Le chapitre 38 de Jérémie est l'un des plus dramatiques du livre : les ministres réclament la tête du prophète, le roi se dérobe à ses responsabilités, Jérémie est jeté dans une fosse de boue où il s'enlise, avant d'en être miraculeusement sauvé par Ébed-Mélek l'Éthiopien. Plus loin, une rencontre secrète a lieu entre Jérémie et Sédécias, au cours de laquelle le prophète propose au roi la seule issue pour se sauver lui-même et sauver la ville. Parcourons les versets dans leur ordre, accompagnés des explications du Malbim et des paroles de nos Sages.
וַיִּשְׁמַע שְׁפַטְיָה בֶן־מַתָּן וּגְדַלְיָהוּ בֶּן־פַּשְׁחוּר וְיוּכַל בֶּן־שֶׁלֶמְיָהוּ וּפַשְׁחוּר בֶּן־מַלְכִּיָּה אֶת־הַדְּבָרִים אֲשֶׁר יִרְמְיָהוּ מְדַבֵּר אֶל־כׇּל־הָעָם לֵאמֹר׃ - Chephatia fils de Mattan, Guedaliahou fils de Pachhour, Youkhal fils de Chélémiahou et Pachhour fils de Malkiya entendirent les paroles que Jérémie adressait à tout le peuple, disant :
כֹּה אָמַר יְהֹוָה הַיֹּשֵׁב בָּעִיר הַזֹּאת יָמוּת בַּחֶרֶב בָּרָעָב וּבַדָּבֶר וְהַיֹּצֵא אֶל־הַכַּשְׂדִּים וְחָיָה וְהָיְתָה־לּוֹ נַפְשׁוֹ לְשָׁלָל וָחָי׃ - Ainsi parle l'Éternel : Celui qui restera dans cette ville mourra par l'épée, par la famine et par la peste ; mais celui qui sortira vers les Chaldéens vivra, il aura sa propre vie pour butin et vivra.
Remarquez la répétition dans le verset : « celui qui sortira vers les Chaldéens vivra », puis de nouveau « il aura sa propre vie pour butin et vivra ». Le Malbim explique que les gardes du roi mettaient à mort quiconque tentait de passer aux Chaldéens, car une telle désertion décourageait le peuple, enhardissait l'ennemi et donnait un sentiment de déroute et de défaite. Jérémie précise donc qu'il n'y a ici qu'un seul obstacle à franchir : les gardes du roi. Quiconque parviendra à sortir et à leur échapper sain et sauf, « aura sa propre vie pour butin et vivra » : il n'aura plus rien à craindre des Chaldéens eux-mêmes, car ils ne le tueront pas. En revanche, pour ceux qui resteront dans la ville, les Chaldéens y pénétreront, l'incendieront et massacreront ses habitants. Il vaut donc mieux tenter la fuite, car là subsiste encore une lueur d'espoir.
כֹּה אָמַר יְהֹוָה הִנָּתֹן תִּנָּתֵן הָעִיר הַזֹּאת בְּיַד חֵיל מֶלֶךְ־בָּבֶל וּלְכָדָהּ׃ - Ainsi parle l'Éternel : Cette ville sera assurément livrée entre les mains de l'armée du roi de Babylone, qui s'en emparera.
Certains pourraient être tentés d'endurer la famine et la peste à l'intérieur de la ville, pourvu qu'ils sauvent la cité et ne se rendent pas aux Chaldéens. C'est pourquoi Jérémie ajoute : ne vous bercez pas de l'illusion qu'en souffrant de la faim et de la maladie, vous sauverez au moins la ville. La guerre est d'ores et déjà perdue. Non seulement vous mourrez de la famine et de la peste, mais la ville ne sera pas sauvée non plus : « Cette ville sera assurément livrée entre les mains de l'armée du roi de Babylone, qui s'en emparera ».
