Nous commençons aujourd'hui le livre de Yoël, le deuxième des Douze Petits Prophètes (Trei Assar). Les Hommes de la Grande Assemblée (Anshei Knesset HaGuedola) ont consigné le livre de Yoël, et ils l'ont placé en deuxième position, c'est-à-dire entre Osée (Hoshéa) et Amos. « Parole de l'Éternel qui fut adressée à Yoël, fils de Petouel ». L'une des grandes énigmes qui se posent dès l'ouverture du livre est la suivante : qui était ce Yoël, fils de Petouel ? Ibn Ezra affirme que nous n'avons aucun moyen de connaître son époque. Il nous est impossible de savoir qui il était, ni à quelle période il vivait. Malgré cela, nous trouvons chez nos Sages (Hazal) plusieurs hypothèses que nous allons mentionner.
Rachi rapporte tout d'abord un enseignement de nos Sages : Yoël, fils de Petouel, était le fils du prophète Samuel (Chmouel HaNavi), qui a su apaiser Dieu par sa prière (péta la-El bitfilato). Qui est donc Petouel ? Petouel, c'est Chmouel. Pourquoi est-il appelé Petouel ? Parce qu'il suppliait et persuadait Dieu par sa prière. Et bien qu'il soit écrit que ses fils ne marchèrent pas dans ses voies, il est néanmoins rapporté dans les livres qu'ils ont pu faire téchouva par la suite.
D'autres disent - Rachi rapporte cette autre explication - que cette prophétie fut prononcée durant ces sept années où Élisée (Élicha) déclara que l'Éternel avait appelé la famine, ce qui se passa à l'époque de Yoram, fils d'Ahab. Il s'agirait donc en réalité d'une période bien plus tardive. Il y eut là-bas quatre années marquées par quatre espèces de sauterelles, et trois années où les pluies cessèrent, soit sept années en tout. Il en ressort qu'il s'agirait d'une époque plus tardive. Pourquoi situer cette prophétie à ce moment-là ? Parce que nous voyons ici la description d'une période de famine et de sauterelles, et que nous trouvons également là-bas une telle famine ; on fait donc le lien entre les deux. C'est pourquoi certains soutiennent que la famine mentionnée ici est celle survenue du temps de Yoram fils d'Ahab.
Rachi mentionne un autre avis, issu des Halakhot Guedolot et également rapporté dans le Seder Olam : Yoël, Nahoum et Habacuc (Havakouk) prophétisaient à l'époque de Ménassé. Là encore, il s'agit d'une période bien plus tardive. Pourquoi alors le texte ne précise-t-il pas « aux jours de Ménassé » ? Il aurait pu dire : « Parole de l'Éternel qui fut adressée à Yoël, fils de Petouel, aux jours de Ménassé », comme on le trouve chez d'autres prophètes. Parce que Ménassé était impie (rasha), le texte n'a pas voulu mentionner son nom, et c'est pourquoi il n'a pas précisé son époque. Il s'agirait donc d'une tout autre période : voilà une troisième opinion.
Il existe un avis dans le Yalkout : pourquoi est-il appelé Petouel ? Parce qu'il soignait et bouclait sa chevelure comme une vierge (messalsel bise'aro ke-betoula). Petouel serait apparenté à Betouel, de la racine betoula (vierge). Que signifie le fait de boucler sa chevelure comme une vierge ? Selon le sens simple, certains expliquent qu'il était nazir : ses cheveux poussaient et ondulaient, car le nazir ne se coupe pas les cheveux.
