Introduction : De la parabole à l'allégorie
Après avoir examiné la parabole dans le Cantique des Cantiques, nous abordons à présent le sens allégorique. Nous sommes au premier chapitre, dans le premier des cinq chants qui composent le Cantique des Cantiques. Dans la parabole, Salomon incarne la force matérielle, les affaires de ce monde, les désirs et le corps. La bien-aimée est l'épouse du berger, que Salomon a enlevée et enfermée dans son palais pour la prendre pour femme, tandis qu'elle aspire ardemment à retourner s'attacher à son époux bien-aimé, resté au loin avec son troupeau. Elle reste constamment en lien avec lui, il vient la visiter, et elle lui adresse des paroles d'affection et le désir profond de s'unir à lui.
Le sens allégorique désigne l'âme. L'âme du roi Salomon était prisonnière du corps, qui représente l'aspect matériel, la terrestrité et ce bas monde, tandis que l'âme est la dimension spirituelle, qui languit de s'unir à son Bien-aimé, c'est-à-dire le Saint, béni soit-Il. Salomon mérita à quatre reprises une telle union divine, où son âme se détachait de son corps pour entrer en communion avec la réalité spirituelle supérieure ; la cinquième fois fut l'attachement ultime, où l'âme de Salomon quitta son corps pour s'unir à l'Infini, béni soit-Il.
La première communion eut lieu lorsque le Saint, béni soit-Il, apparut à Salomon à Guiv'on et lui dit : « Demande ce que Je dois te donner ». Salomon sollicita un cœur sage et intelligent, et le Saint, béni soit-Il, lui accorda cela ainsi que tout ce qu'il n'avait pas demandé. C'est là le sujet du premier chant : l'aspiration de l'âme de Salomon à s'unir au Saint, béni soit-Il, jusqu'à ce que l'union s'accomplisse - et cette union est la prophétie, où s'établit la jonction parfaite entre l'âme spirituelle et son Bien-aimé. Mais finalement, cette union s'interrompt, car surviennent les filles de Jérusalem, qui représentent les forces corporelles de Salomon, et qui ramènent l'âme vers le corps. Il en va de même lors des prophéties suivantes reçues par Salomon : à nouveau la bien-aimée s'unit à son Bien-aimé, et à nouveau elle est ramenée vers le corps.
« Qu'il me baise des baisers de sa bouche » - Deux modes de perception
שִׁיר הַשִּׁירִים אֲשֶׁר לִשְׁלֹמֹה׃ יִשָּׁקֵנִי מִנְּשִׁיקוֹת פִּיהוּ כִּי־טוֹבִים דֹּדֶיךָ מִיָּיִן׃ - Cantique des Cantiques, de Salomon : Qu'il me baise des baisers de sa bouche ! Car tes amours sont meilleures que le vin.
Dans la parabole, nous avons vu que la bien-aimée s'adresse au Bien-aimé, son époux le berger qui se tient derrière le mur, lui exprimant son ardent désir de quitter le palais pour retourner auprès de lui. Il en est de même dans l'allégorie : le Bien-aimé suprême est le Saint, béni soit-Il, et Il épie par les fentes, par-delà la muraille. Ici, la muraille représente les parois du corps. Le corps est cette muraille, car il constitue une barrière et un écran séparateur entre nous et le Saint, béni soit-Il. Le Bien-aimé se trouve au-delà de cet écran, et l'âme demande à s'unir à Lui, à retrouver cette proximité qu'elle connaissait avant d'être liée au corps et à la réalité matérielle.