וַיֹּאמְרוּ הַשָּׂרִים אֶל־הַמֶּלֶךְ יוּמַת נָא אֶת־הָאִישׁ הַזֶּה כִּי־עַל־כֵּן הוּא־מְרַפֵּא אֶת־יְדֵי אַנְשֵׁי הַמִּלְחָמָה הַנִּשְׁאָרִים בָּעִיר הַזֹּאת וְאֵת יְדֵי כׇל־הָעָם לְדַבֵּר אֲלֵיהֶם כַּדְּבָרִים הָאֵלֶּה כִּי הָאִישׁ הַזֶּה אֵינֶנּוּ דֹרֵשׁ לְשָׁלוֹם לָעָם הַזֶּה כִּי אִם־לְרָעָה׃ - Les ministres dirent alors au roi : Que cet homme soit mis à mort ! Car il démoralise ainsi les hommes de guerre qui restent dans cette ville, ainsi que tout le peuple, en leur tenant de tels discours ; cet homme ne cherche point le salut de ce peuple, mais son malheur.
Les ministres se présentent devant le roi et exigent la mise à mort du prophète. Leur argument : il sape le moral des combattants qui restent dans la ville, ainsi que celui de tout le peuple, par les propos qu'il leur tient. De plus, le simple fait de tenir un tel langage prouve, selon eux, ses mauvaises intentions : « cet homme ne cherche point le salut de ce peuple, mais son malheur ». En clair : son unique objectif serait d'attirer le malheur sur nous ; il souhaiterait que Nabuchodonosor nous soumette, et c'est pour cette raison qu'il nous exhorte constamment à capituler.
וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ צִדְקִיָּהוּ הִנֵּה־הוּא בְּיֶדְכֶם כִּי־אֵין הַמֶּלֶךְ יוּכַל אֶתְכֶם דָּבָר׃ - Le roi Sédécias répondit : Le voici entre vos mains, car le roi ne peut rien contre vous.
Autrement dit : moi, le roi, je ne souhaite pas lui nuire ni lui faire du mal de mon propre chef, mais je vous laisse la possibilité d'agir envers lui comme bon vous semble.
וַיִּקְחוּ אֶת־יִרְמְיָהוּ וַיַּשְׁלִכוּ אֹתוֹ אֶל־הַבּוֹר מַלְכִּיָּהוּ בֶן־הַמֶּלֶךְ אֲשֶׁר בַּחֲצַר הַמַּטָּרָה וַיְשַׁלְּחוּ אֶת־יִרְמְיָהוּ בַּחֲבָלִים וּבַבּוֹר אֵין־מַיִם כִּי אִם־טִיט וַיִּטְבַּע יִרְמְיָהוּ בַּטִּיט׃ - Ils prirent donc Yirmeyahou et le jetèrent dans la citerne de Malkiyahou, fils du roi, qui se trouvait dans la cour de surveillance ; ils descendirent Yirmeyahou avec des cordes. Il n'y avait point d'eau dans la citerne, mais de la boue, et Yirmeyahou s'enfonça dans la boue.
On prend Yirmeyahou et on le jette dans la citerne de Malkiyahou, fils du roi, située dans la cour de surveillance. La boue de la citerne était mouvante, et le prophète se tient là, s'y enfonçant peu à peu : « Dans la citerne il n'y avait point d'eau, mais de la boue ».
וַיִּשְׁמַע עֶבֶד־מֶלֶךְ הַכּוּשִׁי אִישׁ סָרִיס וְהוּא בְּבֵית הַמֶּלֶךְ כִּי־נָתְנוּ אֶת־יִרְמְיָהוּ אֶל־הַבּוֹר וְהַמֶּלֶךְ יוֹשֵׁב בְּשַׁעַר בִּנְיָמִן׃ - Éved-Mélekh le Kouchite, haut dignitaire qui se trouvait dans la maison du roi, apprit qu'on avait mis Yirmeyahou dans la citerne, tandis que le roi siégeait à la porte de Binyamin.
« Éved-Mélekh » est le nom propre de cet homme, et non son titre.
אֲדֹנִי הַמֶּלֶךְ הֵרֵעוּ הָאֲנָשִׁים הָאֵלֶּה אֵת כׇּל־אֲשֶׁר עָשׂוּ לְיִרְמְיָהוּ הַנָּבִיא אֵת אֲשֶׁר־הִשְׁלִיכוּ אֶל־הַבּוֹר וַיָּמׇת תַּחְתָּיו מִפְּנֵי הָרָעָב כִּי אֵין הַלֶּחֶם עוֹד בָּעִיר׃ - Mon seigneur le roi, ces hommes ont très mal agi dans tout ce qu'ils ont fait au prophète Yirmeyahou, en le jetant dans la citerne ; il mourra là où il se trouve à cause de la famine, car il n'y a plus de pain dans la ville.
