Introduction
Dans ce chapitre, le Saint, béni soit-Il, ordonne à Yé’hezkel d'accomplir une série d'actes symboliques illustrant le siège de Jérusalem et sa destruction : graver la ville sur une brique, ériger un retranchement et un remblai autour d'elle, se coucher sur le côté gauche puis sur le côté droit en correspondance avec les années de faute, et préparer un pain composé de plusieurs céréales à consommer au poids, ainsi que de l'eau avec mesure. Dans cette partie, nous poursuivons à partir de l'ordre de se coucher quarante jours sur le côté droit, pour aborder ensuite l'épisode du pain et de l'eau, ainsi que la protestation du prophète face à la perspective de manger un pain impur.
Quarante jours sur le côté droit
וְכִלִּיתָ אֶת אֵלֶּה וְשָׁכַבְתָּ עַל צִדְּךָ הַיְמָנִי שֵׁנִית וְנָשָׂאתָ אֶת עֲוֺן בֵּית יְהוּדָה אַרְבָּעִים יוֹם יוֹם לַשָּׁנָה יוֹם לַשָּׁנָה נְתַתִּיו לָךְ׃ - Quand tu auras achevé ces jours, tu te coucheras une seconde fois sur ton côté droit, et tu porteras la faute de la maison de Juda pendant quarante jours ; je t'assigne un jour pour chaque année, un jour pour chaque année.
Une fois achevés les trois cent quatre-vingt-dix jours, lui dit le Saint, béni soit-Il, tu te coucheras encore quarante jours, et cette fois sur ton côté droit. Rachi explique : cela enseigne que la maison de Juda a péché pendant quarante ans, depuis l'exil des dix tribus jusqu'à la ruine de Jérusalem. Il s'agit du moment précis où se trouve le prophète à présent, et jusqu'alors quarante années se sont écoulées. Il en ressort donc qu'en plus des trois cent quatre-vingt-dix années qui constituent le grief contre Samarie et l'ensemble d'Israël, s'ajoutent quarante années de faute propres à Juda seul.
Et voici le calcul : vingt-deux années de Ménaché. D'où sait-on qu'il s'agit de vingt-deux ans ? Ce n'est pas mentionné explicitement, mais on l'apprend de ce qui est dit de lui : « selon tout ce qu'avait fait A'hav », or A'hav régna vingt-deux ans. S'y ajoutent deux années d'Amon, qui fut un grand impie, commit l'inceste avec sa mère et d'autres abominations, ce qui donne vingt-quatre. Puis onze années de Yehoyakim, soit trente-cinq. Enfin, cette prophétie fut transmise à Yé’hezkel la cinquième année de Tsidkiyahou, qui avait déjà régné cinq ans, ce qui nous amène à quarante. Au total donc, quatre cent trente années : trois cent quatre-vingt-dix plus quarante.
Le compte des soixante-dix années d'exil correspondant à soixante-dix Chemittot
Ici, Rachi établit le calcul permettant de comprendre comment l'on parvient à l'affirmation, récurrente en plusieurs endroits, selon laquelle Israël partit en exil pendant soixante-dix ans pour avoir négligé soixante-dix années sabbatiques (Chemittot). Rachi explique : après cette prophétie, il s'écoula encore six années ; ainsi, de quatre cent trente, nous parvenons à quatre cent trente-six. Faites le calcul : il y a là huit jubilés (Yovélot) plus trente-six ans. Huit jubilés représentent quatre cents ans, au cours desquels se trouvent huit fois sept Chemittot, soit cinquante-six Chemittot. Ajoutez à cela huit années de jubilé - car en plus du respect de la Chemitta, il faut aussi observer le Yovel, la Chemitta étant la quarante-neuvième année et la suivante étant la cinquantième, le Yovel - et nous voilà à soixante-quatre.
Voilà pour le calcul des quatre cents ans. Mais nous avons mentionné qu'il y avait quatre cent trente-six ans. Sur ces trente-six, retranchons une année, il en reste trente-cinq, soit sept multiplié par cinq, qui renferment cinq Chemittot supplémentaires. Nous parvenons donc à soixante-neuf Chemittot. Il en manque une. Qu'en est-il de cette dernière ? L'année du dernier jubilé leur fut comptée comme une faute, car en raison de leurs transgressions, ils furent exilés avant elle et n'atteignirent même pas ce Yovel. Voilà donc soixante-dix années durant lesquelles Israël n'a point laissé reposer la terre ; c'est pourquoi ils furent exilés pendant soixante-dix ans, pour accomplir ce qui est dit : « Alors la terre s'acquittera de ses sabbats tout le temps de sa désolation » - tous les jours où elle aurait dû être en jachère, elle sera maintenant désolée. Durant les soixante-dix années de notre exil, la terre demeura déserte afin de prendre d'elle-même le repos que nous aurions dû lui accorder en observant la Chemitta. C'est le sens du verset à la fin des Chroniques (Divré HaYamim) : « pour que s'accomplît la parole de l'Éternel par la bouche de Jérémie, jusqu'à ce que la terre eût compensé ses sabbats ; tout le temps de sa désolation elle chôma, pour accomplir soixante-dix ans ».