Mais il existe une explication par voie d'allusion (rémèz), rapportée dans le livre Kiflayim LéToshiya et citée par le Malbim, d'après ce que nos Sages enseignent dans Roch Hachana 26b : les Sages ne comprenaient pas le sens exact du verset « Chéris-la (salseléha) et elle t'élèvera ». Que signifiait ce verbe salsel ? Un jour, ils entendirent la servante de Rabbi Yehouda HaNassi dire à un homme qui arrangeait constamment ses cheveux : « Jusqu'à quand vas-tu boucler et arranger tes cheveux (messalsel bise'arkha) ? » Ils comprirent alors le sens de salseléha : chéris la Torah, pare-la. Quel rapport avec la Torah ? Les disciples comprirent par là que l'homme doit s'efforcer d'embellir les enseignements de la Torah. Tout comme celui qui boucle sa chevelure cherche à l'embellir, « salseléha outromémékha » signifie : embellis la Torah. Qu'est-ce que cela veut dire ? Souvent, un enseignement de Hazal paraît difficile à relier directement au verset ; on ne saisit pas immédiatement d'où il découle. C'est là qu'intervient l'exhortation : salseléha, pare la Torah, donne-lui une explication harmonieuse, donne du goût et montre comment chaque parole s'insère parfaitement dans le texte biblique. C'est cela, « salseléha outromémékha ». D'après cette approche, comment ce Yoël a-t-il mérité la prophétie ? Parce qu'il « bouclait sa chevelure », au sens métaphorique : il embellissait l'étude de la Torah et ses versets, il appliquait « salseléha », étudiant avec profondeur pour donner une raison à chaque enseignement et sublimer les paroles divines. C'est pourquoi cette formule a été employée. Bien sûr, cela relève du drach, car selon le sens littéral, il était simplement nazir.
Le Maharsha soulève une difficulté : la tradition enseigne que quatre prophètes ont prophétisé à la même époque : Hoshéa, Isaïe (Yéshayahou), Amos et Michée (Mikha). Si Yoël était le fils de Chmouel, on aurait dû le placer avant Hoshéa. Pourquoi ne pas l'avoir mis en tout premier ? Et s'il a vécu au temps de Ménassé, il aurait fallu le placer bien après eux. Or, nous constatons que le livre de Yoël n'est ni tout au début ni tout à la fin, mais au milieu : Hoshéa ouvre le recueil, et Yoël vient en deuxième position. S'il était le fils de Chmouel, pourquoi apparaît-il après Hoshéa ? Et si l'on soutient qu'il vivait du temps de Ménassé, il aurait fallu l'ordonner après Amos et Mikha, à l'ultime période précédant l'exil. Cette question reste donc une difficulté textuelle. Voilà pour l'identification de Yoël, fils de Petouel, et nous poursuivons.
La prophétie de Yoël : « Écoutez ceci, vieillards, prêtez l'oreille, vous tous, habitants du pays ! Pareille chose est-elle arrivée de vos jours ou aux jours de vos pères ? » « Écoutez ceci, vieillards » : que leur dit-il ? Écoutez, vous tous habitants du pays, un tel événement s'est-il jamais produit de votre vivant ou du temps de vos pères ? « Racontez-le à vos enfants, et que vos enfants le transmettent à leurs enfants, et leurs enfants à la génération suivante ! » De quoi s'agit-il ? « Ce qu'a laissé le gazam, la sauterelle (arbé) l'a dévoré ; ce qu'a laissé l'arbé, le yélèk l'a dévoré ; et ce qu'a laissé le yélèk, le hassil l'a dévoré ».