Le Malbim explique que l'appréhension du divin par l'âme peut s'opérer de deux manières. La première passe par la contemplation, la réflexion et l'étude ; par cette voie, on ne saisit pas Son essence divine. À travers les signes prodigieux de l'immense sagesse à l'œuvre dans la nature, en observant combien Sa providence est admirable, en méditant sur le fait qu'un Créateur a façonné toutes les galaxies et tous les mondes jusqu'à la plus infime molécule d'ADN, on perçoit Sa grandeur, Sa puissance infinie et une sagesse divine indicible. Mais remarquons-le bien : on ne saisit pas la chose en son essence même, mais uniquement à travers ce qui s'exprime dans Son univers. On n'a pas contemplé le Saint, béni soit-Il, et l'on ne s'est pas uni à Lui ; on n'a perçu que Son éclat et Sa puissance.
Dans la parabole, explique le Malbim, cela s'appelle « sentir une odeur ». Sentir signifie que l'on n'a pas goûté à la chose, mais seulement respiré son parfum. D'après l'odeur, on peut déduire sa nature et son identité, alors même que le flacon de parfum est dissimulé quelque part : on entre et l'on constate qu'il y a là une senteur, on perçoit le parfum. Il en va de même pour la perception divine de ce niveau : on n'y saisit pas Son essence pour ainsi dire (bien qu'Il n'ait aucune substance au sens matériel), mais on ne L'appréhende que sur le mode de la senteur, comme une perception à distance.
C'est ainsi que nos Sages qualifient la perception du divin de « bonne odeur », et l'on dit de ceux qui s'élèvent dans la crainte de Dieu qu'ils respirent dans la crainte divine. Le Malbim cite à ce propos Rabbi Yedaïa HaPénini (Rabbi Yedaïa Bedersi) : « De toute ma force je servirai mon Dieu, je louerai la maison de mon père par la colonne de fumée de la nuée d'encens dont le parfum parvient à mes narines ». En d'autres termes, j'appréhende le Saint, béni soit-Il, sous l'aspect d'une senteur : non pas une appréhension absolue, mais comme à travers la nuée de l'encens (la kétoret). Or, le terme de kétoret renvoie à l'idée d'un lien, reliant l'homme à Dieu par le fait de respirer, en quelque sorte, la Présence divine.
Mais il existe une modalité bien plus élevée de s'unir à l'Infini, qui ne ressemble plus à une odeur, mais à un baiser. En hébreu biblique, le baiser exprime la jonction intime et l'adhésion parfaite. Nous employons d'ailleurs cette expression pour deux éléments contigus qui se touchent intimement, ou encore pour des objets matériels, lorsqu'une table touche l'autre : elles sont accolées et jointes. L'union par le baiser est une communion totale, non point une reconnaissance à distance, mais une véritable adhésion. Et lorsque nous voulons exprimer cette communion parfaite avec le Saint, béni soit-Il, cela relève de la prophétie ; c'est le sens de « Qu'il me baise des baisers de sa bouche ».
Et pourquoi précisément « les baisers de sa bouche » ? Parce qu'un baiser de bouche à bouche exprime la fusion d'un souffle à l'autre (rou'ha berou'ha), selon les paroles du saint Zohar : l'homme a un souffle, et celui qui lui fait face a un souffle, et le baiser est l'union intime de l'esprit avec l'esprit. Et lorsqu'on évoque la mort par le baiser divin, c'est la même idée : le souffle du Saint, béni soit-Il, s'unit au souffle de l'homme et l'aspire vers Lui. Il s'agit donc bien de l'attachement et de l'union les plus élevés qui soient.
C'est pourquoi la bien-aimée déclare : Je ne veux pas percevoir le Saint béni soit-Il seulement sous forme de parfum, comme celui qui reconnaît et sent de loin. Je désire un baiser, une union, un attachement véritable (devekout), qui correspond au niveau de la prophétie. Et remarquons bien : dans la prophétie, il existe de multiples degrés. Il y a la prophétie de Moshé Rabbénou, et il y a des degrés inférieurs ; et même parmi les prophètes ultérieurs, nos Sages enseignent qu'il existait plusieurs niveaux de prophétie. C'est pourquoi le verset dit « des baisers » au pluriel - car il existe plusieurs degrés de baisers, et j'aspire aux baisers des niveaux les plus élevés.
