Dans cette partie du chapitre, Iyov parvient à l'ultime étape de sa défense. Il passe en revue, une à une, les accusations portées contre lui par ses compagnons, et jure pour chacune d'elles qu'il n'y a point failli : ni par une confiance excessive en la richesse, ni par le reniement de la Providence, ni par la réjouissance du malheur d'autrui, ni par la dissimulation de ses fautes, ni par la spoliation de terres. À la fin du passage intervient la conclusion : « Fin des paroles d'Iyov » - marquant l'entrée en scène d'Elihou ben Barakhel le Bouzite.
אִם־שַׂמְתִּי זָהָב כִּסְלִי וְלַכֶּתֶם אָמַרְתִּי מִבְטַחִי׃ - Si j'ai placé dans l'or mon assurance, et si j'ai dit à l'or pur : Tu es mon recours !
Eliphaz avait accusé Iyov : « Car il a levé la main contre Dieu, bravé le Tout-Puissant », et lui avait dit : « Et tu dis : Que sait Dieu ? Peut-Il juger à travers l'obscurité des nuages ? » - insinuant qu'il s'était totalement détourné de la confiance en Hachem, prétendant que le Saint, béni soit-Il, ne voit ni ne sait rien, qu'un épais brouillard et un voile Le séparent des hommes et qu'Il ignore ce qui t'arrive. Iyov lui répond : il n'en est rien. Jamais je n'ai retiré ma confiance en Hachem, et jamais je ne me suis fié à mon or.
Le Malbim analyse avec précision la nuance entre « kissli » (mon assurance) et « mivtahi » (mon espoir). Le terme « kessel » désigne la sécurité face au malheur : l'homme y place sa confiance afin qu'aucune épreuve ne l'atteigne, qu'aucun accident ne survienne et qu'il ne subisse aucun dommage. En revanche, « mivtah » exprime la conviction que par cette chose même, le bien adviendra. Iyov déclare : je n'ai point fait de l'or un rempart pour me préserver du mal, et je n'ai point dit au vermeil - qui surpasse l'or en valeur - que par son entremise le bien me parviendrait. Ne crois donc pas que je me fiais à mes richesses ; toute ma confiance reposait exclusivement en Hachem.
אִם־אֶשְׂמַח כִּי־רַב חֵילִי וְכִי־כַבִּיר מָצְאָה יָדִי׃ - Si je me suis réjoui de ce que mes biens étaient abondants, et de ce que ma main avait amassé de grandes richesses !
« Heili » désigne mes possessions et ma puissance. Iyov affirme : je ne me suis point réjoui de l'abondance de mes biens, et je ne me suis point reposé sur un succès si grand qu'il m'aurait permis de me suffire à moi-même. Il est des riches dont toute l'attitude rappelle les paroles de Bar Kokhba adressées au Saint, béni soit-Il : « Maître du monde, n'aide pas et ne dérange pas » - prétendant pouvoir se débrouiller et vivre en totale indépendance. Iyov proclame : je n'ai jamais été de ceux-là.
אִם־אֶרְאֶה אוֹר כִּי יָהֵל וְיָרֵחַ יָקָר הֹלֵךְ׃ - Si j'ai contemplé la lumière quand elle rayonnait, et la lune marchant dans sa splendeur...
Ai-je prêté attention à la lumière de la fortune qui brillait sur moi, au soleil du succès qui m'illuminait, ou à la lune avançant pour attester de ma gloire et de ma réussite ?
וַיִּפְתְּ בַּסֵּתֶר לִבִּי וַתִּשַּׁק יָדִי לְפִי׃ - Et si mon cœur s'est laissé séduire en secret, et si ma main a porté un baiser à ma bouche...
Non seulement je n'ai pas prononcé de telles paroles - ce qui est déjà indigne en soi -, mais même en secret, mon cœur ne s'est pas laissé séduire à l'idée que tout fût dû à mon bonheur et à ma réussite. « Et que ma main ait porté un baiser à ma bouche » - une expression de contact, de rapprochement d'une chose à une autre : même si la simple pensée d'extérioriser cela par ma bouche m'avait effleuré.
