Voici un complément au chapitre 11 du livre d'Iyov. Comme on s'en souvient, dans les chapitres précédents, Iyov soulevait l'argument de la prescience et du libre arbitre : si Hakadosh Baroukh Hou sait à l'avance tout ce qu'un homme va faire, le libre arbitre est alors ôté à l'homme. Nous avions expliqué ce point : si Hakadosh Baroukh Hou sait qu'un individu transgressera le Chabbat prochain, il s'ensuit qu'il est impossible qu'il ne le transgresse pas, car s'il ne le transgressait finalement pas, il s'avérerait à D.ieu ne plaise qu'Hachem ne savait pas. Or, Iyov n'envisage pas un seul instant de prétendre qu'Hachem ne sait pas. Le postulat fondamental est qu'Hachem sait à l'avance ce que l'homme fera. Dès lors que Sa connaissance est claire et absolue, l'homme ne peut s'y soustraire, et il est contraint d'accomplir en fin de compte ce qu'Hachem savait. Si aujourd'hui Hachem sait que Chabbat prochain, à dix heures du matin, Réouven montera dans sa voiture et roulera, cela signifie qu'il lui est impossible d'agir autrement. Et s'il ne peut pas agir autrement, où est le libre arbitre ? La prescience d'Hachem semble contraindre l'homme à faire ce qu'il a fait.
À vrai dire, une question similaire se pose également au sujet de la sainte Torah, mais là-bas, la réponse est relativement simple. La Torah a été écrite 974 générations avant la création du monde ; par conséquent, tout était déjà consigné à l'avance : il était écrit qu'Avraham aurait un fils nommé Ichmaël, que Yits'hak aurait un fils nommé Essav, et que Kora'h contesterait Moché. Dès lors, où se trouve le libre arbitre de tous ces personnages ? Même si l'on disait que les livres des Prophètes ont été rédigés au fur et à mesure des événements, il est explicitement enseigné au sujet de la sainte Torah qu'elle a précédé le monde de 974 générations. Dans ces conditions, Yits'hak était contraint d'être un tsadik, Ichmaël était contraint d'être un impie, Yaakov était contraint d'être un tsadik et Essav d'être un impie, puisque tout était déjà écrit d'avance dans la Torah.
Ici, la question est relativement simple, car la Torah, lorsqu'elle était écrite d'avance, n'était pas rédigée sous la forme qui se trouve devant nous aujourd'hui, mais, comme l'explique le Gaon de Vilna, elle était écrite « bedema' ». La Guémara rapporte une controverse entre Tannaïm concernant les huit derniers versets de la Torah : Moché les a-t-il écrits, ou bien Yéhochoua ? Un avis soutient que Moché les a écrits, car un Séfer Torah a été transmis au peuple dans son intégralité, et si Yéhochoua les avait écrits, le Séfer Torah se serait trouvé incomplet. Le second avis soutient qu'il est impossible que Moché les ait écrits, puisqu'il est dit : « Et Moché mourut là-bas » et « Il l'enterra dans la vallée » - comment serait-il concevable que Moché écrive une chose inexacte alors qu'il était encore en vie ? Sur cela, la Guémara répond : Moché écrivait « bedema' ».
Au sens simple, on comprend que Moché écrivait pendant que ses larmes coulaient, puisqu'il écrivait sur sa propre mort. Mais le Gaon de Vilna affirme : telle n'est pas l'explication, car pleurer ne constitue en rien une réponse à la question de la Guémara. La Guémara demandait comment Moché pouvait consigner sa propre mort de son vivant, et quelle serait la réponse - qu'il pleurait ? Est-ce que le fait de pleurer autorise à écrire une contre-vérité ? Cela ne résout absolument rien.
Le Gaon de Vilna explique donc que le mot « bedema' » vient de la même racine que « médouma' », comme dans le verset : « Tu ne différeras pas d'offrir les prémices de ta récolte et de tes pressoirs (dim'akha) », et selon l'expression des Sages : « On neutralise le mélange (hamédouma') à raison d'un pour cent ». Le terme médouma' désigne la Térouma mêlée à des aliments profanes ('houlin) - une notion de mélange et de confusion. Moché a bien écrit les huit derniers versets, mais pas dans l'ordre où ils se présentent aujourd'hui devant nous : il les a écrits avec des lettres mélangées, et c'est ensuite Yéhochoua qui est venu organiser les lettres, les mots et les versets tels qu'ils se trouvent devant nous aujourd'hui. Par là, le Gaon de Vilna emprunte une voie suivie par de nombreux maîtres : dans la Agada, il n'y a pas de véritable controverse ; les deux avis sont vrais, et chacun aborde un aspect distinct. L'avis selon lequel Moché a écrit est vrai, car Moché a écrit « bedema' » (en lettres mélangées) ; et l'avis selon lequel Yéhochoua a écrit est également vrai, car Yéhochoua a agencé les lettres de manière à former les mots : « Et Moché mourut là-bas ».
