Le chapitre 14 de Jérémie ouvre une nouvelle section : une prophétie prononcée dans le contexte d'une terrible retenue des pluies qui frappa la Judée. Le prophète brosse un tableau saisissant et douloureux des ravages de la sécheresse, implore la miséricorde pour le peuple, et reçoit une réponse sévère de la part du Saint, béni soit-Il. Tout au long de ce chapitre, nous dégagerons de grands principes sur les voies de la Providence (Hachgaha), sur la distinction entre un châtiment par voilement de face (Hester Panim) et un châtiment sous le regard direct de la Providence, ainsi que sur les voies de la réprimande et de la prière.
אֲשֶׁר הָיָה דְבַר־ה' אֶל־יִרְמְיָהוּ עַל־דִּבְרֵי הַבַּצָּרוֹת׃ - La parole de l'Éternel qui fut adressée à Jérémie au sujet des sécheresses.
« La parole de l'Éternel fut adressée à Jérémie » - une révélation divine qui survient « au sujet des sécheresses » (al divré habatsarot). Que désigne ce terme de « batsarot » ? Rachi propose une explication le rattachant à la famine, et le Radak précise que la forme au singulier est « batsara ». Certains commentateurs expliquent que même le verset « dans les temps de détresse » (le'itot batsara) dérive de cette même racine (comme le rapporte Ibn Ezra au nom de Dounach, bien qu'il ne partage pas cet avis) - au sens de sécheresse, de renchérissement des denrées entraînant la famine ; et c'est là le sens qui nous est familier : une année de sécheresse.
Quelle est l'étymologie du mot « batsoret » ? Le Radak explique qu'il dérive de « rien ne leur sera inaccessible (lo yibatser) de ce qu'ils ont projeté de faire » - « yibatser » signifiant empêcher, retenir. Lorsqu'il y a « batsarot », cela signifie qu'il y a empêchement, rétention des pluies. Il en résulte une cherté de la vie et le renchérissement des récoltes, car l'absence de fruits et de denrées fait flamber les prix. « Nivtsar » signifie ainsi être empêché ou retenu. Le Radak ajoute que la parole divine fut adressée à Jérémie avant même la sécheresse, pour lui annoncer d'avance ce qui allait survenir.
Rachi cite une autre explication au nom de Menahem : « batsarot » se rattache à la notion de forteresse (mivtsar), comme dans « la forteresse élevée de tes remparts », et nous approfondirons ce point plus loin dans le chapitre. Le Malbim explique qu'il apparaît ici que Jérémie avait prié face à la sécheresse qui sévissait, et c'est alors que le Saint, béni soit-Il, se révéla à lui - « La parole de l'Éternel qui fut adressée à Jérémie au sujet des sécheresses ».
אָבְלָה יְהוּדָה וּשְׁעָרֶיהָ אֻמְלְלוּ קָדְרוּ לָאָרֶץ וְצִוְחַת יְרוּשָׁלִַם עָלָתָה׃ - Juda est en deuil, ses portes languissent, elles sont sombres, abattues contre terre, et la clameur de Jérusalem s'élève.
« Juda est en deuil » (avlah Yehouda) - au sens de dévastation et de ruine, comme dans « le moût est en deuil, l'huile est flétrie ». Le Targoum Yonatan l'explique au sens littéral du deuil : « Ceux de la maison de Juda ont pris le deuil ». « Ses portes languissent » (ou-ché'aréha oumlalou) - à l'instar de « toutes ses portes sont désolées, personne ne sort ni n'entre », ou encore « les anciens ont déserté la porte ». Le prophète s'exprime fréquemment de manière allégorique, prêtant aux éléments matériels des sentiments humains de deuil - la porte elle-même languit d'abattement - alors qu'il s'agit en réalité de l'absence de passants et du fait que les anciens ont cessé d'y siéger. L'état concerne les hommes, mais la description est métaphorique. De même, « elles sont sombres, abattues contre terre » (kaderou la-arets) : ceux qui fréquentaient les portes, les anciens qui y siégeaient, se sont assis à terre, ce qui traduit le deuil profond dans lequel ils sont plongés. « Et la clameur de Jérusalem s'élève » : ses habitants crient sous l'effet de la faim et de la détresse, et leur cri monte vers le ciel.
Quelle est la nature précise d'une « tsevakha » (clameur) ? Il existe le cri aigu (tse'aka), l'appel de détresse (ze'aka), qu'est-ce donc qu'une « tsevakha » ? Le Malbim offre une remarquable explication : la « tsevakha » est liée à la gorge desséchée par la soif (« tsehi tsama »). Lorsqu'un homme crie au point d'en avoir la gorge complètement sèche et enrouée, c'est une « tsevakha ». Le mot contient les lettres Tsadé et 'Het, caractéristiques de l'expression de la soif ardente.
Le Malbim explique que le verset procède par gradation : « Juda est en deuil » - l'ensemble du pays ; « ses portes languissent » - les villes fortifiées ; « et la clameur de Jérusalem s'élève » - la capitale royale. Celles-ci avaient déjà subi les ravages de Nabuchodonosor, et à cette désolation venait désormais s'ajouter le fléau de la sécheresse.
Le Metsoudat Tsion explique que le terme « oumlelou » exprime l'idée de retranchement, comme dans le verset : « Prends-moi en pitié, Éternel, car je suis affaibli (umlal) » - c'est-à-dire retranché. C'est une expression qui apparaît également dans le Hallel, dont beaucoup ignorent le sens précis : « Au nom de l'Éternel, car je les anéantirai (amilam) », répété à plusieurs reprises. « Amilam » signifie « je les retrancherai », apparenté au terme de *mila* (circoncision), qui consiste à retrancher le prépuce. En d'autres termes : au nom de l'Éternel, je les retrancherai. De même, « oumlal » renvoie à un retranchement : l'homme est coupé de la source même de sa vitalité.