גַּם־הוּא עָוֺן פְּלִילִי כִּי־כִחַשְׁתִּי לָאֵל מִמָּעַל׃ - Cela aussi eût été un crime justiciable, car j'aurais renié le Dieu d'en haut.
Iyov déclare : si, au fond de moi, une telle pensée m'avait traversé l'esprit - que c'est moi qui réussis, que je possède de l'argent et de l'or et qu'aucun mal ne m'arrivera -, une telle pensée serait déjà un crime justiciable, et je mériterais tous les châtiments qu'Hachem m'a infligés, car par là « j'aurais renié le Dieu d'en haut » : renier la Providence et attribuer le succès à la lune, aux étoiles, aux constellations et à la fortune. Et bien que l'on ne soit pas puni pour une simple pensée, nous avons pour règle qu'on est puni pour une pensée d'hérésie envers Hachem, car le reniement constitue en lui-même une forme d'idolâtrie. Iyov dit : si j'avais pensé ainsi, je mériterais toute la punition ; mais j'atteste sur moi-même que non seulement je n'ai rien proféré par la bouche, mais qu'aucune pensée de ce genre ne m'a effleuré, et je savais pertinemment que ma seule confiance venait d'Hachem.
אִם־אֶשְׂמַח בְּפִיד מְשַׂנְאִי וְהִתְעֹרַרְתִּי כִּי־מְצָאוֹ רָע׃ - Me suis-je réjoui de la ruine de mon ennemi, et me suis-je éveillé quand le malheur l'atteignait ?
Qu'on ne dise pas que les épreuves me sont venues parce que je me serais réjoui de la chute de mon ennemi, car il est dit : « Ne te réjouis pas de la chute de ton ennemi... de peur qu'Hachem ne le voie et que cela Lui déplaise, et qu'Il ne détourne de lui Sa colère ». Le mot « pid » désigne le malheur, la ruine. Iyov dit : à D.ieu ne plaise que je me réjouisse de la ruine de celui qui me hait.
וְלֹא־נָתַתִּי לַחֲטֹא חִכִּי לִשְׁאֹל בְּאָלָה נַפְשׁוֹ׃ - Et je n'ai pas laissé mon palais pécher en réclamant sa mort par une imprécation.
Non seulement je ne m'en suis pas réjoui, mais je ne l'ai pas non plus maudit, je n'ai pas demandé à Hachem qu'une malédiction s'abatte sur lui, et je n'ai proféré par mon palais ni par ma bouche aucun mal contre lui. Bien plus encore - « et me suis-je éveillé quand le malheur l'atteignait » : lorsqu'un malheur le frappait, je ne me disais pas « cela ne me regarde pas », mais je m'éveillais pour chercher et enquêter.
אִם־לֹא אָמְרוּ מְתֵי אׇהֳלִי מִי־יִתֵּן מִבְּשָׂרוֹ לֹא נִשְׁבָּע׃ - Si les gens de ma tente n'ont pas dit : « Si seulement nous pouvions nous repaître de sa chair sans jamais être rassasiés ! »
J'enquêtais pour savoir si une imprécation n'était pas sortie de la bouche des « gens de ma tente » - les membres de ma maisonnée et ceux qui fréquentaient ma demeure. Certes, moi, je n'avais rien dit, mais peut-être que l'un d'eux avait dit : « Si seulement nous pouvions nous repaître de sa chair sans jamais être rassasiés ! », c'est-à-dire : si seulement nous pouvions prendre de sa chair sans nous en lasser - au sens figuré, le mettre en pièces. Même cela, je le vérifiais. En clair : non seulement je ne souhaitais pas de mal à mes ennemis, mais même lorsqu'un malheur leur arrivait, je me mettais à enquêter de peur que quelqu'un de ma maisonnée n'ait appelé ce mal de ses vœux. À ce point refusais-je de me réjouir du malheur de mes ennemis.
