Le chapitre 13 constitue la suite des propos de Job adressés à ses trois compagnons. Dans les chapitres précédents, un argument fondamental lui avait été opposé : l'intellect humain est incapable de véritablement comprendre et de sonder le fond des choses. Notre perception n'est que superficielle et extérieure, nous n'appréhendons la réalité qu'à travers les sens, et les sens nous trompent. Dès lors, il est impossible de trancher selon le jugement de la raison, car la déduction de l'esprit est de toute façon faussée puisqu'elle prend sa source dans les sens, et que les sens, bien souvent, ne nous montrent pas les choses telles qu'elles sont en réalité. Par conséquent, lorsque tu viens affirmer que tu es un juste, qui dit que tu l'es vraiment ? Parce que cela en a l'air ? Ce « cela en a l'air » relève d'une perception sensorielle, et les sens trompent l'homme. C'est à cet argument que Job entreprend de répondre.
הֶן־כֹּל רָאֲתָה עֵינִי שָׁמְעָה אׇזְנִי וַתָּבֶן לָהּ׃ כְּדַעְתְּכֶם יָדַעְתִּי גַם־אָנִי לֹא־נֹפֵל אָנֹכִי מִכֶּם׃ - Voici, tout cela mon œil l'a vu, mon oreille l'a entendu et l'a compris. Ce que vous savez, je le sais aussi, je ne vous suis en rien inférieur.
Job affirme : ces choses-là, je les ai vues et perçues par mes sens. Par le sens de la vue : « mon œil l'a vu ». Et ne venez pas me dire que la vue m'a trompé, car il ajoute : « mon oreille l'a entendu » - c'est exactement ce que j'ai entendu de mes oreilles. « Et l'a compris » : j'ai profondément médité sur la chose. Il est inconcevable que tous les êtres humains voient et entendent, et que tous se trompent, que personne ne comprenne ce qu'il voit ni ce qu'il entend. Et vous ne pouvez pas non plus prétendre que vous appréhendez les choses différemment de moi, car « ce que vous savez, je le sais aussi » - votre savoir est aussi le mien, vous ne possédez aucune connaissance supérieure à la mienne, aucune perception plus élevée que la mienne.
Nous avons déjà expliqué l'expression « je ne vous suis en rien inférieur » (lo nofel anokhi mikhem), qui comporte deux explications possibles. La première : je ne suis pas inférieur à vous - ce qui correspond à l'usage courant de nos jours, lorsque l'on dit d'une chose qu'elle « ne tombe pas en dessous » d'une autre, c'est-à-dire qu'elle ne lui est pas inférieure. La seconde : lorsqu'un homme est frappé d'admiration ou d'étonnement devant quelque chose, il lui arrive, sous le coup de l'émotion, de reculer, d'être saisi d'effroi ou de tomber. Job leur dit : je vous écoute et je ne tombe pas, je ne suis nullement déstabilisé. Vous ne m'apprenez rien que je ne savais déjà, vous ne détenez aucune sagesse extraordinaire qui me ferait reculer de stupeur. « Ce que vous savez, je le sais aussi ».
אוּלָם אֲנִי אֶל־שַׁדַּי אֲדַבֵּר וְהוֹכֵחַ אֶל־אֵל אֶחְפָּץ׃ וְאוּלָם אַתֶּם טֹפְלֵי־שָׁקֶר רֹפְאֵי אֱלִל כֻּלְּכֶם׃ - Mais moi, c'est au Tout-Puissant que je veux parler, et je désire débattre avec Dieu. Tandis que vous, vous forgez le mensonge, vous êtes tous des médecins d'illusion.
Ces deux versets doivent être lus ensemble, car leurs hémistiches sont parallèles. Rappelons ce qu'est le parallélisme des hémistiches : lorsqu'un verset comprend deux éléments et que le verset suivant en comprend également deux, il arrive que la première partie du premier verset trouve son prolongement dans la première partie du second, et que la seconde partie du premier se poursuive dans la seconde partie du second. Ici également : « Mais moi, c'est au Tout-Puissant que je veux parler » répond à « Tandis que vous, vous forgez le mensonge » ; et « et je désire débattre avec Dieu » fait écho à « vous êtes tous des médecins d'illusion ».
