Avant d'aborder les propos d'Iyov ici, il convient de faire une remarque préliminaire sur la manière de s'exprimer. De nos jours, lorsque quelqu'un veut dire quelque chose, la tendance générale est d'être concis : court, direct, sans longueurs. Mais à leur époque, le mode d'expression était tout autre - un parler poétique, fait de paraboles et d'allégories, où l'intention tout entière s'exprime à travers l'image. Si l'on veut observer un vestige de ce style de nos jours, il suffit d'écouter le discours d'un dirigeant arabe : d'abord le pathos, puis les métaphores. Le pathos désigne un registre d'éloquence qui n'est pas une simple conversation familière, mais une harangue solennelle et grandiose : « Aurons-nous la force d'avancer, de vaincre et de conquérir ? ». C'est très exactement ainsi qu'agit Iyov ici. Cette précision est nécessaire car la parabole que nous allons examiner est relativement longue, afin que l'on puisse bien en suivre le fil d'un bout à l'autre.
אַחַי בָּגְדוּ כְמוֹ נָחַל, כַּאֲפִיק נְחָלִים יַעֲבֹרוּ. - Mes frères ont trahi comme un torrent, ils passent comme le lit des cours d'eau.
Ces frères - ce sont les compagnons et les amis - m'ont trahi à la manière dont un cours d'eau trahit. Et en quoi consiste la trahison du torrent ? Durant la saison d'hiver, ses eaux gèlent et deviennent de la glace, au point que l'on peut y marcher et y circuler. C'était bien connu en Europe, où les charrettes traversaient les fleuves pris par les glaces. On sait aussi qu'au retour du printemps, lorsque le dégel s'amorce, des drames survenaient : certains croyaient pouvoir encore traverser, et la glace se rompait sous leur poids, car le gel ne concerne que la couche superficielle - parfois cinquante centimètres, ce qui suffit largement à porter une charge - mais par-dessous, les eaux courantes rongent la base et la glace se fragilise.
La première trahison : lorsque surviennent les chaleurs et que la glace commence à fondre, le lit du torrent déborde sous l'afflux des eaux de dégel. Or, en maints endroits, des blocs de glace obstruent encore le lit naturel, si bien que les eaux arrivant avec impétuosité - semblables aux crues soudaines du désert - ne peuvent s'écouler dans le lit habituel ; elles montent et glissent sur la glace, submergent et dévastent localités, terres et tout ce qui croise leur chemin. Le cours d'eau qui coulait paisiblement devient soudain un fléau destructeur. C'est le sens de : « Mes frères ont trahi comme un torrent ».
La seconde trahison : une fois le dégel terminé et lorsque les eaux reprennent leur cours dans leurs lits respectifs, elles se dispersent en une multitude de petits bras. Au lieu d'un cours d'eau unique et puissant, il ne reste que d'étroits chenaux - et dès que s'installent les chaleurs de l'été, ils s'évaporent et s'assèchent, sans laisser une goutte d'eau à boire. Ce n'est que là où se trouve une grande masse d'eau que le courant survit à l'été. C'est le sens de : « ils passent comme le lit des cours d'eau ».
הַקֹּדְרִים מִנִּי קָרַח, עָלֵימוֹ יִתְעַלֶּם שָׁלֶג. - Obscurcis par le gel, sur eux se dissimule la neige.
Au moment où ils s'assombrissent et se figent sous l'effet de la glace, nous avons l'illusion que « sur eux la neige demeurera pour toujours » - que la neige qui les recouvre restera là éternellement. On a l'impression que ce torrent subsistera ainsi sans fin, que la glace ne s'en retirera jamais, d'autant qu'elle est si solide que l'on peut s'y avancer et y rouler.
בְּעֵת יְזֹרְבוּ נִצְמָתוּ, בְּחֻמּוֹ נִדְעֲכוּ מִמְּקוֹמָם. - Au temps où ils s'échauffent, ils s'évanouissent ; sous sa chaleur, ils disparaissent de leur place.