וְאַדִּרֵיהֶם שָׁלְחוּ צְעִירֵיהֶם לַמָּיִם בָּאוּ עַל־גֵּבִים לֹא־מָצְאוּ מַיִם שָׁבוּ כְלֵיהֶם רֵיקָם בֹּשׁוּ וְהָכְלְמוּ וְחָפוּ רֹאשָׁם׃ - Leurs notables ont envoyé leurs serviteurs chercher de l'eau ; ils sont arrivés aux citernes, ils n'ont pas trouvé d'eau ; leurs récipients sont revenus vides ; ils sont honteux, confus, et se couvrent la tête.
Le prophète dépeint la réalité : les grands, les notables, ont envoyé les jeunes gens vers l'eau - vers les puits - pour leur en rapporter. « Ils sont arrivés aux citernes (*guevim*) » : ils ont atteint les fosses et réservoirs naturels où l'eau s'accumule d'ordinaire, car dans les puits habituels, il n'y avait déjà plus rien. Que sont ces « guevim » ? Comme dans l'expression « puiser de l'eau d'une mare (*miguéva*) », il s'agit de toutes sortes de cavités et de flaques où quelques eaux de pluie auraient éventuellement pu subsister. Mais voilà qu'il n'y a ni pluie ni eau ; ils sont donc plongés dans la honte et reviennent leurs récipients vides - « leurs récipients sont revenus vides » : les jeunes sont revenus, mais leurs vases sont restés vides.
Il existe une autre explication : « leurs récipients sont revenus vides » signifie que les récipients sont bien revenus vides, mais que les personnes elles-mêmes, les jeunes gens partis chercher de l'eau, ne sont pas revenus. Comment les récipients ont-ils donc pu revenir ? Le Radak explique que c'est par l'intermédiaire d'un tiers : d'autres personnes s'y sont rendues et ont rapporté ces récipients vides. Et qu'est-il arrivé aux jeunes ? Le Malbim explique qu'ils ne sont pas revenus car ils sont morts de soif. C'est là une description effroyable : on a envoyé les jeunes gens chercher de l'eau, ils sont arrivés aux cavités, n'ont trouvé aucune eau et ont succombé à la soif ; seuls les récipients ont été ramenés, désespérément vides.
« Ils sont honteux, confus, et se couvrent la tête » - l'humiliation était immense : ils ont eu honte face à ce malheur et se sont voilé la tête. Se couvrir la tête est une marque de deuil. Le Malbim précise qu'ici, leurs propres enfants ont péri ; on comprend dès lors pourquoi ils se sont couvert la tête : pour porter le deuil de leurs fils.
Quelle est la nuance entre la honte (*boucha*) et la confusion (*kelima*) ? Le Malbim l'explique en plusieurs endroits : la *boucha* est le sentiment de honte qu'un homme éprouve en lui-même, face à sa propre conscience, tandis que la *kelima* est l'opprobre devant autrui, le fait d'être humilié aux yeux des autres. Ici, ayant peiné, voyagé et déployé tant d'efforts pour ne revenir qu'avec des récipients vides, ils ont ressenti à la fois une profonde honte intérieure et une cuisante confusion devant les autres.
בַּעֲבוּר הָאֲדָמָה חַתָּה כִּי לֹא־הָיָה גֶשֶׁם בָּאָרֶץ בֹּשׁוּ אִכָּרִים חָפוּ רֹאשָׁם׃ - Parce que la terre est brisée, faute de pluie dans le pays, les laboureurs ont honte, ils se couvrent la tête.
« Hata » provient d'une racine évoquant la brisure. Lorsque la terre s'assèche, elle se crevasse totalement, comme on peut le constater sur tant d'images : le sol lui-même se brise. Et que signifie « ba'avour » (parce que) ? C'est une explication causale. Le Radak montre qu'on peut l'interpréter comme la raison donnée à la fin du verset précédent : pourquoi « leurs récipients sont-ils revenus vides, sont-ils honteux, confus, et se couvrent-ils la tête » ? Parce que la terre s'est brisée sous l'effet d'une sécheresse extrême, faute de pluie dans le pays. Autre possibilité : ce terme motive la fin de notre verset : « les laboureurs ont honte, ils se couvrent la tête » - pourquoi ? Parce que la terre s'est brisée. En somme, l'expression « parce que la terre s'est brisée » peut se rapporter tant à la conclusion du verset précédent qu'à celle de ce verset-ci.
Les laboureurs sont les cultivateurs de la terre, explique le Malbim, et ils se sont couvert la tête parce que le sol s'est brisé. En effet, tout homme attend la pluie, mais il peut toujours acheter du grain ailleurs ; les laboureurs, en revanche, vivent précisément de ce qu'ils font pousser, et la ruine de leurs récoltes les expose directement à l'opprobre de la faim. Un artisan ou un marchand peut acheter du blé venu d'ailleurs, mais le laboureur n'en a pas les moyens puisqu'il n'a pas d'argent, l'ensemble de ses revenus dépendant de son champ. Dès lors que la terre ne produit plus rien, il n'a plus rien à manger et ne peut rien acheter. Et comme nous le verrons plus loin, acheter des vivres auprès des nations environnantes posait également un problème des plus complexes.
כִּי גַם־אַיֶּלֶת בַּשָּׂדֶה יָלְדָה וְעָזוֹב כִּי לֹא־הָיָה דֶּשֶׁא׃ - Car même la biche dans les champs met bas et abandonne [son petit], car il n'y a point d'herbe tendre.
La biche qui est dans la campagne, bien qu'elle vienne de mettre bas et qu'elle chérisse sa portée, néanmoins « met bas et abandonne » : elle donne naissance à son petit et le délaisse. Pourquoi ? « Car il n'y avait point d'herbe tendre ». Puisqu'il n'y avait aucune verdure, il était impossible de pourvoir à la subsistance du faon, et cette biche ne pouvait supporter de voir mourir son petit ; elle l'a donc abandonné et s'en est allée, n'ayant rien pour le nourrir. Cela rappelle le verset : « Ses princes sont devenus comme des cerfs qui ne trouvent point de pâture ».