Nous avons cité ces versets afin de saisir l'ampleur du bouleversement annoncé. Que veut-il leur demander ? Avez-vous jamais entendu pareille chose ? Et à propos de quoi ? D'un fléau de sauterelles dévastateur et sans précédent qui va frapper le pays, et que le prophète leur annonce d'avance par prophétie. Il commence donc par interpeller : « Écoutez ceci, vieillards, et prêtez l'oreille, vous tous, habitants du pays ». Pourquoi s'adresse-t-il d'abord aux anciens ? Parce qu'eux connaissent l'histoire mieux que quiconque ; ils ont vécu cent ans ou davantage et ont la mémoire du passé : « Interroge tes anciens, et ils te le diront ». Les vieillards savent ce qui s'est produit jadis. Il leur pose alors la question rhétorique (avec le hé interrogatif) : « Pareille chose est-elle arrivée de vos jours, ou aux jours de vos pères ? »
Que signifie « aux jours de vos pères » ? Nous avons déjà connu une invasion de sauterelles tout à fait exceptionnelle : celle survenue du temps de Moïse (Moché Rabénou). Rachi, dans son commentaire sur le Houmach, soulève d'ailleurs une contradiction apparente : à propos des sauterelles d'Égypte, le texte affirme qu'« avant elles il n'y en eut point de pareilles, et après elles il n'y en aura pas de telles ». Or ici, Yoël annonce une invasion telle qu'il n'en exista jamais. Comment concilier ces deux versets ? Si le texte dit qu'après les plaies d'Égypte il n'y aurait plus d'invasion semblable, comment peut-on dire au sujet de Yoël qu'aucune ne l'a égalée ? Il faut nécessairement conclure que chacune de ces invasions présentait une caractéristique unique que l'autre n'avait pas : celle d'Égypte était unique sous un certain angle qui ne s'est jamais reproduit, et celle de Yoël était unique sous un autre angle, sans équivalent par le passé.
De quelles caractéristiques s'agit-il ? Rachi explique dans le Pentateuque que l'invasion de Yoël fut plus lourde encore que celle de Moché. Pourquoi ? Parce que l'invasion de Yoël était composée de multiples espèces : l'arbé, le yélèk, le hassil et le gazam, quatre variétés d'acridiens. En revanche, l'invasion de Moché ne comportait qu'une seule espèce, et pareille prolifération d'une seule espèce n'avait jamais existé et ne se reproduirait plus. Le Mizrahi (Reém) apporte une précision face à l'objection soulevée par le Ramban : en termes de quantité brute, aucune invasion n'atteignit l'immensité de celle de Moché ; mais en termes de diversité d'espèces, rien n'égala celle de Yoël. En nombre absolu, il n'y avait pas ces milliards d'individus comme en Égypte, mais la multiplicité des espèces et leur succession chez Yoël constituaient un phénomène inédit.
Cette explication soulève toutefois une difficulté, comme l'interrogent le Ramban et le Radak : comment affirmer qu'au temps de Moché il n'y avait qu'une seule espèce ? Le livre des Psaumes ne dit-il pas : « Il livra leurs récoltes au hassil », et plus loin : « Il dit, et vinrent les sauterelles (arbé) et le yélèk sans nombre » ? David décrit expressément l'invasion d'Égypte avec de l'arbé, du hassil et du yélèk. Comment prétendre qu'il n'y avait qu'une seule espèce ? Le Radak répond que l'arbé constituait l'immense majorité du fléau, tandis que les deux autres espèces n'étaient que marginales, de simples accompagnatrices. C'est pourquoi la Torah ne mentionne que l'arbé. En résumé : l'invasion de Moché surpassait tout en quantité pure, et les autres espèces y étaient négligeables ; tandis que l'invasion de Yoël se distinguait par la variété dévastatrice de ses espèces successives.
Le Malbim explique : le prophète s'adresse d'abord aux anciens (« Écoutez ceci, vieillards ») : vous souvenez-vous d'un fait pareil ? En raison de votre grand âge, vous avez la mémoire des événements. Puis il ajoute : « Prêtez l'oreille, vous tous, habitants du pays ». Pourquoi interpeller tous les habitants ? Afin qu'ils transmettent ce prodige effroyable à leurs enfants. Face aux anciens, il pose la question : « Pareille chose est-elle arrivée de vos jours ? », vous qui vivez depuis si longtemps ici. Et face à l'ensemble des habitants, il ordonne : « Racontez-le à vos enfants, et que vos enfants le transmettent à leurs enfants, et leurs enfants à la génération suivante ». Tous les habitants doivent inscrire cet événement dans la tradition orale, de génération en génération. Le Malbim précise aussi la nuance entre « chim'ou » (écoutez) et « ha'azinou » (prêtez l'oreille) : comme nous l'avons vu dans Hoshéa, quand on traite de deux sujets, le prophète emploie « chemiya » pour le sujet principal et prioritaire, et « ha'azana » pour l'aspect secondaire.