L'argument d'Éved-Mélekh est que ces hommes ont commis une mauvaise action en s'en prenant à Yirmeyahou de façon active, par un acte direct, ce qui est totalement inutile. En effet, « il mourra sur place à cause de la famine, car il n'y a plus de pain dans la ville » : laissez-le encore un jour ou deux et il mourra de lui-même, sans que notre main ne soit sur lui. Pourquoi charger sa conscience de sa mort ? De toute façon, il n'y a plus de pain dans la ville, de toute façon sévit la famine, et de toute façon il va mourir. Laisse-le s'éteindre ainsi, pourquoi accomplir un acte de meurtre ?
וַיְצַוֶּה הַמֶּלֶךְ אֵת עֶבֶד־מֶלֶךְ הַכּוּשִׁי לֵאמֹר קַח בְּיָדְךָ מִזֶּה שְׁלֹשִׁים אֲנָשִׁים וְהַעֲלִיתָ אֶת־יִרְמְיָהוּ הַנָּבִיא מִן־הַבּוֹר בְּטֶרֶם יָמוּת׃ - Le roi donna cet ordre à Éved-Mélekh le Kouchite en disant : Prends avec toi trente hommes d'ici, et fais remonter de la citerne le prophète Yirmeyahou avant qu'il ne meure.
Le Malbim explique : le roi s'était déjà désengagé de l'affaire en déclarant « Le voici entre vos mains ». À présent, il intervient à nouveau et ordonne de le sauver. Autrement dit : je vous avais dit d'agir comme bon vous semblait, mais désormais je me rétracte et j'ordonne d'aller le secourir.
וַיִּקַּח עֶבֶד־מֶלֶךְ אֶת־הָאֲנָשִׁים בְּיָדוֹ וַיָּבֹא בֵית־הַמֶּלֶךְ אֶל־תַּחַת הָאוֹצָר וַיִּקַּח מִשָּׁם בְּלוֹיֵ סְחָבוֹת וּבְלוֹיֵ מְלָחִים וַיְשַׁלְּחֵם אֶל־יִרְמְיָהוּ אֶל־הַבּוֹר בַּחֲבָלִים׃ - Eved-Mélèkh prit les hommes avec lui et entra dans la maison du roi, sous la salle du trésor ; il y prit des loques usées et de vieux chiffons fripés, et les fit descendre avec des cordes à Yirmiyahou dans la citerne.
« Des loques usées et de vieux chiffons » : de vieux vêtements. Eved-Mélèkh prépara une corde spéciale ainsi que ces étoffes particulières, et les fit descendre jusqu'à lui.
וַיֹּאמֶר עֶבֶד־מֶלֶךְ הַכּוּשִׁי אֶל־יִרְמְיָהוּ שִׂים נָא בְּלוֹאֵי הַסְּחָבוֹת וְהַמְּלָחִים תַּחַת אַצִּלוֹת יָדֶיךָ מִתַּחַת לַחֲבָלִים וַיַּעַשׂ יִרְמְיָהוּ כֵּן׃ - Eved-Mélèkh le Kouschite dit à Yirmiyahou : « Mets donc ces loques usées et ces vieux chiffons sous tes aisselles, sous les cordes. » Et Yirmiyahou fit ainsi.
וַיִּמְשְׁכוּ אֶת־יִרְמְיָהוּ בַּחֲבָלִים וַיַּעֲלוּ אֹתוֹ מִן־הַבּוֹר וַיֵּשֶׁב יִרְמְיָהוּ בַּחֲצַר הַמַּטָּרָה׃ - Ils tirèrent Yirmiyahou avec les cordes et le firent remonter de la citerne ; et Yirmiyahou demeura dans la cour de la prison.
Si l'on avait simplement attaché Yirmiyahou avec une corde pour le hisser, cela lui aurait causé de vives souffrances, d'autant plus qu'il était enlisé dans la boue. C'est pourquoi trente hommes furent nécessaires pour le tirer : il ne s'agissait pas de l'effort d'une seule personne ; il était embourbé, à l'image d'un véhicule enlisé qu'il faut dégager. On lui dit donc : place ces étoffes sous toi en guise de rembourrage, ces loques usées, et passe la corde par-dessus, afin que les cordes ne t'entaillent pas la chair.