וּפְרָאִים עָמְדוּ עַל־שְׁפָיִם שָׁאֲפוּ רוּחַ כַּתַּנִּים כָּלוּ עֵינֵיהֶם כִּי־אֵין עֵשֶׂב׃ - Et les onagres se tiennent sur les hauteurs nues, ils aspirent le vent comme des chacals, leurs yeux se consument car il n'y a pas d'herbe.
Les « onagres » (ânes sauvages) sont une espèce d'animaux, et « chefayim » désigne un endroit élevé. Et pourquoi se tiennent-ils en hauteur ? Le Radak explique : afin de scruter les alentours et voir s'il y a de l'herbe quelque part. L'animal grimpe sur une hauteur et peut ainsi apercevoir à l'horizon s'il existe une étendue verte vers laquelle se diriger. « Ils aspirent le vent comme des chacals » : le Radak explique que cette aspiration intense, ce halètement lourd, est propre aux chacals. Il y a ici une formule imagée, comparable à « retenir le vent dans ses mains » : ils sont montés chercher de l'herbe, et qu'ont-ils trouvé au bout du compte ? Du vent. Ils ne se sont remplis que de vent. En somme, l'animal est monté sur la montagne et a pris l'air, mais de nourriture et de subsistance, il n'y avait absolument rien.
« Leurs yeux se consument car il n'y a pas d'herbe » : leurs yeux scrutent au loin et s'épuisent à force de fixer l'horizon. C'est comme s'ils disaient : nous nous sommes usé les yeux à tant regarder, et malgré toute notre attention, nous n'avons aperçu aucune herbe à l'horizon. Le Radak ajoute que cette détresse était le châtiment de leurs fautes, aussi bien dans les zones habitées que dans le désert, alors que les autres nations jouissaient de l'abondance, comme nous le verrons par la suite. Hakadosh Baroukh Hou les punit en les privant de toute source de subsistance, en ville comme au désert, et ce fut un châtiment spécifique réservé aux hommes de cette génération.
Le Malbim apporte une précision remarquable : dans le verset précédent, il est dit à propos de la biche « car il n'y avait point de déché (herbe tendre) », tandis que pour les onagres, il est dit « car il n'y a pas de éssev (herbe) ». Quelle est la différence ? Le « déché » désigne le tapis végétal dont la terre se revêt, l'ensemble de la verdure qui tapisse le sol ; en revanche, le « éssev » désigne une plante spécifique, une pousse particulière considérée individuellement. C'est pourquoi la biche cherche du déché pour pâturer - « ses princes sont devenus comme des cerfs qui ne trouvent point de pâture » - et n'importe quelle verdure couvrant le sol lui suffit. Mais l'onagre recherche une herbe particulière, une plante précise dont il se nourrit, et ils ne trouvèrent point d'herbe.
אִם־עֲוֺנֵינוּ עָנוּ בָנוּ ה' עֲשֵׂה לְמַעַן שְׁמֶךָ כִּי־רַבּוּ מְשׁוּבֹתֵינוּ לְךָ חָטָאנוּ׃ - Si nos iniquités témoignent contre nous, Hachem, agis pour l'amour de Ton Nom ! Car nos infidélités sont nombreuses, c'est contre Toi que nous avons fauté.
« Si nos iniquités témoignent contre nous » : si nos fautes déposent contre nous. Le prophète entrevoit le malheur à venir, et le Radak souligne qu'il s'inclut lui-même au sein de la communauté d'Israël. A priori, n'aurait-il pas dû dire « si leurs iniquités témoignent contre eux » ? Le prophète aurait-il donc péché ? En réalité, il s'associe à eux bien qu'il soit exempt de faute. Et qu'on ne s'en étonne pas, Moché Rabbénou lui-même s'est exprimé ainsi : « Pardonne notre iniquité et notre péché, et prends-nous pour Ton héritage » - Moché avait-il donc fauté ? Il aurait dû dire « pardonne leur iniquité et leur péché ». Mais c'est là une marque d'humilité et une manière de s'associer à la détresse de la collectivité.
On en tire un grand enseignement éthique (moussar), également mentionné par le Pélé Yoets et d'autres ouvrages : celui qui souhaite admonester le public ne doit pas dire « vous avez un problème, vous commettez des fautes », car les chances que ses paroles soient acceptées sont alors infimes. Il doit plutôt s'exprimer au pluriel : « nous avons un problème, nous avons tendance à trébucher sur... », et ainsi de suite. Il doit toujours s'inclure parmi eux, même s'il n'a jamais commis cet acte ni jamais trébuché en cela. Lorsque l'on dit « nous avons un problème », le public est enclin à recevoir le reproche ; mais lorsqu'on se présente en censeur - moi je suis irréprochable et vous vous êtes défaillants -, le public a beaucoup de mal à l'admettre, même en sachant que c'est vrai, et même si vous êtes Moché Rabbénou ou Yirmiyahou et que vous êtes parfait. C'est également ce qui se passe ici lorsqu'il s'adresse à Hakadosh Baroukh Hou : « Si nos iniquités... », il s'associe pleinement à eux.
Que signifie « témoignent contre nous » (anou vanou) ? Cela dérive de la notion de témoignage, comme dans « Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain » (lo taané... ed chaker) : témoigner. Si ce sont les fautes qui témoignent contre nous : en effet, la pluie n'a cessé que chez vous et non chez les nations, ce qui constitue une preuve évidente de votre défaillance. « Malgré tout, agis pour l'amour de Ton Nom », ce grand Nom qui est proclamé sur nous. Rachi explique : pour l'amour de la réputation de grandeur qui T'est acquise, car Tu domines sur tout et nous sommes Ton peuple et le troupeau de Ton pâturage, et il ne sied pas que la gloire de Ta victoire soit attribuée aux idoles. En effet, lorsque les nations prospèrent, elles disent : voici que nos idoles ont triomphé, notre dieu a prévalu, leur D.ieu est impuissant ; nous sommes dans l'abondance alors qu'ils connaissent la famine, ils prient leurs idoles et la pluie tombe, tandis que nous crions et il n'y a point de pluie. Il s'avère donc que lorsque le peuple d'Israël souffre, il en résulte une profanation du Nom divin (Hiloul Hachem). C'est pourquoi nous implorons : Maître du monde, agis pour l'amour de Ton Nom, afin qu'au moins Ton Nom ne soit point profané parmi les nations.