Pourquoi le côté droit
Pourquoi lui fut-il ordonné de se coucher précisément sur son côté droit ? Rachi explique : Juda est située au sud d'Erets Israël, et de même que nous avons vu que Samarie se trouve sur le côté gauche (au nord), il convient, pour Juda, de mentionner le côté droit ; et c'est en correspondance avec Samarie qu'il s'était couché sur son côté gauche.
Le Malbim propose une explication différente. Ici encore, il reçoit l'ordre de porter la faute de Juda quarante jours en correspondance avec quarante années, mais il ne s'agit pas des quarante années durant lesquelles Juda a péché comme l'explique Rachi, mais des quarante années qui se sont écoulées depuis que Jérémie (Yirmeyahou) a commencé à prophétiser sur la destruction. Yirmeyahou commença à prophétiser dès la treizième année de Yoshiyahou jusqu'à la ruine du Temple, moment où le décret de la destruction fut scellé, et il les mit en garde quarante ans durant, jour après jour. Il s'agit donc de quarante années d'avertissement en correspondance desquelles il doit se coucher sur son côté droit. Et bien que, selon ce calcul, ces quarante années soient déjà incluses dans les trois cent quatre-vingt-dix et ne soient pas distinctes mais englobées en elles, le Malbim précise qu'il faut faire une distinction : les trois cent quatre-vingt-dix années représentent une faute collective partagée par tous, tant par les exilés de Samarie que par Juda encore présent sur la terre ; en revanche, la faute de n'avoir point écouté les réprimandes de Jérémie est un péché particulier à Juda seul, puisque Samarie avait déjà été exilée et que cette mise en garde ne la concernait pas, raison pour laquelle elle est comptée à part, par cette position sur le côté droit.
Et pourquoi le côté droit ? Le Malbim suit sa propre logique : ici, Hachem a révélé Sa droite et le bras de Sa puissance sur eux, en leur envoyant des prophètes, et ils furent conduits selon la conduite de la droite, qui est celle de la bonté (Hassadim). C'est pourquoi il fallait en regard de cela un compte distinct de quarante ans.
« Je te l'ai assigné » - Le mérite du prophète
Cependant, une question se pose ici. Concernant les trois cent quatre-vingt-dix jours, nous avons expliqué pourquoi les années leur furent comptées comme des jours : parce qu'ils bénéficiaient d'une circonstance atténuante, n'ayant pas reçu de réprimandes et Hachem ayant agi avec eux selon le cours naturel des choses, ce qui concernait les dix tribus. Mais pour les tribus de Juda et de Benjamin, cet argument ne tient pas, et l'on aurait pu penser qu'il devrait lui être dit de se coucher quarante ans sur son côté droit. Pourquoi donc lui a-t-il dit « un jour pour une année » ? Le Malbim explique : grâce au mérite du prophète lui-même, qui endure ces souffrances. Il en ressort, selon le Malbim, que l'injonction de se coucher sur le côté droit doit être comprise au sens littéral, et non comme une vision prophétique ou une métaphore. En endurant pendant quarante jours la souffrance méritée par leurs actes, il expie pour eux, et le Saint, béni soit-Il, Se contente ainsi de quarante jours au lieu de quarante ans.
Et d'où le Malbim déduit-il cela ? Des termes mêmes du verset : « un jour pour une année, un jour pour une année, Je te l'ai assigné » - pour toi, grâce à ton mérite, par ton intermédiaire ; c'est ton mérite qui fait que ce ne soit qu'un jour par année.
Le bras découvert face au siège de Jérusalem
וְאֶל מְצוֹר יְרוּשָׁלַיִם תָּכִין פָּנֶיךָ וּזְרֹעֲךָ חֲשׂוּפָה וְנִבֵּאתָ עָלֶיהָ׃ - Et vers le siège de Jérusalem tu tourneras ta face, ton bras découvert, et tu prophétiseras contre elle.