« Yézorevou » - vient de l'idée de brûlure (tseriva), les lettres zayin et tsadé étant interchangeables, à l'exemple des « villes ouvertes » (aré perazot, lié à pérets), qui sont ouvertes aux champs d'alentour et sans murailles. C'est-à-dire : au moment où ils sont frappés par l'ardeur du soleil d'été. « Nitsmatou » - le Malbim l'explique à partir du terme tsama (tresse) : tout ce qui y était compact et noué ensemble se dénoue et fond. « Sous sa chaleur, ils disparaissent de leur place » - les eaux s'effacent et sont chassées de leur emplacement.
יִלָּפְתוּ אָרְחוֹת דַּרְכָּם, יַעֲלוּ בַתֹּהוּ וְיֹאבֵדוּ. - Les sentiers de leur cours serpentent, ils montent dans le néant et disparaissent.
« Yilafetou » est une expression de prise et de saisie. Les eaux saisissent et emportent tout ce qui se trouve sur leur passage. En effet, quand assiste-t-on à un flot impétueux dans les torrents ? Au moment de la fonte des neiges ; les eaux, mêlées à la glace fondante, dévastent alors tout sur leur passage. Et « ils s'évaporent dans le néant et disparaissent » (« ya'alou vatohou veyoveidou ») s'applique aux deux aspects : tout ce qui se trouvait sur leur chemin est réduit à néant et périt ; et les eaux elles-mêmes, en se ramifiant en minces filets, finissent par s'évaporer - elles montent en vapeur et se dissipent.
הִבִּיטוּ אָרְחוֹת תֵּמָא, הֲלִיכֹת שְׁבָא קִוּוּ לָמוֹ. בֹּשׁוּ כִּי בָטָח, בָּאוּ עָדֶיהָ וַיֶּחְפָּרוּ. - Les caravanes de Téma scrutaient, les convois de Saba mettaient leur espoir en eux. Ils ont été déçus d'avoir eu confiance ; arrivés sur les lieux, ils ont été confondus.
« Or'hot » désigne des caravanes. Les caravanes qui se dirigent vers Téma et Saba, des noms de contrées, scrutaient et espéraient trouver ces eaux ; elles comptaient sur ces lits de rivières pour s'abreuver. Mais « ils ont été déçus d'avoir eu confiance » : ils s'étaient fiés à cette eau et n'avaient pas emporté de provisions pour la route, se disant qu'ils trouveraient des cours d'eau sur leur chemin. « Arrivés sur les lieux, ils ont été confondus » : ils sont parvenus à l'endroit sur lequel ils comptaient, n'y ont pas trouvé d'eau à boire, et sont restés pantois de honte. Voilà pour la parabole ; voici à présent son application.
Au début, quand mes compagnons sont venus me consoler, ils sont restés assis à terre pendant sept jours sans dire un mot, tant la douleur était immense. Je les ai alors comparés à ce torrent glacé : voilà un ruisseau solide, stable, sur lequel on peut marcher en toute sécurité. Ils m'avaient laissé la parole et toute la place, s'imposant le silence - comme un torrent gelé, immobile, sur lequel on s'avance sans crainte. Mais dès que les eaux se sont un peu réchauffées, après « yézorevou », quand le soleil a commencé à fondre la glace et que le débat s'est envenimé, le torrent s'est déchaîné. Et pas n'importe quel torrent : une crue qui emporte le juste avec le méchant, sans faire la moindre distinction. Ils n'ont pas cherché à savoir si Iyov était intègre ou non, mais l'ont accablé de graves accusations.
J'avais pourtant encore un espoir, car un torrent finit tout de même par être utile : il se divise en ruisseaux, et à ces ruisseaux, on peut étancher sa soif. Je me disais : ils ont beaucoup de choses à me dire, et leurs paroles seront au moins comme de l'eau fraîche pour une âme lassée - des paroles de réconfort qui me fortifieront, des arguments vrais, rationnels et justes que l'on peut recevoir. Mais j'ai vu qu'ils tenaient des propos insensés, des paroles vaines sans aucune utilité. C'est là la seconde trahison : je suis venu boire à l'eau du torrent, et il n'y avait plus d'eau.
כִּי עַתָּה הֱיִיתֶם לֹא, תִּרְאוּ חֲתַת וַתִּירָאוּ. - Car à présent, vous n'êtes rien [pour lui] ; vous avez vu l'effondrement et vous avez pris peur.