« Car tes amours sont meilleures que le vin » - Feu étranger et feu saint
La bien-aimée s'adresse au Bien-aimé, au Saint béni soit-Il, et s'exclame : Maître du monde, je désire m'unir à Toi, je désire la prophétie ! Je veux me détacher du corps, car dans la prophétie, l'âme se détache de la matière corporelle, quitte le palais de Salomon - qui représente le corps - et s'attache à la spiritualité et au Saint béni soit-Il. « Qu'il m'embrasse des baisers de sa bouche » : s'attacher à Hachem d'un attachement absolu et total.
Et que signifie « car tes amours sont meilleures que le vin » ? Le Malbim explique : le vin, lui aussi, exalte les forces de l'âme. Chez un homme abattu, le vin réchauffe l'esprit, il se sent plus joyeux, sa chaleur naturelle augmente - « le vin réjouit le cœur de l'homme ». Mais le grand défaut du vin réside dans le fait qu'il s'agit d'un feu étranger. Certes, il réchauffe l'homme, mais c'est une chaleur qui monte du bas vers le haut : elle part du corps pour s'élever vers l'âme, et elle finit inévitablement par un refroidissement. Que se passe-t-il après qu'un homme s'est réchauffé en buvant du vin ? Il a froid. Il en va de même pour l'esprit : après que le vin l'a rendu euphorique, il retombe dans l'abattement, ne cherche qu'à dormir, et même à son réveil, il ressent lourdeur et lassitude - car c'est une chaleur étrangère, un feu profane, une exaltation purement éphémère.
En revanche, lorsque l'âme s'élève sous l'action d'une force spirituelle supérieure, le mouvement s'opère de haut en bas. Il ne s'agit pas du corps qui boit et élève l'âme d'en bas vers le haut, mais d'un élan qui part du Saint béni soit-Il : une étincelle spirituelle suprême qui entre en contact avec la néchama, l'élève, la sanctifie et établit un lien prophétique, constituant ainsi une union absolue avec la spiritualité. C'est alors, selon les termes du Malbim, que « les piliers du corps tremblent et se soumettent sous la sainteté de l'âme ».
Lorsqu'on boit du vin, les piliers du corps vacillent également : on voit soudain l'homme s'effondrer, perdre le contrôle, ne plus savoir ce qui lui arrive, ce qui était fermé s'ouvre et ce qui était ouvert se ferme. En apparence, le phénomène semble identique - sauf que dans un cas, c'est un feu étranger, et dans l'autre, un feu saint. Lorsque le Saint béni soit-Il s'unit à l'homme, le prophète s'effondrait au sol, pris de tremblements, perdant la conscience de ce qui l'entourait ; c'est pourquoi on qualifiait parfois le prophète d'« insensé », car cela ressemblait à une crise d'épilepsie, au mal qui fait tomber. Seulement, avec le vin, cela provient de l'extérieur, c'est un feu profane ; tandis qu'ici, j'implore : « Qu'il m'embrasse des baisers de sa bouche, car tes amours sont meilleures que le vin » - Ton amour m'est plus précieux que le vin, car l'exaltation procurée par le vin est extérieure et matérielle, alors que Ton amour est spirituel, vient d'en Haut et élève l'âme vers le Saint béni soit-Il par la prophétie.
« Pour la bonne odeur de tes huiles » - La perception à distance
לְרֵיחַ שְׁמָנֶיךָ טוֹבִים שֶׁמֶן תּוּרַק שְׁמֶךָ עַל־כֵּן עֲלָמוֹת אֲהֵבוּךָ׃ - Pour la bonne odeur de tes huiles, ton nom est une huile qui s'épanche ; c'est pourquoi les jeunes filles t'aiment.