Il lui ordonne maintenant de tourner son visage vers la brique sur laquelle il a gravé Jérusalem : lorsqu'il est couché sur son côté gauche, la brique est devant lui, et de même lorsqu'il est couché sur son côté droit. « Ton bras découvert » - les commentateurs expliquent qu'un bras dénudé symbolise un bras prêt au combat. Lorsqu'un homme veut frapper et se battre avec force, le vêtement le gêne ; il retrousse donc sa manche et son bras devient plus agile. C'était particulièrement vrai à leur époque, où les vêtements étaient amples et lourds : pour combattre, il fallait retrousser ses vêtements. C'est le signe annonciateur que Nabuchodonosor viendra leur livrer bataille, car le bras nu symbolise la guerre. « Et tu prophétiseras contre elle » - au moment où tu assiègeras ainsi la ville avec tout ce symbolisme que nous avons vu, avec la tour de siège, le retranchement tout autour et la poêle de fer, tu prophétiseras, tu leur adresseras des paroles de réprimande et tu annonceras au peuple que la ville sera conquise s'ils ne font pas téchouva.
Le Malbim explique, à la différence de Rachi, que le visage du prophète n'était pas constamment tourné vers la brique. Selon lui, la brique était placée à sa gauche, et tant qu'il était couché sur son côté gauche, la brique lui faisait face, comme il est dit : « et tu tourneras ta face vers elle ». Cependant, lorsqu'il était couché sur le côté gauche, il ne lui fut pas ordonné de dénuder son bras. Pourquoi ? Parce qu'il prophétisait alors sur les dix tribus, envers lesquelles Hachem n'avait pas déployé Son bras : Il ne leur avait presque pas envoyé de prophètes et ne les avait pas dirigées selon la conduite de la droite, qui est celle de la bonté, de l'abondance et du miraculeux, ce qui est évoqué par le côté gauche. En revanche, pour les quarante dernières années, pendant lesquelles il est couché sur le côté droit et où la brique est placée à sa droite, il tourne son visage vers le siège de Jérusalem, le bras nu, et prophétise contre elle, pour leur signifier : ici, le Saint, béni soit-Il, a révélé Sa droite pour vous, Il a déversé sur vous Son abondance, vous a comblés de bienfaits, vous a envoyé Ses prophètes pour vous réprimander, et malgré tout, vous n'avez pas fait téchouva. L'exigence est ici bien plus sévère, et c'est pourquoi il lui est demandé de dénuder son bras droit et de se tourner vers la droite.
« J'ai mis sur toi des cordes »
וְהִנֵּה נָתַתִּי עָלֶיךָ עֲבוֹתִים וְלֹא תֵהָפֵךְ מִצִּדְּךָ אֶל צִדֶּךָ עַד כַּלּוֹתְךָ יְמֵי מְצוּרֶךָ׃ - Et voici, J'ai mis sur toi des cordes, et tu ne te tourneras pas d'un côté sur l'autre, jusqu'à ce que tu aies achevé les jours de ton siège.
Rachi explique : le décret de Mon commandement pèsera sur toi avec tant de force que ce sera comme si tu étais lié par des cordes pour ne point te retourner d'un côté sur l'autre. Selon Rachi, il s'agit d'une métaphore : ce ne sont pas de véritables cordes, mais puisque Je t'ai ordonné de te coucher sur le côté gauche puis sur le côté droit, c'est comme si Je t'avais attaché afin que tu ne changes pas de côté. En d'autres termes, tu es sommé d'accomplir Mon ordre dans toute sa rigueur, exactement comme Je te l'ai prescrit. Et jusqu'à quand ? « Jusqu'à ce que tu aies achevé les jours de ton siège », c'est-à-dire jusqu'à ce que tu aies accompli le nombre de jours où Je t'ai ordonné d'être comme assiégé. Et pourquoi le terme « tes sièges » au pluriel ? Le Malbim explique : parce qu'il s'agit ici de deux sortes de sièges, un siège de trois cent quatre-vingt-dix jours et un siège de quarante jours, la position couchée sur le côté gauche et celle sur le côté droit. De même, le Malbim précise que « J'ai mis sur toi des cordes » signifie qu'il est comme entravé par une double interdiction : premièrement, ne pas sortir de chez lui ; deuxièmement, ne pas passer du côté droit au côté gauche.
