Dans la partie précédente, nous avons étudié la haga'ha (la note) du chapitre 16 : c'est la racine de l'âme de chacun qui détermine sa capacité à éveiller un sentiment révélé dans son cœur. Dans cette partie, nous arrivons à la fin du chapitre, où l'Alter Rebbe explique comment la pensée et l'action se rejoignent grâce à la tevouna.
Il y a l'action, et il y a la pensée, mais elles ont bien du mal à se rejoindre. Celui qui possède la tevouna, c'est-à-dire la conclusion intellectuelle qu'il est juste et bon d'accomplir telle chose, va effectivement l'accomplir dans les faits. Mais qui reliera la tevouna de son cerveau à l'acte lui-même ? Le sentiment, lui, pénètre bien dans l'action; mais comment la pensée y entrera-t-elle ? C'est à ce propos que nos Sages disent que le Saint béni soit-Il « la joint » (metzarfah) : c'est Lui qui opère la jonction, c'est Lui qui relie l'action existante à la pensée existante. Ce Juif est en effet comme un « baal moum », un infirme qui ne peut pas faire davantage, car telle est la racine de son âme, ainsi que nous l'avons appris dans la haga'ha.
Dans les termes de l'Alter Rebbe : "וזה רמזו רז"ל באמרם מחשבה טובה הקב"ה מצרפה למעשה", « et c'est ce que nos Sages ont laissé entendre en disant : une bonne pensée, le Saint béni soit-Il la joint à l'action ». Et l'Alter Rebbe relève une précision : "והוה ליה למימר מעלה עליו הכתוב כאלו עשאה", « il aurait fallu dire : le verset le lui compte comme s'il l'avait accomplie ». Cette formule apparaît certes dans la suite des paroles de la guemara, mais elle aurait convenu dès le départ. Pourquoi nos Sages ont-ils d'abord choisi une autre expression : « Il la joint à l'action » ?
"אלא הענין כי דחילו ורחימו שבהתגלות לבו הם המתלבשים במעשה המצות להחיותם לפרחא לעילא", « mais l'explication est la suivante : ce sont la crainte et l'amour qui se trouvent dans la révélation de son cœur qui se revêtent dans l'accomplissement des mitsvot, pour leur donner vie et les faire s'envoler vers le haut ». Par cette formulation, nos Sages laissent entendre un point particulier, et pour le saisir il faut distinguer deux sortes de de'hilou ou-re'himou (en araméen : de'hilou, la crainte; re'himou, l'amour) :
Le de'hilou ou-re'himou de la révélation du cœur : lorsqu'un homme éprouve un sentiment révélé dans son cœur, il n'y a rien d'étonnant à ce que ce sentiment se revête dans l'accomplissement des mitsvot, leur donne vie et les élève, « pirchah le'eila », pour qu'elles s'envolent vers le haut. Comme nous l'avons vu dans la structure de l'âme (intellect, sentiment, action, qui correspondent à zeir anpin et malkhout), malkhout appartient au monde de l'action, et de ce fait le sentiment et l'acte sont naturellement liés l'un à l'autre. Dans les termes de l'Alter Rebbe : "כי הלב הוא ג"כ חומרי כשאר אברים שהם כלי המעשה, אלא שהוא פנימי וחיות להם, ולכן יכול להתלבש בהם להיות להם גדפין להעלותם", « car le cœur est lui aussi matériel comme les autres membres, qui sont les instruments de l'action, sauf qu'il leur est intérieur et qu'il est leur vitalité; c'est pourquoi il peut se revêtir en eux et devenir pour eux des ailes qui les élèvent ».