Le Malbim explique : « Si nos fautes témoignent contre nous » - bien que de notre propre fait nous méritions le châtiment, puisque nos fautes témoignent contre nous et qu'un témoignage ne saurait être réfuté, nous demandons néanmoins : « Agis pour l'honneur de Ton nom ». À présent, il explicite la gravité de la faute sous deux angles : premièrement, « car nos égarements se sont multipliés » - la multiplicité des fautes, mechouva venant de choveva, la déviation du droit chemin. Deuxièmement, « c'est contre Toi que nous avons péché » - eu égard à la nature même de la faute et à Celui contre qui nous avons péché. En effet, si un homme pèche contre son semblable, passe encore ; contre le roi, c'est infiniment plus grave ; mais contre le Roi des rois, la gravité n'a pas de mesure. Nos péchés montent donc jusqu'au ciel, et pourtant : Maître du monde, Ton nom aussi est grand, agis afin que Ton nom ne soit pas profané parmi les nations.
Le Malbim relève une nuance : pourquoi est-il dit « si nos iniquités (avoneinou) témoignent contre nous », puis ensuite « car nos égarements (mechouvotéinou) se sont multipliés », et non « car nos iniquités se sont multipliées » ? Il y a donc une distinction essentielle. L'avon relève de la distorsion de l'intellect, tandis que la mechouva procède de l'indiscipline de l'âme et de l'esprit, forgée par l'habitude d'idées et de traits de caractère mauvais et étrangers. Quand on prend l'habitude de vivre comme les nations, c'est une mechouva, et c'est pourquoi il est dit : « Je guérirai leur égarement », car l'accoutumance à des opinions et des conduites corrompues requiert une guérison.
Comme nous l'avons déjà expliqué par le passé : le 'het exprime une défaillance née du désir. L'homme dominé par le désir n'a pas l'esprit faussé ; il connaît la vérité mais cède aux pulsions de son cœur. En revanche, l'avon est une déformation (de la racine 'ivout) : l'homme a déjà bâti toute une idéologie autour de sa faute, s'entête à prétendre que sa conduite est la vérité, et a tordu sa raison au point de trouver des arguments intellectuels pour justifier la transgression qu'il commet. L'avon exprime une forme d'hérésie.
מִקְוֵה יִשְׂרָאֵל מוֹשִׁיעוֹ בְּעֵת צָרָה לָמָּה תִהְיֶה כְּגֵר בָּאָרֶץ וּכְאֹרֵחַ נָטָה לָלוּן׃ - Espoir d'Israël, son Sauveur au temps de la détresse, pourquoi serais-Tu comme un étranger dans le pays, comme un voyageur qui ne s'arrête que pour passer la nuit ?
Le Radak explique : bien qu'ils se soient détournés de Tes voies, Tu restes néanmoins l'Espoir d'Israël (Mikvé Israël) - Tu es leur espérance, c'est en Toi qu'ils espèrent. « Son Sauveur au temps de la détresse » - également au sens historique : chaque fois qu'ils ont connu la détresse, c'est Toi qui as été leur Sauveur ; dès lors, prends pitié d'eux et fais-leur miséricorde maintenant encore, au moment de leur détresse. « Pourquoi serais-Tu comme un étranger dans le pays » - selon le sens littéral du verset, ces mots s'adressent à l'Espoir d'Israël, le Saint béni soit-Il : Maître du monde, pourquoi serais-Tu comme un étranger dans le pays, et comme un voyageur qui fait halte pour passer la nuit ?
Le Radak poursuit : ne t'en étonne pas. En maints endroits, la Torah a parlé du Créateur selon le langage des hommes. Bien souvent, les versets se réfèrent au Saint béni soit-Il par voie d'anthropomorphisme, comme une métaphore humaine - Hachem voit, Hachem entend, Hachem descend, Hachem respire une odeur, la main d'Hachem, Ses pieds, « et la terre est l'escabeau de Mes pieds », etc. Le Rambam développe longuement ce point dans le Guide des égarés : tout n'est qu'allégorie pour nous rendre les choses compréhensibles, car le Saint béni soit-Il n'a ni corps ni apparence corporelle.
Et le Radak ajoute une remarque remarquable : néanmoins, chaque fois que les versets emploient une telle formulation, Onkelos et le Targoum Yonatan ont éloigné du Créateur tout attribut corporel (Onkelos sur le 'Houmach, Targoum Yonatan sur les Prophètes). Remarquez comment Yonatan traduit ici : « Savrehon de-Yisraël parkéih be'idan 'aka » - savrehon au sens d'espérance, comme sevarna, l'Espoir d'Israël, délivre-les au temps de la détresse ; « Lama yi'houl rougzeikh 'alana » - pourquoi Ta colère s'abattrait-elle sur nous ; « Ve-ana'hna khetotavine be-ar'a ve-khor'ha dista lemevat » - alors que nous sommes comme un étranger dans le pays et comme un voyageur faisant halte pour la nuit. Remarquez la nuance : il applique le verset à nous-mêmes. Bien que le début du verset s'adresse au Saint béni soit-Il, il interprète « pourquoi serais-Tu » comme se rapportant à la communauté d'Israël : pourquoi l'assemblée d'Israël serait-elle comme un étranger dans le pays et comme un voyageur de passage pour la nuit ? Ainsi, note le Radak, partout où le verset use d'une tournure anthropomorphique envers le Saint béni soit-Il, les Targoumim l'interprètent différemment afin d'éviter toute expression humaine appliquée à la Providence divine - « il a voulu écarter de Lui, qu'Il soit béni, ne serait-ce qu'une image », veillant à ce que même sous forme de métaphore, on ne s'exprime point ainsi.