Le pain de mélange - allusion à la nourriture de siège
וְאַתָּה קַח לְךָ חִטִּין וּשְׂעֹרִים וּפוֹל וַעֲדָשִׁים וְדֹחַן וְכֻסְּמִים וְנָתַתָּה אוֹתָם בִּכְלִי אֶחָד וְעָשִׂיתָ אוֹתָם לְךָ לְלָחֶם מִסְפַּר הַיָּמִים אֲשֶׁר אַתָּה שׁוֹכֵב עַל צִדְּךָ שְׁלֹשׁ מֵאוֹת וְתִשְׁעִים יוֹם תֹּאכְלֶנּוּ׃ - Et toi, prends du froment, de l'orge, des fèves, des lentilles, du millet et de l'épeautre ; mets-les dans un seul récipient et fais-en du pain pour toi ; pendant le nombre de jours où tu seras couché sur ton côté, trois cent quatre-vingt-dix jours, tu en mangeras.
Après avoir vu une allusion à ce qui arriverait à la ville et au siège, l'ordre lui est maintenant donné de faire allusion à la nourriture consommée durant le siège. Premièrement, « Prends » signifie préparer et stocker des vivres, car en raison du siège, une grande quantité de nourriture sera nécessaire pour ces jours-là. Deuxièmement, « mets-les dans un seul récipient » - le froment, l'orge, les fèves, les lentilles, le millet et l'épeautre (qui, en dehors du blé et de l'orge, relèvent des légumineuses), il devra tous les mettre dans un seul récipient. Et quelle en est l'allusion ? Que le pain ne sera pas pur. Quand le pain est pur, on mange du pain de froment ; moins pur, on mange du pain d'orge qui est de moindre qualité ; mais lorsque le pain est entièrement composé d'un mélange de froment, d'orge, de fèves, de lentilles, de millet et d'épeautre, cela montre que le pain est dénaturé, qu'il n'y a plus aucun pain pur, témoignant ainsi de la rigueur du siège : vous n'aurez rien d'autre à manger qu'un pain fabriqué à partir d'espèces disparates.
De plus : « et fais-en du pain pour toi ; pendant le nombre de jours où tu seras couché sur ton côté » - qu'il prépare du pain pour trois cent quatre-vingt-dix jours, bien que nous ayons également vu quarante jours supplémentaires, car il s'agit ici des trois cent quatre-vingt-dix jours où le roi de Babylone a encerclé Jérusalem. Le Malbim fait le calcul : le dix du dixième mois, c'est-à-dire le dix Tevet, en la neuvième année de Tsidkiyahou, le siège commença, et il prit la ville à la fin du quatrième mois de la onzième année de son règne, le sept ou le neuf du mois. Les jours de siège durèrent dix-huit mois, comme l'explique Yirmeyahou. Au milieu du siège, le roi de Babylone quitta Jérusalem à cause de l'armée de Pharaon, car il apprit que Pharaon marchait contre lui et partit le combattre, tout en précisant bien qu'il reviendrait, ce qui se produisit vraisemblablement la dixième année du règne de Tsidkiyahou. Et lorsqu'il revint assiéger la ville, c'était au début d'Iyar, et depuis ce moment jusqu'au 9 Tammouz de l'année de la destruction, il y eut quatre cent trente jours.
Lorsque Nevoukhadnetsar quitta la ville, ils préparèrent du pain pour les jours de siège, mais ils n'en préparèrent que pour trois cent quatre-vingt-dix jours - il manquait quarante jours. Pourquoi n'en ont-ils pas préparé davantage ? Parce qu'ils n'en trouvèrent pas plus ; ils préparèrent selon la quantité de blé, de millet, de fèves et de lentilles qui se trouvait aux alentours, et n'en trouvèrent pas davantage. C'est ce que signifie le verset : « pendant le nombre de jours où tu seras couché », trois cent quatre-vingt-dix jours - selon le nombre de jours où tu es couché, telle sera la quantité de pain qu'ils auront le temps de préparer. Il en résulte que durant les quarante derniers jours du siège, ils étaient déjà dans une famine absolue : jusqu'alors, ils avaient mangé du pain préparé pour trois cent quatre-vingt-dix jours, mais le siège dura quatre cent trente jours, et pendant les quarante derniers jours, ils n'avaient plus rien à manger et moururent de faim, de peste et par l'épée au sein de la ville jusqu'à ce qu'une brèche y soit ouverte, comme le rapporte Yirmeyahou au chapitre 21, verset 4, et en plusieurs autres endroits. Selon cela, durant trois cent quatre-vingt-dix jours, ils mangèrent au poids, c'est-à-dire avec parcimonie et selon une stricte mesure, pesant pour chacun exactement sa portion afin que le pain ne s'épuise pas trop vite ; et une fois ces trois cent quatre-vingt-dix jours passés, il ne leur resta même plus de pain rationné.