Job leur dit : la divergence entre nous, ce qui fait que nos avis diffèrent, ne provient pas d'une différence de compréhension - non pas parce que votre discernement serait supérieur ou que votre capacité d'entendement serait plus vaste. Notre désaccord provient du but que chacun de nous s'est fixé dans ce débat. Quant à moi, mon objectif dans cette controverse est exprimé par « c'est au Tout-Puissant que je veux parler ». Je cherche à justifier la conduite du Créateur du monde, car Son Nom est El Chaddaï, et d'El Chaddaï il ne saurait émaner la moindre injustice, à Dieu ne plaise. Si je devais soutenir que la providence particulière et tout ce qui m'arrive proviennent directement d'Hachem, cela contredirait la justice, la droiture et l'équité : comment serait-il possible qu'un homme juste comme moi endure de telles souffrances ? C'est précisément pour cette raison que Job est parvenu à sa conclusion : nous sommes livrés aux lois des sphères célestes, aux astres et aux constellations, et Hachem a confié la direction des événements terrestres à l'ordre astral.
« Tandis que vous, vous forgez le mensonge » - car vous voulez concilier l'inconciliable : affirmer d'un côté qu'Hachem exerce une providence directe et que tout ce qui t'arrive à chaque instant émane de Lui, béni soit-Il, et soutenir d'un autre côté qu'il y a là une justice, en vous efforçant péniblement d'expliquer en quoi cela serait juste. C'est un mensonge, et vous forgez le mensonge, car votre raisonnement est inadmissible : prétendre qu'Hachem veille personnellement sur tout et que tout vient de Lui, puis affirmer en même temps qu'il s'agit de justice, constitue une contradiction flagrante. Comment serait-il possible qu'un homme intègre comme Job subisse de tels châtiments ?
« Et je désire débattre avec Dieu » - je débats afin d'établir ma thèse du point de vue où le Saint, béni soit-Il, est El, Il est Élohim. Certes, Hachem sait tout ce qui doit advenir, et il n'existe chez Lui ni changement dans la prescience, ni multiplicité, ni renouvellement de connaissance. Dès lors, le Saint, béni soit-Il, sait d'avance tout ce qui arrivera et rien ne saurait être nouveau pour Lui : se pourrait-il donc que je fasse quoi que ce soit qu'Hachem n'ait pas su à l'avance ? Si Hachem sait par avance ce qui adviendra, je ne commets rien qu'Hachem n'ait déjà su. Quelle en est la conséquence ? Qu'il n'y a pas de libre arbitre : Hachem sait ce qui adviendra, et il ne saurait en être autrement ; c'est apparemment ainsi qu'Hachem a décrété que le monde fonctionne, et je n'ai pas de libre arbitre pour faire le bien ou le mal. Par conséquent, plaide Job : même si vous prétendez que j'ai mal agi, pourquoi me frapper ? Je n'avais point de libre arbitre.
En revanche, « vous êtes tous des médecins de néant ». Vous attribuez au Saint, béni soit-Il, la connaissance de tout ce qui adviendra, et pourtant vous affirmez que l'homme jouit du libre arbitre. Iyov a déjà souligné qu'il y a là, en apparence, une contradiction absolue : si Hachem sait d'avance ce qui va se passer, je ne peux pas choisir autrement, puisque telle est Sa prescience. Cette question de la prescience (*yédi'ah*) et du libre arbitre (*bé'hirah*) a fait l'objet d'un cours entier à la fin du chapitre 11, où l'on explique comment concilier les deux termes - pourquoi il n'y a pas de contradiction entre le fait que le Saint, béni soit-Il, sache tout ce que je vais accomplir et le fait que, en fin de compte, je demeure libre d'agir à ma guise.
