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Chapitre 15 - Eliphaz sur le bonheur illusoire du méchant - Première partie

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Introduction : la huitième réplique - la réponse d'Eliphaz

Nous abordons le chapitre 15 du livre d'Iyov, qui contient la huitième intervention : la réplique d'Eliphaz de Téman. Comme à notre habitude, nous commencerons par expliquer dans les grandes lignes ce qu'Eliphaz cherche à exprimer, avant d'examiner le texte verset par verset.

Jusqu'à présent, le débat tournait autour de la question du « juste qui souffre » (tsadik vè-ra lo). Iyov affirmait : je suis juste et je souffre, donnez-moi une explication. Ses amis lui rétorquaient : es-tu véritablement juste ? Qu'est-ce qui est considéré comme un mal ? Peut-être as-tu commis des fautes cachées, ou peut-être les exigences envers toi sont-elles plus élevées, auquel cas le simple fait de ne pas avoir accompli tout ce qui était attendu de toi t'est compté comme une faute et une iniquité. Tel était le débat des derniers chapitres.

Mais ici, Iyov a soulevé une question totalement nouvelle : le « méchant qui prospère » (racha vè-tov lo). Toutes vos explications sont recevables - selon votre logique en tout cas - quant au juste qui souffre. Mais quelle explication donnerez-vous pour le méchant qui prospère ? Direz-vous qu'il n'est pas vraiment impie, qu'il en donne seulement l'impression ? Il est bien plus difficile de défendre un méchant que de trouver des défauts chez un juste. Pour le juste, on peut prétendre : ce n'est qu'une façade, il n'est pas véritablement saint. Mais que dire du méchant ? Qu'il n'est pas vraiment un voleur ? Qu'il n'a pas vraiment tué ? Pourtant, ses actes sont connus et manifestes.

La ligne d'argumentation d'Eliphaz : le succès du méchant est illusoire

La thèse d'Eliphaz est que le succès de l'impie n'est pas une réussite authentique. Observez la logique : chez le juste qui souffre, on ne peut pas prétendre que la souffrance n'est pas réelle, puisqu'il la ressent vivement ; c'est pourquoi les amis ont soutenu que sa justice n'était pas parfaite. Mais lorsque nous considérons le méchant à qui tout réussit, il est impossible de dire que sa perversité n'est pas réelle, car sa méchanceté est bien tangible. Dès lors, qu'est-ce qui n'est pas réel ? C'est le fait que « tout aille bien pour lui ». Telle est la ligne d'argumentation d'Eliphaz : certes, en apparence, on voit le méchant réussir, amasser des fortunes, des biens et des richesses, mais sachez qu'au plus profond de lui-même, il vit dans une terreur permanente. Il a toujours l'impression qu'une épée le poursuit, que quelqu'un cherche à lui dérober son argent, que les vicissitudes du temps, les brigands et les calamités le guettent et que tous convoitent ce qu'il possède. Par conséquent, il ne trouve aucun repos dans sa fortune et n'éprouve aucune joie véritable dans ce qu'il a - ce n'est qu'une illusion extérieure.

Aujourd'hui, il nous est facile de le comprendre. On met en avant des acteurs, des célébrités et des personnalités publiques, et l'on demande : mènent-ils une belle vie ? Il semble qu'il n'y ait plus personne depuis longtemps pour croire que leur vie est enviable. Tout le monde sait qu'ils souffrent, qu'ils sont déprimés, qu'ils vivent sous antidépresseurs et somnifères. Ils n'ont pas de foyer paisible et serein, ne profitent pas de leurs enfants ; ils connaissent des conflits sans fin, se marient pour la troisième ou quatrième fois, intentent des procès incessants contre toutes sortes de sociétés, ne connaissent ni calme ni repos, toujours en déplacement, entre deux avions, dans une agitation perpétuelle. Voudriez-vous échanger votre vie contre la leur ? Ou dites-vous plutôt : « Mieux vaut un morceau de pain sec dans la paix » ?