Manger au poids et un seul repas par jour
וּמַאֲכָלְךָ אֲשֶׁר תֹּאכְלֶנּוּ בְּמִשְׁקוֹל עֶשְׂרִים שֶׁקֶל לַיּוֹם מֵעֵת עַד עֵת תֹּאכְלֶנּוּ׃ - Et la nourriture que tu mangeras sera au poids, vingt sicles par jour ; d'un temps à l'autre tu la mangeras.
Cela vient faire allusion au siège et au fait qu'ils mangeront leur pain au poids. « Au poids » (bimichkol) - le Radak explique que ce terme suit la forme de « mizmor » dérivé de zemer, et ici michkol dérive de michkal (poids). Cela signifie qu'en raison de la famine, ils mangeront leur nourriture au poids, et qu'ils ne mangeront qu'une seule fois par jour. Leur habitude était de prendre deux repas par jour, le matin et le soir, et le Chabbat trois repas pour marquer une distinction ; or ici, il lui est dit qu'il n'y aura qu'un seul repas par jour par suite de l'extrême pénurie, « d'un temps à l'autre tu la mangeras » : ils ne mangeaient qu'une fois par jour faute de pain. De même, ils buvaient l'eau avec parcimonie, avec mesure. Tout cela pendant les trois cent quatre-vingt-dix premiers jours, après quoi la disette s'aggravera encore davantage, au point que même ces vingt sicles de pain par jour ne seront plus à leur disposition.
L'eau avec mesure et le sixième de hin
וּמַיִם בִּמְשׂוּרָה תִשְׁתֶּה שִׁשִּׁית הַהִין מֵעֵת עַד עֵת תִּשְׁתֶּה׃ - Et tu boiras de l'eau avec mesure, un sixième de hin ; d'un temps à l'autre tu boiras.
« Avec mesure » (bimsourah) - nos Sages expliquent qu'il s'agit d'une petite mesure équivalant à un trentième de log, soit environ onze centimètres cubes et demi, et pour l'eau le centimètre cube et le gramme sont équivalents, ce qui fait environ onze grammes d'eau. Or, il est dit ensuite « un sixième de hin », ce qui représente une quantité bien supérieure : le hin contient douze log, et un sixième de hin correspond à deux log, soit six cent quatre-vingt-dix centimètres cubes, près de sept cents grammes d'eau (le cm³ étant une mesure de volume et le gramme une mesure de poids). D'abord il est question d'environ onze grammes et demi, et maintenant de près de sept cents grammes ! Le Radak explique que le sens du verset est qu'il disposera d'une quantité de six cent quatre-vingt-dix centimètres cubes par jour, mais comment la boira-t-il ? Avec mesure, à chaque fois une petite gorgée d'environ onze grammes. Il n'y a donc pas de contradiction : tu boiras de l'eau avec mesure, et quelle sera ta ration quotidienne ? Un sixième de hin, d'un temps à l'autre. Tout cela vient faire allusion à la soif et à l'immense famine qui régneront à Jérusalem au temps du siège, depuis la neuvième année de Tsidkiyahou jusqu'à la onzième année.
Une galette d'orge
וְעֻגַת שְׂעֹרִים תֹּאכְלֶנָּה וְהִיא בְּגֶלְלֵי צֵאַת הָאָדָם תְּעֻגֶנָה לְעֵינֵיהֶם׃ - Et tu la mangeras sous forme de galette d'orge, et c'est avec des excréments humains séchés que tu la feras cuire sous leurs yeux.
Rachi explique : sa préparation est grossière et repoussante comme celle de l'orge, et elle n'est pas belle comme la préparation d'une galette de froment. Quiconque a déjà vu du pain complet, du pain diététique ou assimilé, ne peut contester que la 'hallah a un aspect bien plus agréable : sa forme est belle, dorée, bien mieux travaillée. Même si aujourd'hui ces pains sont considérés comme des pains artisanaux ou diététiques et coûtent cher, il reste évident, du point de vue de la finesse, qu'ils ne sont pas nobles ; et sur le plan gustatif, le pain blanc et la 'hallah sont infiniment supérieurs au pain d'orge. C'est pourquoi le verset dit : « et tu la mangeras sous la forme d'une galette d'orge ». Certes, il s'agit d'un mélange de toutes ces céréales - froment, orge, fèves, lentilles, millet et épeautre - mais son apparence ne sera pas belle comme celle d'un pain de froment, mais grossière comme celle d'un pain d'orge.
