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Chapitre 9 - Iyov réclame justice - 3e partie

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Introduction : suite de la réponse d'Iyov à Bildad

Dans notre chapitre, Iyov poursuit sa réponse à Bildad le Chouhite. Deux orientations se dégagent de ses propos : d'une part, il admet n'avoir aucun grief contre le Saint, béni soit-Il, quant à la direction générale du monde - là, tout est bien, et le mal qui s'y trouve n'est qu'infime et naturel ; d'autre part, il conteste la providence particulière (hachgaha pratit) qui jugerait chaque homme selon ses actes, et prétend que le monde est abandonné aux mains du « système », un ordre qui ne distingue pas l'homme intègre de l'impie. Précisons d'emblée : nous expliquons ici les arguments d'Iyov, et non la vérité de la Torah. La vérité est qu'il existe une providence particulière même sur un moucheron, à plus forte raison si le Saint, béni soit-Il, décide d'éteindre le soleil. Mais Iyov, pour ne pas présenter le Créateur du monde comme injuste, se construit tout un système philosophique.

« Disant au soleil » - quand le soleil s'éteint

הָאֹמֵר לַחֶרֶס וְלֹא יִזְרָח וּבְעַד כּוֹכָבִים יַחְתֹּם׃ - « Il commande au soleil et il ne se lève pas, et Il scelle les étoiles. »

Le terme « 'Hérès » désigne le soleil. On le retrouve dans l'énigme de Chimchon : « avant que le soleil ne se couche » ('Bétèrem yavo ha'harsa') - vous deviez résoudre l'énigme avant le coucher du soleil. C'est également ce que l'on observe pour le lieu de sépulture de Yéhochoua, « Timnat-'Hérès », où l'on avait gravé une image du soleil sur sa tombe, pour proclamer : voici l'homme qui a arrêté le soleil dans le ciel.

Iyov déclare : si le Saint, béni soit-Il, décidait d'ordonner au soleil de ne plus briller, et scellait les étoiles pour qu'elles cessent d'éclairer, et qu'ils interrompent tous leur fonction, qui viendrait prétendre qu'Hachem a agi ainsi par colère ou par fureur ? C'est le sens du verset précédent : « Qui Lui a tenu tête et est resté indemne ? ». En effet, notre système solaire n'est qu'un parmi des centaines et des milliers de systèmes ; il existe d'innombrables autres soleils. Dès lors, l'extinction d'un seul soleil ne représente qu'une part infime de l'ensemble de la création, et relève d'une dégradation naturelle, non d'un châtiment motivé par le courroux.

En vérité, du point de vue des lois de la nature, le soleil fonctionne grâce à des gaz - et il aurait dû s'éteindre depuis bien longtemps. Quiconque a déjà remplacé une bouteille de gaz chez soi comprend le principe. Le simple fait que le soleil brille encore montre qu'il y a là une dimension supranaturelle (même si la science l'explique par des réactions atomiques). Mais même si l'on nous annonçait que la réserve de gaz du soleil est épuisée, dirions-nous pour autant : « Hachem est un D.ieu de vengeance » ? Iyov soutient : absolument pas. Il s'agirait d'une usure naturelle due au fait que la matière est vouée à disparaître, et qu'aucune réalité matérielle n'échappe à la détérioration.

« Déployant seul les cieux » - la petitesse du mal face à l'immensité de la création

נֹטֶה שָׁמַיִם לְבַדּוֹ וְדוֹרֵךְ עַל־בָּמֳתֵי יָם׃ - « Seul, Il déploie les cieux et marche sur les hauteurs de la mer. »

Hachem déploie seul les cieux, c'est Lui qui a tout façonné et tout créé. Et « marcher sur les hauteurs de la mer » est une allégorie : comme un géant qui se tiendrait sur les crêtes de l'océan et soutiendrait la voûte céleste pour l'empêcher de s'effondrer.