Dès lors que Moché écrivait en mélangeant les lettres, nous apprenons que la Torah tout entière n'est, par essence, que les Noms de Hakadosh Baroukh Hou ; les lettres en sont les composantes. Lorsque nous voyons un texte écrit sous une forme précise, cela signifie que les lettres ont été agencées en fonction des événements qui ont eu lieu. De là découle la réponse à la question : comment était-il possible qu'il soit écrit au sujet d'Ichmaël qu'il serait un impie, alors qu'on exigeait de lui qu'il soit un tsadik ? Comment était-il possible que 974 générations avant la création du monde, il soit écrit que Kora'h contesterait Moché, pour qu'ensuite il se retrouve sous terre à crier : « Moché est vérité et sa Torah est vérité » ? La réponse est la suivante : la Torah a certes précédé le monde, mais non dans l'ordre où elle est rédigée aujourd'hui. Si les événements avaient été différents, la Torah se serait matérialisée selon ces événements : si Ichmaël avait été un juste, la Torah l'aurait dépeint comme un juste. Ce qui existait auparavant n'était pas la disposition textuelle qui nous est familière, mais la substance même de la Torah, ses lettres, organisées selon un ordre particulier - conformément aux secrets de la Torah.
Tout ce que nous étudions dans la Torah aujourd'hui et que nous expliquons à l'aide de Rachi, du Ramban, du saint Or Ha'haïm et des autres commentateurs, de même que la Guémara et les Midrachim - tout cela ne constitue qu'un seul niveau, le plus extérieur, le niveau le plus accessible de la Torah. Au-dessus se trouve le Drach, plus haut encore le Remez - les allusions cachées dans le texte -, et le plus sublime de tous est le Sod, la dimension ésotérique. L'étude de la Torah dans les mondes supérieurs s'effectue selon la voie du Sod. Et lorsqu'on prend un passage écrit selon le Pchat (le sens littéral) pour le lire selon le Sod, il se métamorphose totalement et prend un tout autre visage, au point de ne plus présenter aucun rapport apparent avec le sujet abordé selon le Pchat.
Un exemple de la voie de l'allusion (le Remez) se trouve dans le commentaire du saint Ohr Ha'haïm sur la Parachat Michpatim. À propos de tout le passage : « Si tu achètes un serviteur hébreu », « S'il est venu seul, il sortira seul », « S'il avait une femme, sa femme sortira avec lui » - le Ohr Ha'haïm explique toute la section selon le Remez, et il n'est aucunement question ici d'un esclave. De quoi s'agit-il alors ? De l'homme qui vient en ce monde pour accomplir les mitsvot d'Hachem, pour être au rang de serviteur de D.ieu. Et qui est cette femme ? La sainte âme, que l'homme doit élever. « S'il est venu seul, il sortira seul » - selon qu'il a ou non acquis la part de son âme, et ainsi de suite. Voyez là-bas cette explication tout à fait admirable. Il s'avère donc que selon le Remez, il ne s'agit ni d'un serviteur, ni d'une femme, ni d'enfants : tous ces éléments font allusion à des réalités bien plus élevées.
Mais dans la voie du Remez, il subsiste encore un certain lien avec le sens littéral (Pchat) ; dans la voie du secret (Sod), en revanche, il semble n'y avoir aucun rapport entre le sens littéral des versets et ce qui est énoncé dans le secret. Le saint Ari zal ne nous a dévoilé qu'une seule section de la Torah, car sa vie fut courte ; s'il avait vécu plus longtemps, nous aurions mérité d'autres dévoilements admirables. Tout ce que nous possédons - l'ensemble du « Ets Haïm » et tous les écrits du saint Ari - repose sur une seule et même section : « Et voici les rois qui ont régné sur le pays d'Edom avant qu'un roi ne régnât sur les enfants d'Israël », Béla fils de Béor et le nom de sa ville était Dinhaba, et Hadar et le nom de sa femme était Méhétabel. Le lecteur ne comprend pas ce que viennent faire ici ces rois d'Edom, et que nous importent leurs noms et le nom de l'épouse de l'un d'eux. Or la Torah n'est pas un livre d'histoire.
