lieu et son niveau dans le service de D.ieu, doit peser et examiner en lui-même s'il sert D.ieu à la mesure et selon l'aspect d'une guerre aussi puissante et d'une telle épreuve. » Chaque homme, quel que soit son niveau, et même s'il est droit et bon, étudie et prie, est appelé à faire son bilan : est-ce que je tiens dans un combat de cette valeur-là, comme ce « plus léger des légers » ? Car ce dernier, lorsqu'il réussit et ne trébuche pas, a soutenu une guerre puissante ; tandis que toi, peut-être étudies-tu et pries-tu parce que telle fut ton éducation, parce que tu as grandi ainsi, parce que c'est ton milieu et que cela te convient, sans jamais avoir goûté au goût d'une guerre, d'une difficulté et d'une victoire.

Et si l'homme dit qu'il n'est pas confronté aux épreuves de fautes graves, il a raison sur ce point : sa guerre dans le « détourne-toi du mal » n'est pas celle de son prochain. Mais dans le « fais le bien », il doit s'examiner : franchir le seuil de l'habitude, ajouter au-delà de sa routine, monter et accroître le bien, cela aussi est une guerre difficile.

L'exemple du service de la prière :

L'Alter Rebbe donne ensuite des exemples tirés de la prière, de l'étude de la Torah et de la tsedaka. Le premier :

כגון בעבודת התפילה בכוונה, לשפוך נפשו לפני ה' בכל כוחו ממש עד מיצוי הנפש

« Par exemple dans le service de la prière avec kavana, en épanchant son âme devant D.ieu de toute sa force, littéralement, jusqu'à l'épuisement de l'âme. » Il s'agit d'un Juif qui prie trois fois par jour, veille à prier en minyan, ne parle pas pendant la prière et étudie avant de prier : tout semble en ordre. Et pourtant il doit s'examiner : sa prière n'est-elle pas seulement des mots, mais un contenu, une vitalité, une intériorité, jusqu'à l'épuisement de l'âme, au point de sortir de la prière complètement essoré par l'intensité de la kavana ? Et s'en approche-t-il ne serait-ce qu'un peu ?

Et il poursuit :

ולהילחם עם גופו ונפשו הבהמית שבו המונעת הכוונה, ולבטשם ולכתתם כעפר קודם התפילה שחרית וערבית מדי יום ביום

« Et de combattre son corps et sa nefech habahamit (l'âme animale) qui empêche la kavana, de les broyer et de les réduire en poussière avant la prière, matin et soir, chaque jour. » C'est la nefech habahamit qui empêche l'homme de se concentrer ; il doit donc la combattre, se donner de la peine dans une guerre puissante et la broyer comme poussière (bitouch). Même la préparation qui précède la prière, l'étude et la contemplation de la grandeur du Créateur, exige un effort.

Pourquoi l'Alter Rebbe mentionne-t-il précisément « matin et soir » et saute-t-il la prière de min'ha ? Une explication intéressante est rapportée au nom du machpia Rabbi Mendel Futerfas : le simple fait d'aller à min'ha constitue en soi un grand brisement de la nefech habahamit. Car cha'harit, l'homme peut la prier avant de partir au travail, et arvit au dernier minyan de la nuit, tandis que min'ha l'oblige à tout fermer au milieu de la journée et à courir à la prière. C'est pourquoi l'Alter Rebbe ne la cite pas comme exemple du brisement qui précède la prière.

וגם בשעת התפילה לייגע עצמו ביגיעת נפש ויגיעת בשר, כמו שכתוב לקמן באריכות

« Et aussi, pendant la prière, de se fatiguer d'une fatigue de l'âme et d'une fatigue de la chair, comme il sera écrit plus loin en détail. » Au chapitre 42, l'Alter Rebbe développera longuement l'effort intérieur exigé dans la prière. Et la question se pose à chacun : suis-je engagé dans cet effort ?

וכל שלא הגיע למידה זו להילחם עם גופו מלחמה עצומה כזו - עדיין לא הגיע לבחינת וערך מלחמת היצר הבוער כאש להבה להיות נכנע ונשבר מפני פחד ה'

« Et quiconque n'est pas parvenu à cette mesure, de combattre son corps dans une guerre aussi puissante, n'a pas encore atteint l'aspect et la mesure de la guerre contre le penchant qui brûle comme une flamme de feu, pour qu'il se soumette et se brise par crainte de D.ieu. » Celui qui n'a pas affronté sa propre situation par un combat n'est même pas parvenu à la mesure du combat de cet homme assis aux coins des rues, lui qui, lui aussi, affronte une grande difficulté.

Voilà le sens de « Ne juge pas ton prochain avant d'être arrivé à sa place ». Dans une première étape, nous avons appris à ne pas se sentir au-dessus de lui ; à ce stade, il apparaît que tu te situes exactement au même niveau que lui : il tient face aux tentations et aux difficultés du « détourne-toi du mal », et toi face aux difficultés du « fais le bien ». Chacun a son domaine, lui dans sa guerre et toi dans la tienne. Et si tu le regardes comme « le plus léger des légers » qui n'a pas tenu dans son épreuve, regarde-toi toi-même : tiens-tu, toi, dans tes propres épreuves ? Et si oui, tu n'as toujours pas de quoi te sentir plus grand que lui.

En résumé : dans cette partie, nous avons étudié les deux différences entre la première explication de « Sois humble d'esprit devant tout homme » et l'explication du Tanya, fondée sur « Ne juge pas ton prochain avant d'être arrivé à sa place » : l'explication du Tanya conduit l'homme au bitouch et à l'abaissement, et elle vaut même à l'égard des nations du monde, d'où la précision « kol ha'adam » avec le hé de détermination, conformément aux Tossafot dans Yevamot. Nous avons appris aussi que « le plus léger des légers » lui-même est appelé impie accompli s'il faute, car il lui revenait de se retenir et de dominer son cœur par crainte de D.ieu, alors que celui qui observe de l'extérieur, lui, doit le juger favorablement. Enfin, chaque homme est appelé à peser et à s'examiner : son service se fait-il dans une guerre aussi puissante ? Tel le service de la prière avec kavana, jusqu'à l'épuisement de l'âme, par une fatigue de l'âme et une fatigue de la chair. Ce bitouch est extrêmement important, car lorsqu'un homme se ressent exactement à la place où il doit se ressentir, son service de D.ieu en devient plus léger.

Dans la partie suivante, nous poursuivrons avec les autres exemples que l'Alter Rebbe apporte du service de la Torah et de la tsedaka, puis avec l'examen de l'état intérieur de l'homme.