Cependant, selon l'argumentation d'Iyov, vous proposez une conciliation qui n'a aucune réalité et fournissez une réponse impossible dans ce monde : Hachem saurait pertinemment que Réouven va profaner le Chabbat prochain, et malgré tout, vous me dites que si Réouven choisissait de ne pas le profaner, il ne le profanerait pas. Comment cela se pourrait-il ? Quiconque avance une telle justification est, aux yeux d'Iyov, un « médecin de néant ». Et qu'est-ce qu'un « élil » ? Ce mot dérive de la négation « al » (ou « lo »), à l'instar des « faux dieux des nations » (*élilim*) qui ne possèdent aucune force, à l'opposé de « El » qui désigne la Toute-Puissance. Cela renvoie à une chose impossible, inconcevable dans la réalité. En outre, il existait à cette époque des guérisseurs qualifiés de « médecins de néant », dépourvus de réelle compétence médicale, qui n'agissaient que par toutes sortes d'incantations ou de remèdes factices sans la moindre utilité. Iyov leur dit : vous leur ressemblez, vous prétendez guérir par un remède illusoire et inefficace, en affirmant que le Saint, béni soit-Il, possède la prescience tout en maintenant le libre arbitre - alors que ces deux propositions sont inconciliables à vos yeux.
מִי־יִתֵּן הַחֲרֵשׁ תַּחֲרִישׁוּן וּתְהִי לָכֶם לְחׇכְמָה׃ - Puissiez-vous garder le silence le plus complet, ce serait là votre sagesse !
Iyov leur déclare : dès lors, vous n'avez aucun argument solide, vous n'êtes que des médecins de néant, et tout ce que vous me répondez relève de réalités qui dépassent l'entendement humain et demeurent inconnaissables. Face à de telles réponses, mieux vaut se taire. Vous feriez bien de garder le silence, car « même le sot qui se tait passe pour sage » : tant que l'insensé reste muet, on se dit qu'il est sage et qu'il retient sans doute de profondes pensées ; mais malheur à lui lorsqu'il ouvre la bouche, car chacun s'aperçoit alors que la paille remplace chez lui la cervelle. Dans votre situation, il eût donc mieux valu ne rien répliquer, et l'on vous aurait pris pour des sages. Car pour celui qui n'a d'autre réponse que « je ne sais pas », la vraie sagesse consiste à garder le silence plutôt qu'à polémiquer. En effet, que venez-vous soutenir ? Que ces questions dépassent la portée de l'esprit, qu'elles s'élèvent au-delà de l'intelligence humaine, que notre perception est limitée et purement sensorielle, et que la pensée du Créateur du monde n'est en rien comparable à la nôtre mais d'une nature totalement différente. Que dites-vous donc au fond ? Que nous ne comprenons pas. Et si nous ne comprenons pas, tais-toi ! Pourquoi polémiquer pour simplement dire « nous ne comprenons pas » ?
שִׁמְעוּ־נָא תוֹכַחְתִּי וְרִבוֹת שְׂפָתַי הַקְשִׁיבוּ׃ - Écoutez donc ma controverse, et prêtez attention aux débats de mes lèvres !
À présent, Iyov s'apprête à débattre avec eux parce qu'ils l'ont condamné par des arguments futiles, prétendant pour ainsi dire flatter le Créateur du monde. Comme s'ils disaient : toi, Iyov, tu as un litige avec le Créateur du monde et tu as porté contre Lui de graves accusations, alors que nous, nous cherchons à Lui plaire et à Lui donner raison - quand bien même nous saurions que la justice ne Lui donne pas raison. C'est pourquoi Iyov leur intime : commencez par écouter ma réprimande (*tokha'hti*), qui constitue le fond même de l'argumentation - car ce reproche repose sur des preuves et des démonstrations ; et prêtez également l'oreille aux « plaidoyers de mes lèvres », au procès que je vous intente pour avoir bafoué mon honneur.
