Dans la suite de ce que nous avons appris sur les mitsvot, qui sont les ramach evarin demalka (les 248 membres du Roi), l'Alter Rebbe explique que tous les membres du corps, d'en haut jusqu'en bas, de la main et du pied jusqu'au cerveau, à la bouche et à la langue, dès lors qu'ils prennent part à l'accomplissement de la volonté du Créateur, même leur chair physique devient à cet instant une merkava, un « char » : elle « voyage » là où la volonté divine la conduit.
C'est ainsi que l'Alter Rebbe achève la partie consacrée aux mitsvot, et il ajoute : « וזהו שאמרו רז"ל האבות הן הן המרכבה » (« et c'est ce que nos Sages ont dit : les Patriarches, ce sont eux-mêmes la merkava »).
À première vue, d'après ce qui vient d'être expliqué, nul besoin de remonter jusqu'à Avraham pour être une merkava : tout Juif qui dépose une pièce dans un tronc de tsedaka, sa main est à cet instant une merkava ; s'il marche vers la synagogue, son pied est une merkava pour la volonté du Créateur.
Qu'y a-t-il donc d'unique chez les Patriarches ?
Chez les Patriarches, il y a une double supériorité :
Tous les membres : « שכל אבריהם כולם היו קדושים ומובדלים מענייני עולם הזה » (« car tous leurs membres étaient saints et séparés des affaires de ce monde ») : chez eux, il n'existait pas de situation où un membre serait, au même moment, occupé à autre chose.
Tout le temps : « ולא נעשו מרכבה רק לרצון העליון לבדו כל ימיהם » (« et ils ne furent une merkava que pour la volonté suprême seule, tous les jours de leur vie ») : non pas ponctuellement, mais en permanence.
Chez chacun d'entre nous, en revanche, les deux composantes font défaut : ni tous les membres, ni tout le temps. La main qui a déposé la pièce dans le tronc est certes une merkava à cet instant précis, mais le pied, la tête, la bouche et la langue ? Ils sont peut-être occupés à tout autre chose. Un homme peut très bien médire et donner une pièce à la tsedaka en même temps : sa main est alors une merkava, mais pas sa langue ni son cerveau. Il en va de même pour le temps : on peut décider qu'à cet instant tel membre sera une merkava pour la volonté divine, mais qu'en sera-t-il l'instant d'après, et que font les autres membres pendant ce temps ? C'est tout un travail, alors que chez les Patriarches cela valait « tous les jours de leur vie ».
Dans l'un de ses maamarim, l'Alter Rebbe ajoute à cette phrase : « ואפילו בעת שנתם » (« et même durant leur sommeil ») : même en dormant, ils gardaient une maîtrise absolue de tous leurs membres, à chaque instant. C'est un bittul total, sans la moindre variation, à la différence de tout homme dont le service est soumis aux fluctuations. Voilà pourquoi ce niveau est dit précisément des Patriarches : « les Patriarches, ce sont eux-mêmes la merkava ».
Il convient de préciser qu'il ne s'agit pas pour autant du plus haut de tous les niveaux : il existe des degrés supérieurs encore à ceux des Patriarches, comme celui de Moché Rabbénou et d'autres, chacun dans la grandeur qui lui est propre.
Résumons les points expliqués au sujet des mitsvot :
Les Tikouné Zohar enseignent au sujet des mitsvot que les 248 commandements sont les 248 membres du Roi. Si les mitsvot sont appelées « membres », c'est parce qu'elles sont la volonté divine intérieure et véritable en tout, tandis que l'ensemble des mondes n'est que la volonté extérieure.
Et pourquoi « membres du Roi » ? Par analogie avec les membres du corps humain, appelés « membres » parce qu'ils sont totalement annulés, en bittul, devant la volonté de l'âme. De même, la vitalité et l'énergie investies dans l'accomplissement d'une mitsva sont, au moment de l'acte, en bittul devant la volonté divine, comme un membre l'est devant l'âme.
Et même les membres physiques de l'homme sont alors en bittul, du bittul propre à une merkava.
Qu'est-ce que le bittul ? Même si la chose paraît grande et occupe une place, du moment qu'elle est annulée, c'est comme si elle n'existait pas. On en trouve un exemple dans les lois de Chabbat. L'un des travaux interdits le Chabbat est celui du transport : il est interdit de faire sortir un objet d'un domaine privé vers le domaine public, ou inversement. La règle veut que, pour être passible de ce travail, l'objet transporté ait une certaine quantité et une certaine valeur ; la Michna et la Guemara donnent une longue liste de choses avec leurs mesures : quelle quantité est nécessaire pour que la chose soit considérée comme utile, auquel cas celui qui la transporte le Chabbat est passible.
Pour un ustensile, la règle est différente : celui qui transporte un ustensile le Chabbat est passible, même s'il s'agit d'un tout petit verre, et à plus forte raison d'un tonneau, qui est un grand récipient. Et pourtant, il est possible qu'un homme transporte un énorme tonneau le Chabbat et en soit exempt.
Comment cela ? Un homme voulait transporter un aliment pour lequel les Sages ont fixé une mesure minimale (la taille d'une figue sèche), et l'aliment qu'il a en main est inférieur à cette mesure. Comme il n'était pas commode de le tenir à la main et qu'il n'a trouvé d'autre récipient qu'un tonneau, il place l'aliment dans le tonneau et le fait sortir du domaine privé vers le domaine public. La chose est interdite le Chabbat, mais il en est exempt. La raison : s'il avait transporté le tonneau vide, il aurait été passible, puisqu'il aurait transporté un ustensile ; mais ici, il n'a aucun besoin du tonneau, il n'a besoin que de son contenu, et ce contenu est inférieur à la mesure fixée par les Sages. Il se trouve donc que le grand récipient est en bittul, annulé, devant le petit aliment qu'il contient, et c'est pourquoi il est exempt même pour le récipient.
Cette halakha nous aide à comprendre notre sujet : la volonté divine est l'essentiel et la finalité, et tout le reste, le membre, l'énergie, les forces, et même le monde entier, dès lors qu'il est en bittul devant l'essentiel, ne tient aucune place et c'est comme s'il n'était pas. La finalité est l'essentiel et le but ; tout le reste n'est qu'un instrument et un moyen. L'homme a une main, des forces, de l'énergie : tous sont des membres et des instruments, en bittul absolu devant la volonté divine.
En résumé : dans cette partie, nous avons appris que lorsque les membres du corps prennent part à l'accomplissement de la volonté du Créateur, même la chair physique devient une merkava pour la volonté suprême. Nous avons relevé ce qui est unique chez les Patriarches : chez eux, cela valait pour tous les membres et à tout moment, « et même durant leur sommeil », et c'est pourquoi il est dit d'eux « les Patriarches, ce sont eux-mêmes la merkava ». Nous avons également expliqué le sens de la formule brève des Tikouné Zohar : « רמ"ח פיקודין אינון רמ"ח איברין דמלכא » (« les 248 commandements sont les 248 membres du Roi ») : de même que les membres du corps sont en bittul devant la volonté de l'âme, ainsi les mitsvot sont en bittul devant la volonté suprême. Et dans la halakha du tonneau annulé devant l'aliment qu'il contient, nous avons vu une illustration concrète de ce qu'est le bittul.
Dans la prochaine partie, nous poursuivrons, avec l'aide de Hachem, dans les paroles de l'Alter Rebbe.