Nos Sages, de mémoire bénie, enseignent : Yirmiyahou commença par se plaindre : « Maître du monde, est-ce là ce que je mérite ? Pourquoi me remonte-t-on avec une corde comme un mouton ? » Le Saint, béni soit-Il, lui répondit : « Yirmiyahou, n'est-ce pas ainsi qu'a agi ton aïeule ? » Or son aïeule était Ra'hav, qui avait fait descendre les deux justes, Pin'has et Caleb, avec une corde par la fenêtre. Tout a un sens précis auprès du Saint, béni soit-Il. Ce n'est point une simple fable du passé : ton aïeule a fait descendre des hommes avec une corde, ne te plains pas d'être à ton tour descendu et remonté par une corde. On voit par là qu'aux yeux d'Hachem, chaque détail entre en ligne de compte.
וַיִּשְׁלַח הַמֶּלֶךְ צִדְקִיָּהוּ וַיִּקַּח אֶת־יִרְמְיָהוּ הַנָּבִיא אֵלָיו אֶל־מָבוֹא הַשְּׁלִישִׁי אֲשֶׁר בְּבֵית יְהֹוָה וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ אֶל־יִרְמְיָהוּ שֹׁאֵל אֲנִי אֹתְךָ דָּבָר אַל־תְּכַחֵד מִמֶּנִּי דָּבָר׃ - Le roi Tsidkiyahou envoya chercher le prophète Yirmiyahou auprès de lui, à la troisième entrée de la Maison de l'Éternel. Et le roi dit à Yirmiyahou : « Je te demande une chose, ne me dissimule rien. »
L'intention du roi était la suivante : j'ai une question qui englobe plusieurs sujets, et je souhaite que tu me révèles tout ce que tu sais, « ne me dissimule rien ».
וַיֹּאמֶר יִרְמְיָהוּ אֶל־צִדְקִיָּהוּ כִּי אַגִּיד לְךָ הֲלוֹא הָמֵת תְּמִיתֵנִי וְכִי אִיעָצְךָ לֹא תִשְׁמַע אֵלָי׃ - Yirmiyahou répondit à Tsidkiyahou : « Si je te le dis, ne me mettras-tu pas à mort ? Et si je te donne un conseil, tu ne m'écouteras pas. »
Yirmiyahou avance cet argument : je suis en mesure de te révéler ce qui va arriver, le malheur que réserve l'avenir. Si je t'annonce ce malheur à venir, tu me feras mourir. Et si je te conseille sur la façon d'en réchapper, de toute façon tu ne m'écouteras pas. Dès lors, à quoi bon ? Tu n'accepteras ni la prophétie, ni le conseil pour échapper au malheur.
וַיִּשָּׁבַע הַמֶּלֶךְ צִדְקִיָּהוּ אֶל־יִרְמְיָהוּ בַּסֵּתֶר לֵאמֹר חַי־יְהֹוָה אֲשֶׁר עָשָׂה־לָנוּ אֶת־הַנֶּפֶשׁ הַזֹּאת אִם־אֲמִיתֶךָ וְאִם־אֶתֶּנְךָ בְּיַד הָאֲנָשִׁים הָאֵלֶּה אֲשֶׁר מְבַקְשִׁים אֶת־נַפְשֶׁךָ׃ - Le roi Tsidkiyahou jura en secret à Yirmiyahou, en disant : « Par la vie de l'Éternel, qui a créé pour nous cette âme, je ne te ferai pas mourir et je ne te livrerai pas entre les mains de ces hommes qui en veulent à ta vie ! »
Le roi prête serment sur ces deux points à la fois : tout d'abord, qu'il ne le mettra pas à mort lui-même. Et si l'on pouvait objecter : « Toi-même, tu ne me tueras pas, mais tu me livreras à d'autres pour qu'ils m'exécutent ? », le roi ajoute aussitôt : « et je ne te livrerai pas entre les mains de ces hommes qui en veulent à ta vie » - je ne t'abandonnerai pas non plus entre leurs mains. Car Yirmiyahou redoutait grandement d'énoncer cette prophétie, de peur qu'elle ne lui attire un sort funeste.