בַּחוּץ לֹא־יָלִין גֵּר דְּלָתַי לָאֹרַח אֶפְתָּח׃ - L'étranger ne passait pas la nuit dehors ; j'ouvrais mes portes au voyageur.
Iyov a déjà décrit comment il donnait du pain aux orphelins et des vêtements aux pauvres. Il ajoute à présent : ne crois pas que je me sois contenté de cela ; je leur ai également procuré un logement. Même à l'étranger, je ne permettais pas de passer la nuit dehors, et même à un simple passant, j'ouvrais mes portes et l'accueillais chez moi, conformément au verset : « Partage ton pain avec celui qui a faim, et fais entrer chez toi les pauvres sans asile ; si tu vois un homme nu, couvre-le ».
אִם־כִּסִּיתִי כְאָדָם פְּשָׁעָי לִטְמוֹן בְּחֻבִּי עֲוֺנִי׃ - Si j'ai dissimulé mes transgressions comme un homme ordinaire, pour enfouir ma faute dans mon sein.
כִּי אֶעֱרוֹץ הָמוֹן רַבָּה וּבוּז־מִשְׁפָּחוֹת יְחִתֵּנִי וָאֶדֹּם לֹא־אֵצֵא פָתַח׃ - Parce que je redoutais la foule nombreuse, et que le mépris des familles me terrifiait, au point de garder le silence sans franchir le seuil.
Peut-être dira-t-on : a-t-il fauté en secret et dissimulé des fautes ? À cela, Iyov répond : « Si j'ai dissimulé mes transgressions comme un homme ordinaire » - à la manière des hommes qui cachent leurs forfaits ; « pour enfouir ma faute dans mon sein » - pour dissimuler leurs péchés dans le secret. Et pourquoi un homme agit-il ainsi ? « Parce que je redoutais la foule nombreuse » - car il craint de révéler ses fautes de peur que la multitude ne les apprenne ; « et que le mépris des familles me terrifiait » - qu'on ne déverse sur lui le mépris, qu'on ne le rabaisse ou ne le brise ; « au point de garder le silence sans franchir le seuil » - au point d'être réduit au silence et d'avoir honte de mettre le nez dehors. Iyov déclare : pour ma part, je ne crains aucun homme ni aucune foule, et je n'ai nul besoin d'enfouir des fautes par peur du qu'en-dira-t-on.
Le Malbim précise la distinction entre pécha (transgression délibérée) et avone (faute de pensée). Le pécha est une rébellion ouverte, c'est pourquoi on emploie à son propos le terme de couverture : « Si j'ai dissimulé mes transgressions » - une chose manifeste qu'il faut recouvrir pour ne pas qu'elle soit vue. L'avone est une perversion de la pensée, or la pensée est de toute façon cachée et invisible ; c'est pourquoi il est dit à son sujet « pour enfouir ma faute dans mon sein » - elle est déjà dissimulée par nature, et ne requiert qu'un enfouissement supplémentaire pour ne pas être découverte par la suite.
מִי יִתֶּן־לִי שֹׁמֵעַ לִי הֶן־תָּוִי שַׁדַּי יַעֲנֵנִי וְסֵפֶר כָּתַב אִישׁ רִיבִי׃ - Qui me donnera quelqu'un qui m'écoute ? Voici ma marque, que le Tout-Puissant me réponde, et que mon adversaire rédige son réquisitoire !
« Qui me donnera quelqu'un qui m'écoute » - plût au ciel que quelqu'un m'écoute et reconnaisse le bien-fondé de mes arguments. « Mon adversaire » est celui qui vient contester avec moi, qui soutient ma culpabilité sans connaître mon innocence. Il me réplique : pourquoi débats-tu pour savoir si tu as des péchés ou non ? Lisons l'acte d'accusation - et cet acte est gravé dans ton corps. « Tavi » vient du mot tav, un signe, une marque. C'est comme si le Saint, béni soit-Il, exprimait par le châtiment qu'Il t'inflige les fautes qui sont en toi, révélant tes transgressions à travers les plaies de ta chair ; voilà l'écrit où Hachem consigne tes fautes. Pourquoi demandes-tu qu'Hachem révèle tes péchés ? Tout est déjà écrit : tu es tout entier un signe, une marque et une preuve, tes fautes et tes transgressions sont gravées dans ta chair.