« Ce qu'a laissé le gazam, la sauterelle (arbé) l'a dévoré ; ce qu'a laissé l'arbé, le yélèk l'a dévoré ; et ce qu'a laissé le yélèk, le hassil l'a dévoré ». Rachi précise que ce sont là diverses espèces de sauterelles (govay). Le prophète annonce qu'elles vont venir détruire tous les fruits des arbres et toute la verdure des champs, comme la suite du texte le décrira en détail. Remarquez ici une autre différence avec les plaies d'Égypte : alors qu'en Égypte l'invasion fut massive et d'un coup, ici les quatre espèces se succédèrent d'année en année. La première espèce est venue tout dévaster ; ce qu'elle a laissé fut anéanti la deuxième année par la deuxième espèce ; ce qui subsistait fut mangé la troisième année par la troisième, et la quatrième année, la quatrième acheva de tout anéantir. Non seulement ces sauterelles étaient de plusieurs espèces, mais elles ont frappé en vagues distinctes sur plusieurs années consécutives.
D'où viennent ces dénominations : gazam, arbé, yélèk et hassil ? Le Radak et Ibn Ezra expliquent : le gazam est ainsi nommé parce qu'il tranche et coupe (gozem) les récoltes. L'arbé tire son nom de sa multitude (rov), étant l'espèce la plus nombreuse et la plus commune. Le yélèk doit son nom au fait qu'il lèche et broute (lokek) l'herbe jusqu'au ras du sol. Quant au hassil, il coupe et achève (méhassel) tout sans rien laisser ; c'est pourquoi il est mentionné en dernier, car il procède à l'anéantissement total.
« Réveillez-vous, ivrognes, et pleurez ! Poussez des gémissements, vous tous, buveurs de vin, sur le moût (assis), car il est retranché de votre bouche ! » À ceux qui avaient l'habitude de s'enivrer, le prophète dit : sortez de votre torpeur et pleurez, car les sauterelles vont tout dévaster. D'où tirera-t-on du vin ? Il n'en restera rien. « Hélilou » signifie se lamenter, du verbe gémir. Le Malbim précise : vous, les ivrognes plongés dans la léthargie de l'ivresse, réveillez-vous et pleurez ; quant aux simples buveurs de vin, ceux qui ne s'enivrent pas totalement mais apprécient boire régulièrement, lamentez-vous également ! Il y a l'ivrogne invétéré, et le buveur modéré : tous deux sont interpellés. « Lamentez-vous sur le moût (assis), car il est retranché de votre bouche » : vous n'aurez plus de moût frais. Le mot « assis » désigne le jus extrait par pression et foulage, de la racine qui évoque le broyage, comme dans « vous piétinerez (va'assotèm) les méchants ». On foulait les raisins pour en exprimer le jus ; ce jus délicieux est désormais retranché.
Et la raison en est : « Car une nation est montée contre mon pays, puissante et sans nombre ; ses dents sont des dents de lion, et elle a les mâchoires d'une lionne ». Qui est cette « nation » (goy) ? Ce sont des métaphores qui amplifient poétiquement l'invasion de sauterelles. Pourquoi la nommer « goy » ? Le Radak explique que tout rassemblement d'êtres vivants peut être appelé « goy » ou « peuple ». On trouve en effet dans les Proverbes : « Les fourmis sont un peuple sans force », et au sujet des damans : « Les damans sont un peuple peu puissant ». Le Malbim ajoute que ces insectes marchent de manière si solidaire et unie qu'ils forment une véritable nation organisée. Ce peuple est « puissant et sans nombre » : puissant par sa vigueur destructrice, et sans nombre par sa multitude infinie. « Ses dents sont des dents de lion » pour signifier la force de ses morsures, et « les mâchoires (matla'ot) d'une lionne (lavi) ». Les mâchoires désignent les grosses dents molaires qui broient tout, et le lavi évoque un félin encore plus redoutable. Le Malbim résume : cette armée d'insectes arrive avec une telle puissance, en un tel nombre et avec des mandibules si acérées qu'elle détruira absolument tout.