Pourtant, quiconque examine les paroles du saint Ari dans le Ets Haïm et le Otsrot Haïm y trouvera une longue explication sur la brisure des réceptacles (Chevirat HaKelim) et la mort des rois qui a précédé la création du monde, selon le principe qu'Il « créait des mondes et les détruisait ». Ces sept rois qui ont régné sont ces forces et ces lumières que le Saint, béni soit-Il, a créées ; puis ces rois sont tombés et se sont brisés - c'est la brisure des réceptacles - et les réceptacles sont descendus du monde de l'Émanation (Atsilout) vers ceux de la Création (Béria), de la Formation (Yetsira) et de l'Action (Assiya). Le Saint, béni soit-Il, a alors accordé 288 étincelles (Rapakh Nitsotsot) pour vivifier ces réceptacles. Et une part de notre mission en ce monde consiste à réparer ces réceptacles brisés lors de cet événement fondateur de la Création, avant même que le monde ne fût créé. Cela n'a été mentionné qu'à titre d'exemple, afin de faire comprendre que tout ce que nous lisons dans la Torah n'en constitue que l'aspect le plus extérieur, et que l'intériorité de la Torah diffère totalement de son extériorité.
Dès lors, on comprend que la Torah aurait pu, à l'origine, être rédigée d'une manière totalement différente, car son essence réside dans les secrets qu'elle recèle. Si elle a été écrite telle que nous la lisons, avec les récits d'Avraham, d'Yits'hak, de Yaakov, d'Yichmaël, d'Éssav et de Pharaon, c'est parce que telle fut la réalité concrète des événements ; le Saint, béni soit-Il, a donc ordonné les choses de sorte que ce niveau extérieur s'exprime également dans le texte qui nous est parvenu. Cependant, lorsqu'on enseigne que la Torah a précédé le monde de 974 générations, et qu'« Il regarda dans la Torah et créa le monde », cela ne signifie pas qu'elle était rédigée sous la forme textuelle que nous avons sous les yeux. Par conséquent, à la question de savoir où se trouve le libre arbitre des personnages de la Torah, la réponse est simple : la Torah n'était pas formulée ainsi à l'origine ; Moché l'a consignée de cette manière après le déroulement des faits.
Cependant, lorsque nous abordons la question de la prescience divine et du libre arbitre de l'homme, l'interrogation se pose avec toute son acuité. Le Saint, béni soit-Il, sait d'avance ce qu'il adviendra de chacun, et Il sait également comment l'homme quittera ce monde et quelle sera sa condition. Or, si Hachem sait tout à l'avance, où se situe le libre arbitre ? Comment serait-il possible d'agir différemment ? Et s'il est impossible d'agir autrement, où réside mon choix ?
Nous avons déjà vu que Tsofar de Naama répond à Iyov, mais nous avons souligné que sa réponse ne satisfait pas pleinement l'esprit et qu'il convient de la rendre plus intelligible. Sa réponse est que la connaissance du Créateur n'est en rien comparable à la nôtre ; dès lors, il n'y a pas lieu de prétendre que la prescience d'Hachem contraint l'homme à agir conformément à ce qu'Il sait. Si moi, je savais de façon absolue ce que vous alliez faire, il serait exact de dire qu'à partir du moment où ma connaissance est certaine, vous ne pouvez y échapper et vous êtes contraint d'agir ainsi. En revanche, si Hachem sait ce que vous allez faire, cela ne constitue pas une contrainte pour vous. Et c'est tout. Ce sont là des propos obscurs et hermétiques, dépourvus d'explication, et il nous faut comprendre pourquoi.
הַחֵקֶר אֱלוֹהַּ תִּמְצָא, אִם עַד תַּכְלִית שַׁדַּי תִּמְצָא. גׇּבְהֵי שָׁמַיִם מַה תִּפְעָל, עֲמֻקָּה מִשְּׁאוֹל מַה תֵּדָע. אֲרֻכָּה מֵאֶרֶץ מִדָּהּ, וּרְחָבָה מִנִּי יָם. - Prétendrais-tu sonder les mystères de D.ieu, atteindre à la perfection du Tout-Puissant ? Elle est haute comme les cieux : que pourrais-tu faire ? Plus profonde que le Chéol : que pourrais-tu savoir ? Sa mesure est plus longue que la terre, et plus large que la mer.
