Le chapitre 32 ouvre une étape entièrement nouvelle dans le livre d'Iyov. Les trois compagnons ont achevé leurs discours, et un nouveau personnage entre en scène : Élihou ben Barakhel le Bouzite. Avant d'exposer ses arguments, il se doit de répondre à deux questions : pourquoi a-t-il gardé le silence jusqu'à présent, et pourquoi s'autorise-t-il à parler maintenant. Dans ces propos introductifs est contenue toute une doctrine sur la source de la sagesse : découle-t-elle de l'expérience et de l'ancienneté, ou d'un esprit divin insufflé en l'homme ?
וַיַּעַן אֱלִיהוּא בֶן־בַּרַכְאֵל הַבּוּזִי וַיֹּאמַר: צָעִיר אֲנִי לְיָמִים וְאַתֶּם יְשִׁישִׁים, עַל־כֵּן זָחַלְתִּי וָאִירָא מֵחַוֺּת דֵּעִי אֶתְכֶם׃ - Élihou, fils de Barakhel le Bouzite, prit la parole et dit : Je suis jeune d'années et vous êtes des vieillards ; c'est pourquoi j'ai battu en retraite et craint de vous exposer mon sentiment.
Élihou énumère deux motifs distincts à son silence. Le premier : « Je suis jeune d'années » - un homme jeune ne possède pas encore assez de connaissances et de notions pour émettre une opinion. Qu'as-tu déjà eu le temps d'apprendre pour te précipiter en avant ? Le second : « Et vous êtes des vieillards » - même un homme qui n'est plus tout jeune, lorsqu'il se trouve devant des aînés très avancés en âge, se doit de garder le silence. Il cumulait ainsi deux handicaps : être jeune, et se tenir face à des vieillards.
Et face à ces deux motifs correspondent deux expressions : « J'ai battu en retraite » (zahalti) face à ma jeunesse, comme un rampant de la poussière, un vermisseau qui n'ose lever la tête ; et « j'ai craint » (ve-ira) face à votre grand âge, une crainte naturelle de parler devant des anciens. Et j'ai même hésité « à exprimer mon avis » pour moi-même, à plus forte raison « devant vous » - à vos côtés, face à des vieillards. Voilà pourquoi j'ai gardé le silence jusqu'ici.
אָמַרְתִּי יָמִים יְדַבֵּרוּ, וְרֹב שָׁנִים יֹדִיעוּ חׇכְמָה׃ - Je me disais : Que les jours parlent, et que le grand nombre d'années fasse connaître la sagesse !
Jusqu'à présent, explique Élihou, je pensais que la sagesse tirait ses fondements de l'observation sensible et de l'expérimentation. Face à un problème à analyser, deux voies s'offrent à l'homme : la première est l'expérience de longues années et la vérification par les sens - j'ai observé, j'ai expérimenté, et par conséquent je sais. La seconde possibilité est une illumination divine, une idée inspirée dans l'esprit, un éclair qui jaillit dans l'intellect. Nombre de grandes découvertes relèvent précisément de cette seconde catégorie.
Or, si le fondement réside dans l'examen et l'expérience, un jeune homme n'a rien à dire. Qu'as-tu pu observer dans ton existence ? Combien as-tu eu le temps de vivre ? « Que les jours parlent » - celui qui porte le poids des jours et de leurs péripéties, une vaste expérience de la vie, c'est lui qui est en droit de parler. « Et que le grand nombre d'années fasse connaître la sagesse » - la sagesse est un système structuré qui s'élucide par des preuves et des démonstrations, des principes clairs et rigoureux, et pour cela, un temps restreint ne suffit pas. Ce verset éclaire donc le précédent : je me suis tu parce que j'étais jeune, et je me suis tu également parce que les conceptions des vieillards dépassent celles d'un jeune dont l'esprit n'est pas encore suffisamment mûr.
אָכֵן רוּחַ־הִיא בֶאֱנוֹשׁ, וְנִשְׁמַת שַׁדַּי תְּבִינֵם׃ - Mais en réalité, c'est l'esprit qui est dans l'homme, et le souffle du Tout-Puissant qui leur donne l'intelligence.