עֹשֶׂה־עָשׁ כְּסִיל וְכִימָה וְחַדְרֵי תֵמָן׃ - « Il a créé la Grande Ourse, Orion et les Pléiades, et les constellations du Midi. »
עֹשֶׂה גְדֹלוֹת עַד־אֵין חֵקֶר וְנִפְלָאוֹת עַד־אֵין מִסְפָּר׃ - « Il accomplit des grandeurs insondables et des merveilles sans nombre. »

Dans l'ensemble de la création, le soleil et la lune ne sont même pas un grain de poussière. Le Saint, béni soit-Il, a fait la Grande Ourse, Orion, les Pléiades et les constellations du Sud, des grandeurs insondables et des merveilles sans nombre - combien d'étoiles y a-t-il, combien de galaxies. Dès lors, que représente ce mince malheur si un seul soleil venait à s'éteindre ici-bas ?

« Voici qu'Il passe près de moi » - Le kal va'homer appliqué à l'homme individuel

הֵן יַעֲבֹר עָלַי וְלֹא אֶרְאֶה וְיַחֲלֹף וְלֹא־אָבִין לוֹ׃ - Voici qu'Il passe près de moi et je ne Le vois pas, Il glisse et je ne Le perçois point.
הֵן יַחְתֹּף מִי יְשִׁיבֶנּוּ מִי־יֹאמַר אֵלָיו מַה־תַּעֲשֶׂה׃ - Voici qu'Il ravit Sa proie, qui Lui fera rendre gorge ? Qui Lui dira : « Que fais-Tu ? »

De là, Iyov déduit un kal va'homer : s'Il passe et glisse près de moi sans que je comprenne, s'Il me happe et me fait périr, que pourrais-je répliquer ? Qui Lui fera obstacle, et qui Lui dira : « Que fais-Tu ? » Car que suis-je par rapport à l'ensemble de l'existence, à l'ensemble des mondes, à l'ensemble des galaxies ? Même pas un moucheron. Dès lors, je n'ai aucun grief envers le Créateur du monde. Par conséquent, pourquoi viens-tu m'opposer, Bildad, l'argument : « Dieu ferait-Il fléchir le droit ? » Je n'accuse nullement Dieu : ce qui m'atteint n'est qu'une infime peccadille face à l'immensité du bien de l'existence universelle, et selon l'ordre naturel des choses, il en va ainsi.

« Dieu ne retient point Sa colère » - La réponse à l'idée de compensation

אֱלוֹהַּ לֹא־יָשִׁיב אַפּוֹ תַּחְתָּו שָׁחֲחוּ עֹזְרֵי רָהַב׃ - Dieu ne retient point Sa colère ; sous Lui se courbent les auxiliaires de l'arrogance.
אַף כִּי־אָנֹכִי אֶעֱנֶנּוּ אֶבְחֲרָה דְבָרַי עִמּוֹ׃ - Combien moins puis-je Lui répliquer, et choisir mes arguments face à Lui !

Ici, Iyov commence à répondre à Bildad, qui soutenait que les souffrances viennent à titre de compensation, et que si Iyov priait et cherchait Dieu au point du jour, Hachem magnifierait son avenir et lui accorderait le bien en échange du mal. Iyov répond : face à un juge tyrannique qui ordonne de châtier un homme sans aucune raison, et que les arguments justes de l'accusé ne parviennent pas à convaincre, à quoi serviraient des supplications ? « Dieu ne retient point Sa colère » - Il ne détourne pas Sa fureur de moi. « Sous Lui se courbent les auxiliaires de l'arrogance » - tel un souverain tyrannique qui a sous ses ordres des serviteurs et des sbires courbés sous son autorité, l'aidant à dévorer, à détruire et à commettre des injustices, étant ses émissaires. Et bien que « moi je Lui réponde » - que j'aie des arguments justes et droits à faire valoir, et que « je choisisse mes paroles face à Lui » - des arguments d'élite prouvant que je n'ai point fauté -, Il ne retient pas Sa colère.

אֲשֶׁר אִם־צָדַקְתִּי לֹא אֶעֱנֶה לִמְשֹׁפְטִי אֶתְחַנָּן׃ - Même si j'avais raison, je ne saurais répliquer : je devrais implorer mon juge.

Si j'ai raison et qu'Il n'est pas disposé à entendre mes arguments, est-ce par des supplications que j'obtiendrais gain de cause ? Un juge que le droit ne parvient pas à convaincre ne sera certainement pas fléchi par des supplications.