Elle explique à présent pourquoi elle sollicite précisément ces baisers, ce vin spirituel qui réjouit l'âme et l'esprit. Nous avons expliqué que les « filles de Jérusalem » représentent les forces du corps, la matière, les désirs corporels, tandis que les « jeunes filles » (les *alamot*) désignent les facultés de l'esprit, l'intellect de l'homme, la capacité de contemplation et la sagesse. Elle dit : « Pour la bonne odeur de tes huiles » - j'ai déjà perçu la bonne odeur de tes huiles, c'est-à-dire cette appréhension à distance, et c'est justement pourquoi j'aspire à quelque chose de plus élevé, au baiser et à l'étreinte qui constituent le niveau de la prophétie. Ce parfum ne fait que m'encourager et m'attirer vers une union totale.
Le Malbim explique : l'huile fait référence à l'abondance (le *chéfa*) que l'on déverse, pour ainsi dire, d'en Haut vers le monde matériel. L'huile symbolise la lumière, car c'est avec l'huile que l'on allume la flamme, et l'huile évoque aussi la Torah, puisque la Torah est lumière. Elle affirme ainsi : la lumière du Saint béni soit-Il, qui s'exprime à travers l'huile avec laquelle on produit la lumière, et le parfum sublime de cette lumière merveilleuse, je les ai déjà ressentis. C'est pourquoi j'aspire à m'unir à quelque chose de plus élevé encore, à un baiser parfait qui est l'essence même de la prophétie.
Et que signifie « ton nom est une huile qui s'épanche » ? Cela veut dire : je ne peux appréhender Son Nom béni en Lui-même. Comme nous l'avons appris dans le *Nefech Ha'Haïm*, le Saint béni soit-Il n'a, dans Son essence propre, aucun nom, car tout nom est par nature une délimitation - dès que je prononce un nom, j'ai déjà défini, or il est impossible de définir le Saint béni soit-Il. Ainsi, lorsqu'on désire Le désigner au-delà du monde des Séfirot, on emploie l'expression « le *Ein Sof* béni soit-Il » (l'Infini), et même cela n'est pas une définition rigoureuse, car Il n'a même pas de commencement, comme nous l'avons déjà développé. Dans Son essence même, le Saint béni soit-Il n'a aucun nom.
Tel est donc le sens de « ton nom est une huile qui s'épanche » : Tu n'es perceptible qu'à travers le déversement de cette huile. Lorsqu'on verse une huile parfumée - comme l'huile de baumier (l'afarsémon) - la fragrance se diffuse au loin, et même ceux qui sont éloignés sentent qu'une essence précieuse est là. De même, Ton Nom, Maître du monde, ne se fait connaître que parce que Tu déverses dans le monde une sagesse immense et une lumière éclatante, et c'est à travers cette effusion que l'on reconnaît Ton Nom. Dès lors, « c'est pourquoi les jeunes filles t'aiment » : les facultés intellectuelles au service de l'âme s'éprennent de Toi, car à travers ce parfum, elles reconnaissent la grandeur du Saint béni soit-Il ainsi que l'infinie sagesse présente dans le monde ; et cela correspond à l'huile dont la bonne odeur parvient jusqu'à nous.
Mais elles n'ont pas encore atteint Ton essence même. Les jeunes filles aiment et respirent la senteur de Tes bonnes huiles, au niveau de « l'huile qui se répand », et nous continuons pourtant à aspirer à la prophétie. Car toutes les appréhensions intellectuelles ne sont qu'à l'image d'un parfum. Ce que je perçois par mon intellect - qu'il y a un Créateur au monde, que le Créateur du monde est puissant, que Sa sagesse est immense et que Sa toute-puissance est infinie - tout cela est fort bien, mais ce n'est qu'une appréhension intellectuelle, et l'appréhension par l'esprit demeure incomplète. Pourquoi ? Parce que l'intellect fait encore partie de la réalité matérielle, lié au corps et à la chair, et toute chose matérielle est limitée. La réalité spirituelle est infinie, alors que la réalité matérielle est bornée : elle a une masse, une quantité, et on peut la mesurer.