Le Malbim explique : « Espoir d'Israël, ô Hachem » - Israël espère constamment en Toi, et Tu sauves toujours au temps de la détresse, tel est Ton nom ; et de même que Tu as toujours agi, ainsi sauve-moi maintenant encore. Et pourquoi : « Pourquoi serais-Tu comme un étranger » ? Le Malbim explique que le refus ou l'obstacle au secours peut se concevoir sous trois formes : 1. Le manque de volonté - je ne veux pas te sauver. 2. Le manque de connaissance - j'ignorais que tu te trouvais dans la détresse. 3. L'impuissance - il y a la volonté et la connaissance, mais je n'ai pas la force de sauver. Ce sont là trois causes empêchant la délivrance, et c'est face à chacune d'elles que le prophète s'exprime ici.
Face au manque de volonté : « Pourquoi serais-Tu comme un étranger dans le pays ». L'étranger de passage, lorsqu'un drame survient dans le pays, ne se sent pas concerné. Un touriste arrive en Amérique et on lui dit : « Ne demande pas quel incendie ravage la région ! » Tout au plus regrette-t-il ses vacances gâchées, mais la région qui brûle, qu'importe pour lui ? Je suis un étranger ici, je ne suis pas d'ici, je prends le prochain vol et je rentre chez moi, qu'ils règlent leurs problèmes entre eux ! Pour celui qui est étranger, les soucis locaux ne le touchent pas. Telle est l'argumentation : Maître du monde, à supposer que Tu ne veuilles pas nous sauver et que nos épreuves ne Te concernent pas - pourquoi serais-Tu comme un étranger dans le pays ?
« Et comme un voyageur qui fait un détour pour passer la nuit » - le Malbim explique que même si le voyageur fait partie des citoyens du pays, il n'y est pas installé en permanence, il habite dans un autre district. C'est-à-dire qu'il semble, Maître du monde, que Tu n'aies pas la volonté de veiller sur la terre, ou que Tu aies confié pour ainsi dire la direction du monde au système astral, le Saint, béni soit-Il, n'étant plus que comme un étranger ou un passant qui s'arrête pour la nuit, vérifiant de temps à autre comment la machine fonctionne. Nous avons déjà mentionné par le passé que telle était la prétention de Iyov tout au long du livre - que la providence aurait été remise entre les mains d'un « dieu insensé », c'est-à-dire les astres, et que ceux-ci commettent des injustices, contrairement à l'équité et à la droiture, et le livre réfute cette conception (les personnes intéressées pourront se reporter aux enseignements sur Iyov, où ce sujet est développé en détail). Ici aussi, tout semble se passer comme si Tu avais remis la direction du monde aux mains des astres, ne jetant de temps à autre qu'un regard aux cadrans pour vérifier comment l'ensemble fonctionne, sans plus.
לָמָּה תִהְיֶה כְּאִישׁ נִדְהָם כְּגִבּוֹר לֹא־יוּכַל לְהוֹשִׁיעַ וְאַתָּה בְקִרְבֵּנוּ ה' וְשִׁמְךָ עָלֵינוּ נִקְרָא אַל־תַּנִּחֵנוּ׃ - Pourquoi serais-Tu comme un homme stupéfait, comme un héros impuissant à sauver, alors que Tu es au milieu de nous, Hachem, et que Ton Nom est proclamé sur nous ? Ne nous délaisse pas !
Face au manque de connaissance, il s'exclame : « Pourquoi serais-Tu comme un homme stupéfait ». Un homme « stupéfait » (nidham) est quelqu'un dont les sens et les perceptions sont paralysés, qui ne ressent plus rien - comme si, à Dieu ne plaise, Tu ignorais ce qui nous arrive et que, de ce fait, Tu ne nous sauvais pas. Et face au manque de capacité : « comme un héros impuissant à sauver » - tel un guerrier incapable de porter secours face à plus fort que lui.
À cela, il répond : « alors que Tu es au milieu de nous, Hachem » - c'est l'inverse du voyageur s'arrêtant pour la nuit, Tu désires notre bien ; « et que Ton Nom est proclamé sur nous » - c'est l'inverse de l'étranger résidant, Tu ne nous as point abandonnés aux lois astrales, mais nous sommes guidés par Toi et placés sous Ta providence. Que reste-t-il donc ? Le défaut de savoir et le défaut de capacité. Et le Malbim observe qu'il n'a pas jugé nécessaire de répondre à ces deux points, car il va de soi qu'il ne saurait y avoir devant le Saint, béni soit-Il, ni manque de connaissance ni manque de pouvoir. Ce à quoi il fallait répondre ne concernait que le manque de volonté : Maître du monde, comment pourrait-il y avoir une absence de volonté, alors que Ton Nom est proclamé sur nous et que Tu te trouves au milieu de nous, ce qui prouve que Tu veux notre bien ? Dès lors, pourquoi nous abandonnerais-Tu dans cette situation effroyable ?
Remarquons que le Targoum Yonathan poursuit dans la même ligne : « Pourquoi Ta colère s'abattrait-elle sur nous alors que nous sommes errants et délaissés, tandis que Toi, Tu es un héros capable de délivrer ? » En d'autres termes, l'expression « comme un homme stupéfait » se rapporte à nous, et non au Saint, béni soit-Il : pourquoi devrions-nous être comme un homme affolé et abasourdi, privé de secours, alors que Toi, Maître du monde, Tu es un héros puissant, pleinement capable de sauver ?
Le Malbim ajoute que le mot « nidham » est un hapax dans les Écritures, n'ayant aucun équivalent ailleurs dans la Bible, et désigne un homme qui a perdu ses sens et dont les sensations se sont éteintes. Cette racine est proche de « damam » (se taire), « nadam » (être réduit au silence), « nirdam » (s'endormir profondément) - tous ces termes évoquent la cessation des facultés d'action, de perception et de sensibilité.