אִם־קָרָאתִי וַיַּעֲנֵנִי לֹא־אַאֲמִין כִּי־יַאֲזִין קוֹלִי׃ - Si j'appelais et qu'Il me répondait, je ne croirais pas qu'Il prête l'oreille à ma voix.
אֲשֶׁר־בִּשְׂעָרָה יְשׁוּפֵנִי וְהִרְבָּה פְצָעַי חִנָּם׃ - Lui qui me broie dans la tempête et multiplie mes blessures sans motif.

Il y a ici deux étapes : l'étape de la réponse - 'nous avons bien entendu vos arguments' - et l'étape du traitement. Et nous connaissons tous cette formule : 'votre demande est en cours de traitement' - prenez votre mal en patience, il est douteux que cela aboutisse jamais. C'est pourquoi Iyov affirme : même si j'appelais et qu'Il me répondait, cela ne garantirait nullement qu'Il accepte mes arguments ; 'je ne croirais pas qu'Il écoute ma voix' - c'est-à-dire qu'Il exauce ma demande. Et je ne peux croire que Celui qui m'a frappé de coups si cruels, sans raison, m'accorde Sa grâce : 'Lui qui me broie dans la tempête' - Il a brisé tout mon corps dans un tourbillon et a multiplié mes blessures sans cause, et c'est Lui qui écouterait mes supplications ?

'C'est par la tempête qu'il a blasphémé, et c'est par la tempête qu'on lui répondit' - Iyov ou Oyev (ennemi)

Nos Sages ont enseigné : Raba a dit qu'Iyov a blasphémé par la tempête, et que c'est par la tempête qu'on lui répondit. Il a blasphémé envers le Ciel en disant : 'dans la tempête Il me broie', et Il lui répondit du sein de la tempête : 'Hachem répondit à Iyov du sein de la tempête'. Iyov dit devant le Saint, béni soit-Il : Maître du monde, peut-être qu'un vent de tempête a soufflé devant Toi, et qu'il y a eu pour Toi une confusion entre 'Iyov' et 'Oyev' (ennemi) ? Prétention terrible : peut-être que dans l'ordinateur central est apparu 'ennemi' au lieu de 'Iyov' ?

Le Saint, béni soit-Il, lui répondit du milieu de la tempête : 'Ceins donc tes reins comme un vaillant homme, Je vais t'interroger et tu M'instruiras'. J'ai créé une multitude de cheveux sur l'homme, et pour chaque cheveu, J'ai créé un follicule distinct, afin que deux cheveux ne se nourrissent pas de la même alvéole, car sinon cela obscurcirait la vue de l'homme et le rendrait aveugle. Combien de milliers de cheveux l'homme a-t-il sur la tête - et Je n'ai jamais confondu un follicule avec un autre, et Je confondrais Iyov avec Oyev ?

'Qui a tracé un conduit pour le torrent de pluie ?' - J'ai créé d'innombrables gouttes dans les nuages, et pour chaque goutte, J'ai façonné une matrice propre, un canal distinct, afin que deux gouttes ne sortent pas d'un même conduit, car sinon elles ravageraient la terre et celle-ci ne produirait plus de fruits. Entre une goutte et une autre, Je n'ai jamais fait de confusion, et Je confondrais Iyov avec Oyev ?

'Et un chemin pour les éclairs et les tonnerres' - J'ai créé de multiples voix, les tonnerres, dans les nuées, et pour chaque grondement un sentier particulier, afin que deux grondements n'empruntent pas le même sentier, car sans cela ils détruiraient le monde entier. Entre un grondement et un autre, Je n'ai jamais fait de confusion, et Je confondrais Iyov avec Oyev ?

'Sais-tu le temps où enfantent les chamois des rochers, as-tu observé les douleurs des biches ?' - La biche ne met bas que lorsqu'un serpent la mord, et l'aigle vient aussitôt recueillir le nouveau-né. Si l'aigle manque son geste ou si le serpent rate le sien, la mère meurt en couche ou le faon s'écrase entre les rochers. Or, le Saint, béni soit-Il, dépêche le serpent et l'aigle pour accomplir leur tâche à la seconde précise. Entre un instant et un autre, Je n'ai jamais fait de confusion, et Je confondrais Iyov avec Oyev ? Nous étudierons ces détails en temps voulu, plus loin dans le livre ; ils sont mentionnés ici car c'est ici que prend racine l'argumentation d'Iyov.

