Le chant qui se présente à nous est appelé « le chant des mille » ou « le chant du Elef », d'après le verset qu'il contient : « Les mille sont à toi, Salomon ». Dès le début de Chir Hachirim, nous avions rappelé ce qui est écrit au sujet du roi Salomon : « et ses chants furent au nombre de mille et cinq », certains ayant expliqué qu'il s'agissait de mille cinq chants qu'il aurait composés. Mais le Malbim l'explique différemment : « et son chant fut » - c'est Chir Hachirim ; « cinq » - ce sont les cinq chants qui le composent et que nous avons étudiés jusqu'ici, jusqu'à la séparation de l'âme et du corps ; « et mille » - c'est le chant du Mille, le chant dans lequel il est dit : « Les mille sont à toi, Salomon ».
Quel est le sujet de ce chant ? Le Malbim explique qu'il s'agit d'un petit appendice, dans lequel la bien-aimée décrit comment elle intercède en faveur de sa jeune sœur, demandant que le roi ne la convoite point. Nous voyons ici tant la réponse du bien-aimé que celle de la sœur elle-même. Qui est cette jeune sœur, qui est ce bien-aimé à qui la bien-aimée demande de veiller à ce que le roi ne la désire pas, et comment tout cela se rattache-t-il à Salomon et au sens global ? C'est ce que nous verrons dans la partie allégorique (la Mélitsa). Examinons d'abord la parabole dans son sens littéral.
אָחוֹת לָנוּ קְטַנָּה וְשָׁדַיִם אֵין לָהּ, מַה־נַּעֲשֶׂה לַאֲחֹתֵנוּ בַּיּוֹם שֶׁיְּדֻבַּר־בָּהּ׃ (ח, ח) - Nous avons une jeune sœur qui n'a pas encore de seins : que ferons-nous pour notre sœur, le jour où l'on parlera d'elle ? (8, 8)
La bien-aimée dit : nous avons une petite sœur, et elle n'a pas encore de seins - c'est-à-dire que sa puberté n'est pas encore venue, ce signe qui manifeste la maturité pour le mariage. Que ferons-nous pour elle le jour où il sera question de la donner en mariage au roi ? Car il se peut que le roi Salomon la réclame, alors qu'elle n'est pas encore prête.
אִם־חוֹמָה הִיא נִבְנֶה עָלֶיהָ טִירַת כָּסֶף, וְאִם־דֶּלֶת הִיא נָצוּר עָלֶיהָ לוּחַ אָרֶז׃ (ח, ט) - Si elle est une muraille, nous bâtirons sur elle un palais d'argent ; et si elle est une porte, nous la barricaderons d'ais de cèdre. (8, 9)
Le bien-aimé lui répond : si elle est une muraille, c'est-à-dire si elle se montre fermée comme un mur et ne consent en rien à Salomon, « nous bâtirons sur elle un palais d'argent » - nous lui ferons le rempart d'une puissante forteresse faite d'argent. Et le terme argent (Kessef) évoque le désir ardent (Kissofin) : nous lui donnerons un époux vers lequel tendront toutes ses aspirations, qui sera l'objet de son désir et qui la délivrera des palais de Salomon.
Mais « si elle est une porte » - si elle s'ouvre, si elle ouvre ses battants à l'amour de Salomon, alors « nous la barricaderons d'ais de cèdre ». Le cèdre est une matière périssable, qui pourrit et se dégrade, ce qui signifie que nous l'abandonnerons à Salomon. Tout dépend donc d'elle : si elle s'est fermée devant lui, nous lui accorderons un époux pour lequel elle languira d'amour ; mais si elle ne s'est point fermée à lui, il n'y a plus rien à faire.
אֲנִי חוֹמָה וְשָׁדַי כַּמִּגְדָּלוֹת, אָז הָיִיתִי בְעֵינָיו כְּמוֹצְאֵת שָׁלוֹם׃ (ח, י) - Je suis une muraille, et mes seins sont comme des tours : j'ai alors été à ses yeux comme celle qui trouve la paix. (8, 10)
La sœur répond : je suis fermée comme une muraille, et mes seins sont imprenables comme de puissantes tours - c'est-à-dire que je ne me suis point ouverte à Chlomo. Et jusqu'à présent, j'ai été à ses yeux comme ayant trouvé la paix, car le moment fixé n'était pas encore venu et le temps des amours n'était point arrivé, et Chlomo ne s'est point approché de moi. Je suis en paix avec lui, Chlomo ne s'est pas encore approché de moi.