Cependant, je suis parvenu à la conclusion qu'il n'en est rien. Selon les termes du Malbim : « Les connaissances de l'intelligence sont enfouies dans l'esprit de l'homme ». La sagesse, l'intellect et la réflexion sont recelés dans l'esprit de l'homme, qui est un souffle divin. Le Saint, béni soit-Il, a enfoui dans le cœur de l'homme une sagesse qui lui permet de connaître les choses.
Dès lors, il n'y a pas de différence entre le jeune et le vieillard. Si les lumières de l'intelligence sont enracinées en moi par le fait même de l'implantation de l'âme, le vieillard possède une âme tout comme le jeune en possède une : il n'y a ni âme vieille ni âme jeune. Par conséquent, un jeune homme peut lui aussi puiser à cette même source spirituelle, percer des mystères et expliquer les réalités de l'existence. « En vérité, c'est un esprit qui est dans l'homme » - un souffle émanant du Saint, béni soit-Il, qui réside en l'homme, et grâce auquel il résout des énigmes et appréhende les concepts abstraits. « Et l'inspiration du Tout-Puissant leur donne l'intelligence » - l'âme, qui tire sa source de Chadaï, parcelle divine d'En-haut, est ce qui permet à l'homme de comprendre les choses dans toute leur profondeur.
לֹא־רַבִּים יֶחְכָּמוּ, וּזְקֵנִים יָבִינוּ מִשְׁפָּט׃ - Ce ne sont pas les plus nombreux qui sont sages, ni toujours les vieillards qui comprennent le droit.
Si le fondement de la sagesse reposait sur les sens et l'expérience empirique, plus nous multiplierions les observateurs, plus nous accumulerions de sagesse : on associerait un chercheur à un autre, un scientifique à un autre, et de tous ces apports réunis s'élèverait un édifice vaste et complet. Mais si la sagesse est un souffle qu'Hachem a déposé en l'homme, il suffit d'une seule personne dotée de ce souffle pour saisir la vérité des choses, bien plus que mille grands érudits qui n'auraient pas reçu ce même souffle.
À titre d'illustration : si nous réunissions mille hommes de science contemporains d'Einstein d'un côté, et Einstein seul de l'autre, qui a découvert l'atome ? Le poids cumulé de mille esprits est pourtant bien supérieur, et pourtant ils n'ont pas atteint ce que lui a découvert. La raison en est : « Ce ne sont pas les nombreux qui sont sages ». On ne peut pas additionner des esprits face à un homme qui a reçu une illumination, une étincelle, un « esprit dans l'homme » et « l'inspiration du Tout-Puissant qui donne l'intelligence ». Lui a reçu une révélation, alors qu'eux ne l'ont pas reçue.
Il en va de même dans le monde de la Torah : mille sages de moindre stature que le Rambam qui exprimeraient une opinion opposée à la sienne - même réunis, leur avis ne prévaudra pas contre lui. Et pour parler simplement : si un professeur en médecine affirme qu'une intervention chirurgicale est nécessaire, et qu'on lui répond avoir fait un sondage au marché où la majorité des marchands recommandait de ne pas opérer, cela a-t-il le moindre sens ? On dit parfois : « Un milliard de Chinois ne peuvent pas se tromper », mais lorsqu'une seule personne comprend et que toutes les autres ne comprennent pas, ce n'est pas le nombre qui compte.
D'où également : « ni toujours les vieillards qui comprennent le droit » - il n'est pas certain que le vieillard comprenne nécessairement la justice du seul fait de son âge, de son expérience et de ses recherches, car cela ne dépend pas de cela, mais du souffle que le Saint, béni soit-Il, a insufflé à l'homme. Ainsi, dit Elihou, je peux moi aussi m'exprimer : bien qu'il y ait ici des hommes plus nombreux et plus âgés que moi, il n'est nullement certain que leurs propos soient supérieurs aux miens, car Hachem a placé en moi un esprit particulier pour apporter la juste réponse à la question de Job.
לָכֵן אָמַרְתִּי שִׁמְעָה־לִּי, אֲחַוֶּה דֵעִי אַף־אָנִי׃ - C'est pourquoi je dis : Écoute-moi ! J'exprimerai, moi aussi, mon opinion.
