Dans la partie précédente, nous nous sommes arrêtés sur le premier type de nachat rouach (satisfaction, plaisir) devant le Saint béni soit-Il. L'Alter Rebbe en vient maintenant au second: "והשנית כד אתכפיא הסטרא אחרא", "et la seconde, lorsque la sitra achra est soumise". C'est le moment où le Juif contraint la sitra achra (le "autre côté", la force du mal). Il ne l'annule pas: il lui dit non, catégoriquement, il la combat et la plie.
"A feig":
Il existe en yiddish une expression dont on se sert pour repousser quelqu'un sans appel: "a feig" (accompagnée d'un geste de la main, le pouce glissé entre deux doigts), c'est-à-dire: "Tu en veux? A feig, tu n'auras rien." Un enseignement 'hassidique (il me semble qu'il figure dans le Torat Shalom du Rebbe Rashab) trouve dans cette expression une allusion. Pourquoi l'arbre de la connaissance était-il un figuier? Rachi, dans le 'Houmach, sur le verset "ils cousirent des feuilles de figuier", explique que ces feuilles provenaient de l'arbre de la connaissance. Or "figue" se dit en yiddish "feig". Le Saint béni soit-Il faisait ainsi allusion, pour Adam: dis au yetzer hara "a feig", pas question, je n'en veux pas. Seulement voilà, Adam n'a pas prononcé cette parole-là. Et c'est précisément ce que chaque Juif doit dire au yetzer hara, chaque fois: "a feig", je ne te donne rien, je te repousse.
Dans les mots de l'Alter Rebbe:
"והשנית כד אתכפיא הסטרא אחרא בעודה בתוקפה וגבורתה ומגביה עצמה כנשר", "et la seconde, lorsque la sitra achra est soumise alors qu'elle est encore dans sa force et sa puissance, et qu'elle s'élève comme un aigle". Il s'agit donc de soumettre la sitra achra justement au moment où elle est à son apogée. Le yetzer hara, avec toute son insolence, se drape dans les habits du tzaddik et du saint, il pousse des pensées dont l'intention paraît excellente, et qui ne sont en fin de compte que des pensées mauvaises et malveillantes. Le Juif, lui, rejette ces pensées, "ומשם מורידה ה'", "et de là Hachem la fait descendre": le Saint béni soit-Il fait descendre la sitra achra de ce lieu élevé vers lequel elle s'était hissée comme un aigle.
Et comment descendra-t-elle d'en haut? Cela dépend de l'homme, car les rênes sont entre ses mains: en repoussant le yetzer hara ici-bas, c'est en haut qu'il le met à mort. Selon les mots de l'Alter Rebbe: "באתערותא דלתתא על ידי הבינונים", "par un éveil d'en bas, grâce aux beinonim".
"Prépare-moi des mets savoureux comme je les aime":
"וזהו שאמר הכתוב ועשה לי מטעמים כאשר אהבתי", "et c'est ce que dit le verset: prépare-moi des mets savoureux comme je les aime". Ce verset est prononcé par Its'hak s'adressant à Essav, mais il ne s'agit pas seulement d'Its'hak parlant à Essav: c'est "מאמר השכינה לבניה", "la parole de la Chekhina à ses enfants", comme l'expliquent les Tikounim (Tikouné Zohar). Le verset s'adresse donc à chaque Juif et à l'ensemble d'Israël. Le Saint béni soit-Il dit à Israël: prépare-moi des mets savoureux comme je les aime. Et pourquoi le pluriel, "des mets"? Parce qu'il existe "שני מיני נחת רוח", "deux sortes de nachat rouach".
Pour l'expliquer, l'Alter Rebbe prend un exemple dans la cuisine matérielle: "וכמו שבמטעמים גשמיים דרך משל", "comme dans les mets matériels, à titre d'exemple". Dans la nourriture physique, il existe deux sortes de délices:
Le premier: un délice fait d'aliments agréables et sucrés, un plat savoureux, doux et bon.
Le second, supérieur au premier: un délice fait de choses piquantes ou acides, à condition qu'elles soient bien assaisonnées et bien préparées, jusqu'à devenir des mets "להשיב הנפש", "qui restaurent l'âme".
Et il faut être précis sur cette expression, "restaurer l'âme". Lorsque l'âme d'une personne se trouve dans un état sain et paisible, elle peut savourer quelque chose de sucré. Mais lorsqu'elle a besoin d'être raffermie, lorsque l'homme cherche ce qui va le réveiller et lui donner une impulsion, c'est précisément vers le piquant qu'il se tourne. Celui qui dit "le'haïm" sur un verre ne cherche pas aussitôt après du chocolat, mais un cornichon: c'est l'acide et le piquant qui restaurent l'âme. Telle est la nature humaine.
À condition, toutefois, que ce plat relevé soit correctement assaisonné. Un aliment piquant non assaisonné est tout simplement immangeable, et pire encore, il risque de nuire. Mais dosé comme il faut et préparé comme il se doit, il restaure l'âme.
Et voici le nimchal: le yetzer hara, c'est le piquant et l'acide. Lorsque l'homme saisit cette chose piquante et acide et qu'il l'"assaisonne", c'est-à-dire qu'il l'affronte, la repousse et la soumet, le Saint béni soit-Il déclare que c'est là le piquant qui restaure l'âme. Et ce nachat rouach est plus grand que celui qui provient d'un mets doux et savoureux. Voilà le sens de "prépare-moi des mets savoureux".