C'est exactement ce qu'Eliphaz affirme à Iyov : ne regarde pas l'apparence extérieure de ces riches impies qui semblent prospères. Sache qu'au fond de lui, le méchant est dévoré par les peurs, constamment inquiet et angoissé à l'idée qu'on lui ravisse son bonheur, se demandant ce qu'il va perdre, ce qui va lui arriver. Et pourquoi en est-il ainsi ? C'est le châtiment qu'Hachem inflige au méchant : vivre dans une peur et un tremblement perpétuels. Car qu'est-ce que le véritable succès ? La tranquillité de l'âme, la joie du cœur, la sérénité de l'esprit. « Mieux vaut un morceau de pain sec dans la paix » - cela surpasse assurément tout le reste.

Qui aujourd'hui voudrait échanger sa place avec un ancien Premier ministre traduit en justice ? Nul ne voudrait de son argent, ni de ses cinq appartements, ni de quoi que ce soit. Que l'on donne plutôt à chacun son modeste logement, avec son calme, son foyer et ses enfants. Nul besoin de battage médiatique, nul besoin de vacarme, nul désir d'être au sommet comme il l'a été, ni au plus bas comme il l'est à présent. Qu'y a-t-il de bon pour l'homme ? Chlomo l'a dit : « Mieux vaut un morceau de pain sec dans la paix ». Que chacun ait son petit coin tranquille, dans le calme et la sérénité. Quiconque a déjà comparu en justice sait ce qu'un homme éprouve intérieurement. Même une personne ordinaire convoquée pour une simple infraction routière ou un litige financier perd son calme et ne dort plus la nuit. Combien l'homme aspire à sortir d'une telle situation, à retrouver la sérénité, à poser la tête sur l'oreiller et à s'endormir comme un enfant ! C'est à cela que l'on aspire. Le véritable succès consiste à se sentir bien, à avoir la joie de vivre, à être heureux. Remarquez que lorsque l'on parle des gens fortunés, on demande toujours : « Mais où est le bonheur ? » Car l'aspiration fondamentale de l'homme est le bonheur, et l'argent ne le garantit pas. L'argent garantit seulement de pouvoir traverser la vie avec plus de facilités matérielles.

Et c'est ce qu'il lui dit : l'impie, tu as l'impression que tout va bien pour lui, mais en réalité il n'en est rien, il n'a aucune paix intérieure. Ce qui te paraît être un succès n'est qu'un vernis superficiel, alors qu'à l'intérieur, tout est rongé. Et il en allait de même pour toi, Iyov. Car selon la conception d'Eliphaz, Iyov a fauté, et dès lors, déjà à l'époque de sa prospérité, que ressentait-il au fond de lui ? La peur. Iyov lui-même n'a-t-il pas témoigné : « Pa'had pa'hadti va-yeetayéni » - j'éprouvais constamment la crainte que tout soit fragile et que je sois sur le point de m'effondrer, et cela a fini par m'arriver. Conclus-en, dit Eliphaz : voilà, tu constates qu'Hachem t'avait déjà infligé cette terreur intérieure dès cette époque.

L'immortalité de l'âme : la rétribution éternelle

Au début de ses propos, Eliphaz réprimande Iyov pour avoir nié la rétribution dans le Monde futur (Olam HaBa) et la résurrection des morts (Te'hiyat HaMetim). Or cette négation comporte deux aspects : d'une part, le fait que les morts ressusciteront un jour, et d'autre part, un niveau antérieur : le Gan Eden et le Gehinnom, c'est-à-dire la survie de l'âme (hich'arout ha-nefech). Iyov a renié les deux. Eliphaz vient alors lui dire : même si tu contestes la résurrection des morts, tu n'as rien à objecter quant à l'immortalité de l'âme. Tu prétends qu'un homme ne peut pas renaître après s'être décomposé et avoir été anéanti ? Soit, cela concerne la résurrection corporelle. Mais l'âme est éternelle, elle ne s'altère pas. Tu affirmes que celui qui descend dans la tombe ne sait plus rien : cela s'applique au corps, mais il y a une âme. Et au fond, le succès et le bonheur sont des réalités spirituelles, et non corporelles. Ainsi, même selon ta conception qui refuse toute continuité pour le corps, l'âme, elle, perdure.