Je ne dispose pas de l'expérience d'une longue vie ; je n'ai pas derrière moi un riche parcours qui me permettrait de dire : j'ai expérimenté ceci, constaté cela et abouti à telle conclusion. Je suis jeune en années. Cependant, « j'exprimerai mon opinion » - je possède ce qu'ils n'ont pas : des vérités authentiques gravées dans l'âme humaine, qui ne procèdent ni de l'observation, ni de l'expérience, ni de la recherche, mais de ce qu'Hachem m'a octroyé de Son esprit.
הֵן הוֹחַלְתִּי לְדִבְרֵיכֶם, אָזִין עַד־תְּבוּנֹתֵיכֶם עַד־תַּחְקְרוּן מִלִּין׃ - Voici, j'ai attendu vos paroles, j'ai prêté l'oreille à vos raisonnements, jusqu'à ce que vous ayez examiné vos propos à fond.
Pour qu'un homme puisse juger des propos d'autrui, trois conditions sont requises. La première : écouter les prémisses, les propositions et les déductions produites par son esprit - pour comprendre exactement ce qu'il avance. La deuxième : remonter jusqu'aux principes premiers et aux racines d'où il a tiré ces conclusions - pour saisir quel est le postulat de base ayant engendré la déduction. La troisième : tout écouter du début à la fin, de peur qu'au cours de son discours il n'ait déjà répondu à mes questions et à mes objections.
Elihou atteste avoir rempli ces trois critères : « J'ai attendu vos paroles » - j'ai écouté du début à la fin ; « j'ai prêté l'oreille à vos raisonnements » - j'ai tendu l'oreille jusqu'à la racine des concepts d'où vous avez tiré vos conclusions ; « jusqu'à ce que vous ayez examiné vos propos » - j'ai patienté pour voir quelle conclusion finale vous déduiriez de toutes ces prémisses. Ce n'est qu'après tout cela que l'on peut répondre.
Et là, il touche à l'un de nos travers majeurs. Lorsque les hommes écoutent autrui, ils ne lui prêtent pas véritablement attention, mais attendent simplement qu'il finisse pour pouvoir placer leur mot ; dès lors, cela tourne au dialogue de sourds. Il existe une règle dans les lois de la grillade : celui qui grille un foie au-dessus de la viande, bien que le foie rejette beaucoup de sang, la viande ne l'absorbe pas - « eidé détarid lémiplat lo bala » (puisqu'elle est occupée à rejeter, elle n'absorbe pas). Comme la viande elle-même est occupée à expulser, elle n'est pas disposée à absorber. Telle est exactement la nature humaine : parce qu'on est accaparé par ce que l'on veut dire, on n'intègre absolument rien des propos de son interlocuteur. On attend seulement qu'il termine, persuadé que ce que l'on a à dire, cela au moins est passionnant. Et sachez que l'autre partie ressent exactement la même chose à votre égard.
L'une des plus grandes qualités de celui qui aide autrui est la capacité d'écoute. Le rav Diamant racontait, me semble-t-il, l'histoire d'un homme qui sortit d'un entretien avec lui, émerveillé par l'aide précieuse qu'il avait reçue. Le rav déclara : « En vérité, je ne lui ai donné aucun conseil. Je me suis contenté de l'écouter et de lui poser des questions directrices - pourquoi as-tu agi ainsi, et que s'est-il passé ensuite ? Je suis resté assis une heure à le laisser tout déverser, et il est reparti avec le sentiment d'avoir été aidé. » C'est là la plus grande des aides : écouter. Non pas qu'un homme ait à peine ouvert la bouche que vous avez déjà quatre solutions toutes prêtes pour lui. C'est ce qu'apprend tout psychologue : écoutez le patient, et dès lors que vous avez écouté, vous avez résolu 50 à 70 pour cent du problème. Et l'on a fait remarquer le sens du mot anglais understand (comprendre) : under signifie « en dessous », stand signifie « se tenir ». Quiconque désire comprendre l'autre doit se placer en dessous de lui.
וְעָדֵיכֶם אֶתְבּוֹנָן, וְהִנֵּה אֵין לְאִיּוֹב מוֹכִיחַ עוֹנֶה אֲמָרָיו מִכֶּם׃ - J'ai porté mon attention sur vous, et voici qu'aucun de vous ne confond Iyov ni ne répond à ses discours.