"אך הדחילו ורחימו שבתבונות מוחו ותעלומות לבו הנ"ל גבהו דרכיהם למעלה מעלה מבחינת המעשה, ואי אפשר להם להתלבש בבחינת מעשה המצוות להיות להם בחינת מוחין וחיות לעלותן לפרחא לעילא, אם לא שהקב"ה מצרפן ומחברן לבחינת המעשה", « mais la crainte et l'amour qui se trouvent dans les tevounot de son cerveau et dans les profondeurs cachées de son cœur, leurs voies sont bien plus élevées que le niveau de l'action, et il leur est impossible de se revêtir dans l'accomplissement des mitsvot pour en être les mo'hin et la vitalité qui les font s'envoler vers le haut, à moins que le Saint béni soit-Il ne les joigne et ne les relie au niveau de l'action ». Le sentiment d'ordre intellectuel reste à un niveau élevé, détaché de l'action, et il ne peut s'y revêtir de lui-même.
Pourquoi le sentiment révélé se revêt-il si facilement dans l'action ? Parce que le cœur est un organe matériel et ressenti. Certes, le cerveau est lui aussi un organe physique, mais il est élevé et détaché de tout le système : on ne peut pas poser la main sur le front de quelqu'un et sentir s'il est en train de méditer ou non. Le cœur, lui, est accessible, proche, davantage tourné vers le bas; et du point de vue du contenu même des midot, toute leur nature est d'être attirées vers le bas. Quand un homme s'émeut, le sentiment se matérialise en quelque sorte et prend une forme physique, on peut littéralement le percevoir dans les battements du cœur, et c'est pourquoi il influence tous les membres et peut continuer à se revêtir en eux.
Ces sentiments-là, qui ne sont pas un de'hilou ou-re'himou proprement dit dans la révélation du cœur mais seulement dans les tevounot du cerveau et les profondeurs cachées du cœur, "והן נקראות בשם מחשבה טובה", « et ils sont appelés du nom de bonne pensée », et le Saint béni soit-Il la joint à l'action.
[Le machpia Rabbi Chmouel Levitin relevait une belle précision dans cette expression : il y a la pensée froide, et il y a la bonne pensée. La pensée froide est une réflexion entièrement froide, une logique sans la moindre inclination affective; tandis que « bonne » désigne justement la chaleur du cœur et le sentiment. « Bonne pensée » signifie que la pensée entraîne l'homme dans une direction et fait descendre les choses jusqu'au cœur, selon l'expression « le cœur comprend ».]
On pourrait objecter : que manque-t-il donc ici ? L'essentiel, c'est l'acte : il a étudié la Torah, il a mis les tefilin. Pourquoi faudrait-il une force divine particulière pour introduire de la vitalité dans l'acte ? La réponse est que, sans cette jonction, l'acte ne « s'envole » pas vers le haut, il ne s'élève pas et demeure un acte sec, dans ce monde-ci. Or la volonté du Saint béni soit-Il est que ce monde s'élève, devienne plus vivant et se relie aux mondes supérieurs; il faut donc trouver tous les moyens possibles d'y introduire de l'élévation. Dans les termes de l'Alter Rebbe : "כי אינן דחילו ורחימו ממש בהתגלות לבו כי אם בתבונת מוחו ותעלומות לבו כנ"ל", « car ce ne sont pas une crainte et un amour véritables dans la révélation de son cœur, mais seulement dans la tevouna de son cerveau et les profondeurs cachées de son cœur, comme expliqué plus haut ».
Jusqu'où s'élèvent alors la Torah et les mitsvot ? "אך צירוף זה מצרף הקב"ה כדי להעלות מעשה המצות ועסק התורה הנעשים על ידי מחשבה טובה הנ"ל עד עולם הבריאה מקום עליית התורה והמצות הנעשים ע"י דחילו ורחימו שכליים אשר בהתגלו' לבו ממש", « mais le Saint béni soit-Il opère cette jonction afin d'élever l'accomplissement des mitsvot et l'étude de la Torah faits grâce à cette bonne pensée jusqu'au monde de la Beriah, le lieu où montent la Torah et les mitsvot accomplies grâce à une crainte et un amour intellectuels présents dans la révélation même de son cœur ».