הַלְאֵל תְּדַבְּרוּ עַוְלָה וְלוֹ תְּדַבְּרוּ רְמִיָּה׃ - Est-ce donc en faveur de Dieu que vous prononcerez l'iniquité, et pour Lui que vous tiendrez des propos trompeurs ?
Il vient ici réfuter les conceptions d'Elifaz et de Bildad le Chou'hite, qui prêtent en réalité une iniquité à Dieu. Elifaz affirme en effet que le Saint, béni soit-Il, inflige de lourds châtiments même pour des fautes vénielles : tu prétends ne rien mériter de tel ? Mais tu sais bien à quel point le jugement est rigoureux, à quel point le Saint, béni soit-Il, se montre exigeant envers chaque acte accompli par l'homme. Iyov leur rétorque alors : est-ce donc pour Dieu que vous proférerez l'injustice ? Prétendre qu'un homme ayant commis une faute minime - par exemple dérober cinq sous à son prochain - devrait être mis à mort pour cela, c'est concevoir une profonde iniquité. On n'exécute pas un homme pour une faute valant cinq sous ! Dès lors, affirmer qu'Hachem vous demande des comptes aussi implacables sur des peccadilles et que c'est pour cela que vous payez un tribut si terrible, revient en fait à prétendre qu'Hachem agit avec injustice.
De même pour Bildad le Chouhite, qui a dit : tu souffres ici-bas, mais tu es destiné à recevoir du bien, l'avenir te sera favorable. Iyov répond : cela aussi est une injustice ! M'a-t-on demandé mon avis ? Qui m'a demandé si je voulais souffrir maintenant pour recevoir une récompense plus tard ? Je ne veux ni souffrir maintenant, ni recevoir plus tard. Qui t'a donné le droit d'échanger le présent contre l'avenir ? Tu ne m'as rien demandé, et pourquoi m'infliges-tu des épreuves en me disant qu'à la fin tout ira bien ? Qui a dit que je le désirais ? Il en ressort que selon la thèse de Bildad aussi, tu profères l'iniquité au nom de Dieu, car tu affirmes qu'Hachem agit d'une manière qui comporte une part d'injustice.
« Et direz-vous pour Lui des faussetés ? » - cela s'oppose à la conception de Tsofar de Naama. Tsofar prétendait qu'il est impossible de savoir véritablement qui est un tsadik : même si tu te considères comme juste, il se peut que tu n'aies pas accompli ton service divin à la hauteur de ton niveau, et l'on exige de toi beaucoup plus. C'est comme ce que nous avons vu pour Nakdimon ben Gourion, qui faisait énormément de tsedaka, et pourtant « kedevaï lei lemi'vad lo avad » - il donnait la tsedaka, mais pas à la hauteur de ses moyens et de son rang. Iyov répond : toi, Tsofar, tu prétends que je suis puni parce que je ne suis pas au niveau où je devrais être, et qu'il me semble être un tsadik alors que je ne le suis pas vraiment selon les exigences fixées à mon égard, et qu'Hachem me punit pour ce manquement en moi. À cela, Iyov réplique : c'est un mensonge que de parler ainsi de Dieu ! Pourquoi ? Parce que selon la thèse d'Iyov, le libre arbitre n'existe pas, et s'il n'y a pas de libre arbitre, il n'a aucun sens de dire qu'Hachem me tient rigueur de ne pas avoir atteint ce que j'aurais pu atteindre. Ce que j'ai fait dépend de ce qui m'a été donné du Ciel, et je n'ai pas de choix. Dès lors, c'est une tromperie que de prétendre qu'on me demande des comptes sur des niveaux que j'aurais pu acquérir.
הֲפָנָיו תִּשָּׂאוּן אִם־לָאֵל תְּרִיבוּן׃ - Aurez-vous de la partialité pour Lui ? Prendrez-vous parti pour Dieu ?