C'est pourquoi nous avions déjà mentionné que lorsqu'un homme fait un rêve de courte durée, il y perçoit de longues époques, parce qu'il se trouve alors dans une dimension spirituelle où l'âme s'affranchit du corps. De même, le saint Ari pouvait, lors d'une sieste de quelques minutes, appréhender une Torah équivalant à quatre-vingts années d'étude, comme il le confia à Rabbi Avraham Halévi : si je t'enseignais pendant quatre-vingts ans, je ne parviendrais pas à t'enseigner tout ce que je viens de concevoir durant cette sieste. En effet, la réalité spirituelle n'a pas de limites, alors que l'étude matérielle exige d'apprendre encore et toujours, les acquisitions intellectuelles ne s'ajoutant que pas à pas car notre cerveau est limité. On ne peut pas insérer en un instant une puce dans le cerveau pour acquérir toute la Torah. Combien cela serait merveilleux, et combien paierait-on pour une minuscule micro-carte mémoire que l'on insérerait dans le cerveau pour posséder toute la Torah ! Mais il n'en va pas ainsi : il faut étudier encore et encore, poser des prémisses et continuer d'apprendre. La matière constitue un écran et une entrave. C'est pourquoi l'âme dit au Saint, béni soit-Il : Maître du monde, nous n'avons mérité que l'équivalent d'un parfum, « les jeunes filles T'ont aimé » - mais ce n'est pas là une perception véritable, nous n'avons pas saisi la gloire divine telle qu'elle est en Son essence. J'aspire à la prophétie.
« Entraîne-moi à Ta suite, courons ! » - La requête de s'affranchir de la matière
מָשְׁכֵנִי אַחֲרֶיךָ נָּרוּצָה הֱבִיאַנִי הַמֶּלֶךְ חֲדָרָיו נָגִילָה וְנִשְׂמְחָה בָּךְ נַזְכִּירָה דֹדֶיךָ מִיַּיִן מֵישָׁרִים אֲהֵבוּךָ׃ - « Entraîne-moi à Ta suite, nous courrons ! Le roi m'a fait entrer dans ses appartements ; nous serons dans l'allégresse et nous nous réjouirons en Toi, nous célébrerons Tes amours plus que le vin : c'est avec droiture qu'ils T'aiment ! »
Dès lors que l'âme comprend que tant qu'elle demeure captive derrière cet écran qu'est le corps matériel, il lui est impossible de s'unir de façon parfaite, elle implore : sors-moi d'ici ! « Entraîne-moi à Ta suite, nous courrons » : de même que dans la parabole, la bien-aimée supplie son bien-aimé berger de l'entraîner et de l'arracher au palais de Salomon, ainsi dans l'allégorie, l'âme implore le Saint, béni soit-Il : Maître du monde, je désire m'unir à Toi, entraîne-moi et retire-moi de ce corps matériel ! Le carcan de la matière m'interdit les perceptions spirituelles, or j'aspire à la vision prophétique, et la perception prophétique s'obtient par le détachement de l'âme des entraves corporelles. Et qui sont ceux qui « courront », au pluriel ? C'est moi-même et les jeunes filles, c'est-à-dire les facultés intellectuelles qui secondent l'âme : ensemble, nous courrons à la suite du Saint, béni soit-Il.
Et pourquoi adresse-t-elle cette prière ? « Le roi m'a introduite dans ses appartements ». Le roi désigne Salomon, incarnant les forces du corps. Le roi m'a fait entrer dans ses appartements, c'est-à-dire qu'il m'a enfermée au sein de la corporéité, et le corps incline vers les désirs, les plaisirs et les affaires terrestres et matérielles. Il m'a enfermée dans le corps et je ne peux en sortir pour concevoir la vérité du Créateur, béni soit-Il, et m'attacher à l'Infini, béni soit-Il, car je suis recluse au sein de la matière, et la prison matérielle empêche l'âme d'appréhender la Divinité.