'Il ne me laisse pas reprendre mon souffle' - Pas un instant de répit

לֹא־יִתְּנֵנִי הָשֵׁב רוּחִי כִּי יַשְׂבִּעַנִי מַמְּרֹרִים׃ - Il ne me laisse pas reprendre mon souffle, car Il me rassasie d'amertumes.

Non content de ne pas écouter ma voix pour me soulager, Hachem redouble au contraire de châtiments, au point de ne même pas me laisser respirer. Lorsque je crie, mon souffle s'échappe, et Il ne me laisse pas le temps de reprendre haleine pour crier à nouveau - 'Il ne me laisse pas reprendre mon souffle'. Pourquoi ? 'Car Il me rassasie d'amertumes' - Il m'inflige aussitôt des souffrances plus intenses encore, si bien que mon souffle s'épuise sous l'intensité de la douleur.

אִם־לְכֹחַ אַמִּיץ הִנֵּה וְאִם־לְמִשְׁפָּט מִי יוֹעִידֵנִי׃ - S'agit-il de force, Il est assurément puissant ; et s'agit-il de justice, qui pourra m'assigner à comparaître ?

Quelle raison amènerait le Saint béni soit-Il à changer d'avis, à passer de la rigueur impitoyable à la miséricorde ? Si c'est par la force - "S'agit-il de vigueur ? Il est puissant", Sa force dépasse la mienne. Et si c'est par la justice - "Qui m'assignera en justice ?", qui va Le convoquer au tribunal pour moi ? "Yo'idéni" évoque l'assignation à comparaître ou la rencontre, au sens du verset "Deux hommes marchent-ils ensemble sans s'être concertés ?" (Amos 3, 3) - quelqu'un les a fixés au préalable. Qui ira remettre une convocation en main propre au Créateur du monde en disant : Iyov vous assigne à comparaître ?

"Si j'ai raison, ma propre bouche me condamnera" - Un procès d'avance truqué

אִם־אֶצְדָּק פִּי יַרְשִׁיעֵנִי תָּם־אָנִי וַיַּעְקְשֵׁנִי׃ - Même si j'avais raison, ma propre bouche me condamnerait ; innocent que je suis, Il me déclarerait pervers.

Ici, Iyov avance un argument subtil : c'est un procès où, si j'obtiens gain de cause, cela signifie en réalité que je suis coupable. Car en quoi aurais-je raison ? En démontrant que le Juge m'a frappé gratuitement et a commis une injustice envers moi. Et aussitôt, on me dira : tu oses proférer de telles accusations contre Hachem ? Te voilà devenu un impie ! "Ma propre bouche me condamnera" - ce sont mes arguments mêmes qui me rendent coupable. "Innocent que je suis, Il me déclarerait pervers" - le fait même d'affirmer que je suis intègre et juste devient la preuve que mes voies sont tortueuses, car j'attribue une injustice à Hachem, qu'Il soit béni. C'est comme battre le roi aux échecs : malheur à toi si tu gagnes, et malheur à toi si tu perds. Tu ne gagnes pas - tu as perdu ; tu gagnes - on te coupe la tête.

תָּם־אָנִי לֹא־אֵדַע נַפְשִׁי אֶמְאַס חַיָּי׃ - Innocent que je suis, je ne me connais plus moi-même, je méprise ma vie.

Et même si je dis que je suis intègre, "je ne me connais plus moi-même" : peut-être suis-je réellement coupable sans le savoir, et peut-être Hachem connaît-Il en moi une faute que j'ignore ? Je viendrais alors confirmer la thèse d'Eliphaz : "Le mortel serait-il plus juste que Dieu ?" À cela, Iyov répond : "Je méprise ma vie" - je préfère détester ma vie plutôt que de proférer une telle absurdité. Suis-je donc si sot pour ne pas discerner ce qui est juste de ce qui est mauvais ? Manquerais-je à ce point de lucidité pour ignorer si j'ai agi avec droiture ou non ? Et sur ce point précis, Iyov avait raison d'un bout à l'autre : il n'y avait en lui aucune iniquité, aucun acte pervers.

"Il anéantit l'innocent comme le méchant" - Le système de la providence générale

אַחַת הִיא עַל־כֵּן אָמַרְתִּי תָּם וְרָשָׁע הוּא מְכַלֶּה׃ - C'est tout un ! Voilà pourquoi j'ai dit : Il anéantit l'innocent comme le méchant.