אִם־לֹא עַל־שִׁכְמִי אֶשָּׂאֶנּוּ אֶעֶנְדֶנּוּ עֲטָרוֹת לִי׃ - Ne le porterais-je pas sur mon épaule, ne m'en ferais-je pas une couronne ?
מִסְפַּר צְעָדַי אַגִּידֶנּוּ כְּמוֹ־נָגִיד אֲקָרְבֶנּוּ׃ - Je lui déclarerais le nombre de mes pas, je m'en approcherais comme un prince.
Iyov répond : ce livre, ces plaies, cet ulcère et tout ce que j'endure - « sur mon épaule je le porterais », c'est un lourd fardeau sur mon épaule que je ne peux supporter. Mais si l'on avait écrit un livre véridique à mon sujet, « je m'en ferais une couronne » - je le porterais comme un diadème sur ma tête, car mon livre recèlerait de nombreux mérites et non des fautes. Un livre véritable dénombrerait « le nombre de mes pas » - la haute valeur de chacun de mes pas pour le bien - et je m'en approcherais « comme un prince », avec la dignité d'un chef et d'un seigneur, m'honorant d'y voir consignées mes actions. Mais toi, tu cherches à tirer une conclusion de mes souffrances ; or, on ne saurait rien en déduire, ni y voir un livre dressant la liste de mes péchés.
אִם־עָלַי אַדְמָתִי תִזְעָק וְיַחַד תְּלָמֶיהָ יִבְכָּיוּן׃ - Si ma terre crie contre moi, et que ses sillons pleurent ensemble.
Iyov conclut ses propos en demandant : cette terre qui crie parce qu'elle est désolée, est-ce contre moi qu'elle crie ? Est-ce moi qui ai causé sa désolation ? Et ses sillons qui pleurent parce que personne ne vient piocher, labourer, semer et moissonner, est-ce contre moi que s'élève leur plainte ? Ce n'est pourtant pas à cause de moi que ma terre a été réduite à l'abandon, et ce n'est pas par ma faute qu'elle ne produit plus de semence.
אִם־כֹּחָהּ אָכַלְתִּי בְלִי־כָסֶף וְנֶפֶשׁ בְּעָלֶיהָ הִפָּחְתִּי׃ - Si j'ai consommé son produit sans payer, et si j'ai fait expirer l'âme de ses propriétaires.
Ai-je consommé la force de la terre sans argent, c'est-à-dire en volant ce champ à son propriétaire sans payer ? Et « fait expirer l'âme de ses propriétaires » : lui ai-je ôté le souffle de vie, l'ai-je tué pour m'emparer de son champ ? Ce champ a-t-il été volé par mes mains, au point de produire des épines à la place du blé et de devenir désolé ? J'ai pourtant acheté mes champs avec de l'argent, sans voler ni exploiter personne. Dès lors, ma terre n'a aucune raison de se plaindre de moi.
תַּחַת חִטָּה יֵצֵא חוֹחַ וְתַחַת־שְׂעֹרָה בׇאְשָׁה תַּמּוּ דִּבְרֵי אִיּוֹב׃ - Qu'au lieu de froment croissent les épines, et au lieu d'orge la mauvaise herbe ! Fin des paroles d'Iyov.
Au sens simple (pchat) : ses réponses à ses trois amis ont pris fin. Les trois amis ont eux aussi cessé de répliquer à partir de cet instant, et c'est à ce moment précis qu'Elihou ben Barakhel le Bouzite entre en scène. Il est le premier à prononcer des paroles sensées, à l'opposé des compagnons et amis d'Iyov qui n'avaient proféré que des accusations sans fondement.