« Le roi m'a introduite dans ses appartements » signifie aussi qu'il a fait de moi sa concubine. Or, si je suis la concubine de Salomon, je deviens l'instrument d'accomplissement de ses volontés. Et si ses désirs sont matériels et terrestres, il se sert de moi et de mes facultés - la force de l'intellect et le pouvoir de la sagesse, qui sont des facultés divines - pour assouvir ses ambitions et ses appétits. L'âme se sent captive dans le corps, réduite à servir d'instrument pour exécuter les désirs corporels, au lieu que ce soit elle qui entraîne le corps, s'unisse à l'Infini, béni soit-Il, fusionne avec le Saint, béni soit-Il, et parvienne même à s'affranchir du corps pour accéder à la prophétie. C'est pourquoi elle s'écrie : « Entraîne-moi à Ta suite, nous courrons ! » : Maître du monde, je désire que « nous soyons dans l'allégresse et nous réjouissions en Toi ».
Le terme « guil » (l'allégresse), comme nous l'avons expliqué dans la parabole, désigne une joie subite, une vague de bonheur qui submerge l'homme en un instant ; dès lors que le Saint, béni soit-Il, me fera sortir vers Lui, j'éprouverai une telle joie soudaine. En revanche, la « sim'ha » (la réjouissance) se rapporte à une joie constante et durable : une fois que Tu m'auras retirée de là, j'aurai désormais une communion sans fin avec le Saint, béni soit-Il, et la joie sera perpétuelle. Tel est le sens de : « nous serons dans l'allégresse et nous nous réjouirons en Toi ».
« Nous célébrerons Tes amours plus que le vin » : le vin spirituel, cette dimension supérieure qui réjouit l'âme humaine, correspond à la perception prophétique et à l'union avec l'Infini, félicité suprême sans pareille. Et il se produit alors ce qui arrive à celui qui boit du vin : lorsqu'un homme boit du vin, le corps s'annihile, s'affaisse et s'écroule, ne ressentant plus rien de lui-même. Il en va de même avec le vin spirituel : lorsque l'âme s'émancipe du corps, celui-ci s'efface et devient un simple objet matériel inactif, tandis que l'esprit s'attache à la spiritualité.
« C'est avec droiture qu'ils T'aiment » : et ceci touche de plus près à l'allégorie. Dans le vin matériel, qui symbolise les désirs physiques, l'amour n'est pas un amour droit, mais un amour intéressé, indirect. Prenons l'exemple déjà cité : un pêcheur n'aime pas les poissons, car s'il les aimait, il ne leur assénerait pas un coup de gourdin sur la tête avant de les manger ; on n'agit pas ainsi envers ce que l'on aime ! Son amour ne s'adresse donc pas au poisson, mais à son propre estomac, au profit qu'il en tire. Il en est de même pour toutes les convoitises de ce monde : celui qui aime l'argent l'aime parce qu'il peut s'offrir d'autres biens ; celui qui aime les honneurs les recherche pour que sa parole soit écoutée et respectée ; celui qui aime la nourriture ne chérit pas l'aliment pour lui-même, mais pour la saveur agréable à son palais ou la vigueur qu'il en retire ; et celui qui aime la vie l'aime parce qu'elle lui permet de réaliser ses ambitions, ses désirs et ses plaisirs. En revanche, explique le Malbim, l'amour d'Hachem est un amour empreint de droiture, un amour sans détour qui ne vise rien d'autre, mais qui chérit Son essence même, béni soit-Il, car l'Éternel est bon. C'est là le sens de : « nous célébrerons Tes amours plus que le vin » - Ton amour, Maître du monde, m'est plus cher que l'amour du vin, car Ton amour est pur et direct : « c'est avec droiture qu'ils T'aiment ».