« Ne nous délaisse pas » (al tanni’henou) - le Malbim explique que la racine « yanach » désigne ordinairement le fait de déposer un objet en un lieu précis pour qu'il y demeure. En revanche, les verbes « 'azav » et « natach » signifient délaisser sciemment une chose. « Al tanni'heni » signifie donc : fais en sorte que je ne reste pas exposé dans un endroit dangereux, comme dans le verset « ne m'abandonne pas à mes oppresseurs » : Tu m'as délaissé et déposé là, et si j'y reste exposé, n'importe qui pourra venir m'attaquer et me nuire. C'est pourquoi le verset dit : « et que Ton Nom est proclamé sur nous : ne nous délaisse pas ! » - puisque Ton Nom est proclamé sur nous, ne nous laisse pas ainsi abandonnés, car à l'instant où Tu nous y laisserais, le premier venu pourrait nous frapper.
Et pourquoi le prophète emploie-t-il précisément cette expression ? Le Malbim l'explique : puisqu'il décrit ici qu'Hachem est au milieu de nous et qu'Il s'abstient simplement d'intervenir pour sauver, on ne pouvait pas dire « al ta'azvenou » (ne nous abandonne pas) - car nous venons de déclarer que Ton Nom est proclamé sur nous, que le Saint, béni soit-Il, se tient à nos côtés et réside en notre sein. Que pouvait-on donc dire ? Qu'Hachem est avec nous et ne nous a pas quittés, mais qu'Il nous « délaisse » - c'est-à-dire qu'Il n'intervient pas, permettant ainsi à d'autres de survenir pour nous nuire, nous laissant exposés au danger. C'est sur cela que nous Le supplions : n'agis pas ainsi, retire-moi plutôt de là !
כֹּה־אָמַר ה' לָעָם הַזֶּה כֵּן אָהֲבוּ לָנוּעַ רַגְלֵיהֶם לֹא חָשָׂכוּ וַה' לֹא רָצָם עַתָּה יִזְכֹּר עֲוֺנָם וְיִפְקֹד חַטֹּאתָם׃ - Ainsi a dit Hachem à ce peuple : Oui, ils ont aimé errer, ils n'ont pas retenu leurs pas, et Hachem ne les agrée point ; à présent Il se souviendra de leur faute et châtiera leurs péchés.
Ils ont aimé errer : vous persistez à aimer errer, vous ne restez pas attachés en un même lieu à Hachem, demeurant toujours cette fille rebelle. « Ils n'ont pas retenu leurs pas » : leurs pieds persistent à courir sur des chemins sans issue. « 'Hassakh » vient de la racine qui signifie épargner, retenir : ils ne retiennent pas leurs pas de marcher dans la mauvaise direction.
Le Malbim commente : on aurait pu imaginer que la volonté d'Hachem à leur égard s'infléchisse favorablement. En effet, un père fait parfois miséricorde à son fils même lorsque celui-ci s'égare du droit chemin, et il aurait été concevable que, bien que nous soyons la fille rebelle et bien qu'« ils aient aimé errer » et « n'aient pas retenu leurs pas », Hachem veuille néanmoins notre bien. Au vu de nos actes, nous n'en serions pas dignes, mais nous pourrions éveiller la bienveillance divine envers nous. C'est à cela que le Saint, béni soit-Il, répond : « et Hachem ne les agrée point ». La réalité est qu'ici, le Saint, béni soit-Il, ne les agrée pas, et Sa volonté ne saurait s'infléchir en leur faveur tant qu'ils persistent dans cet état. Dès lors : « à présent Il se souviendra de leur faute et châtiera leurs péchés » - et puisqu'Hachem ne les agrée point, il y a lieu de leur demander compte de leur faute et de leur péché.
Le terme 'avon (iniquité), comme nous l'avons dit, désigne une déviation de l'esprit, tandis que 'het (péché) renvoie à la faute commise par inadvertance. Le Malbim relève une nuance précise : quel est le lien entre l'iniquité et le souvenir, et entre le péché et la rétribution ? Le souvenir est le contraire de l'oubli : lorsqu'on dit « je me souviens », cela signifie simplement qu'on n'a pas oublié. En revanche, le verbe lifkod implique également de poser un acte de rétribution. On peut se souvenir d'une chose sans agir, et l'on peut s'en souvenir tout en réagissant et en punissant. La pekida est une action concrète, comme dans le verset : « Et Je châtierai sur eux leur faute » - Il tirera rétribution des péchés qu'ils ont commis.
C'est pourquoi, explique le Malbim, l'iniquité est une déviation intellectuelle, une affaire de pensée, et se rattache donc plus directement à la notion de souvenir ou d'oubli ; voilà pourquoi il est dit à son sujet « Il Se souviendra de leur iniquité » : Il Se souviendra de cette déviation de la pensée, qui relève de l'esprit, et à laquelle s'applique l'expression du souvenir, elle aussi d'ordre intellectuel. Et à plus forte raison le Saint, béni soit-Il, Se souvient-Il du péché, car le péché est une action concrète : si Hachem Se souvient de ce qui n'est resté qu'en pensée, à plus forte raison Se souvient-Il de ce qui a été accompli dans les actes.
En revanche, à propos du péché involontaire, le verset emploie le terme « et Il sanctionnera leurs fautes » : non pas seulement un souvenir, mais une punition effective. Or, si le Saint, béni soit-Il, punit même pour une faute commise par inadvertance, que dire d'une iniquité délibérée ? C'est un raisonnement par kal va'homer (à plus forte raison). Selon le Malbim, le verset se comprend ainsi : « Il Se souviendra de leur iniquité » - et à plus forte raison de leur péché involontaire ; « et Il sanctionnera leurs fautes » - et à plus forte raison leur iniquité délibérée. Le fait de sanctionner le péché signifie qu'Il punit même l'erreur involontaire, et à bien plus forte raison la faute préméditée.