Celui qui traite de cela de manière explicite est le Rambam dans les Hilkhot Techouva, au chapitre 5, halakha 5. Voici ses termes : « Peut-être diras-tu : le Saint, béni soit-Il, ne sait-Il pas tout ce qui adviendra ? Avant même qu'une chose n'arrive, savait-Il que tel homme serait juste ou méchant, ou ne le savait-Il pas ? S'Il savait qu'il serait juste, il est impossible qu'il ne le soit point ; et si tu disais qu'Il savait qu'il serait juste tout en lui laissant la possibilité d'être méchant, c'est donc qu'Il ne connaissait pas la chose de manière absolue. » En termes simples, le Rambam soulève le problème de la prescience et du libre arbitre : si Hachem sait qu'un homme sera juste mais qu'il reste possible qu'il ne le soit pas, il s'avère qu'Il ne sait pas vraiment ; et s'il est certain qu'Il le sait, alors cet homme sera inévitablement juste, et où se trouve dès lors le choix de l'homme ? Il est en effet contraint d'être un juste, et la connaissance divine, pour ainsi dire, le détermine.
Le Rambam poursuit : « Sache que la réponse à cette question est plus longue que la terre et plus large que la mer, et que nombre de principes fondamentaux et de hautes montagnes y sont suspendus. » Il commence par avertir : sache qu'il ne s'agit pas d'une question simple, mais d'une énigme complexe et ardue. Puis il ajoute : « Mais il te faut savoir et comprendre ce que je vais énoncer » - approfondis ces paroles et efforce-toi de les saisir. Dès l'abord, il nous prévient : préparez-vous à plonger en eaux profondes.
Et voici sa réponse : « Nous avons déjà expliqué au deuxième chapitre des Lois sur les fondements de la Torah que le Saint, béni soit-Il, ne sait pas par une connaissance extérieure à Lui comme les êtres humains, dont la personne et le savoir sont deux entités distinctes, mais Lui - que Son nom soit exalté - et Son savoir ne font qu'un ». La connaissance divine diffère de la nôtre. Chez nous, ma personne est une chose et mon savoir en est une autre. D'où le sait-on ? Hier, par exemple, j'ai appris une chose que j'ignorais avant-hier. Existais-je avant-hier ? Oui. Et quand ce savoir est-il venu ? Hier seulement. L'homme et ses connaissances sont donc deux choses distinctes. En revanche, le Saint, béni soit-Il, et Son savoir sont un - il n'y a pas d'un côté Hachem et de l'autre « ce qu'Il sait » de manière séparée.
« Et l'esprit humain n'a pas la capacité de saisir pleinement cette réalité » - n'essaie donc pas de scruter et de comprendre comment Hachem et Son savoir ne font qu'un, car « l'homme n'a pas le pouvoir de saisir et d'atteindre la vérité du Créateur ». Si tu ne peux appréhender Sa vérité, béni soit-Il, comment comprendrais-tu la relation entre Lui et Son savoir ? Tu ignores totalement de quoi il s'agit, et tu chercherais à en analyser les composantes ! Et de même qu'il est dit : « Car l'homme ne peut Me voir et vivre », de même « l'homme n'a pas le pouvoir de saisir et d'atteindre la pensée du Créateur ». C'est bien ce que proclamait le prophète : « Car Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas Mes voies » - non pas qu'Hachem pense simplement à d'autres choses, mais Sa modalité même de pensée est différente : chez toi, ta personne et ta pensée sont deux éléments distincts, alors que chez Lui, béni soit-Il, Lui et Sa pensée ne font absolument qu'un.
« Et puisqu'il en est ainsi, nous n'avons pas la capacité de savoir comment le Saint, béni soit-Il, connaît toutes les créatures et tous les actes ». J'ignore comment Hachem sait, puisque je ne saisis pas la nature même de Son savoir. « Mais nous savons sans l'ombre d'un doute que les actes de l'homme sont entre les mains de l'homme » - tu possèdes un libre arbitre absolu, « et le Saint, béni soit-Il, ne l'y contraint pas et ne décrète pas qu'il agisse ainsi ». Et le Rambam ajoute : « Et ce n'est pas uniquement par tradition religieuse que nous le savons, mais par des preuves évidentes issues de la sagesse ». Autrement dit, ne va pas prétendre qu'il ne s'agit là que d'une croyance transmise par tes pères ; il existe des preuves manifestes issues de la raison - pas nécessairement la sagesse de la Torah, mais la simple logique et le bon sens humain, selon lesquels tous les êtres s'accordent à reconnaître que l'homme est doué de libre arbitre.