Parfois, un homme flatte un grand personnage et justifie ses actes, même s'ils ne sont pas vrais et même lorsqu'il s'agit de mensonges, par déférence envers lui : je me sens gêné face à lui, c'est un homme si respectable et si éminent, et même si je sais qu'il a tort, je dis qu'il a raison, afin de le flatter, par pure complaisance. Iyov leur dit : « Aurez-vous égard à Sa personne ? » - auriez-vous donc de la partialité envers Hachem en Le flattant, alors même que vous savez que Ses actes ne semblent pas conformes à la stricte justice, simplement par déférence envers Lui ? Parfois aussi, lorsqu'un homme entend qu'on outrage quelqu'un, il souffre de cet affront et part se quereller en son nom pour défendre son honneur. À ce propos, Iyov déclare : « Prendrez-vous parti pour Dieu ? » - est-ce parce que vous avez perçu ici une prétendue atteinte à l'honneur d'Hachem que vous partez en guerre pour Sa cause ?
Iyov affirme donc : qu'il s'agisse de complaisance ou de querelle en Sa faveur, aucune de ces deux attitudes n'est agréée par Hachem, et le Saint, béni soit-Il, ne les aime pas, car Il ne désire ni la flatterie ni la tromperie. Hachem désire la vérité. Quant à moi, bien que mes paroles soient rudes, elles sont vraies. Vous, en revanche, chacun de vous vient justifier le Saint, béni soit-Il, par des arguments dépourvus de vérité, uniquement pour Lui faire des courbettes et se battre pour Lui, mais vos arguments ne sont pas agréés par le Créateur du monde. Car Hachem préfère la vérité, fût-elle amère, à la flatterie et à la duplicité, fussent-elles douces et agréables. Dès lors, mon attitude est plus agréée devant Hachem que la vôtre.
הֲטוֹב כִּי־יַחְקֹר אֶתְכֶם אִם־כְּהָתֵל בֶּאֱנוֹשׁ תְּהָתֵלּוּ בוֹ׃ הוֹכֵחַ יוֹכִיחַ אֶתְכֶם אִם־בַּסֵּתֶר פָּנִים תִּשָּׂאוּן׃ - Serait-il bon qu'Il vous sonde ? Voulez-vous Le tromper comme on trompe un mortel ? Il ne manquera pas de vous confondre, si en secret vous usez de partialité.
Vous savez vous-mêmes que vos arguments sont sans fondement et que ce que vous dites n'est prononcé que pour justifier le Créateur du monde coûte que coûte, même si vos raisonnements manquent de justesse et que vous recourez au mensonge pour Le justifier. Or, « celui qui profère des mensonges ne subsistera point devant Mes yeux », et Hachem déteste les menteurs. C'est pourquoi Iyov leur demande : souhaiteriez-vous vraiment qu'Hachem vous sonde et vous éprouve pour voir ce qu'il y a dans votre cœur, pour vérifier si vos réponses viennent du fond du cœur et sont dites avec sincérité, ou si elles ne servent qu'à justifier artificiellement le Créateur du monde ?
Et comment seront-ils sondés ? « Il ne manquera pas de vous confondre, si en secret vous usez de partialité » - Iyov leur dit : il y a une épreuve bien simple. Qu'Il vous envoie un peu de souffrances, et nous verrons alors quel ton vous adopterez ! Nous verrons si vous continuerez à justifier le Créateur du monde en disant que tout est justice, ou si vous commencerez à plaider exactement comme je l'ai fait : qu'il n'y a pas de justice, que je suis juste, et pourquoi Hachem m'inflige-t-Il de tels tourments ? En d'autres termes : vos arguments ne sont pas sincères, et le test se fera lorsque ces malheurs et ces épreuves s'abattront sur vous : on verra alors si vous parlez avec le cœur. Car à ce moment-là, vous vous révolteriez sans nul doute contre les jugements d'Hachem. Nous verrons alors si, dans le secret de votre cœur, vous êtes véritablement déférents envers Hachem, ou si, à Dieu ne plaise, vous nourrissez des récriminations et des griefs contre le Maître du monde et des contestations sur Sa providence à votre égard. Tout ce que vous faites à présent n'est qu'une riposte contre moi, vous n'y croyez pas vraiment ; car si Hachem ne faisait qu'effleurer le bout de votre doigt, c'est un tout autre refrain que l'on entendrait de votre bouche.