« Il a réduit ma vigne en désolation, et mon figuier en lambeaux ; il l'a entièrement dépouillé et rejeté, ses rameaux sont devenus blancs ». « Il a réduit ma vigne » : le verbe est au passé pour désigner le futur, tout comme plus haut « ce qu'a laissé le gazam, la sauterelle l'a dévoré ». Pourquoi employer le passé pour un événement à venir ? Nous l'avons vu dans les livres précédents : les prophètes contemplent la vision avec une telle certitude et une telle intensité que l'événement leur apparaît comme déjà accompli. Pour nous, c'est encore l'avenir ; pour le prophète en vision, les sauterelles ont déjà dévoré et tout dévasté.
Qui s'exprime dans « Il a réduit ma vigne en désolation » ? Le Radak propose une seconde lecture : ce n'est pas le prophète parlant au nom de Dieu, mais le prophète qui prête sa voix au peuple. Les habitants s'écrieront : « Il a dévasté ma vigne ! » Selon la première explication, Dieu ou le prophète constate la ruine causée par les sauterelles ; selon la seconde, ce sont les cris de détresse des vignerons. « Et mon figuier en lambeaux (liktsafa) » : le Radak explique que cela signifie objet de colère et de malédiction (Targoum Yonatan traduit par désolation). D'autres commentateurs rattachent « ketsefa » à l'écorce ou à l'écume, comme « l'écume (kétsef) sur la surface des eaux » : les sauterelles ne se contentent pas de manger les fruits, elles rongent aussi l'écorce des arbres, laissant le bois à nu. Si l'on comprend ketsefa au sens de courroux, le figuier devient un objet qui suscite la colère et le désespoir ; si on l'entend au sens d'écorce, cela signifie qu'elles ont écorcé le tronc et les branches.
« Il l'a entièrement dépouillé et rejeté » : les sauterelles ont dénudé le figuier et la vigne en arrachant leur écorce. Une fois l'écorce brune ou verdâtre ôtée, le bois blanc de la branche apparaît à nu : voilà pourquoi « ses rameaux sont devenus blancs (hilbinou sarigueha) ».
La forme verbale « hilbinou » est singulière. Les commentateurs soulignent qu'il s'agit d'un verbe intransitif. D'ordinaire, la forme hif'il (« hilbin ») est transitive : blanchir un vêtement, faire blanchir quelque chose. Or ici, les sarments n'ont pas blanchi un objet extérieur ; « hilbinou » a le sens réfléchi ou intransitif de « sont devenus blancs », tout comme dans le verset « ils deviendront blancs (yalbinou) comme la neige », où le verbe exprime un état et non une action transitive.
« Lamente-toi (éli) comme une vierge ceinte d'un sac sur l'époux de sa jeunesse ! » Le mot « éli » exprime une complainte, un cri de deuil (comme alalaï). Le Radak explique qu'il s'agit d'une interpellation adressée à l'assemblée d'Israël (Knesset Israël) : pleure sur ce malheur et mène un grand deuil, à l'image d'une jeune fiancée ou jeune mariée dont le mari vient de mourir à la fleur de l'âge. Dans la jeunesse de leurs noces, l'amour et l'enthousiasme étaient à leur comble, purs de toute querelle ; et voilà que subitement, à mi-vie, l'époux disparaît. Quelle n'est pas la douleur indicible d'une telle femme ! Elle ôte ses parures nuptiales pour revêtir le sac du deuil. Ainsi le prophète enjoint-il : lamente-toi comme cette vierge ceinte d'un sac.