C'est de là qu'Iyov tire sa conclusion : il n'y a pas de providence individuelle jugeant l'homme selon ses actes. D'abord, selon lui, l'homme est déterminé dans ses actions et ne possède pas de libre arbitre. Ensuite, il n'existe qu'une providence générale, régie par les systèmes célestes et astraux ; celle-ci fonctionne de manière mécanique et constante, sans faire de distinction entre l'homme intègre et le méchant. C'est le principe même que nous avons expliqué : la matière porte en elle-même sa propre finitude, et rien de matériel n'échappe à la corruption.

À quoi cela ressemble-t-il ? Quand la pluie tombe, on ne se dit pas : "Untel est un tsadik et marche dans la rue sans chapeau, la pluie va l'épargner". La pluie s'abat sur tout le monde. Certes, l'histoire a connu des pluies sélectives - on raconte que lors d'un pèlerinage sur le tombeau d'un tsadik au Maroc, me semble-t-il Rabbi Amram Ben Diwan, où se trouvait aussi Zeev Revach, alors qu'ils priaient sur la tombe, le ciel s'est couvert de nuages et une pluie torrentielle s'est mise à tomber, mais précisément à l'endroit où se tenait le groupe en prière, pas une goutte ne tomba. Mais Iyov, lui, soutenait : la nature frappe aveuglément tout le monde. Qu'un séisme survienne - "Il anéantit l'innocent comme le méchant", les lois naturelles n'ont que faire des cas particuliers.

אִם־שׁוֹט יָמִית פִּתְאֹם לְמַסַּת נְקִיִּם יִלְעָג׃ - Si un fléau donne soudain la mort, Il se rit de l'épreuve des innocents.

Bildad supposait que les souffrances frappent le juste pour accroître sa rétribution, ou pour vérifier s'il supportera l'épreuve sans contester les voies d'Hachem, auquel cas le Saint béni soit-Il lui accordera le double en compensation du malheur subi. Ce à quoi Iyov réplique : cela ne tient que si, au terme de ces tourments, le juste est encore en vie. Mais s'il meurt sous les souffrances, où est la récompense ? Il a péri en chemin. Or Iyov, comme on le sait, ne croyait pas au monde futur ; il ne pouvait donc pas se consoler en disant : "Je souffre ici-bas et je serai récompensé là-haut". De plus, Iyov est déjà à l'agonie, comme il l'a affirmé au chapitre 6 : il n'a plus la moindre chance de guérir, son corps a atteint un point de non-retour. Dès lors, comment peux-tu me parler d'une compensation future ? Celui qui périt en route n'atteindra jamais le terminus pour y toucher son salaire.

« La terre est livrée aux mains du méchant » - La parabole du gouverneur cruel

אֶרֶץ נִתְּנָה בְיַד־רָשָׁע פְּנֵי־שֹׁפְטֶיהָ יְכַסֶּה אִם־לֹא אֵפוֹא מִי־הוּא׃ - La terre a été livrée aux mains du méchant, il voile la face de ses juges ; si ce n'est lui, qui est-ce donc ?

Ici, Iyov revient à ce qu'il disait au verset 22 : tout dépend de cette gouvernance aveugle des lois astrales et naturelles, et le Saint, béni soit-Il, a confié la direction du monde matériel à ces forces. C'est comparable à un grand roi intègre qui confie la gestion du pays à un gouverneur corrompu, et ce gouverneur se conduit avec cruauté ; craignant que la chose ne vienne aux oreilles du roi, il agit en secret. « La terre est livrée aux mains du méchant » - et ce méchant « voile la face de ses juges », dissimulant ses iniquités aux yeux de ses supérieurs et inventant des stratagèmes pour que les cris des habitants de la terre n'atteignent pas les oreilles du Juge suprême. « Si ce n'est lui, qui est-ce donc ? » - car si ce n'est pas lui qui a agi ainsi, qui l'a fait ? Hachem ? C'est impossible. Je dois donc en conclure qu'Hachem est juste, que le mal dans le monde est infime comparé au bien et découle de la nature même de la matérialité ; et si tu demandes pourquoi le juste et le méchant sont frappés indistinctement, ce n'est pas du fait d'Hachem, mais de l'ordre intermédiaire qu'Il a instauré, lequel conduit les affaires terrestres sans équité.