וַיֹּאמֶר יִרְמְיָהוּ אֶל־צִדְקִיָּהוּ כֹּה־אָמַר יְהֹוָה אֱלֹהֵי צְבָאוֹת אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל אִם־יָצֹא תֵצֵא אֶל־שָׂרֵי מֶלֶךְ־בָּבֶל וְחָיְתָה נַפְשֶׁךָ וְהָעִיר הַזֹּאת לֹא תִשָּׂרֵף בָּאֵשׁ וְחָיִתָה אַתָּה וּבֵיתֶךָ׃ - Yirmiyahou dit à Tsidkiyahou : « Ainsi parle l'Éternel, Dieu Tsébaot, Dieu d'Israël : Si vraiment tu te rends aux ministres du roi de Babylone, ton âme vivra, cette ville ne sera pas brûlée par le feu, et vous vivrez, toi et ta maison. »
« Si vraiment tu te rends aux ministres du roi de Babylone » : c'est-à-dire que tu te soumettes devant le roi de Babylone, car c'est Hachem Lui-même qui l'a fait régner. En te soumettant, d'abord tu ne te rebelleras pas contre Hachem. De là découleront trois bienfaits : « ton âme vivra » - ton âme sera préservée, ici-bas comme dans le monde futur on n'aura rien à te reprocher, puisque tu auras accompli la volonté d'Hachem. « Cette ville ne sera pas brûlée par le feu » - tu sauveras la ville. « Et vous vivrez, toi et ta maison » - le roi de Babylone ne te mettra pas à mort. En somme, à tous égards, la prophétie que je te transmets à présent au nom d'Hachem est la meilleure chose qui puisse t'aider et te sauver.
וְאִם לֹא־תֵצֵא אֶל־שָׂרֵי מֶלֶךְ בָּבֶל וְנִתְּנָה הָעִיר הַזֹּאת בְּיַד הַכַּשְׂדִּים וּשְׂרָפוּהָ בָּאֵשׁ וְאַתָּה לֹא־תִמָּלֵט מִיָּדָם׃ - Mais si tu ne te rends pas aux ministres du roi de Babylone, cette ville sera livrée aux mains des Chaldéens, ils la brûleront par le feu, et toi, tu n'échapperas pas à leurs mains.
Peut-être te dirais-tu : et si, même sans me rendre, je restais en vie et qu'il n'arrivait rien ? Nullement. Si tu ne te rends pas, la ville sera livrée aux mains des Chaldéens, ils la brûleront par le feu, et toi-même tu n'échapperas pas à leurs mains. Remarquons qu'il s'agit au fond de la répétition de l'idée formulée plus tôt dans le chapitre, à ceci près qu'ici, il est garanti au roi que s'il capitule, cela constituera un salut pour lui et pour le peuple - et c'est là une prophétie favorable.
וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ צִדְקִיָּהוּ אֶל־יִרְמְיָהוּ אֲנִי דֹאֵג אֶת־הַיְּהוּדִים אֲשֶׁר נָפְלוּ אֶל־הַכַּשְׂדִּים פֶּן־יִתְּנוּ אֹתִי בְיָדָם וְהִתְעַלְּלוּ־בִי׃ - Le roi Tsidkiyahou dit à Yirmiyahou : « J'ai peur des Judéens qui sont passés aux Chaldéens, qu'on ne me livre entre leurs mains et qu'ils ne se jouent de moi. »
À Jérusalem s'opposaient deux factions, une droite et une gauche : un camp qui voulait combattre les Chaldéens, et un second camp qui préconisait de faire la paix avec eux. Une scission semblable est bien connue à l'époque de Rabban Yohanan ben Zakaï, lorsqu'il se rendit auprès de l'empereur alors que les sicaires et les zélotes refusaient catégoriquement de le laisser faire la paix avec Rome.