Le libre arbitre : le simple bon sens

Il poursuit son débat avec lui sur l'affirmation d'Iyov selon laquelle l'homme n'aurait pas de libre arbitre et serait contraint dans ses actes. Elifaz va lui prouver que l'homme possède le libre arbitre et qu'il n'est nullement contraint par Hachem dans ses actions. Et la preuve principale est la suivante : tout homme sensé ressent qu'il est libre de ses choix. Si l'on me dit de lever un verre et que je le lève - pourquoi l'ai-je levé ? Est-ce parce que cet ordre m'y a forcé, ou parce que je l'ai décidé ? Tout être doué de raison qui lève ce verre ressent en lui-même : je l'ai levé parce que j'ai décidé de le lever, et maintenant je décide de le reposer, et je le repose. En d'autres termes, il y a là un simple bon sens, un sentiment fondamental qui ne nécessite ni preuves, ni arguments, ni théories philosophiques : j'ai parlé parce que je voulais parler, et si je veux me taire, je me tairai. Je t'ai donné une gifle parce que je l'ai voulu, et si j'avais voulu, je t'aurais donné cent shekels de tsédaka au lieu de cette gifle qui constitue une faute et un péché. Tout dépend donc de ma décision. De quoi parles-tu, Iyov, lorsque tu évoques des actes contraints ? Ne ressens-tu pas toi-même que tes actions relèvent de ton choix : si tu le veux, tu agis, et si tu ne le veux pas, tu n'agis pas ?

Par conséquent, si l'homme est libre de ses actes, il doit en payer le prix pour chaque mauvaise action commise. Il s'ensuit que toi aussi, Iyov, tu dois rendre des comptes pour de mauvaises actions, car il est impossible qu'un homme ne pèche jamais : « Il n'est point d'homme juste sur terre qui fasse le bien sans jamais pécher ». Et Hachem t'inflige un châtiment temporaire dans ce monde-ci à la place du monde futur, qui est un monde d'éternité.

Au fond, c'est ce qu'il lui avait déjà répondu lors de sa première intervention, mais Iyov avait alors compris qu'il s'agissait du corps ; il s'était donc concentré dans sa réplique sur le corps en disant qu'il ne revient plus à la vie. À présent, Elifaz met l'accent sur l'âme : même si tu prétends que le corps est perdu, les souffrances viennent te préserver du retranchement de l'âme, pour empêcher que ton âme ne soit coupée de sa racine supérieure - et telle est la finalité des épreuves. En effet, au sujet du corps, Iyov soutenait : tu me dis qu'Hachem m'accordera du bien à l'avenir, mais cela ne m'intéresse pas ! Si Tu me donnes cinquante mauvaises années suivies de cinquante bonnes années, je préfère renoncer à ces cinquante mauvaises années. Donne-moi les cinquante bonnes années au milieu et reprends-moi ensuite ! Pourquoi m'infliger cinquante mauvaises années au milieu pour m'en donner cinquante bonnes à la fin ? Cet échange ne m'intéresse pas. Elifaz réplique alors : sache qu'il existe une rétribution pour l'âme, et la vie de l'âme est éternelle. Cinquante mauvaises années, ou même mille mauvaises années, ne sont rien en comparaison de l'éternité, et cette vie éternelle est précisément celle de l'âme. Voilà la réponse à l'argument d'Iyov réclamant directement la belle vie sans le mal intermédiaire : le mal vient expier les fautes, car sinon, ce malheur durerait pour l'éternité - et il vaut bien mieux subir ce mal dès à présent, de manière transitoire.