הֲלֹא שְׂאֵתוֹ תְּבַעֵת אֶתְכֶם וּפַחְדּוֹ יִפֹּל עֲלֵיכֶם׃ זִכְרֹנֵיכֶם מִשְׁלֵי־אֵפֶר לְגַבֵּי־חֹמֶר גַּבֵּיכֶם׃ - Sa majesté ne vous terrifie-t-elle pas, et Sa frayeur ne s'abat-elle pas sur vous ? Vos sentences mémorables sont des maximes de cendre, vos retranchements des retranchements d'argile.
Ici encore, les propositions du texte se répondent en parallèle : « הלא שאתו תבעת אתכם » (« Sa majesté ne vous effraiera-t-elle pas ? ») correspond à « זכרוניכם משלי אפר » (« Vos maximes sont des proverbes de cendre ») ; et « ופחדו ייפול עליכם » (« Et Sa terreur ne tombera-t-elle pas sur vous ? ») correspond à « לגבי חומר גביכם » (« Vos corps sont des corps d'argile »).
Iyov leur dit : si vous tenez des propos trompeurs, c'est parce que vous êtes saisis d'effroi devant Sa redoutable présence. La crainte du Créateur du monde s'est abattue sur vous, et c'est pourquoi vous vous empressez de Lui donner raison coûte que coûte, même s'il n'y a aucune justice dans vos propos, et non point parce que telle est la conviction sincère de votre cœur. Le terme « שאת » évoque l'élévation : Son élévation suprême vous terrifie. Et pourquoi ? « זכרוניכם משלי אפר » (« Vos maximes sont des proverbes de cendre ») - parce que vous vous souvenez et dites : « Je ne suis que poussière et cendre devant Hachem, qui suis-je et que suis-je face au Créateur du monde ? ». C'est pour cette raison que vous vous hâtez de justifier Hachem, même si cela bafoue le droit et même si Hachem agit injustement envers moi.
Ou bien la seconde possibilité : « ופחדו ייפול עליכם » (« Et Sa terreur tombera sur vous »). En effet, la crainte revêt deux formes. Il y a la crainte révérencielle - « Sa majesté ne vous effraiera-t-elle pas », où vous êtes pris de panique face à Sa grandeur sublime, le terme « שאת » exprimant la hauteur souveraine. Et il est aussi possible que vos arguments viennent de la crainte du châtiment - « Et Sa terreur tombera sur vous » : vous avez peur, vous disant « qui sait, si je dis du mal du Créateur du monde, vois ce qu'Iyov a reçu, qui sait ce que je recevrai moi-même ». Dès lors, vous vous emparez d'arguments pour proclamer qu'Hachem est juste et que cela est mérité, multipliant toutes sortes d'explications. Et la suite du verset poursuit dans ce sens : « לגבי חומר גביכם » (« Vos corps sont des corps d'argile ») - vous savez bien que l'homme a été façonné à partir de la matière et que son existence est précaire et matérielle, votre stature n'étant qu'argile, si bien qu'il suffirait d'un coup minime pour vous anéantir. C'est pour cela que Sa frayeur s'abat sur vous et que vous avancez des arguments fallacieux, dans le seul dessein de justifier le Créateur du monde.
Il en résulte que de deux choses l'une : soit « Sa majesté vous effraie », c'est-à-dire Son élévation suprême, comme vous le dites : « Vos maximes sont des proverbes de cendre », car nous ne sommes que poussière et cendre et que sommes-nous face à Son infinie grandeur ; soit vous éprouvez une simple crainte matérielle, redoutant qu'Il ne réduise votre corps en argile, autrement dit qu'Il ne vous renvoie à la poussière et à la cendre, et c'est sous l'effet de cette peur que vous avancez des arguments pour justifier Hachem au mépris de la vérité.