L'argument de Tsidkiyahou est le suivant : un groupe de Judéens est déjà passé aux Chaldéens et a fait la paix avec le roi de Babylone, se rangeant pour ainsi dire de son côté. Dès lors que j'irai trouver le roi de Babylone pour lui dire que moi aussi je suis prêt à capituler, il me livrera entre les mains de ces Juifs ralliés. Or, ils me haïssent, et ils vont me maltraiter, m'outrager, m'humilier et me torturer. Le roi de Babylone voudra leur offrir une récompense : voici votre souverain, celui qui s'est obstiné jusqu'ici à refuser la paix et mon autorité, celui qui a tenté de se rebeller contre moi ; prenez-le et faites de lui ce qu'il vous plaira !
Et si l'on objecte : le prophète ne t'a-t-il pas promis que « ton âme vivra » ? À cela, Tsidkiyahou réplique : tu m'as promis la vie sauve, mais tu ne m'as pas garanti que l'on ne me tourmenterait pas et qu'on ne me torturerait pas.
וַיֹּאמֶר יִרְמְיָהוּ לֹא יִתֵּנוּ שְׁמַע־נָא בְּקוֹל יְהֹוָה לַאֲשֶׁר אֲנִי דֹּבֵר אֵלֶיךָ וְיִיטַב לְךָ וּתְחִי נַפְשֶׁךָ׃ - Yirmeyahou répondit : « Ils ne te livreront pas. Écoute donc la voix de l'Éternel dans ce que je te dis, et tu t'en trouveras bien, et ton âme vivra. »
Tu n'as rien à craindre : « Ils ne te livreront pas ». Je te garantis qu'ils ne te tortureront pas et ne te feront subir aucun sévice. « Écoute donc la voix de l'Éternel dans ce que je te dis » : à travers ce que je te promets, sache qu'en plus de la vie sauve accordée là même où tu risquais la mort, je détiens une autre prophétie porteuse d'une promesse, et non pas à D.ieu ne plaise d'un malheur.
וְאִם־מָאֵן אַתָּה לָצֵאת זֶה הַדָּבָר אֲשֶׁר הִרְאַנִי יְהֹוָה׃ - Mais si tu refuses de sortir, voici la parole que l'Éternel m'a montrée :
וְהִנֵּה כׇל־הַנָּשִׁים אֲשֶׁר נִשְׁאֲרוּ בְּבֵית מֶלֶךְ־יְהוּדָה מוּצָאוֹת אֶל־שָׂרֵי מֶלֶךְ בָּבֶל וְהֵנָּה אֹמְרֹת הִסִּיתוּךָ וְיָכְלוּ לְךָ אַנְשֵׁי שְׁלֹמֶךָ הׇטְבְּעוּ בַבֹּץ רַגְלֶךָ נָסֹגוּ אָחוֹר׃ - Et voici que toutes les femmes qui sont restées dans la maison du roi de Juda seront conduites vers les officiers du roi de Babylone, et elles diront : "Ils t'ont séduit et ont prévalu contre toi, les hommes de ta paix ; tes pieds sont enfoncés dans la boue, ils se sont retirés en arrière."
De cette autre prophétie, tu comprendras que si tu sors de ton propre chef, tout ira bien pour toi, car tu seras disculpé. Les femmes restées dans le palais du roi de Juda seront conduites devant les ministres du roi de Babylone, et le roi de Babylone leur demandera : pourquoi Tsidkiyahou a-t-il décidé de se révolter contre moi ? Elles plaideront alors ta cause et diront que tu n'es pas coupable : « Ils t'ont séduit et ont prévalu contre toi, les hommes de ta paix » - ton entourage, tous ces conseillers de tout bord, ce sont eux qui t'ont séduit et t'ont affirmé qu'il ne servait à rien d'écouter Nevoukhadnetsar. « Tes pieds sont enfoncés dans la boue » - elles plaideront en ta faveur en montrant que tu n'avais pas de force par toi-même et que tu étais à la merci des autres.
וְאֶת־כׇּל־נָשֶׁיךָ וְאֶת־בָּנֶיךָ מוֹצִאִים אֶל־הַכַּשְׁדִּים וְאַתָּה לֹא־תִמָּלֵט מִיָּדָם כִּי בְיַד מֶלֶךְ־בָּבֶל תִּתָּפֵשׂ וְאֶת־הָעִיר הַזֹּאת תִּשְׂרֹף בָּאֵשׁ׃ - Et toutes tes femmes et tes fils, on les fera sortir vers les Chaldéens, et toi, tu n'échapperas point à leur main, car tu seras pris par la main du roi de Babylone, et cette ville, tu la feras brûler par le feu.