Désormais : un impie absolu

De plus : si jusqu'à présent Elifaz considérait Iyov comme un homme coupable d'une faute légère, quelqu'un qui n'aurait pas servi Hachem par amour ou à l'encontre de qui l'on se montrerait d'une rigueur minutieuse, il le tient désormais pour un impie absolu. Pourquoi ? Dès lors que tu renies tous les fondements de la foi, l'immortalité de l'âme et la résurrection des morts, et que tu oses proférer de telles paroles contre Hachem, il s'agit d'une impiété consommée. On découvre subitement qu'il ne s'agit pas d'une simple erreur commise par mégarde, mais de fautes très graves.

Et si tu disais : « Tout cela n'est venu qu'après le début de mes souffrances ; pourquoi m'a-t-on alors infligé des épreuves dès l'abord, puisque auparavant je ne tenais pas de tels propos ? » À cela, Elifaz réplique : à voir la fluidité de ton verbe et l'élégance de ton élocution, je comprends que ce sont des pensées qui mûrissaient en toi depuis bien longtemps. Quand j'interpelle quelqu'un par une question et qu'il me fournit une réponse structurée, dans un langage fluide et châtié, je constate qu'il a bien préparé son sujet et qu'il est venu prêt. De même, affirme Elifaz : à la façon dont tu réponds, je comprends que ce sont des thèses que tu ressasses intérieurement depuis très longtemps, bien avant les épreuves. Dès lors, tu étais déjà impie à cette époque, l'hérésie t'habitait déjà. Il ne s'agit pas simplement de quelqu'un qui a reçu un coup et s'est mis à crier, mais d'une réflexion visiblement très construite.

L'ironie face à la plainte : « Pourquoi as-Tu créé l'homme ? »

De surcroît, il tourne en dérision l'absurdité d'Iyov qui vient adresser des reproches au Maître du monde : « Pourquoi as-Tu créé l'homme ? Regarde comme l'homme souffre, vois combien de malheurs l'accablent ! » À quoi cela ressemble-t-il ? À une usine qui a fabriqué jusqu'à ce jour dix mille voitures, et un véhicule en particulier a présenté des défauts et causé une série d'ennuis. Quelqu'un viendrait-il alors dire au directeur de l'usine : « Pourquoi as-tu fabriqué des voitures ? Vois comme la voiture n'est que souffrance, regarde tous les ennuis qu'elle a causés ! » Faudrait-il fermer l'usine pour toi ? Il y a des milliers d'autres personnes pour qui nous avons produit des voitures et qui nous bénissent matin et soir ! Toi, tu t'immisces au beau milieu de la Création et tu demandes : « Pourquoi as-Tu créé l'homme ? » Pourtant, le monde entier remercie Hachem d'être en vie, et si l'homme n'était pas reconnaissant d'exister, il aurait déjà quitté ce monde. Vois avec quelle force l'homme s'accroche aux cornes de l'autel lorsque son heure arrive de quitter ce monde ! Tous remercient Hachem d'être en vie, et toi, tu viens soudain demander : « Pourquoi avoir donné la vie ? Pourquoi vivre, puisque tout n'est que souffrance ? » - comme si tu venais de réinventer la roue.

Les deux conditions de la parole : la sagesse et l'utilité

Après avoir esquissé ces grandes lignes, venons-en au texte des versets.

וַיַּעַן אֱלִיפַז הַתֵּימָנִי וַיֹּאמַר. הֶחָכָם יַעֲנֶה דַעַת־רוּחַ וִימַלֵּא קָדִים בִּטְנוֹ. - Elifaz de Téman prit la parole et dit : « Un sage répondrait-il par un savoir de vent, et emplirait-il son ventre du souffle d'orient ? »