Et c'est ce que dit le verset: "כל פעל ה' למענהו וגם רשע ליום רעה", "Hachem a tout fait pour Lui, et même le racha pour le jour du mal". L'explication: "שישוב מרשעו ויעשה הרע שלו יום ואור למעלה, כד אתכפיא סטרא אחרא ויסתלק יקרא דקודשא בריך הוא", "qu'il revienne de sa méchanceté et transforme son mal en jour et en lumière en haut, lorsque la sitra achra est soumise et que s'élève la gloire du Saint béni soit-Il". Le "jour" c'est la lumière, et le "mal" c'est l'obscurité: lorsque le racha transforme son mal en jour et en lumière en haut, c'est le plaisir le plus grand qui soit. Et cela s'accomplit par la soumission de la sitra achra, moment où la gloire du Saint béni soit-Il s'élève et monte.
Et ce n'est pas tout: même dans les choses permises
Le passage que l'Alter Rebbe ajoute ici relève déjà d'un style que l'on ne rencontre en général que dans la 'hassidout, et surtout dans le Tanya. Jusqu'ici, il était question de pensées mauvaises, de hirhourim interdits et de désirs, dont le rejet procure un plaisir d'en haut: cela se comprend. Ici, l'Alter Rebbe ajoute un point qui donne à réfléchir: "ולא זו בלבד, אלא כל מה שאדם זובח את יצרו אפילו שעה קלה, ומתכוון לאתכפיא לסטרא אחרא שבחלל השמאלי", "et non seulement cela, mais chaque fois que l'homme sacrifie son penchant, ne serait-ce qu'un court instant, avec l'intention de soumettre la sitra achra qui réside dans la cavité gauche du coeur". Et cela vaut même pour des choses entièrement permises. Une personne se trouve devant un aliment cachère lemehadrin: là aussi, elle peut procurer un nachat rouach au Saint béni soit-Il. Qu'elle mange, il n'y a aucun problème, mais qu'elle mange dans cinq minutes. Elle a très envie de manger tout de suite, le plat lui plaît, et pourtant elle se retient deux minutes, pour briser le yetzer hara et le désir. On ne lui dit pas: ne mange pas. On lui dit: mange dans une minute. Et c'est le fait même de briser le désir qui constitue le plaisir divin. Ces deux minutes-là sont extrêmement difficiles, et c'est exactement le but: une sorte d'entraînement.
Et l'exemple que donne l'Alter Rebbe: "כגון שחפץ לאכול ומאחר סעודתו עד לאחר שעה או פחות, ועוסק בתורה באותה שעה", "par exemple, il désire manger et retarde son repas d'une heure ou moins, et il étudie la Torah pendant ce temps". Il ne s'agit donc pas de rester oisif durant ce laps de temps, mais de l'employer à l'étude. Même si, sans même l'étude, le simple fait d'avoir repoussé le désir est déjà une chose en soi.
Il faut d'ailleurs distinguer entre la faim et l'appétit. La faim est un besoin du corps: l'affamé mange ce qui lui est sain jusqu'à être rassasié. L'appétit est autre chose: c'est le désir d'un plat particulier et savoureux. Et même dans un repas ordinaire, le petit-déjeuner ou le déjeuner, il y a une part de désir à laquelle on ne prête même plus attention. On peut remarquer que l'on cherche aussi le goût et le plaisir du corps, non pas ce qu'il faut mais la jouissance, faire les choses de manière que notre animal en profite bien et soit choyé. C'est ce désir-là qu'il faut repousser un peu, et c'est également de cela qu'il est question dans ce passage.
En résumé: nous avons jusqu'ici trois points adressés à celui que ces pensées plongent dans la tristesse. (a) Il doit se réjouir, car à chaque instant il accomplit une mitsva. (b) S'il est triste, c'est de la grossièreté d'esprit, de la gassout: il ne s'évalue pas correctement. (c) En repoussant la sitra achra, il procure un nachat rouach et un plaisir divin infiniment plus grands que celui qui n'a pas ce combat à mener. Il se peut que ce soit exactement pour cela qu'il a été créé, et que ce soit là toute la finalité de la descente de son âme dans ce monde. Et dès l'instant où un homme accomplit la finalité de sa descente, c'est le plus grand plaisir qui soit. Lorsqu'il regarde sa situation avec le regard juste, non seulement il n'est plus triste, mais il se réjouit d'être l'envoyé du Roi et de pouvoir Lui dire qu'il remplit sa mission comme il faut, à cent pour cent.
Et pour finir, un mot de plus: existe-t-il un désir spirituel? Certainement. Le désir n'est pas en soi une chose négative: le désir pour le matériel et le corporel vient du yetzer hara, mais le désir pour la spiritualité ne pose aucun problème. Nous avons déjà appris dans le Tanya que la force du yetzer hara s'appelle "le ko'ach hamitaveh", la faculté de désirer, et tout ce qui est demandé, c'est de l'orienter dans la bonne direction.
Dans la prochaine partie, nous poursuivrons l'explication de ce passage: le travail de soumission de la sitra achra précisément dans les choses permises.