On mènera toutes les femmes et tous les fils vers les Chaldéens pour exercer des représailles contre eux, car selon cette même version, ce sont eux, les proches, qui ont incité le roi. De fait, nous constatons que les fils de Tsidkiyahou furent mis à mort sous ses yeux, car on dira : Tsidkiyahou n'est pas coupable, c'est nous qui l'avons poussé à cela. Mais Yirmeyahou lui annonce : sache qu'en fin de compte, toi non plus tu n'échapperas point, et qu'on te crèvera les yeux - et le texte rapporte en effet que l'on aveugla Tsidkiyahou. Pourquoi donc ? Parce que tu n'as pas voulu voir la vérité ; tu as marché dans l'obscurité, à la suite de tes femmes, de tes conseillers et de tes fils.
Et à la fin du verset : « et cette ville, tu la feras brûler par le feu » - le prophète s'adresse pourtant à Tsidkiyahou, ce qui semble impliquer que c'est Tsidkiyahou lui-même qui l'incendie ! Est-ce vraiment Tsidkiyahou qui va brûler la ville ? Le Malbim explique : l'Écriture te l'imputera comme si tu l'avais toi-même consumée. Dès lors que tu t'obstines à ne pas sortir vers les Chaldéens et que tu affirmes : je reste ici advienne que pourra, tu provoques, pour ainsi dire, l'incendie de la ville par le feu.
וַיֹּאמֶר צִדְקִיָּהוּ אֶל־יִרְמְיָהוּ אִישׁ אַל־יֵדַע בַּדְּבָרִים־הָאֵלֶּה וְלֹא תָמוּת׃ - Tsidkiyahou dit à Yirmeyahou : « Que personne n'apprenne ces paroles, et tu ne mourras point. »
C'est-à-dire : j'accepte tes propos, mais je te demande de ne pas divulguer ce que tu viens de me dire. Ce sont des estimations confidentielles qui doivent rester strictement entre nous, sans que personne du dehors n'en sache rien.
וְכִי־יִשְׁמְעוּ הַשָּׂרִים כִּי־דִבַּרְתִּי אִתָּךְ וּבָאוּ אֵלֶיךָ וְאָמְרוּ אֵלֶיךָ הַגִּידָה־נָּא לָנוּ מַה־דִּבַּרְתָּ אֶל־הַמֶּלֶךְ אַל־תְּכַחֵד מִמֶּנּוּ וְלֹא נְמִיתֶךָ וּמַה־דִּבֶּר אֵלֶיךָ הַמֶּלֶךְ׃ - Et si les officiers apprennent que j'ai parlé avec toi, qu'ils viennent à toi et te disent : "Rapporte-nous donc ce que tu as dit au roi, ne nous cache rien et nous ne te ferons pas mourir, et ce que le roi t'a dit !"
Tsidkiyahou sait bien que Yirmiyahou ne laissera échapper aucun mensonge de sa bouche. Or, les ministres vont poser deux questions : qu'as-tu dit au roi, et que t'a dit le roi ?
וְאָמַרְתָּ אֲלֵיהֶם מַפִּיל־אֲנִי תְחִנָּתִי לִפְנֵי הַמֶּלֶךְ לְבִלְתִּי הֲשִׁיבֵנִי בֵּית יְהוֹנָתָן לָמוּת שָׁם׃ - « Tu leur diras : Je présente ma supplication devant le roi, afin qu'il ne me fasse pas retourner à la maison de Yehonatan pour y mourir. »
Le roi élabore pour le prophète une histoire de couverture et lui dicte quoi dire aux ministres. Cela montre déjà en soi que Tsidkiyahou n'était pas un roi fort, puisqu'au fond il craignait les ministres. Mais réfléchissons : est-ce exact ? Yirmiyahou n'a pourtant rien imploré de tel auprès du roi ! C'est ici que réside toute la subtilité : les ministres vont poser deux questions, « Qu'as-tu dit au roi ? » et « Que t'a dit le roi ? ». Lorsque Yirmiyahou dira : « Je présente ma supplication devant le roi afin qu'il ne me renvoie pas à la maison de Yehonatan », ce sera une réponse véridique à la question « que t'a dit le roi ? », puisque c'est précisément le roi qui vient de prononcer cette phrase. En revanche, ce n'est pas la réponse à la question de savoir ce que Yirmiyahou a dit au roi. Les ministres penseront qu'il répond à la première question, alors qu'en réalité il n'y a aucun mensonge - seulement une habile diversion.