Le Radak donne une autre explication : c'est comme s'il était écrit « et tu la mangeras comme une galette d'orge », signifiant que tu mangeras cette galette composite comme s'il s'agissait d'une simple galette d'orge, sans tous ces mélanges. En effet, une galette d'orge pure se mange plus facilement qu'une pâte où l'on a incorporé tant de légumineuses, ce mélange témoignant de son extrême pauvreté ; mais en raison de la faim, tu la mangeras avec autant d'empressement que si c'était une galette d'orge ordinaire. Et si l'on objecte que, pour souligner l'intensité de l'appétit, le texte aurait dû pousser l'image encore plus loin et dire « comme une galette de froment » - ce qui aurait constitué la métaphore suprême de la famine, mangeant cette mixture comme si c'était une 'hallah raffinée -, le Radak répond que le verset n'exagère pas à ce point : il est impensable qu'une telle pâte mélangée soit mangée de bon cœur au point de paraître un pain de froment ; c'est pourquoi il précise qu'il la dévorera avec avidité, comme si elle n'était qu'une simple galette d'orge.
Qu'est-ce qu'une « 'ouga » ?
Notons au passage que le terme biblique de « 'ouga » ne correspond pas du tout au gâteau de notre langage contemporain, cette pâtisserie sucrée avec du chocolat ou d'autres douceurs. À l'époque, une « 'ouga » désignait une galette ou un pain : la « 'ougat retzafim » (galette cuite sur des pierres chauffées) était un pain cuit à même les braises, semblable à une « 'harara ». Et pourquoi ce nom de « 'ouga » ? Parce que la racine 'oug évoque le cercle, comme dans l'expression « 'ag 'ouga » - il traça un cercle et se tint au milieu -, d'où la comptine enfantine « 'Ouga, 'ouga, bama'agal na'houga », où certains croient à tort que l'on chante pour un gâteau, alors qu'il s'agit bien d'une ronde ! Mais aujourd'hui, cette expression s'étant perdue, on imagine souvent une crêpe quelconque. Nous avons déjà mentionné que le mot « 'hallah » partage cette même étymologie liée à la rondeur, tout comme « ma'hol » qui désigne une danse en cercle. Il est très probable qu'il s'agisse de pains plats et ronds semblables aux galettes orientales, ou d'une miche façonnée en rond. Pourquoi ? Parce qu'en prélevant un morceau de pâte et en le posant sur une surface plate, il s'aplatit naturellement sous une forme circulaire. Aujourd'hui, on façonne toutes sortes de tresses, mais dans sa forme primitive, le pain était rond ; c'est pourquoi « 'hallah » comme « 'ouga » renvoient à la notion de cercle et de ronde.
« Avec des excréments d'homme »
Cela signifie que cette galette devra être cuite sur un feu alimenté par des excréments humains séchés. On cuisait en effet dans des fours traditionnels (taboun) en utilisant divers combustibles : parfois du bois, parfois des noyaux de dattes ou d'olives, et parfois, à défaut de tout autre combustible, des bouses d'animaux séchées. Mais ici, le prophète reçoit l'ordre de préparer un pain d'une ignominie absolue, puisqu'il devra être cuit sur des excréments humains. Les déjections animales ne sont ni aussi répugnantes ni aussi nauséabondes - certes, personne n'en raffole, mais elles n'ont pas la puanteur des fèces humaines. Chez l'homme, en revanche, les excréments dégagent une odeur fétide : « Qui accroît sa science accroît sa douleur », et la Guémara enseigne que dès qu'un enfant acquiert un peu d'entendement et commence à consommer des céréales, ses excréments se mettent à puer. Le texte vient ainsi illustrer la déchéance effroyable de la situation, où le pain devra être cuit sur un tel combustible.
« Tu la cuiras [ou : elles la cuiront] sous leurs yeux » - le Radak rapporte que certains veulent attribuer cette action au prophète lui-même, qui préparerait la galette sous leurs yeux. Mais cette explication est difficile, car si le verset s'adressait au prophète au singulier pour dire « tu la cuiras », le Noun aurait dû porter un daguesh (« te'ouguénah »), alors qu'il est écrit ici avec un Noun sans daguesh (« te'ougéna »), marque du féminin pluriel. Par conséquent, le sens est que les femmes prépareront ces galettes sous leurs yeux, devant tout le peuple. En effet, toute cette prophétie a pour but de préfigurer les épreuves que subira le peuple durant le siège ; il s'agit d'un message direct adressé à la nation, et cela doit être accompli sous leur regard pour qu'ils en saisissent toute la portée.