Il convient de remarquer un point : nous, lecteurs, connaissons la fin, nous savons que le Saint, béni soit-Il, a livré Iyov entre les mains du Satan - mais rien de tout cela n'avait été révélé à Iyov. Cela nous a été dévoilé à nous, mais nous ne devons pas en tirer de conclusions hâtives quant à la pertinence des arguments d'Iyov, car lui-même ignorait tout de cette réalité.

« Elles ont passé avec les navires d'Ebé » - Le mal engendre-t-il le bien ?

וְיָמַי קַלּוּ מִנִּי־רָץ בָּרְחוּ לֹא־רָאוּ טוֹבָה׃ - Mes jours sont plus prompts qu'un coureur ; ils fuient sans avoir vu le bonheur.
חָלְפוּ עִם־אֳנִיּוֹת אֵבֶה כְּנֶשֶׁר יָטוּשׂ עֲלֵי־אֹכֶל׃ - Ils glissent comme les navires d'Ebé, comme l'aigle qui fond sur sa proie.

Il existait une autre façon de comprendre les propos de Bildad : les souffrances des justes s'inscriraient dans un principe de compensation, au sens où l'on ne peut accéder au bien sans qu'un mal ne l'ait précédé. Un animal ne trouve sa nourriture qu'au prix d'un effort. Celui qui désire planter un arbre prend une graine et la met en terre : or, la graine doit d'abord pourrir. De même, pour donner naissance à un poussin, l'œuf doit se décomposer, et la goutte séminale qui formera l'homme s'altère durant trois jours. En d'autres termes, toute réalité négative est la cause nécessaire qui engendre le bien, et telle est la loi de la nature : le mal enfante le bien.

C'est à cela qu'Iyov répond : « Mes jours sont plus prompts qu'un coureur » - mes jours s'enfuient comme un messager agile. « Ils glissent comme les navires d'Ebé » - comme un homme qui prend la mer par désir et convoitise (le mot Ébé étant rattaché à éva, le désir), et endure le mal de mer inhérent à la traversée, faute de choix : pour atteindre l'or et l'argent d'Afrique et les rapporter, il faut bien subir ces tourments. De même, « comme l'aigle qui fond sur sa proie » - l'aigle doit voler, peiner, s'épuiser et chercher pour trouver sa subsistance. Telle est l'image : pour atteindre le bien, il faut obligatoirement passer par le mal.

Mais, argue Iyov, c'est là que je me heurte à une impasse : chez les animaux, je comprends le lien - sans effort, point de nourriture. Dans l'œuf, je saisis le processus : la décomposition fait partie intégrante de la formation du poussin. Dans la graine, le lien est tout aussi évident. Mais dans la souffrance, où se trouve le lien logique entre les tourments endurés et le bien censé en découler ? Quel rapport y a-t-il entre l'un et l'autre ?

« Si je dis : j'oublierai ma plainte » - Si la compensation est une rétribution

אִם־אָמְרִי אֶשְׁכְּחָה שִׂיחִי אֶעֶזְבָה פָנַי וְאַבְלִיגָה׃ - Si je dis : « J'oublierai ma plainte, je quitterai mon air sombre et reprendrai courage »...
יָגֹרְתִּי כָל־עַצְּבֹתָי יָדַעְתִּי כִּי־לֹא תְנַקֵּנִי׃ - J'ai redouté toutes mes douleurs, sachant que Tu ne me tiendras pas pour innocent.

Et si tu prétends que la rétribution n'est pas liée à une causalité nécessaire mais relève d'un choix - que le Saint, béni soit-Il, décide d'octroyer du bien en contrepartie de la souffrance. C'est comparable à un enfant qui rapporte un devoir avec la note maximale, et son parent lui donne un bonbon. Y a-t-il le moindre rapport intrinsèque entre une note de cent et une friandise ? Absolument aucun ; c'est le parent qui a choisi d'établir un lien entre les deux. En revanche, pour l'éclair et le tonnerre, le lien relève d'une stricte causalité physique : il y a eu une déflagration, il y a donc un coup de tonnerre, qu'on l'entende ou non. Certes, il y a bien ici une récompense pour un effort fourni, mais elle dépend du bon vouloir de celui qui la dispense, à la différence de l'animal qui peine et trouve sa nourriture, où l'effort lui-même engendre le résultat.