וַיָּבֹאוּ כׇל־הַשָּׂרִים אֶל־יִרְמְיָהוּ וַיִּשְׁאֲלוּ אֹתוֹ וַיַּגֵּד לָהֶם כְּכׇל־הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה אֲשֶׁר צִוָּה הַמֶּלֶךְ וַיַּחֲרִשׁוּ מִמֶּנּוּ כִּי לֹא־נִשְׁמַע הַדָּבָר׃ - « Tous les ministres vinrent auprès de Yirmiyahou et le questionnèrent ; il leur rapporta exactement tout ce que le roi avait ordonné, et ils gardèrent le silence envers lui, car la chose n'avait pas été entendue. »
Ils lui ont posé les deux questions - ce que tu as dit au roi et ce que le roi t'a dit - et il leur a rapporté toutes les paroles que le roi avait ordonnées. Et comme nous l'avons dit, il n'y a aucun mensonge là-dedans : ils croient que c'est ce que lui a dit au roi, alors qu'en vérité c'est ce que le roi lui a dit. « Et ils gardèrent le silence envers lui, car la chose n'avait pas été entendue » - ils n'ont pas percé son dessein et se sont donc tus. Il a réussi à les induire en erreur.
וַיֵּשֶׁב יִרְמְיָהוּ בַּחֲצַר הַמַּטָּרָה עַד־יוֹם אֲשֶׁר־נִלְכְּדָה יְרוּשָׁלָ͏ִם וְהָיָה כַּאֲשֶׁר נִלְכְּדָה יְרוּשָׁלָ͏ִם׃ - « Et Yirmiyahou demeura dans la cour de la garde jusqu'au jour où Jérusalem fut prise ; et c'est ce qui arriva lorsque Jérusalem fut prise. »
Yirmiyahou réside dans la cour de la garde jusqu'au jour où Jérusalem est conquise. Et les mots « et c'est ce qui arriva lorsque Jérusalem fut prise » constituent une introduction au chapitre suivant : là-bas, au verset 3, nous assistons à la prise de Jérusalem - « Tous les princes du roi de Babylone vinrent », etc. La fin de notre chapitre se rattache en réalité directement à ce verset 3, tandis que les versets 1 et 2 du chapitre suivant forment comme une parenthèse insérée au milieu.
Dans le chapitre 38, Yirmiyahou transmet la parole d'Hachem selon laquelle ceux qui restent dans la ville mourront, tandis que ceux qui se rendront aux Chaldéens vivront ; c'est pour cette raison que les ministres réclament sa mort. Le roi s'efface - « Le voici entre vos mains » - et ils jettent le prophète dans la fosse de boue, jusqu'à ce qu'Eved-Melekh le Kouchite le sauve grâce à un conseil empreint de sagesse et de compassion, en glissant de vieux chiffons sous les cordes. Nos Sages nous enseignent ici que tout compte devant le Saint, béni soit-Il : ce que Rahav, son ancêtre, avait accompli avec une corde est également rendu à Yirmiyahou. Ensuite, lors de leur entrevue secrète, Yirmiyahou propose à Tsidkiyahou la voie d'un salut complet : sortir vers les officiers du roi de Babylone, et sauver ainsi sa propre vie, sa maison et la ville. Tsidkiyahou craint les sévices des Judéens déjà ralliés aux Chaldéens, reçoit l'assurance qu'il ne sera pas livré entre leurs mains, mais refuse néanmoins de sortir - c'est pourquoi il sera considéré comme ayant lui-même incendié la ville, et ses yeux seront crevés pour n'avoir pas voulu regarder la vérité en face. Le chapitre se conclut sur la prudence verbale de Yirmiyahou, qui sut respecter la requête du roi sans proférer le moindre mensonge, et sur son séjour dans la cour de la garde jusqu'au jour de la prise de Jérusalem.