Eliphaz lui dit : le sage doit veiller à deux choses. Premièrement, que ses propos soient empreints de sagesse, afin de ne pas proférer de paroles futiles ou insensées. Deuxièmement, même lorsqu'il parle avec sagesse, que ses paroles soient utiles. Il ne doit pas dire des choses inutiles, et à plus forte raison des choses qui causent un dommage. Concernant le devoir de parler avec sagesse, il dit : « Le sage répondra-t-il par un vain savoir ? » Est-il concevable qu'un sage réponde par des paroles de vent et de sottise, cela convient-il ? Et non seulement il ne convient pas qu'il réponde par des paroles de vent, mais même au fond de sa pensée, il ne convient pas qu'il conçoive des futilités ; c'est le sens de « et remplira-t-il son ventre de vent d'est ? » - « Kadim » désigne le vent d'orient, et « son ventre » renvoie à son for intérieur : même au plus profond de lui-même, il ne convient pas qu'il nourrisse des pensées vaines, et pas seulement dans ses paroles.

הוֹכֵחַ בְּדָבָר לֹא יִסְכּוֹן וּמִלִּים לֹא־יוֹעִיל בָּם. - Argumenter avec des propos sans utilité, et des paroles qui ne servent à rien.

Cela correspond à la seconde condition : l'utilité. Le sage ne polémique pas sur un sujet dont il ne sortira aucun profit. Et il faut souvent y prêter attention. Il y a des gens qui aiment la controverse, c'est ainsi qu'ils sont faits : on leur donne une explication, ils se sentent obligés d'attaquer ce qu'on vient de dire ; on leur offre une autre explication, ils reviennent par un autre angle, puis par un autre encore. Le sage ne s'engage pas dans une telle dispute, car il se demande : quelle en est l'utilité ? On ne parviendra pas à le convaincre. Et si l'on objecte : « Pourtant, j'ai des arguments pleins de sagesse et d'intelligence », cela ne suffit pas, car le sage considère deux choses : que ses propos soient empreints de sagesse et de raison, et qu'il ressorte de la discussion une véritable utilité.

À plus forte raison, il ne polémiquera pas là où il en résulterait un tort. Par exemple, un homme calomnie et insulte autrui, et l'on voudrait lui prouver que cet autrui est probe et intègre. Ces arguments sont pleins de sagesse, mais en sortira-t-il une quelconque utilité ? Chez certaines personnes, chercher à montrer combien un tel est irréprochable ne fera qu'attiser le feu pour prouver à quel point il est mauvais : « Viens, je vais te raconter ce qui s'est passé avant-hier, ce qu'il a fait avec sa mère et avec son père ». Dans une telle situation, la sagesse commande de se taire.

C'est le sens de « Argumenter avec des propos sans utilité » : quelle utilité y a-t-il à argumenter, c'est-à-dire à polémiquer, sur un sujet dont il ne sortira aucun bienfait ? Le terme « Yiscon » a le sens d'utilité, comme dans l'expression « et qu'elle lui serve de soignante (Sokhenet) », ou « le fendeur de bois en tire profit (yisakhen bam) » - bien que certains commentateurs y voient là-bas l'idée de réchauffement, le bûcheron se réchauffant avec ce bois, tout comme le commentaire de Rachi sur « Sokhenet » : celle qui réchauffe, mais ici c'est au sens d'utilité. Et non seulement il n'y a pas d'utilité, mais de plus : « et des paroles qui ne servent à rien » : la forme d'expression elle-même doit être profitable, or même dans les termes que tu emploies, il n'y a aucune utilité, ni dans le fond des arguments ni dans leur formulation.

Non seulement une inutilité, mais un dommage
אַף־אַתָּה תָּפֵר יִרְאָה וְתִגְרַע שִׂיחָה לִפְנֵי־אֵל. - Bien plus, tu détruis la crainte et tu amoindris la prière devant Dieu.