Sans cela, il n'y aurait aucun sens à juger un homme pour ses actes. Si quelqu'un me fait du tort, je me mets en colère contre lui ; or pourquoi s'emporter s'il n'avait aucun choix ? Et si j'ai commis une mauvaise action, j'éprouve des remords et de la colère contre moi-même ; or pourquoi en éprouver si je n'avais aucun choix ? Et si un individu a volé, on le traduit en justice et on le condamne ; mais pourquoi donc, s'il n'avait aucun choix ? Un individu privé de discernement et de liberté de choix n'est pas envoyé en prison ou puni, mais placé sous observation psychiatrique. L'existence même d'un système judiciaire dans toute société normale prouve que chacun comprend de façon élémentaire : tes actes dépendent de toi, et tu possèdes le libre arbitre.
Le Rambam conclut : « Et c'est pourquoi il est dit dans la prophétie que l'on juge l'homme sur ses actes, selon ce qu'il a fait, en bien ou en mal ; et tel est le principe fondamental dont dépendent toutes les paroles prophétiques ». Sans cela, les paroles des prophètes seraient totalement dénuées de sens, car toute leur mission repose sur la réprimande : « Tes princes sont des rebelles et les complices des voleurs, chacun aime les présents et court après les pots-de-vin ». Si l'homme était contraint dans ses actes, quel sens y aurait-il à lui faire des reproches ? A-t-on jamais fait la morale à un chien ? Convient-il de réprimander un animal conditionné par son instinct ou un ordinateur programmé ? Par l'existence même du reproche prophétique, nous apprenons que l'homme a la capacité de changer ses actes et qu'il détient le libre arbitre.
Pourtant, au bout du compte, on peut s'interroger : en quoi le Rambam nous a-t-il fait avancer ? Hachem sait d'avance - alors où est mon libre arbitre ? Réponse : le savoir d'Hachem n'est pas comme le tien ; ton savoir imposerait une fatalité, tandis que Son savoir ne contraint rien. Hachem sait, et tu conserves ton libre arbitre. Mais comment est-ce possible ? La réponse est que cela dépasse ton entendement. Or, cela, je ne le comprenais pas non plus auparavant !
Rabbénou Avraham ben David rédigea des remarques critiques (Hassagot) sur le Rambam, intervenant presque toutes les deux ou trois halakhot. Le Rambam était relativement jeune lorsqu'il composa son œuvre, alors que le Ra'avad était déjà un sage d'âge mûr. Dès cette époque, le livre du Rambam suscita des réserves : on lui reprochait de se présenter comme un code halakhique tranché, sans mention de noms, d'opinions divergentes ni de sources, énonçant la Halakha pure de façon péremptoire. Nombreux furent ceux qui contestèrent cette approche, au premier rang desquels le Ra'avad, qui rédigea ses gloses critiques. Soit dit en passant, il en ressort que partout où le Ra'avad ne formule aucune objection, deux décisionnaires majeurs partagent la même décision - le Rambam et le Ra'avad - puisqu'en cas de désaccord, ce dernier n'hésitait pas à intervenir. C'est pourquoi, dans les yéchivot, on a coutume d'étudier le Rambam accompagné du Ra'avad.
Sur ces mots du Rambam : « Et puisqu'il en est ainsi, nous n'avons pas la capacité de savoir comment le Saint, béni soit-Il, sait », le Ra'avad écrit (sa signature étant toujours A.A. - Abraham a dit) : « Cet auteur n'a point agi selon la coutume des sages, car un homme ne commence pas une entreprise sans savoir la mener à son terme. Or lui a soulevé des questions épineuses, a laissé la difficulté en suspens et s'en est remis à la foi. Il eût mieux valu laisser les choses dans la simplicité des cœurs purs, sans troubler leur esprit ni laisser leur pensée dans le doute, de crainte qu'à un moment quelconque un soupçon ne traverse leur cœur à ce propos ». Des mots cinglants : tu as soulevé une objection sans fournir de réponse convaincante, et il eût été préférable de ne point l'évoquer. Si l'on dispose d'une question assortie d'une réponse solide, fort bien, l'homme saura qu'il existe des explications ; mais si la réponse est faible, la simple question a attisé la curiosité de l'auditeur, et celui-ci repart finalement avec des doutes envers le Créateur plutôt qu'avec des certitudes.