« Heyitem lo » : le mot est écrit avec un aleph (« non / néant »), mais s'interprète comme avec un vav (« pour lui »), c'est-à-dire : vous étiez avec lui. Jusqu'à présent, vous étiez ses amis et ses alliés, partageant ses peines et ses joies, sincèrement proches de lui. « Vous avez vu l'effondrement et vous avez pris peur » : « 'hat » évoque la brisure, comme dans « fait pour être sans peur (sans brisure) ». À présent, en voyant qu'il est brisé et terrassé par le malheur, vous avez pris peur, vous avez aussitôt reculé et commencé à lui imputer des fautes qu'il n'a pas commises.
הֲכִי אָמַרְתִּי הָבוּ לִי, וּמִכֹּחֲכֶם שַׁחֲדוּ בַעֲדִי. וּמַלְּטוּנִי מִיַּד צָר, וּמִיַּד עָרִיצִים תִּפְדּוּנִי. - Vous ai-je donc dit : « Donnez-moi ! », ou : « De vos biens, offrez un présent pour moi ! Délivrez-moi de la main de l'ennemi, et rachetez-moi de la main des tyrans ! » ?
Le Malbim explique : il arrive qu'un homme trahisse son amour et son dévouement envers son ami parce qu'il s'aperçoit que ce lien lui demande trop d'efforts. Parfois, il est contraint de combattre pour lui et de le sauver de l'ennemi ; d'autres fois, son compagnon tombe en captivité et il doit dépenser sa fortune pour le racheter. Il lui est alors plus commode de dire : « Je ne le connais pas », afin qu'on n'exige pas de lui un sacrifice excessif. Iyov vient et leur dit : entre vous et moi, rien de tel ne s'est produit. Vous ai-je donc demandé de l'argent - « Donnez-moi » ? Vous ai-je réclamé de mobiliser vos forces et de lutter pour moi - « De vos ressources, offrez un présent pour moi » ? Je n'ai pas exigé : « Délivrez-moi de la main de l'ennemi », pour que vous alliez combattre pour me sauver d'un assaillant, ni demandé : « Rachetez-moi de la main des tyrans », pour que vous payiez une rançon afin de me libérer. Dès lors, pourquoi m'avoir abandonné dans l'épreuve ? Cette amitié n'exigeait rien de vous qui pût justifier votre désertion.
הוֹרוּנִי וַאֲנִי אַחֲרִישׁ, וּמַה שָּׁגִיתִי הָבִינוּ לִי. - Enseignez-moi et je me tairai, faites-moi comprendre en quoi j'ai failli.
Iyov leur dit : Enseignez-moi, répondez à ce sur quoi je débats avec vous, et je me tairai sans plus me plaindre. Mais vous, au lieu de m'indiquer la voie droite et juste, vous venez soutenir contre moi des propos dénués de vérité : prétendant que les souffrances me sont arrivées parce que j'ai péché. Or, cela est faux, car je sais pertinemment que je n'ai point commis de faute. Ce n'est pas que je refuse d'accepter vos paroles ; je suis prêt à recevoir, mais avancez des arguments véritables.
Et ils viennent lui objecter : Les tourments que tu subis te frappent parce que tu t'es plaint, parce que tu as crié et récriminé contre le Créateur du monde. En d'autres termes : du simple fait que je me plaigne de ma souffrance, vous en déduisez que c'est pour cette raison même que le malheur s'est abattu sur moi. Iyov leur répond : C'est inadmissible. Lorsqu'on veut prouver une chose, il faut une preuve extérieure ; on ne saurait prouver une chose par elle-même, de manière circulaire (« miné ouvé »). C'est précisément sur cette question même que nous débattons !
Prenons une parabole : quelqu'un entre dans la pièce. L'un dit : « Il vient collecter de l'argent ». Un autre rétorque : « Non, il vient donner la tsédaka ». Pour l'instant, il ne collecte ni ne donne, et nul ne le sait. Si l'on demande : « D'où sais-tu qu'il vient faire une collecte ? » et qu'on réponde : « Tu vois bien qu'il est entré ici ! » - quelle sorte de preuve est-ce là ? C'est une pétition de principe, une preuve tirée de la chose elle-même. Mais si l'on dit : « J'étais dans trois autres endroits et là aussi il venait collecter de l'argent », la démonstration est faite. C'est une preuve fondée sur un fait extérieur. De même, un homme qui déclarerait : « Je suis un tsaddik », et à qui l'on demanderait d'où il le tient, répondrait : « C'est moi-même qui te l'affirme ! Et si tu ne me crois pas, interroge-moi : je suis parfaitement objectif puisque je suis un tsaddik, tu es donc obligé de me croire ! » C'est absurde. Le témoignage d'autrui sur soi peut être reçu ; mais le témoignage que l'on porte sur soi-même ne constitue en rien une preuve.