Nourriture de bête et impureté humaine - L'explication du Malbim
Le Malbim explique qu'au terme des jours du siège, la première injonction donnée au prophète est de consommer une galette d'orge. Or l'orge est la nourriture par excellence des animaux, ce qui fait allusion aux jours d'exil qui succéderont à la chute de la ville : vous mangerez la nourriture des bêtes, car vous vous êtes dépouillés de la dignité d'Israël pour rétrograder au rang d'animaux dépourvus de parole. Qui mange de l'orge ? Les ânes. C'est comme si vous aviez déchu au rang de bêtes ; par conséquent, lors de votre exil au milieu des nations, vous vous nourrirez comme des bêtes.
C'est dans cette même perspective que l'on explique le symbolisme de l'offrande du 'Omer, apportée au lendemain de Pessa'h à base d'orge, tandis que l'offrande de froment - les Deux Pains (Chtei HaLé'hem) - est présentée à Chavou'ot. Pourquoi l'une est-elle d'orge et l'autre de froment ? Parce qu'au moment de la sortie d'Égypte, nous n'avions pas encore reçu la Torah ; notre subsistance s'apparentait alors à celle des bêtes, comme si nous nous nourrissions d'orge, demeurant encore sur un plan purement animal. Et quand avons-nous accédé à la véritable stature humaine ? Lorsque nous sommes arrivés au mont Sinaï, élevés au rang de fils d'Hachem et récipiendaires de la Torah. Dès lors, notre aliment devient le froment, et à Chavou'ot, nous offrons les Deux Pains pétris de froment. L'orge symbolise donc la dimension animale ; c'est pourquoi il mange une galette d'orge, pour signifier qu'ils ont déchu au rang de bêtes en abandonnant la noblesse spirituelle d'Israël.
En second lieu, il lui ordonne de cuire cette galette sur des excréments humains, afin de leur signifier que bien que leur nourriture soit celle des bêtes, leurs excréments et leur impureté restent humains : leur souillure est nauséabonde, car ils ont fauté par leur âme douée de parole et l'ont corrompue. Il y a donc ici un double avilissement. En effet, s'il avait seulement signifié une régression à l'état de bête, l'animal présente certes une infériorité, mais aussi un avantage : de son vivant, il ne contracte jamais d'impureté rituelle (toum'ah). Le seul être au monde susceptible de devenir impur de son vivant est l'homme ; aucun animal ne devient impur de son vivant. Tout au plus son cadavre peut-il transmettre l'impureté, comme une charogne (névéla) selon les modalités de son abattage, ou un reptile (chérets) qui ne souille qu'après sa mort. Mais l'homme, lui, peut atteindre les degrés d'impureté les plus extrêmes : ni la bête ni le chérets ne peuvent engendrer le sommet de la toum'ah, à savoir la source suprême de l'impureté (Avi Avot HaToum'ah) qu'est le cadavre humain. Un tel niveau n'existe ni pour le chérets ni pour la névéla.
Il s'avère donc que si nous n'étions descendus qu'au rang d'animal, il y aurait encore eu là un avantage, car l'impureté de la bête est relativement faible : elle ne s'impurifie pas de son vivant et n'atteint jamais le paroxysme de la toum'ah. L'Écriture vient rectifier : non, sachez que vous conservez le handicap propre à l'homme. « Avec des excréments d'homme » - cela vous enseigne que les fèces humaines sont fétides, et que vous gardez les faiblesses spirituelles de l'homme d'Israël, qui peut devenir impur de son vivant et engendre après sa mort une impureté maximale. En d'autres termes : vous n'avez pas régressé au statut de la bête au sens plein, ce qui vous aurait conféré cette immunité, mais vous avez cumulé les déchéances de la condition humaine : la grandeur de l'homme réside dans son âme, or vous avez souillé cette âme. C'est ce qui s'exprime à travers la fétidité des excréments humains et ce mode de consommation impur, rappelant qu'ils ont profané leur âme.
« C'est ainsi que les enfants d'Israël mangeront leur pain impur »
וַיֹּאמֶר ה' כָּכָה יֹאכְלוּ בְנֵי יִשְׂרָאֵל אֶת לַחְמָם טָמֵא בַּגּוֹיִם אֲשֶׁר אַדִּיחֵם שָׁם׃ - Et l'Éternel dit : C'est ainsi que les enfants d'Israël mangeront leur pain souillé, parmi les nations où Je les disperserai.