Et s'il en est ainsi, fait observer Iyov à Bildad, tu te contredis toi-même. En effet, tu m'enjoins d'accueillir les souffrances avec joie, tout en affirmant par ailleurs que le bien n'est accordé qu'en rétribution de la douleur endurée. Dès lors, j'aurais tout intérêt à souffrir davantage et à m'affliger plutôt qu'à me réjouir de mes épreuves, car plus j'endurerai, plus abondant sera le bien que je recevrai ensuite ; tandis que si je surmonte l'épreuve sans ressentir la moindre douleur, rien ne me sera dû ! Tel est le sens de : « Si je dis : j'oublierai ma plainte » - si je décide d'abandonner mes récriminations, « et je me réconforterai » - si je prends sur moi pour ne plus ressentir l'affliction ; « j'ai redouté toutes mes peines » - je crains qu'il ne me faille malgré tout éprouver cette souffrance, « car je sais que Tu ne me tiendras pas pour innocent » - puisque, selon ta thèse, c'est l'affliction elle-même qui m'ouvre droit au mérite, et si je ne souffre pas, je ne recevrai aucun bien.

'Je serai condamné' - Des souffrances anticipées pour ce qui adviendra

אָנֹכִי אֶרְשָׁע לָמָּה־זֶּה הֶבֶל אִיגָע׃ - Si je dois être tenu pour coupable, pourquoi donc me fatiguer en vain ?
אִם־הִתְרָחַצְתִּי בְמֵי־שָׁלֶג וַהֲזִכּוֹתִי בְּבֹר כַּפָּי׃ - Même si je me lavais dans l'eau de neige et purifiais mes mains avec de la potasse,
אָז בַּשַּׁחַת תִּטְבְּלֵנִי וְתִעֲבוּנִי שַׂלְמוֹתָי׃ - Alors Tu me plongerais dans le bourbier, et mes propres vêtements m'auraient en horreur.

Il existe une autre tentative d'expliquer cette rétribution : les souffrances frapperaient l'homme aujourd'hui afin de l'empêcher de fauter à l'avenir, à l'exemple de 'Hanokh - « et il ne fut plus, car Dieu l'avait pris », le Saint, béni soit-Il, l'ayant rappelé à Lui parce qu'Il prévoyait qu'il allait sombrer dans le mal. Iyov s'insurge : une telle logique est inconcevable. « Pourquoi donc me fatiguer en vain » - pourquoi devrais-je peiner aujourd'hui pour rien, alors que les tourments qui m'accablent sont sans fondement, dépourvus de cause réelle ? « Quand je me laverais dans l'eau de neige et que je purifierais mes mains avec de la potasse » - tant que je m'efforce de me purifier, que je me lave les mains avec un détergent et m'immerge dans l'eau de neige, c'est-à-dire tant que je demeure un tsadik, quel sens y a-t-il à me châtier dès à présent sous prétexte que je pourrais déchoir plus tard ? Exige-t-on un paiement par anticipation sur une faute qui n'a pas encore eu lieu ?

« Alors Tu me plongerais dans le bourbier » - c'est alors, le jour où je serais réellement coupable, qu'il conviendrait de me précipiter dans la fosse, dans les tourments et le Guéhinnom qui me seraient dus. « Et mes propres vêtements m'auraient en horreur » - le châtiment serait alors pleinement justifié par mes actes, et même mes vêtements m'apparaîtraient souillés à juste titre en raison de mon péché. Mais aujourd'hui, alors qu'aucune faute ne pèse encore sur moi, pourquoi m'infliger de telles épreuves ?

'Il n'y a pas d'arbitre entre nous' - Nul ne peut trancher le litige entre Iyov et son Créateur

כִּי־לֹא־אִישׁ כָּמוֹנִי אֶעֱנֶנּוּ נָבוֹא יַחְדָּו בַּמִּשְׁפָּט׃ - Car Il n'est point un homme comme moi pour que je Lui réponde, pour que nous nous présentions ensemble en justice.

Le Saint, béni soit-Il, n'est pas un être humain semblable à moi à qui je pourrais donner la réplique. Et même à supposer qu'il fût possible de Le contraindre et de Le citer à comparaître pour que nous nous présentions ensemble au tribunal, tous mes arguments resteraient muets devant Lui, paralysés par la crainte et l'effroi.