On se rappelle qu'à une certaine époque, quelqu'un avait lancé toute une campagne : sur tous les ponts d'Israël, on pouvait lire qu'en telle année le Machia'h viendrait et que surviendrait la guerre de Gog et Magog, en fixant une date précise. Lors d'un échange avec l'un de ses « prophètes », l'un de ceux qui menaient cette campagne, à la question : « Sur quoi vous fondez-vous ? D'où tenez-vous que cela soit vrai ? », celui-ci répondit : « Mais enfin, il l'a affirmé, et il est le seul à l'avoir dit ! » On lui fit observer : « Grand bien lui fasse de l'avoir dit, mais ce n'est toujours pas une preuve ; comment exiger que l'on y croie aujourd'hui simplement parce qu'il l'a dit ? » Le jour même, alors que ses partisans étaient partis s'abriter vers la mer Morte et à Ein Guédi pour échapper au cataclysme annoncé, on l'appela pour lui demander : « Alors, des nouvelles ? » Il répondit : « La journée n'est pas encore terminée, attendez-vous à des surprises ! » La preuve de la vérité d'une chose doit provenir d'une source extérieure : si l'on dit « J'ai prédit telle chose et elle s'est accomplie », c'est une preuve ; mais se contenter de dire « Je vous l'affirme » n'a aucune valeur probante. Et c'est bien ce que dit Iyov : apportez-moi une preuve extérieure démontrant que j'ai péché, « faites-moi comprendre en quoi j'ai failli » - quelle a été ma méprise.
מַה נִּמְרְצוּ אִמְרֵי יֹשֶׁר, וּמַה יּוֹכִיחַ הוֹכֵחַ מִכֶּם. - Que les paroles de droiture sont puissantes ! Mais que peut bien démontrer une réprimande venant de vous ?
L'authentification d'une affirmation exige une preuve objective. Dire en revanche : « Je le prouve ainsi parce que cela me paraît évident, parce que je le pense » relève d'une démarche purement subjective, dénuée de toute validité. Que signifie « parce que je le pense » ? Apporte des preuves que ce que tu penses est exact ! Tel est le sens de : « Que les paroles de droiture sont puissantes ! » - combien admirables, vigoureux, justes et limpides sont les propos lorsque la droiture elle-même s'exprime, lorsqu'on dispose de preuves directes et claires permettant d'établir la vérité des faits. « Mais que peut bien démontrer une réprimande venant de vous ? » - quelle clarification peut bien résulter d'une preuve émanant de vous, qui se résume tout entière à « parce que je le dis » ? Qui a dit que ce que tu imagines et ce que tu penses correspond véritablement à la réalité ?
הַלְהוֹכַח מִלִּים תַּחְשֹׁבוּ, וּלְרוּחַ אִמְרֵי נֹאָשׁ. - Songez-vous à censurer de simples paroles, et à prendre pour du vent les propos d'un homme au désespoir ?
Il leur dit : Considéreriez-vous de simples mots et de vains discours comme une preuve ? Le simple fait de parler et d'avancer des arguments constitue-t-il une démonstration ? « Et à prendre pour du vent les propos d'un homme au désespoir » : prendriez-vous pour un souffle de prophétie des paroles de désespoir, des propos insignifiants ? Iyov vise et fait allusion ici à Elifaz, qui prétendait avoir eu une vision prophétique. Iyov lui lance : Tiendrais-tu de vains songes pour de la prophétie ? Est-ce là pour toi une preuve ? Des paroles qu'un homme tourmenté te dépeint, quelle valeur peuvent-elles bien avoir ?
אַף עַל יָתוֹם תַּפִּילוּ, וְתִכְרוּ עַל רֵיעֲכֶם. - Vous tireriez même au sort sur l'orphelin, et vous creuseriez une fosse pour votre ami.