En quoi le terme « impur » (tamé) est-il pertinent ici, et de quelle impureté s'agit-il ? Rachi explique : « tamé » signifie ici repoussant et méprisable. Le Radak explique quant à lui que, dans leur exil parmi les nations, ils ne pourront préserver leur nourriture de la souillure et ne pourront pas manger dans un état de pureté. Le Malbim précise que deux paraboles ont été énoncées ici, la seconde étant expliquée avant la première ; c'est pourquoi Il commence ici par expliciter la seconde parabole, celle de la galette d'orge, en lui disant : sache que durant les jours de leur exil parmi les nations, ils mangeront leur pain - une nourriture pour bétail - qui sera souillé par l'impureté des nations.
La protestation du prophète
וָאֹמַר אֲהָהּ אֲדֹנָי ה' הִנֵּה נַפְשִׁי לֹא מְטֻמָּאָה וּנְבֵלָה וּטְרֵפָה לֹא אָכַלְתִּי מִנְּעוּרַי וְעַד עַתָּה וְלֹא בָא בְּפִי בְּשַׂר פִּגּוּל׃ - Et je dis : Ah ! Seigneur Éternel, voici que mon âme n'a point été souillée ; je n'ai mangé d'aucune bête crevée ou déchirée depuis ma jeunesse jusqu'à présent, et aucune viande abominable n'est entrée dans ma bouche.
Aussitôt, le prophète s'insurge et s'écrie : comment est-il possible que Toi, Hachem, Tu exiges de moi une telle chose, de manger un pain impur ? Mon âme n'a pourtant jamais été souillée ! Le Radak explique : ni mon âme ni mon corps ne sont souillés - ni mon âme par une mauvaise pensée, ni mon corps par un aliment impur.
Cependant, la chose est étonnante : est-ce là ce dont le prophète tire gloire, de n'avoir consommé depuis sa jeunesse ni bête crevée (névéla), ni bête déchirée (téréfa), et qu'aucune chair sacrificielle invalidée (pigoul) ne soit entrée dans sa bouche ? Quel homme en Israël mange donc de la névéla, de la téréfa ou du pigoul ? Plusieurs explications sont apportées à cela. La première est celle du Radak : les Cohanim sont mis en garde contre les bêtes mortes ou déchirées plus encore que le reste d'Israël, car elles comportent une impureté qui les concerne particulièrement, ainsi qu'il est dit : « De toute bête crevée ou déchirée, les Cohanim ne mangeront point, pour ne pas s'en souiller ». Ce n'est pas que cela soit permis au reste d'Israël, mais les Cohanim sont soumis à un avertissement accru, car ils doivent préserver leur sainteté à un degré plus élevé. Ézéchiel affirme donc : dès ma jeunesse, j'ai pris garde à toute impureté, et jamais n'est entrée dans ma bouche une viande de pigoul contre laquelle les Cohanim sont spécifiquement mis en garde ; comment pourrais-Tu alors m'ordonner de préparer mon pain sur une matière impure et répugnante ? De plus, nos Sages interprètent « mon âme n'a point été souillée » : je n'ai point eu de pensées coupables le jour qui m'auraient conduit à l'impureté la nuit, conformément à l'avertissement de nos Sages interdisant d'avoir le jour des pensées immorales qui amèneraient, à Dieu ne plaise, à une souillure nocturne.
En conclusion :
Dans cette partie du chapitre, nous avons vu l'ordre de se coucher quarante jours sur le côté droit : selon Rachi, en regard des quarante années de fautes de Juda depuis l'exil des dix tribus jusqu'à la destruction du Temple, et selon le Malbim, en regard des quarante années de remontrances de Jérémie durant lesquelles le Saint, béni soit-Il, a tendu Sa droite et envoyé des prophètes, sans qu'ils ne reviennent à Lui. De là, nous avons appris le décompte des soixante-dix Chemot et Yovélot pour lesquelles nous avons été exilés soixante-dix ans, ainsi que le secret de « Je te l'ai accordé » - le mérite des souffrances du prophète ayant adouci le jugement en comptant un jour pour une année. Nous avons ensuite découvert les actes symboliques liés à la nourriture : le pain de mélange qui illustre l'avilissement du pain durant le siège, l'alimentation au poids et l'eau à la mesure qui annoncent la famine et la soif, et enfin la galette d'orge cuite sur des excréments humains - nourriture pour bétail d'une part et souillure humaine d'autre part, pour signifier que non seulement ils sont déchus de la grandeur d'Israël au rang de la bête, mais qu'ils ont de surcroît conservé la déchéance de l'homme ayant souillé son âme. Et contre tout cela, le prophète proteste : « mon âme n'a point été souillée », éveillant ainsi la miséricorde céleste.