Le Malbim propose une explication encore plus profonde : selon lui, le prophète s'exprime de manière allégorique et ne s'adresse pas directement au peuple d'Israël, mais met en scène la vigne et le figuier ravagés comme les sujets qui se lamentent. La vigne s'adresse aux buveurs pour leur dire de pleurer, car une nation a ravagé la terre. Et pourquoi sont-ils comparés à « une vierge ceinte d'un sac sur l'époux de sa jeunesse » ? Le Malbim explique que lorsque les sauterelles ont dévoré les rameaux de la vigne et du figuier, il n'est resté que le tronc nu. Or, la coutume agricole lorsque l'écorce était arrachée consistait à emmailloter le tronc dans un sac afin de le maintenir au chaud et de lui permettre de bourgeonner à nouveau. Pourquoi le terme « betoula » (vierge) est-il employé pour un arbre ? Dans la Guémara (Nidda), le terme de « betoula » est expressément appliqué à un arbre qui n'a jamais été émondé : « betoulat chikma » (le sycomore vierge). La vigne n'avait jamais été coupée ainsi : elle était comme une jeune fille vierge. Ses rameaux supérieurs dominaient le tronc, tel un époux (ba'al, qui signifie à la fois époux et ce qui est au-dessus). Les rameaux ayant été fauchés, le tronc nu, la « vierge », se retrouve ceint d'une toile de sac pour pleurer ces branches disparues et tenter de faire renaître de nouvelles pousses. C'est, note le Malbim, une métaphore poétique remarquable.
« L'offrande végétale (minha) et la libation (néssèkh) ont disparu de la Maison de l'Éternel ; les prêtres (cohanim), serviteurs de l'Éternel, sont en deuil ». « Hokhrat » a le sens de retranché : les oblations et les libations de vin ont cessé dans le Temple. Comment en apporterait-on puisque les récoltes de la terre sont totalement anéanties ? Comme l'explique le Radak, le blé et le vin faisant défaut pour la subsistance même des hommes, comment pourraient-ils en consacrer au Sanctuaire ? « Les prêtres sont en deuil » : le Radak note que les cohanim se nourrissaient des parts sacrificielles sur la table divine ; avec la cessation des sacrifices, ils sont privés de nourriture. Le Malbim offre une perspective plus élevée : le deuil des prêtres ne provient pas d'un manque personnel de nourriture, mais de leur attachement au service divin. Étant les serviteurs de la Maison de Dieu, nul ne souffre plus profondément qu'eux de la désolation du Sanctuaire et de l'interruption du culte sacrificiel.
Sur le plan grammatical, le Radak relève l'emploi du masculin dans « hokhrat minha vanésèkh » : le mot minha étant féminin, le texte n'aurait-il pas dû porter « hokhreta » ? Le Radak répond par un principe valable en de nombreux passages bibliques : le verbe au masculin se rapporte au concept général, c'est-à-dire au sacrifice (korban) de minha et de libation qui a été retranché. Comme l'ensemble relève de la notion de korban (qui est masculin), le verbe s'accorde au masculin.
« Le champ est dévasté, la terre est en deuil ; car le blé est détruit, le moût est tari (hovich), l'huile est flétrie (oumlal yitshar) ». Le prophète dépeint avec force l'ampleur du désastre. La terre est abandonnée et stérile. Le verbe « hovich » appliqué au moût peut recevoir deux sens complémentaires, tous deux retenus par les commentateurs : d'une part « s'est desséché » (comme le traduit Targoum Yonatan), car les vignes ont été rongées ; d'autre part « est couvert de honte » (de la racine boch). La gloire de la vigne réside dans ses fruits ; privée de raisins, elle est comme honteuse de sa stérilité et de son impuissance à donner. Le Malbim retient également cette notion de honte.
« Oumlal yitshar » : que signifie « oumlal » ? Il s'agit d'un terme signifiant retranchement ou coupure. C'est un vocable fréquent dans le Tanakh ; le passage le plus célèbre figure dans le Hallel où David HaMelekh répète : « ki amilam » (« car je les retrancherai »), de la racine qui a donné mila (circoncision, incision). « Oumlal yitshar » signifie donc que la production d'huile d'olive a été coupée et anéantie. De même, nos Sages enseignent que la fourmi (némala) est ainsi nommée parce qu'elle sectionne (sé-malla) le germe du grain de blé avant de l'enfouir, afin d'empêcher qu'il ne germe en terre. « Oumlal » porte donc cette idée de rupture et de coupure radicale.