Le Yalkout s'interroge : Iyov ne va-t-il pas plus loin prononcer encore plusieurs prophéties ? Comment peut-on alors dire « Fin des paroles d'Iyov » ? D'après ce que nous avons expliqué, la réponse est simple : seules ses répliques à ses amis ont pris fin, car ils cessent désormais de l'accuser et il ne voit plus de raison de leur répondre. Mais le Midrash propose une autre explication : Iyov a dit : si je n'ai pas agi ainsi, que mes paroles cessent et que je n'aie plus la moindre ouverture de bouche pour déclarer devant Toi : « J'ai fait disparaître les choses saintes de ma maison » ; c'est pourquoi Moshé avertit Israël : « Tu prélèveras fidèlement la dîme (Asser té'asser) ». En d'autres termes, Iyov affirme avoir donné tous les prélèvements et dons aux pauvres dus sur les récoltes du champ, à chacun sa part légitime. Pourquoi donc croîtraient des épines à la place du blé et de la mauvaise herbe à la place de l'orge ? Et si véritablement je n'avais pas agi droitement, alors que mes paroles cessent, que je n'aie plus de quoi ouvrir la bouche devant Hachem, que je me taise sans plus revendiquer quoi que ce soit.
Il est enseigné au nom de Rabbi Né'hémia : d'ordinaire dans le monde, un homme qui possède un champ le confie à un métayer pour le cultiver contre la moitié, le tiers ou le quart de la récolte, selon l'accord conclu entre le propriétaire et l'exploitant. Mais avec le Saint, béni soit-Il, il n'en va pas ainsi : Il fait souffler les vents, monter les nuages, descendre les pluies, répandre la rosée, croître la végétation et mûrir les fruits. S'Il a accompli quatre-vingt-dix pour cent du travail, Il devrait logiquement recevoir quatre-vingt-dix pour cent des gains. Et qu'avez-vous fait, vous ? Vous avez simplement pris la semence, l'avez répandue, puis avez récolté ce qui a poussé. Et pourtant, « Il ne nous a ordonné de prélever qu'un dixième ». Vous auriez payé un métayer bien plus cher ! Et le Saint, béni soit-Il, qui a presque tout accompli, ne demande rien pour Lui-même : seulement que vous donniez aux pauvres ce qui leur revient de droit.
Le Yalkout enseigne : Iyov a dit : « Si ma terre crie contre moi et qu'ensemble pleurent ses sillons ». On a dit à Iyov : Possèdes-tu donc autre chose en elle que quatre coudées à l'heure de ta mort, pour que tu dises « si ma terre crie contre moi » ? Hékh avidé didakh - en quoi est-elle à toi ? Le reproche adressé à Iyov porte sur l'expression même de « ma terre », comme s'il en avait la pleine propriété et en était le maître. On lui dit : de quoi es-tu le maître en fin de compte ? De quatre coudées, de la tombe seulement. Comme on dit familièrement : peu importe ce que tu conduis ici-bas, une Subaru ou une Mazda - à la fin, tout le monde est emmené en Mercedes. Que te reste-t-il au bout du compte ? Rien d'autre que quatre coudées. Et toi, tu l'appelles « ma terre » ?
Rabbi Hiyya Rabba a dit : C'est comparable à un homme qui vendait un talith au marché. Un passant le vit et dit : « Il est à moi ». Le marchand lui répondit : Enveloppe-t'en ; s'il te contient, il est à toi, sinon il n'est pas à toi. C'est-à-dire : essaie-le et voyons si la taille correspond ; si tu as une carrure très large et que le vêtement est étroit, tu n'y passeras même pas les bras. Ainsi le Saint, béni soit-Il, a dit à Iyov : N'est-ce pas Moi qui ai écrit : « Ne remplis-Je pas les cieux et la terre ? » Et toi tu dis « si ma terre crie contre moi » ? Voyons quelle est ta propriété sur elle : combien d'espace occupes-tu ? Quatre coudées, en fin de compte.