Cette notion n'est apportée ici que de façon extrêmement ramassée, en deux lignes et demie, et l'Alter Rebbe précise lui-même que les choses seront expliquées plus loin très longuement. Nous nous contenterons donc d'une brève explication, et nous reviendrons lire le texte dans son détail lorsque nous y arriverons dans les chapitres suivants.
On sait qu'il existe quatre mondes, comme cela a déjà été mentionné dans le Tanya au chapitre 2 : Atsilout, Beriah, Yetsirah et Assiah. Nous nous trouvons dans le monde de l'Assiah matérielle. Le monde de la Yetsirah est le monde des anges, qui relèvent davantage du domaine du sentiment, tandis que dans le monde de la Beriah, plus élevé encore, se trouvent les Serafim, qui relèvent davantage du domaine de la compréhension.
L'accomplissement d'une mitsva par un Juif ne reste jamais en bas, même lorsqu'il est fait de façon sèche, à la différence de l'acte d'un non-Juif ou d'un animal. Même s'il n'a rien ressenti, l'« amour caché » (dont le sujet sera expliqué au chapitre 18) agit pour que la mitsva s'élève au moins d'un degré, jusqu'au monde de la Yetsirah. C'est ce qu'écrit l'Alter Rebbe : "אבל בלא"ה נמי עולים לעולם היציר' ע"י דחילו ורחימו טבעיים המסותרים בלב כל ישראל בתולדותם כמ"ש לקמן באריכות", « mais même sans cela elles montent jusqu'au monde de la Yetsirah, grâce à la crainte et à l'amour naturels cachés dans le cœur de chaque Juif de naissance, comme il sera expliqué plus loin longuement ». La nouveauté de la « bonne pensée » est que, par la force de la jonction qu'opère le Saint béni soit-Il, l'acte et l'étude s'élèvent jusqu'au monde de la Beriah, le lieu même où montent la Torah et les mitsvot accomplies avec une crainte et un amour intellectuels pleinement révélés dans le cœur.
La haga'ha : pourquoi parle-t-on de « tevouna » ?
Tout au long du chapitre, l'Alter Rebbe a employé le mot « tevouna » et non « bina ». Bina, c'est l'intellect et la compréhension en tant que tels, sans aucune inclination, une sorte de compréhension objective; tandis que la tevouna comporte déjà une certaine inclination affective : c'est précisément cette « bonne pensée ». Dans la haga'ha, l'Alter Rebbe explique une chose remarquable : le mot « tevouna » lui-même indique qu'il y a en lui du sentiment.
On sait que le sentiment est appelé « toladah », une « progéniture », comme cela a déjà été apporté au chapitre 3 : les midot sont les enfants de l'intellect. Et ces enfants sont appelés fils et fille, mâle et femelle : l'amour est appelé mâle et la crainte est appelée femelle. Une allusion à cela : dans Echet 'Hayil il est dit « une femme qui craint Hachem, c'est elle qui sera louée », la crainte est donc liée à la femme et à la fille; tandis que « zakhor 'hasdo », bien que le sens simple renvoie au souvenir, il est expliqué dans la 'hassidout que le mâle (zakhar) fait allusion au 'hessed et à l'amour (ce n'est pas ici le lieu de développer).
Dans les termes de la haga'ha : "וכמו שכתוב בזוהר ועץ חיים דתבונה אותיות ב"ן וב"ת שהן דחילו ורחימו", « comme il est écrit dans le Zohar et dans Ets 'Hayim que tevouna est formé des lettres de ben et bat, qui sont la crainte et l'amour ». Ben (fils) et bat (fille), avec l'ajout de la lettre hé, forment les lettres du mot « tevouna ».
[Bien que les mots « ben » et « bat » soient imprimés là avec un signe qui ressemble à celui des abréviations, il ne s'agit pas d'abréviations. Dans les livres des générations précédentes, lorsqu'on voulait mettre un mot en relief, on insérait un signe à l'intérieur du mot, au lieu des guillemets que nous plaçons aujourd'hui de part et d'autre; l'intention est donc simplement de souligner les mots « ben » et « bat » eux-mêmes.]