Le Malbim explique : il arrive parfois qu'un contradicteur ne dispose pas d'arguments solides, n'ait ni preuves éclatantes ni démonstrations irréfutables, mais seulement des indices ténus, et que pourtant il l'emporte sur son interlocuteur dans la discussion. Iyov affirme : cela n'est pas si grave en soi tant qu'aucun dommage n'en résulte. Même si les preuves sont faibles et la victoire illusoire, il n'y a là, tout au plus, qu'un manque d'intégrité intellectuelle. Mais lorsque, sur la base de conjectures aussi fragiles, on cause à autrui une perte financière, de la peine ou un préjudice, cela devient d'une extrême gravité, et il est formellement interdit d'y recourir.
Et voici ce qu'il leur dit : vous venez me réprimander par des paroles seulement, et par ces mêmes paroles "עַל יָתוֹם תַּפִּילוּ" - vous n'aidez pas l'orphelin, celui qui n'a personne pour le soutenir et l'appuyer ; "וְתִכְרוּ עַל רֵיעֲכֶם" - au sens de creuser une fosse, vous creusez un trou devant votre prochain pour qu'il y tombe. Même en un tel moment vous vous permettez des arguments faibles ? Car par vos arguments vous m'accusez et me faites souffrir, et vous dites que toute ma souffrance vient à cause de choses dont vous n'avez aucune preuve, des paroles en l'air. Pour dire des choses susceptibles de nuire à autrui et de le peiner, il faut des preuves claires. "הַלְהוֹכַח מִלִּים תַּחְשֹׁבוּ" - de simples paroles sont-elles considérées comme une preuve, alors que par elles tu nuis à un homme malheureux ?
וְעַתָּה הוֹאִילוּ פְנוּ בִי, וְעַל פְּנֵיכֶם אִם אֲכַזֵּב. - Et maintenant, daignez vous tourner vers moi, et en face de vous, dites si je mens.
Puisque l'objet du débat me concerne, si je suis juste ou méchant, et selon cela si mes souffrances sont méritées ou injustes, c'est pourquoi je demande : "הוֹאִילוּ", commencez, "פְנוּ בִי", examinez mes actes et scrutez ma conduite. "וְעַל פְּנֵיכֶם אִם אֲכַזֵּב" - même si, selon ce que vos yeux voient, il vous semble que je mens, que je n'aurais pas été vraiment juste et que toute ma justice n'était que justice mensongère. Car ainsi va le monde : un homme en voit un autre souffrir et dit : est-ce donc pour rien qu'il souffre ? Il le mérite sûrement, il a sûrement commis des actes malhonnêtes, des choses en cachette, et il a reçu son dû. Iyov leur dit : ne vous fiez pas à l'apparence extérieure et ne vous hâtez pas de trancher un jugement.
שׁוּבוּ נָא אַל תְּהִי עַוְלָה, וְשׁוּבוּ עוֹד צִדְקִי בָהּ. - Revenez donc, qu'il n'y ait pas d'injustice, revenez encore, ma justice y demeure.
"שׁוּבוּ נָא" - examinez une seconde fois, et ne vous fiez pas à l'imagination. Et je suis certain : "אַל תְּהִי עַוְלָה" - après examen vous ne trouverez en moi aucune injustice, car Iyov était un juste parfait. Et non seulement cela, mais "וְשׁוּבוּ עוֹד צִדְקִי בָהּ" - revenez et scrutez mes actes une fois encore, et même s'il vous a semblé qu'il y avait là une injustice, il vous apparaîtra qu'au contraire, dans ce même acte j'ai agi avec justice et piété. Cela arrive plus d'une fois : un homme soupçonne son prochain d'être venu commettre un acte mauvais, et finalement il s'avère non seulement qu'il n'y avait pas là d'acte mauvais, mais un acte de véritable justice.
Et voici un exemple pour illustrer la chose : il est rapporté dans le Midrash au sujet d'Iyov qu'il s'emparait des champs des pauvres. Injustice ou non ? Certainement une injustice. Mais il les améliorait et les rendait à leurs propriétaires. Maintenant, injustice ou grand acte de bonté ? Un grand acte de bonté. (Soit dit en passant, selon la Halakha il est interdit d'agir ainsi, et Iyov vivait avant le don de la Torah selon certaines opinions.) Voici donc un exemple : tu trouves apparemment une injustice, et Iyov dit : revenez et examinez encore, "ma justice y demeure", et vous verrez que même en cette affaire j'étais juste. Et je le souligne à nouveau : Iyov était vraiment juste, et dans ce débat le droit est de son côté. Ses compagnons n'avaient pas raison quand ils trouvaient en lui des injustices, et tous ses arguments ici sont vrais du premier au dernier. Il n'y a pas là un homme qui se glorifie de ce qu'il n'a pas et qui parle avec orgueil, mais Iyov dit des paroles de vérité.