Il ne m'a pas suffi d'examiner et d'approfondir vos paroles pour les comprendre parfaitement ; « j'ai porté mon attention sur vous » - j'ai examiné ce qu'il avance et ce que vous lui rétorquez. En effet, il arrive que deux contradicteurs partent de deux postulats de base différents, et dès lors, ils ne trouveront jamais de terrain d'entente. Par exemple, si l'on demande pourquoi les élèves de yechiva ne s'enrôlent pas dans l'armée, et que l'on explique la valeur de la Torah et le dévouement d'un jeune homme qui s'y consacre corps et âme - si pour l'interlocuteur la Torah n'est qu'un concept anachronique rédigé par des hommes, il est inutile d'expliquer à quel point ils s'y investissent. « J'ai porté mon attention sur vous » signifie : vérifier quel est le postulat de départ, et s'il est partagé par la partie adverse.
Et après tout cet examen, j'ai constaté : « aucun de vous ne confond Iyov » - il n'y a pas dans vos propos de quoi prouver le contraire à Iyov et éclaircir l'inverse de ses arguments ; « ne répond à ses discours » - pas un seul d'entre vous n'a même réussi à lui répliquer. Il y a ici deux étapes : réfuter les arguments de son vis-à-vis est une chose, et prouver ses propres thèses en est une autre. Réfuter est plus aisé que prouver, or ici, vous n'êtes parvenus ni à l'un ni à l'autre.
פֶּן־תֹּאמְרוּ מָצָאנוּ חׇכְמָה, אֵל יִדְּפֶנּוּ לֹא־אִישׁ׃ - Ne dites point : « Nous avons trouvé la sagesse ; c'est Dieu qui le repoussera, non un homme ! »
Est-ce par ce que vous lui avez répondu que vous pouvez prétendre : « Nous avons trouvé la sagesse » ? Le terme yidfenou vient de la racine désignant l'action de repousser ou balayer, comme dans l'expression « telle la bale que le vent disperse » (tidfenou roua'h). Le cœur de votre argumentation était que c'est Dieu qui repousse Iyov, et non un homme : on ne saurait concevoir chez le Saint, béni soit-Il, un défaut de volonté, de sagesse ou de pouvoir, pas plus qu'on ne peut Lui imputer la jalousie ou la haine. Telle était aussi l'affirmation de Tsofar : nous ne pouvons saisir la providence divine ni Sa sagesse ; tout comme l'argument selon lequel il est impossible pour un homme de sortir justifié face à Dieu, ou encore la déclaration d'Eliphaz : « Que peut faire l'homme pour être juste ? », signifiant que l'obligation de servir Dieu qui incombe à l'homme est si immense qu'il ne pourra jamais affirmer : « J'ai purifié mon cœur et accompli mon devoir ». Tous vos arguments reposent sur un seul et même postulat : c'est Dieu qui te combat et non un homme, ne Le juge donc pas à la manière d'un être humain et ne cherche pas à débattre avec Lui selon des critères humains, car le Saint, béni soit-Il, est infiniment élevé. Elihou leur dit alors : y a-t-il la moindre sagesse dans un tel argument ? Est-ce par cela que vous triompherez d'Iyov ?
וְלֹא־עָרַךְ אֵלַי מִלִּין, וּבְאִמְרֵיכֶם לֹא אֲשִׁיבֶנּוּ׃ - Il n'a point dirigé ses paroles contre moi, et ce n'est pas avec vos propos que je lui répondrai.
« Il n'a point dirigé ses paroles contre moi » - tout ce que Iyov a avancé ne s'adresse pas à moi. Ma démarche est entièrement différente, et aucun de ses arguments ne saurait réfuter ce que je m'apprête à dire. « Et ce n'est pas avec vos propos que je lui répondrai » - ma conception est elle aussi distincte de la vôtre, et je ne lui répondrai pas par vos arguments. J'apporte une nouvelle approche : elle n'est pas la vôtre, et elle ne s'effondre pas devant les réfutations d'Iyov.