« Je suis noire mais gracieuse » - Appel aux forces du corps
שְׁחוֹרָה אֲנִי וְנָאוָה בְּנוֹת יְרוּשָׁלָ͏ִם כְּאָהֳלֵי קֵדָר כִּירִיעוֹת שְׁלֹמֹה׃ - « Je suis noire mais gracieuse, ô filles de Jérusalem, comme les tentes de Kédar, comme les tentures de Salomon. »
L'âme qui aspire à cette merveilleuse communion avec le Saint, béni soit-Il, à la prophétie, constate que le Bien-Aimé ne peut pas pour l'instant l'extraire du corps matériel. Il ne s'agit évidemment pas d'une limite à Son pouvoir, à Dieu ne plaise, mais du fait que le Saint, béni soit-Il, a créé l'homme dans une réalité où le corps et l'âme sont intimement liés, et dans cette condition, l'âme ne peut pas, au gré de ses désirs, s'extraire de sa matérialité. Elle ne peut s'unir à Lui de Ses baisers, face à face, elle ne peut sortir des appartements du Roi. Alors, elle s'adresse aux forces corporelles, aux « filles de Jérusalem », c'est-à-dire au corps, et leur dit : sachez que même si vous me voyez maintenant, alors que je réside dans le corps, noire en apparence, je suis belle en mon essence. L'âme est, par nature, une lumière pure, éclatante et immaculée. Si vous me voyez noire, c'est uniquement parce que je suis emprisonnée dans le corps et exposée au soleil, comme nous l'expliquerons par la suite à propos de ce que représente ce soleil dans la parabole. Et lorsque je serai lavée des souillures du corps, des désirs et de la matérialité, vous constaterez combien je suis belle, vous contemplerez ma véritable splendeur, et vous verrez alors que les tentes de Kédar se transforment en tentures de Salomon, pures et limpides.
Le Malbim explique que ce n'est pas un hasard si l'âme emploie les termes « Je suis noire et belle ». Le noir est une couleur qui ne réfléchit pas la lumière, ou, en termes plus scientifiques, qui l'absorbe. C'est ainsi qu'elle s'exprime : vous ne percevez pas ma lumière, mon éclat ne rayonne pas à l'extérieur, je suis noire, à l'image d'une couleur sombre qui absorbe la lumière. Mais sachez que je suis belle, une lumière pure et resplendissante. Seule l'action exercée sur moi du dehors m'a assombrie, et cela vous induit en erreur en vous faisant croire que je suis tachée et dépourvue de cette lumière limpide et éclatante. Dès lors, elle va expliquer ce qui en est la cause, ce qui l'a conduite à une telle noirceur.
En résumé :
Le premier chant est le cri de l'âme emprisonnée dans le corps. « Qu'il me baise des baisers de sa bouche » - la quête d'une communion totale, le niveau de la prophétie, par opposition à l'« odeur », qui correspond à la perception intellectuelle à distance, reconnaissant le Créateur à travers les merveilles de Sa création, mais non dans Son essence même. « Car tes caresses sont plus douces que le vin » : le vin transporte de bas en haut par un feu étranger et s'achève dans la froideur, tandis que l'amour suprême descend d'en haut pour sanctifier l'âme. « Pour l'odeur de tes huiles parfumées, ton nom est une huile qui se répand » - Son Nom béni ne se révèle qu'à travers l'épanchement de la lumière et de la sagesse dans le monde, et les jeunes filles, qui représentent les facultés intellectuelles, n'aiment que par la force de ce parfum. Dès lors, « Entraîne-moi, courons après toi » : l'âme aspire à s'arracher aux « appartements du Roi », qui constituent la prison de la matière, pour accéder à une allégresse soudaine et à une joie continue, à un amour de droiture qui n'a rien d'un amour indirect. Enfin, voyant que cela n'est pas réalisable pour l'instant, elle s'adresse aux forces du corps : « Je suis noire et belle » - la noirceur n'est qu'extérieure et absorbe la lumière, mais en mon essence, je suis une lumière pure, et lorsque je serai purifiée des souillures de la matière, ma véritable beauté resplendira.