Rabbi Chimon ben Halafta a dit : C'est comparable à un homme qui vendait une servante au marché. Un passant la vit et dit : « Elle est à moi ». Le marchand lui dit : Réprimande-la ; si elle t'obéit, elle est à toi, sinon elle n'est pas à toi. Un esclave tremble devant son maître et une servante devant sa maîtresse - voyons si elle tremble devant toi. Ainsi le Saint, béni soit-Il, a dit à Iyov : N'est-ce pas de Moi qu'il est écrit : « Il regarde la terre et elle tremble, Il touche les montagnes et elles fument » ? Il Me suffit de poser le regard sur la terre pour qu'elle tremble ; et toi qui dis « ma terre », adresse-lui la parole et voyons si elle t'obéit !
À cet instant, Iyov dit devant le Saint, béni soit-Il : Maître du monde, ce n'est pas ainsi que je l'entendais devant Toi, mais voici le sens de mes paroles : « Si ma terre crie contre moi » - qu'elle crie contre moi si je n'ai pas prélevé ses dîmes comme il se doit ; « si ensemble pleurent ses sillons » - si j'y ai semé des espèces interdites (kilaïm) ; « si j'ai consommé sa récolte sans argent » - cela vise le maasser chéni (la deuxième dîme), au sujet duquel il est dit « et tu l'échangeras contre de l'argent », si je l'avais consommée sans la racheter ; « et si j'ai fait expirer l'âme de ses possesseurs » - cela vise le maasser ani (la dîme du pauvre). Et si je n'ai pas agi ainsi et n'ai pas convenablement accompli mes obligations, alors je mérite « qu'au lieu du froment pousse l'épine ». Mais à Dieu ne plaise, je n'avais nullement l'intention d'affirmer par « ma terre » que j'en détiens la propriété, mais seulement que la terre se vengerait de moi si je ne m'étais pas comporté avec elle comme il convient.
Rabbi Hochaya a enseigné : La Torah t'enseigne les règles de la nature (le derekh erets) : un champ qui produit des épines est propice aux semailles de blé ; un champ qui produit de mauvaises herbes est propice aux semailles d'orge. Quelle en est la raison ? « Au lieu du froment pousse l'épine, et au lieu de l'orge la mauvaise herbe ». Nous apprenons ainsi que là où l'orge pousse d'ordinaire prolifère la mauvaise herbe, et là où le blé pousse d'ordinaire prolifèrent les épines. Par conséquent, celui qui voit de mauvaises herbes pousser à un certain endroit et veut les arracher pour semer - qu'il n'y plante pas des concombres mais de l'orge, car la place de la mauvaise herbe est celle de l'orge, et la place de l'épine est celle du blé.
En conclusion de son discours, Iyov jure qu'il n'a jamais placé sa confiance dans l'or ni dans les métaux précieux, ni comme rempart contre le malheur, ni comme source de félicité, et qu'il ne s'est pas réjoui de l'abondance de ses richesses à la manière de celui qui prétend se passer du Saint, béni soit-Il. Pas même la pensée d'attribuer son succès aux astres ou au destin n'a effleuré son esprit, car l'hérésie est punie dès la simple pensée. Il ne s'est point réjoui du malheur de ses ennemis et a même veillé à ce que les membres de sa maison ne les maudissent point ; il a ouvert ses portes à l'étranger et au voyageur, et n'a jamais dissimulé ses fautes par crainte du mépris public. Il refuse de considérer ses épreuves comme un acte d'accusation : un livre de vérité consignant ses actes, il l'aurait ceint comme une couronne, tandis que ce livre de souffrances constitue un lourd fardeau sur ses épaules. Enfin, il atteste que sa terre ne crie point contre lui, qu'il ne l'a pas spoliée et n'a point lésé les pauvres de leurs parts - et c'est là tout le sens des paroles du Midrach : l'homme ne possède aucune propriété véritable sur la terre en dehors de quatre coudées de tombe, et le Saint, béni soit-Il, qui accomplit toute l'œuvre, demande simplement qu'on donne aux démunis la part qui leur revient. C'est ici que « prirent fin les paroles d'Iyov », et c'est à ce moment qu'intervient Elihou, fils de Barakhel le Bouzite.