כֶּרֶם הָיָה לִשְׁלֹמֹה בְּבַעַל הָמוֹן, נָתַן אֶת־הַכֶּרֶם לַנֹּטְרִים, אִישׁ יָבִא בְּפִרְיוֹ אֶלֶף כָּסֶף׃ (ח, יא) - Une vigne appartenait à Chlomo à Baal Hamone ; il confia la vigne à des gardiens, chacun apportant pour son fruit mille pièces d'argent. (8, 11)
Ici parle la bien-aimée : Chlomo possédait une vigne à Baal Hamone - le nom d'un lieu - et cette vigne était si vaste que les gardiens chargés de la surveiller lui rapportaient chacun mille pièces d'argent pour le revenu de ses fruits. C'est ainsi que l'on payait pour les fruits de la vigne.
כַּרְמִי שֶׁלִּי לְפָנָי, הָאֶלֶף לְךָ שְׁלֹמֹה וּמָאתַיִם לְנֹטְרִים אֶת־פִּרְיוֹ׃ (ח, יב) - Ma vigne à moi est devant moi : à toi les mille, Chlomo, et deux cents aux gardiens de son fruit ! (8, 12)
La sœur dit : voyez, ma vigne est devant moi - Chlomo m'a offert cette vigne en présent, car j'étais à ses yeux comme ayant trouvé la paix, ainsi qu'il a été dit. Mais à présent, elle déclare qu'elle refuse catégoriquement de conserver cette vigne : « Les mille sont à toi, Chlomo » - que rapportait-on pour ses fruits ? Mille pièces d'argent ; et elle y renonce. Chlomo m'a donné cette vigne en cadeau, et j'y renonce : reprends la vigne et garde pour toi les mille pièces d'argent qui m'étaient destinées. Et quant aux deux cents qui reviennent aux gardiens de ses fruits, je ne désire nullement en tirer profit.
הַיּוֹשֶׁבֶת בַּגַּנִּים חֲבֵרִים מַקְשִׁיבִים לְקוֹלֵךְ הַשְׁמִיעִנִי׃ (ח, יג) - Toi qui habites les jardins, des compagnons sont attentifs à ta voix : fais-la-moi entendre ! (8, 13)
Le Bien-aimé s'adresse alors à la petite sœur et lui dit : toi qui habites les jardins, tu ne t'es point retirée au désert à l'instar de ton aînée, mais tu demeures dans les jardins attenants à la cité. Or, près de la ville, des compagnons prêtent attention à tes paroles, car lorsqu'un homme séjourne près de la cité, ses propos sont entendus et il vit au contact de la société. C'est pourquoi le Bien-aimé lui dit : je ne puis me trouver seul avec toi dans une intimité immédiate, car ces compagnons attentifs à ta voix surprendraient nos propos. Dès lors, ma requête est « fais-la-moi entendre » - fais-moi entendre ta voix de loin, à chaque instant.
בְּרַח דּוֹדִי וּדְמֵה־לְךָ לִצְבִי אוֹ לְעֹפֶר הָאַיָּלִים עַל הָרֵי בְשָׂמִים׃ (ח, יד) - Fuis, mon bien-aimé, et sois semblable à la gazelle ou au faon des biches sur les montagnes embaumées ! (8, 14)
Elle redoute elle aussi la présence des gardes, c'est pourquoi elle lui dit : fuis, mon bien-aimé, et sois semblable à la gazelle. Tout comme la gazelle bondit et court sans relâche, viens et repars par intermittence, et reviens vers moi à chaque fois à nouveau.
Dans le poème des mille, qui constitue une brève annexe aux cinq chants précédents, la Bien-Aimée épanche son cœur au sujet de sa petite sœur qui n'est pas encore prête, et demande ce qu'il adviendra d'elle le jour où l'on parlera d'elle. Le Bien-Aimé répond que tout dépend d'elle : si elle se dresse comme une muraille face à Chlomo - on bâtira sur elle un palais d'argent, un époux qu'elle désirera ardemment et qui la retirera des palais de Chlomo ; mais si elle est une porte et s'ouvre d'elle-même - nous la bloquerons d'une planche de cèdre, et elle sera livrée à lui. La sœur témoigne d'elle-même : « Je suis une muraille », et renonce entièrement à la vigne de Chlomo - les mille pour Chlomo et les deux cents pour les gardiens. Pour finir, le Bien-Aimé lui demande de faire entendre sa voix de loin, devant les compagnons attentifs, et elle lui demande de fuir comme une gazelle et de revenir vers elle par moments. Jusqu'ici s'étend la parabole (le Machal), et nous allons à présent nous pencher sur sa signification allégorique (le Nimchal) que ce chant est venu exprimer.