Le Radak explique : de quel mouvement s'agit-il ici ? Ils partaient vers l'Égypte et l'Assyrie pour leur réclamer secours et assistance. Le Saint, béni soit-Il, déclare : ils n'ont pas placé leur confiance en Moi et n'ont point épargné leurs pas, bien que le prophète les réprimande : « Qu'as-tu à prendre le chemin de l'Égypte pour boire l'eau du Chih'or, et qu'as-tu à prendre le chemin de l'Assyrie pour boire l'eau du Fleuve ? », qualifiant l'Égypte d'appui de roseau brisé. Il existe un avertissement explicite leur annonçant que le salut ne viendra pas d'Égypte, et malgré tout, ils ne retiennent pas leurs pas d'y courir. Le Saint, béni soit-Il, dit alors : vous aimez errer d'une nation à l'autre en quête de secours ? C'est Moi qui vais vous faire errer parmi les nations ! Terrible mesure pour mesure : vous cherchez à courir vers les nations, Je vais vous exiler au milieu d'elles.
Le Radak soulève une difficulté : Jérémie priait pourtant Hachem au sujet de la sécheresse et de la famine, alors pourquoi reçoit-il cette réponse : « Ils ont aimé errer, ils n'ont point retenu leurs pas, et l'Éternel ne les agrée point » ? Il n'y a là pas le moindre mot sur la retenue de la pluie !
Et le Radak répond : même en cas de manque de pluie, il reste toujours une possibilité de subsister en se rendant dans les pays voisins pour y acheter des céréales. De nos jours encore, on racontait qu'un ministre des Finances s'était vu annoncer que l'année à venir serait une année de sécheresse pour le blé. Il demanda : « Où cela ? » On lui répondit : « En Israël. » Il s'exclama : « Ah, en Israël ! Vous m'avez fait peur, j'ai cru que c'était aux États-Unis ! Tout notre blé est importé : s'il faut craindre une sécheresse, c'est là-bas, pas ici ! » Il en allait de même autrefois : même si nous connaissons une difficulté locale, nous irons chercher des vivres chez les nations d'alentour. Or, la situation décrite ici montre des ennemis qui les assaillaient jour après jour, les empêchant totalement de sortir, ce qui rendait la famine bien plus dramatique. C'est pourquoi le Saint, béni soit-Il, lui dit : Ma réponse porte sur le fait que les ennemis vous dominent et vont vous déporter, de sorte que la famine ne va pas prendre fin mais au contraire s'aggraver et s'intensifier. Il y a donc bien ici une réponse indirecte à la question de la famine : sans mentionner expressément la pluie, le Saint, béni soit-Il, barre toutes les issues possibles consistant à se tourner vers les nations, et annonce que la situation ne s'améliorera pas en raison de leurs actes pervers : « Désormais Il Se souviendra de leur iniquité et sanctionnera leurs fautes ».
וַיֹּאמֶר ה' אֵלָי אַל־תִּתְפַּלֵּל בְּעַד־הָעָם הַזֶּה לְטוֹבָה׃ - Et l'Éternel me dit : Ne prie point en faveur de ce peuple pour son bien.
Le Radak explique : nous avons vu que Jérémie avait prié contre certains d'entre eux, car des hommes avaient tenté d'attenter à la vie du prophète, et il avait dit : Maître du monde, je veux Te voir Te venger d'eux - « Isole-les comme des brebis pour la boucherie, et prépare-les pour le jour du massacre ». C'est pourquoi le Saint, béni soit-Il, lui dit : pour leur bien, ne prie pas pour eux. Il suffit que tu ne pries pas en leur faveur, et il n'est pas nécessaire de prier contre eux.
Le Malbim explique que Jérémie souhaitait prier une seconde fois en faveur du peuple, et le Saint, béni soit-Il, lui dit : ne prie point pour ce peuple en bien. Quelle en est la signification profonde ? Le Malbim rapporte ici une explication qu'il mentionne en plusieurs endroits : les châtiments du Saint, béni soit-Il, se divisent en deux catégories. Il y a un châtiment qui relève de l'hester panim (le voilement de la Face divine) : au moment du voilement de la Face, l'homme est livré aux aléas de la nature. S'il survient des malheurs, il en souffre ; s'il éclate des guerres, il y est pris ; s'il arrive des catastrophes, il les subit. Mais d'un autre côté, il se peut très bien que l'époque soit favorable, et aucun mal ne l'atteindra alors, puisqu'il dépend des lois de la nature et que la nature n'apporte pour l'instant aucun fléau. Il existe en revanche une situation inverse : un châtiment exercé par une providence directe (hachgaha), où, quoi qu'il se passe autour, Hachem veille personnellement sur l'individu pour lui infliger son châtiment.
C'est là que le Malbim explique, selon ce principe, l'argument d'Achav au sujet de la mort de Hiel de Beth-El et la réponse d'Eliyahou, une explication remarquable que l'on peut retrouver dans le cours audio sur le livre des Rois.
À première vue, on pourrait penser qu'un châtiment relevant de la Providence divine est pire : en effet, peu importe que les circonstances extérieures soient favorables ou mauvaises, sous le coup de la Providence, on reçoit un châtiment, et c'est précisément parce qu'Hachem veille sur nous que l'on est puni. Mais le Malbim affirme que c'est le contraire : ce châtiment porte en lui une lueur d'espoir, car le Saint, béni soit-Il, est encore avec nous et veille toujours sur nous. En revanche, le premier châtiment, bien qu'il découle d'un retrait de la Providence où l'homme est livré aux aléas de la nature, a cela d'effroyable que l'on n'est plus avec le Saint, béni soit-Il, car Il nous a pour ainsi dire délaissés et n'est plus à nos côtés.