C'est pourquoi on parle ici de « tevouna » et non de « bina » : il ne s'agit pas d'un intellect pur, mais d'un intellect dans lequel est entré un peu de sentiment, non pas un sentiment révélé dans le cœur, mais un sentiment qui se trouve dans le monde de la pensée et de l'intellect.
"ולפעמים התבונה יורדת להיות מוחין בנוקבא דזעיר אנפין שהן אותיות התורה והמצוות, והמשכיל יבין", « et parfois la tevouna descend pour devenir les mo'hin dans la noukva de zeir anpin, qui sont les lettres de la Torah et des mitsvot, et celui qui réfléchit comprendra ». Zeir anpin est le nom des six sefirot, et la noukva de zeir anpin est la sefira de malkhout, le côté de l'exécution. Il arrive parfois que la tevouna descende et devienne les mo'hin dans malkhout elle-même : du cerveau, elle descend directement dans l'action, en sautant l'étape du cœur. Si cela passait par la révélation du cœur, la descente se ferait dans l'ordre : compréhension, sentiment, action; ici au contraire il y a un saut d'une étape, des mo'hin directement vers la noukva, vers le côté pratique d'en bas. Telle est la conclusion du chapitre, et tel est le contenu de « Il la joint à l'action ».
Pour conclure, le Rebbe cite dans l'un de ses maamarim un verset des Michlei : « Les eaux profondes sont le conseil dans le cœur de l'homme, et l'homme de tevouna les puisera ». Les commentateurs l'expliquent comme une image : dans un puits rempli d'eau, les eaux de surface ne sont pas bonnes et il y flotte des choses impropres, tandis que les eaux profondes sont bonnes; l'homme de tevouna descend jusqu'en bas et puise la bonne eau. Et le Rebbe explique que cela renvoie précisément à ce que nous avons appris dans ce chapitre : dans le cœur d'un Juif il y a des « eaux profondes », un sentiment qui demeure dans les profondeurs et ne parvient pas à la révélation du cœur. Qui le puisera ? « Et l'homme de tevouna les puisera » : celui qui sait au moins se servir de sa tevouna, c'est lui qui tire des profondeurs le sentiment véritable et s'en sert comme il convient.
En résumé : dans cette partie nous avons étudié la fin du chapitre 16. Le de'hilou ou-re'himou de la révélation du cœur se revêt dans l'accomplissement des mitsvot et devient pour elles des « ailes » qui les élèvent, car le cœur est matériel comme les autres membres, sauf qu'il leur est intérieur et qu'il est leur vitalité. En revanche, le de'hilou ou-re'himou des tevounot du cerveau et des profondeurs cachées du cœur est bien plus élevé que le niveau de l'action et ne s'y revêt pas, à moins que le Saint béni soit-Il ne les joigne et ne les relie : c'est le sens de « une bonne pensée, le Saint béni soit-Il la joint à l'action ». Cette jonction élève la Torah et les mitsvot jusqu'au monde de la Beriah, là où montent les mitsvot accomplies avec une crainte et un amour intellectuels révélés dans le cœur, alors que sans cela elles ne montent, par la force de l'amour et de la crainte naturels et cachés, que jusqu'au monde de la Yetsirah. Dans la haga'ha, l'Alter Rebbe a expliqué le nom « tevouna », formé des lettres de ben et bat, l'amour et la crainte, ainsi que sa descente, parfois, pour devenir les mo'hin dans la noukva de zeir anpin : un saut du cerveau directement vers l'action.
Dans la prochaine partie, nous poursuivrons notre étude avec le chapitre 17, tandis que l'explication développée du de'hilou ou-re'himou naturels cachés dans le cœur de chaque Juif viendra plus loin, et tout particulièrement au chapitre 18.