חַתּוּ לֹא־עָנוּ עוֹד, הֶעְתִּיקוּ מֵהֶם מִלִּים׃ - Ils sont consternés, ils ne répondent plus, les mots leur ont échappé.
Et comment pourrais-je reprendre des arguments déjà avancés ? Je constate bien que les compagnons sont « consternés » (חתו) - au sens où ils sont brisés. Tsofar n'a même pas répliqué lors du troisième cycle d'interventions, il s'est retiré plus tôt, « ils ne répondent plus ». Et chez certains, « les mots leur ont échappé » - c'est Bildad, qui lors de sa troisième prise de parole fut extrêmement bref, comme si les mots s'étaient taris et lui faisaient défaut. Dès lors, irais-je recycler des arguments éculés qui sont déjà tombés et ont été réduits à néant par Iyov ? Je formulerai des arguments neufs et énoncerai des vérités qui n'ont pas encore été dites jusqu'à présent.
וְהוֹחַלְתִּי כִּי־לֹא יְדַבֵּרוּ, כִּי עָמְדוּ לֹא־עָנוּ עוֹד׃ - Et j'ai patienté parce qu'ils ne parlaient point, parce qu'ils se tenaient là sans plus répondre.
Et malgré tout, je ne me suis pas empressé de prendre la parole. Voyant leurs arguments s'épuiser, je n'ai pas sauté sur l'occasion : j'ai préféré attendre en silence, espérant qu'après avoir repris haleine et rassemblé leurs forces, ils apporteraient de nouveaux arguments. Mais comment s'assurer qu'ils n'avaient réellement plus de réplique ? Tout au long de la controverse, ils étaient assis par terre avec lui, et tant qu'ils demeuraient assis, on pouvait penser qu'ils pesaient encore leurs arguments, assimilaient les paroles d'Iyov et préparaient une réponse. Mais « parce qu'ils se tenaient là » - dès lors qu'ils se sont levés debout, c'était le signe manifeste que le débat était clos et qu'ils n'avaient plus rien à faire valoir.
אַעֲנֶה אַף־אֲנִי חֶלְקִי, אֲחַוֶּה דֵעִי אַף־אָנִי׃ - Je répondrai, moi aussi, pour ma part, j'exposerai ma pensée, moi aussi.
Chacun a son rôle à jouer dans ce débat. Vous avez déjà apporté votre part, et à présent, je vais apporter la mienne. Et que signifie « j'exposerai ma pensée » (אחוה דעי) ? C'est le fondement de ma démarche : l'homme porte en lui une intuition intellectuelle insufflée par D.ieu, gravée au plus profond de son âme et de son esprit - non point issue de déductions logiques, ni de spéculations et d'enquêtes philosophiques, ni du grand âge, ni de l'opinion du grand nombre.
כִּי מָלֵתִי מִלִּים, הֱצִיקַתְנִי רוּחַ בִּטְנִי׃ - Car je suis plein de paroles, le souffle de mon être m'oppresse.
Voilà longtemps que j'accumule au fond de moi ce que j'ai à dire. A l'image de quelqu'un qui a le « ventre plein » de reproches envers un tiers - contre son patron ou dans ses affaires de famille - et qui rumine cela intérieurement en guettant l'instant où la digue cédera. « Je suis plein de paroles » : les mots débordent déjà en moi, au point que « le souffle de mon être m'oppresse » ; l'esprit d'intelligence d'où émane la parole, cette roua'h memalela (le souffle parlant), me tourmente de l'intérieur tant il aspire à jaillir.
הִנֵּה־בִטְנִי כְּיַיִן לֹא־יִפָּתֵחַ, כְּאֹבוֹת חֲדָשִׁים יִבָּקֵעַ׃ - Voici, mon intérieur est comme un vin enfermé sans issue, prêt à éclater comme des outres neuves.
Le vin fermente et cherche à s'échapper. Une vieille outre, assouplie et affermie par le temps, parvient à retenir le vin malgré la fermentation ; en revanche, une outre neuve risque fort de se déchirer - tout comme un récipient d'argile neuf se brise facilement, alors qu'un ustensile usager réagit moins aux écarts de température. Elihou déclare ainsi : je n'ai pas encore l'habitude de réprimer mes paroles, et c'est pourquoi elles vont faire irruption au-dehors, telles des outres neuves incapables de contenir le vin en fermentation, à la manière d'une bouteille de champagne qui, à l'ouverture, jaillit de toutes parts.