Le Malbim met en lumière le parallélisme rigoureux du texte : à « l'offrande de minha a disparu » correspond « le champ est dévasté », car c'est dans le champ que pousse le blé destiné aux oblations ; à « la libation a disparu » correspond « la terre est en deuil », sol où croissent les vignes. Puis le texte précise : « car le blé est détruit », ce qui fait écho au champ dévasté ; « le moût est tari et l'huile flétrie », ce qui fait écho au deuil de la terre fournissant le vin et l'huile des libations. Ensuite, dans le verset suivant (« Confondez-vous, laboureurs, lamentez-vous, vignerons, sur le froment et sur l'orge, car la moisson des champs est perdue »), « confondez-vous (hovichou), laboureurs » s'adresse aux cultivateurs de céréales en regard du blé détruit ; « lamentez-vous, vignerons » s'adresse à ceux qui soignent vignes et oliviers, en regard du vin et de l'huile perdus. Le Radak voit dans « hovichou ikarim » une injonction : rougissez de honte, laboureurs, car tout votre labeur n'a produit que le néant ; et lamentez-vous, vignerons, car vos peines sont demeurées totalement vaines.
« La vigne est desséchée (hovicha), le figuier est flétri (oumlala) ; le grenadier, le palmier et le pommier, tous les arbres des champs sont secs, car la joie s'est tarie (hovich sasson) parmi les hommes ». « La vigne hovicha » s'interprète à nouveau de deux manières : soit elle s'est desséchée, soit elle est confuse de son impuissance. Les récoltes étant la source de la réjouissance humaine, leur perte tarit toute allégresse. « Hovich sasson » signifie donc que la joie a cessé, ou bien que la joie elle-même est comme couverte de honte devant tant de désolation.
Le Malbim souligne que les vignerons plantaient divers arbres fruitiers et que tous ont été ravagés. Le texte énumère ici les espèces de la louange de la terre d'Israël : le blé, l'orge, la vigne, le figuier, le grenadier et le palmier. L'olivier est sous-entendu dans la mention du vignoble (kerem), qui englobe également les oliveraies. Quant à la mention du « pommier » (tapoua'h), le Malbim explique qu'il s'agit de l'arbre le plus noble parmi les autres espèces fruitières ; et dans les écrits de nos Sages, comme le rappellent les Tossafot, le « tapoua'h » biblique désigne souvent le cédrat (étrog), fruit d'une grande valeur.
Le Malbim ajoute que la mention de la « moisson des champs » englobe tous les produits de la terre. La coutume ancestrale, rapportée par les Rishonim, était d'exprimer sa joie lors de la moisson et des vendanges en dansant avec les fruits et les récoltes. La mitsva de Souccot, fête de la récolte (Hag HaAssif) où l'on prend les quatre espèces pour se réjouir devant l'Éternel, s'enracine dans cette liesse de l'abondance retrouvée. Dès lors que tout est anéanti - la vigne desséchée, le figuier détruit -, la joie disparaît parmi les hommes : il n'y a plus la moindre matière à se réjouir ni à danser.
Enfin, le Malbim relève une nuance précise : pour la vigne, le verset emploie « hovicha » (s'est desséchée), tandis que pour le figuier, il dit « oumlala » (est flétri, retranché). Quelle en est la raison ? La vigne possède une extraordinaire faculté de repousse : même si ses sarments sont coupés jusqu'au pied, elle peut rejeter rapidement et porter à nouveau du fruit. Le figuier, en revanche, ne se régénère pas de la même manière lorsqu'il est abattu. C'est pourquoi la vigne s'est simplement « desséchée » - conservant un espoir de renaissance -, tandis que le figuier est « oumlala », c'est-à-dire irrémédiablement retranché et perdu, selon le sens de coupure que nous avons établi au verset 10.