הֲיֵשׁ בִּלְשׁוֹנִי עַוְלָה, אִם חִכִּי לֹא יָבִין הַוּוֹת. - Y a-t-il de l'injustice sur ma langue, ou mon palais ne discerne-t-il pas les malheurs ?
Vous prétendez que j'ai fauté, et que ce que je dis de moi-même, à savoir que je suis juste, est mensonge et fausseté. Iyov leur dit : une telle prétention ne peut se comprendre que de deux façons. La première - que je sais moi-même parfaitement que je ne suis pas juste, et que j'essaie de vous tromper, de faire semblant d'être juste et intègre alors que j'accomplis mes actes dans l'obscurité. La seconde - que je ne comprends absolument pas ce qu'est une faute, et que je n'ai pas l'entendement de saisir la gravité des choses et à quel point j'ai trébuché. Comme un homme éloigné des mitsvot que tu rencontres dans la rue et à qui tu demandes : es-tu juste ou méchant ? Et il répond aussitôt : juste, j'ai même un autocollant "tu es sorti juste" sur ma voiture. Que peut-on dire d'un tel homme ? Qu'il n'a pas l'entendement de comprendre en quoi il faute et à quel point il faute.
À ces deux points Iyov répond. "הֲיֵשׁ בִּלְשׁוֹנִי עַוְלָה" - penseriez-vous que je suis un méchant tel, qui cache ses actes et a de l'injustice sur sa langue ? "אִם חִכִּי לֹא יָבִין הַוּוֹת" - le palais est le lieu du goût et du discernement ; penseriez-vous que je n'ai pas de goût et que je ne sais pas discerner ce que sont les malheurs, ce qu'est une chose mauvaise, ce qu'est un dommage et ce qu'est un désastre ? Que je ne sais pas ce qui est considéré comme une faute, et qu'à cause de cela je transgresse des interdits tout en croyant être juste ? Bien sûr que je le sais. Et si malgré cela vous m'accusez, c'est nécessairement que ces accusations sont fausses. Et si malgré tout vous prétendez que je suis méchant, prouvez-le, dites en quoi j'ai agi de façon malhonnête, et je suis prêt à l'accepter de vous.
Iyov déploie ici une longue parabole à la manière des Anciens : ses compagnons sont semblables à un torrent trompeur. Au départ, ils paraissaient tels un cours d'eau gelé et solide, sept jours d'un silence sur lequel on pouvait s'appuyer ; puis, dès qu'ils se sont échauffés dans la discussion, ils se sont transformés en un torrent dévastateur qui emporte le juste avec l'impie ; enfin, lorsqu'il est venu s'abreuver de leurs propos, il s'est avéré que les lits étaient à sec et sans eau - des paroles de futilité sans la moindre utilité. De là, il passe à une revendication à la fois morale et logique : il ne leur a réclamé ni argent ni appui, et pourtant ils l'ont abandonné à la seule vue de sa déchéance ; et par-dessus tout - leurs accusations sont totalement dénuées de preuve. On ne prouve rien par la chose elle-même, mais par un témoignage extérieur, et l'on ne saurait tenir de vains mots pour des preuves, a fortiori lorsque par ces mots mêmes, on accable un orphelin et l'on creuse une fosse sous les pas d'un ami. C'est pourquoi il leur demande : tournez-vous vers moi, reconsidérez les faits et examinez-les à nouveau, ne vous fiez pas aux apparences - et vous découvrirez que non seulement aucune iniquité ne se trouve en moi, mais que là même où vous croyiez voir une faute, ma droiture subsiste encore. Enfin : je ne suis ni un impie dissimulant ses actes, ni un ignorant incapable de distinguer le bien du mal - si vous disposez d'un argument valable, démontrez-le, et je suis prêt à l'admettre.