אֲדַבְּרָה וְיִרְוַח־לִי, אֶפְתַּח שְׂפָתַי וְאֶעֱנֶה׃ - Je vais parler pour trouver du soulagement, j'ouvrirai mes lèvres et je répondrai.
Je parlerai afin de me soulager de ce souffle qui m'oppresse intérieurement. « J'ouvrirai mes lèvres et je répondrai » : jusqu'à présent, j'ai serré et mordu mes lèvres, mais dès l'instant où je les entrouvrirai, les paroles s'échapperont d'elles-mêmes, pareilles à une outre neuve qui se rompt et laisse jaillir tout son flot d'un seul coup.
אַל־נָא אֶשָּׂא פְנֵי־אִישׁ, וְאֶל־אָדָם לֹא אֲכַנֶּה׃ - De grâce, je ne ferai acception de personne, et je n'accorderai de flatterie à aucun homme.
Sachez-le, prévient Elihou, je ne ferai aucun favoritisme dans mes arguments, ni envers Iyov ni envers ses compagnons. Je ne calcule rien : j'exposerai mes thèses exactement comme je les pense et comme je les connais. « Et je n'accorderai de flatterie à aucun homme » : je ne retiendrai pas mes mots dans le but de rendre hommage à quelqu'un ou de lui décerner des titres d'honneur, ce qui m'empêcherait d'énoncer ce qui doit être dit. Sans réserve, j'exprimerai tout ce que j'ai à dire.
כִּי לֹא יָדַעְתִּי אֲכַנֶּה, כִּמְעַט יִשָּׂאֵנִי עֹשֵׂנִי׃ - Car je ne sais point flatter : soudain mon Créateur m'emporterait.
Le texte se comprend ainsi : je ne sais attribuer des flatteries à mon Créateur, sinon Il m'emporterait aussitôt. Même envers le Saint, béni soit-Il, le Créateur de l'homme, je ne saurais employer des épithètes excessives ; et si j'en ajoutais ne serait-ce qu'un peu, c'est-à-dire en Lui attribuant des qualificatifs inappropriés, je sais que mon Créateur m'emporterait - Il me ferait disparaître de ce monde. En d'autres termes : je ne flatte pas même le Maître du monde. Je ne Le désigne que par les attributs consignés dans les Textes et par lesquels Il Se fait connaître, car Hachem aime la vérité et a en horreur le mensonge et la courtisanerie. A plus forte raison, quand je viens répondre à un être de chair et de sang, je ne prononcerai ni mensonge ni flagornerie et ne ferai aucun calcul diplomatique, mais j'exprimerai pleinement tout ce qu'Hachem a inspiré à mon âme et à mon esprit.
En ouverture de ses propos, Elihou pose le fondement de toute sa réplique : il s'est tu jusqu'ici parce qu'il était jeune et se tenait devant des vieillards, estimant que la sagesse s'acquiert par l'expérience et l'épreuve des sens, et qu'elle vient avec le grand nombre des années. Cependant, il a réalisé qu'« en vérité, il y a un esprit dans l'homme, et c'est le souffle du Tout-Puissant qui leur donne l'intelligence » - l'essentiel de la compréhension est enraciné dans l'esprit divin présent en l'homme, et c'est pourquoi « ce ne sont pas les vieillards qui sont sages » : la sagesse ne dépend ni du grand nombre ni de l'ancienneté. Ayant rempli toutes les conditions du débat - il a écouté du début à la fin, a sondé la racine de leurs prémisses et a examiné leurs conclusions - et voyant qu'ils n'étaient en mesure ni de prouver ni de répliquer, et que leur unique argument, « D.ieu le repoussera, non un homme », manquait de sagesse, il a décidé d'exposer sa part selon une approche nouvelle, distincte de la leur et qui ne s'effondre pas devant les réfutations d'Iyov. Ses paroles bouillonnent au-dedans de lui comme un vin en fermentation dans des outres neuves, et il proclame qu'il parlera sans partialité et sans flatterie - ni envers les hommes, ni même à l'égard du Ciel.