לֹא יֵשׁ־בֵּינֵינוּ מוֹכִיחַ יָשֵׁת יָדוֹ עַל־שְׁנֵינוּ׃ - Il n'y a point entre nous d'arbitre qui poserait sa main sur nous deux.

On ne trouvera aucun juge capable de trancher de quel côté est la justice, du mien ou de celui du Créateur du monde, et qui imposerait son autorité sur nous deux au point que le Saint, béni soit-Il, soit tenu d'obéir à son verdict. Il m'est impossible d'obtenir gain de cause dans un tel procès : existe-t-il donc un juge ou un arbitre auquel le Saint, béni soit-Il, serait soumis ?

C'est à propos de ces paroles que Rav déclare dans la Guémara (traité Baba Batra 16a) : « Afra lefoumé de-Iyov » (que de la poussière remplisse la bouche d'Iyov) ; un esclave s'avise-t-il donc de réprimander son maître ? Que signifie cette prétention : « poserait sa main sur nous deux », comme s'il pouvait exister un juge pour trancher entre nous et contraindre le Créateur du monde ? Serait-Il donc ton égal ? « Afra lefoumé » !

« Qu'Il écarte de moi Son bâton » - La requête des conditions du procès

יָסֵר מֵעָלַי שִׁבְטוֹ וְאֵמָתוֹ אַל־תְּבַעֲתַנִּי׃ - Qu'Il retire de dessus moi Son bâton, et que Sa terreur ne m'épouvante plus.

Iyov demande que le Saint, béni soit-Il, écarte de lui le bâton, c'est-à-dire les souffrances, ainsi que Sa terreur, afin qu'elle ne l'accable plus et qu'il ne craigne pas de s'exprimer et d'exposer ses arguments, que ce soit par crainte du châtiment ou par crainte de Sa majesté. Si je dois comparaître en jugement devant Lui, demande-t-il, je souhaite que ce soit dans un état où la peur et l'effroi d'Hachem ne m'assiègent point.

אֲדַבְּרָה וְלֹא אִירָאֶנּוּ כִּי לֹא־כֵן אָנֹכִי עִמָּדִי׃ - Je parlerai alors sans Le craindre, car je ne suis pas ainsi avec moi-même.

Dès lors, « je parlerai sans Le craindre », je pourrai m'exprimer sans peur ; « car je ne suis pas ainsi avec moi-même », je pourrai déclarer devant Lui que mon intime conviction est différente, et que j'estime que mes souffrances sont sans motif. Si seulement j'avais cette possibilité : me présenter en justice avec le Créateur du monde, et qu'il y ait entre nous quelqu'un pour trancher où se trouve le bon droit.

En conclusion :

Dans ce chapitre, Iyov élabore tout un système : dans la providence générale, tout est bon, et ce qui apparaît comme un mal - l'obscurcissement du soleil ou une perte dans la nature - n'est qu'une infime fraction au regard de l'immensité de l'existence, inhérente à la nature de la matière vouée à la destruction. C'est pourquoi il n'a aucun grief envers le Créateur du monde, et il récuse l'accusation de Bildad selon laquelle il imputerait une injustice d'En-haut. Cependant, il en vient à affirmer que le monde a été confié aux rouages d'un système aveugle qui ne distingue pas l'homme intègre de l'impie ; il rejette la compensation proposée par Bildad (puisque celui qui meurt dans les tourments ne parvient pas à recevoir sa récompense, et qu'il n'y a aucun lien logique entre les souffrances et le bien), et réclame un procès avec son Créateur sans crainte ni terreur, avec un arbitre pour trancher entre eux. C'est sur cette dernière requête que nos Sages ont dit : « Que la poussière remplisse la bouche d'Iyov ! Un esclave réprimande-t-il son maître ? » Et à travers cela, nous entrevoyons déjà la réponse que le Saint, béni soit-Il, lui adressera du sein de la tempête : Celui qui a assigné une alvéole à chaque cheveu, une forme propre à chaque goutte et une trajectoire à chaque coup de tonnerre, et qui détermine l'instant précis de la mise bas des chamois des rochers - s'Il n'a confondu aucune alvéole avec une autre, aucune goutte avec une autre, aucun éclair avec un autre, aurait-Il pu confondre Iyov avec Oyev, l'homme éprouvé avec un ennemi ?