Et que se passe-t-il alors ? Très souvent, on a beau prier, cela ne sert à rien. Lorsque le Saint, béni soit-Il, ne veille plus sur vous et qu'on est livré aux lois de la nature, les gens demandent : où était le Saint, béni soit-Il, pendant la Shoah ? Et la réponse est : Il n'y était pas. Que signifie « Il n'y était pas » ? Il n'y était pas, et Il avait annoncé d'avance qu'Il n'y serait pas : « Et Moi, Je cacherai assurément Ma face loin d'eux ». Le Saint, béni soit-Il, déclare : il y aura un temps où, lorsque le peuple d'Israël se rebellera, ils crieront et supplieront, mais Je ne serai pas là - et Je te l'annonce dès à présent, tant que Je suis encore là, afin que tu te prépares et que tu changes de conduite. Faute de quoi, viendra un moment où tu crieras sans trouver de réponse, car Hachem t'aura abandonné aux lois de la nature. Et face aux lois de la nature, nous sommes d'une grande faiblesse, telle une brebis isolée au milieu de soixante-dix loups, et notre situation est telle que malheur à nous si les nations décident de se liguer contre nous. Il apparaît donc que l'absence de Providence constitue le pire des châtiments, bien qu'elle comporte parfois des périodes paisibles - car il est des situations où, malgré l'absence de Providence, les circonstances naturelles sont favorables -, le simple fait d'être privé de la Providence reste néanmoins la pire des détresses.
Dès lors, explique le Malbim : lorsque le Saint, béni soit-Il, punit par la dissimulation de Sa face (Hester Panim), le châtiment survient de lui-même, comme s'Il disait : « Je ne t'inflige pas directement ce mal, Je t'ai simplement délaissé, et parce que Je t'ai délaissé, les fléaux extérieurs se multiplient ». Et lorsque l'homme prie dans une telle détresse, que demande-t-il ? « Maître du monde, répands sur nous le bien, ne nous voile pas Ta face » - d'où le sens de : « Ne prie pas pour ce peuple en vue du bien ». Mais parfois, le châtiment relève de la Providence directe : il provient alors d'Hachem Lui-même, dispensé selon des mesures précises et conformes à Sa volonté, ainsi qu'Il l'a arrêté dans une Providence absolue. L'exemple même des châtiments providentiels réside dans toutes les épreuves vécues au désert, où la Providence d'Hachem ne nous quittait jamais. Et quand le châtiment relève de la Providence, que prie-t-on ? « De grâce, Hachem, ne nous frappe pas de Tes maux » - puisque la punition émane directement de Toi. En somme : quand le châtiment survient parce qu'Hachem nous a abandonnés au hasard, nous prions pour le bien, afin qu'Il déverse sur nous Sa bonté ; mais quand le châtiment provient de Sa Providence, nous supplions : « Ne nous fais point de mal ».
כִּי יָצֻמוּ אֵינֶנִּי שֹׁמֵעַ אֶל־רִנָּתָם וְכִי יַעֲלוּ עֹלָה וּמִנְחָה אֵינֶנִּי רֹצָם כִּי בַּחֶרֶב וּבָרָעָב וּבַדֶּבֶר אָנֹכִי מְכַלֶּה אוֹתָם׃ - S'ils jeûnent, Je n'écouterai point leurs supplications, et s'ils offrent holocauste et oblation, Je ne les agréerai point ; car c'est par l'épée, par la famine et par la peste que Je vais les consumer.
Le Malbim commente : ni le jeûne ni le sacrifice ne seront d'aucun secours, car le décret a d'ores et déjà été scellé. Le châtiment relevant de la Providence, il faudrait une Techouva immense pour espérer modifier ce verdict. Yirmiyahou était persuadé que ces épreuves résultaient d'un voilement de la Face divine, c'est pourquoi il priait : « Ton Nom est invoqué sur nous, ne nous délaisse pas » - ne nous abandonne pas au hasard de la nature, puisque Ton Nom repose sur nous. Le Saint, béni soit-Il, lui répond alors : tu te trompes. Tu t'imagines que la situation relève d'un Hester Panim, et en cas de Hester Panim, on implore le bien : « De grâce, Hachem, prends soin de nous ». Mais Je te le dis : non. Ne prie pas pour ce peuple en vue du bien. Le châtiment actuel ne provient pas d'un Hester Panim ; bien au contraire, il s'agit d'une intervention à visage découvert (Guilouï Panim) destinée à les punir et à leur rendre ce qu'ils méritent. Ce châtiment est infligé par Hachem en personne, car il s'agit ici d'une Providence divine tournée vers le châtiment, déployée pour les frapper. Dès lors, ni jeûne ni sacrifice ne sauraient suffire : « car c'est par l'épée, par la famine et par la peste que Je vais les consumer ».
Le chapitre 14 s'ouvre sur un tableau saisissant de la sécheresse : le pays est en deuil, ses portes dépérissent, Jérusalem pousse des cris de détresse, les serviteurs envoyés vers les citernes meurent de soif et reviennent les vases vides, les laboureurs sont consternés la tête couverte, la biche abandonne son faon et les onagres aspirent le vent sur les collines dénudées. Au cœur de l'épreuve, Yirmiyahou prononce une prière vibrante - « Si nos fautes témoignent contre nous, Hachem, agis pour l'honneur de Ton Nom » - et s'associe humblement à la communauté, à l'exemple de Moché Rabbénou et selon la règle d'or de la réprimande. Il écarte les trois obstacles illusoires au salut : le défaut de volonté, l'ignorance et l'impuissance, en proclamant : « Pourtant Tu es au milieu de nous, Hachem, et Ton Nom est invoqué sur nous ». Mais la réplique du Saint, béni soit-Il, est implacable : « Ainsi ont-ils aimé errer » - puisqu'ils ont cherché secours vers l'Égypte et l'Assyrie, ils seront dispersés parmi les nations ; « et Hachem ne les agrée point », c'est pourquoi « Il Se souviendra de leur faute et sévira contre leurs péchés ». Enfin : « Ne prie pas pour ce peuple en vue du bien », car ce châtiment n'est point un simple retrait de la Face, mais une Providence formelle visant à les punir, contre laquelle ni jeûne ni offrande ne prévaudront sans une profonde Techouva capable d'annuler le décret.