Ici, il lui démontre à quel point ses paroles sont inutiles, et plus encore, qu'il en résulte un réel préjudice. « Bien plus, tu détruis la crainte » : quand tu viens affirmer qu'Hachem ne dirige pas le monde, qu'il n'y a pas de providence particulière (Hachgaha Pratit) et qu'Hachem ne veille pas sur les actes des hommes, n'anéantis-tu pas ainsi la crainte chez les hommes ? Des personnes qui avaient jusqu'alors la crainte du Ciel (Yirat Chamayim) et redoutaient les actes d'Hachem, par tes déclarations, tu leur fais perdre cette crainte, car Iyov a soutenu qu'il n'y a ni rétribution ni libre arbitre. Dès lors, non content de prononcer des paroles stériles, tu causes un tort considérable. Et quant aux mots eux-mêmes, il déclare « et tu amoindris la prière devant Dieu » : ton discours est dégradant, il comporte un manque et une défaillance devant Dieu. Comment oses-tu parler ainsi devant Dieu ?

Le langage des habiles : la preuve par l'aisance du discours
כִּי יְאַלֵּף עֲוֺנְךָ פִיךָ וְתִבְחַר לְשׁוֹן עֲרוּמִים. - Car ta faute instruit ta bouche, et tu adoptes le langage des hommes habiles.

Il lui dit : je vois que ta faute a façonné ta bouche, c'est-à-dire que tu t'exprimes avec une telle aisance, comme un homme rompu et habitué, et les mots coulent tout naturellement de ta bouche. « Alef » provient de la racine signifiant l'apprentissage, comme dans « Je t'enseignerai (A'alpekha) la sagesse », « Je t'enseignerai le discernement », c'est-à-dire être exercé et coutumier. Et « tu adoptes le langage des hommes habiles » : tu emploies un registre, un jargon de philosophe. J'en déduis que ces idées ne sont pas nées en toi à l'instant, mais qu'il s'agit de thèses que tu ressasses depuis bien longtemps.

יַרְשִׁיעֲךָ פִיךָ וְלֹא־אָנִי וּשְׂפָתֶיךָ יַעֲנוּ־בָךְ. - C'est ta propre bouche qui te condamne, et non pas moi, et tes lèvres témoignent contre toi.

Dès lors, tu comprends bien qu'il n'est nul besoin que je te condamne, ni que je cherche tes fautes. Ta propre bouche, qui profère des paroles si dures contre le Créateur du monde avec un langage si riche et d'une manière si impressionnante, me prouve à quel point ces pensées ont mûri en toi pendant de longues années, et combien tu t'y es exercé. Il n'est pas nécessaire que je débusque en toi une faute : cette maîtrise et la forme même de ton discours constituent la plus grande preuve de ton iniquité, démontrant que depuis bien longtemps déjà, tu nourris des pensées rebelles contre Hachem : « Et tes lèvres témoigneront contre toi ».

En résumé :

La réplique d'Éliphaz au chapitre 15 porte sur la question du « méchant qui prospère » soulevée par Iyov. Sa réponse est que la réussite du méchant n'est qu'une illusion : à l'extérieur règnent la fortune et les acquisitions, mais à l'intérieur ne se trouvent qu'effroi, angoisse et tourment, ce qui constitue son châtiment même. La véritable réussite réside dans la sérénité de l'âme et la joie du cœur, selon le principe : « Mieux vaut un morceau de pain sec dans la tranquillité ». De plus, il réprimande Iyov pour avoir nié l'immortalité de l'âme et la résurrection des morts, affirmant que la rétribution de l'âme est éternelle et que les souffrances passagères viennent sauver l'âme du retranchement. Il démontre par la simple logique que l'homme jouit du libre arbitre et porte la responsabilité de ses actes, et il tourne en dérision la plainte : « Pourquoi as-Tu créé l'homme ? », alors que le monde entier rend grâce à Hachem pour la vie. Enfin, au début de son discours, il pose les deux conditions requises pour la parole du sage : qu'elle soit empreinte de sagesse et qu'elle apporte une utilité concrète. Or, Iyov a failli à ces deux exigences, car ses propos détruisent la piété et causent du tort. Éliphaz prouve alors la profondeur de son impiété par l'aisance même de son élocution : le fait que ses arguments soient si rodés et ordonnés dans sa bouche montre qu'ils mijotaient en lui depuis longtemps, bien avant les épreuves - « C'est ta bouche qui te condamne, et non pas moi ».