Que reste-t-il donc à faire au Ra'avad ? La question étant désormais posée, il poursuit : « Et bien qu'il n'y ait point de réponse péremptoire à cela, il convient d'y adjoindre un début de réponse, et je dis : si la droiture ou l'impiété de l'homme dépendaient du décret du Créateur, béni soit-Il, nous dirions que Son savoir constitue Son décret, et la difficulté serait alors insurmontable pour nous. Mais dès lors que le Créateur a ôté cette souveraineté de Sa propre main pour la remettre entre les mains de l'homme lui-même, Sa prescience n'est pas un décret. Elle s'apparente plutôt au savoir des astrologues, qui savent par une force extérieure quelles seront les voies d'un individu. Et il est notoire que tous les événements humains, petits et grands, ont été confiés par le Créateur à la puissance des constellations astrales (Mazolot), mais Il a pourvu l'homme d'un intellect lui permettant de s'affranchir de l'emprise du destin astral ; c'est là cette force accordée à l'homme d'être bon ou mauvais. Et le Créateur connaît la force du Mazal et ses conjonctures, Il sait si l'intellect aura la force de l'y soustraire ou non, et cette prescience n'est pas un décret. Et pourtant, tout ceci n'est pas pleinement satisfaisant ».
L'intention du Ra'avad s'explique ainsi : de même que les astrologues - les devins - prévoient ce qui doit advenir, est-ce pour autant que leur prévision prive l'homme de son libre arbitre ? Le devin sait ce qui va arriver, mais toi, tu conserves ton entière liberté. Cependant, cela ne constitue pas encore une réponse pleinement satisfaisante. En effet, la prescience d'Hachem est absolue et parfaite, tandis que les astrologues ne possèdent qu'un savoir approximatif et très vague : « Prenez garde, car le malheur est devant vous » - je vois un astre nommé Malheur, cela tournera mal ; mais que se passera-t-il exactement ? Il l'ignore. De plus, les présages astrologiques peuvent être infléchis : Pharaon avait vu du sang dans le désert, et il s'agissait finalement du sang de la circoncision.
À l'inverse, la prescience du Créateur du monde est limpide, absolue, et ne saurait en aucun cas être modifiée. En outre, Hachem connaît dans les moindres détails ce qui se passera à chaque seconde, ce qui est rigoureusement inaccessible à l'astrologie. On ne saurait affirmer qu'Hachem lirait dans les astres et les constellations qu'à onze heures douze minutes je vais me mettre en colère ; un thème astral ne contient pas une telle précision. Le Mazal peut indiquer qu'une personne est née colérique, mais nullement à quelle minute exacte elle perdra patience. C'est pourquoi la prescience divine ne saurait être assimilée à celle des astrologues. Le Ra'avad lui-même en a pleinement conscience, c'est pourquoi il avait commencé en précisant qu'il n'y a pas de réponse péremptoire à cette question, pour conclure : « Et pourtant, tout ceci n'est pas pleinement satisfaisant » - car, en vérité, pénétrer ces mystères reste d'une immense difficulté.
L'argument d'Iyov est que la prescience divine annule le libre arbitre. Concernant la Torah qui a précédé la création du monde, la réponse est simple : selon le Gaon de Vilna, elle fut d'abord écrite « bedéma » - sous forme de combinaisons de lettres formant les Noms divins - et ce n'est qu'après le déroulement des événements qu'elle fut agencée selon l'ordre que nous avons devant nous ; car l'essentiel de la Torah réside dans les secrets qu'elle recèle, et ce que nous lisons n'en constitue que la dimension extérieure. En revanche, sur la question de la prescience divine face au libre arbitre de l'homme, la réponse de Tsofar de Naama - « Prétends-tu sonder les mystères de Dieu ? » - affirmant que la connaissance du Créateur ne ressemble en rien à la nôtre, demeure hermétique. Le Rambam l'explicite en enseignant que Dieu et Sa connaissance ne font qu'un, réalité inaccessible à l'esprit humain, tout en affirmant avec une certitude absolue que les actes de l'homme sont entre ses mains, comme le prouvent la raison, le système judiciaire, le jugement et les reproches des prophètes. Le Ravad objecte qu'il n'aurait pas dû soulever une difficulté sans pouvoir la résoudre pleinement, et propose « une ébauche de réponse » inspirée de la prescience des astrologues, avant de conclure lui-même : « Et tout cela n'est rien ». Il en ressort que l'énigme de la prescience et du libre arbitre est d'une étendue « plus longue que la terre et plus vaste que la mer », mais le principe fondamental, clair et incontesté, demeure : les actes de l'homme sont pleinement entre les mains de l'homme.