Introduction
Dans cette partie du chapitre, nous parvenons au cœur du récit : le décret a déjà été scellé par un écrit irrévocable, et Daniel se trouve à présent confronté à l'épreuve. Nous verrons comment le Malbim élucide les subtilités du texte, et en premier lieu la différence fondamentale entre « ba'ah » (solliciter, formuler une requête) et « metsalé » (prier) - une distinction sur laquelle repose tout le récit : les accusations des calomniateurs, les tentatives de sauvetage du roi, et enfin les paroles de Daniel au fond de la fosse aux lions.
La prière de Daniel - Pourquoi au grand jour ?
וְדָנִיֵּאל כְּדִי יְדַע דִּי רְשִׁים כְּתָבָא עַל לְבַיְתֵהּ וְכַוִּין פְּתִיחָן לֵהּ בְּעִלִּיתֵהּ נֶגֶד יְרוּשְׁלֶם וְזִמְנִין תְּלָתָה בְיוֹמָא הוּא בָּרֵךְ עַל בִּרְכוֹהִי וּמְצַלֵּא וּמוֹדֵא קֳדָם אֱלָהֵהּ כׇּל קֳבֵל דִּי הֲוָא עָבֵד מִן קַדְמַת דְּנָה׃ - Dès que Daniel sut que l'écrit avait été signé, il entra dans sa maison, où des fenêtres étaient ouvertes dans sa chambre haute en direction de Jérusalem ; et trois fois par jour, il fléchissait les genoux, priait et rendait grâce devant son Dieu, exactement comme il avait coutume de le faire auparavant.
Daniel savait que la nouvelle loi avait été consignée, et pourtant il rentra chez lui, ouvrit les fenêtres de sa chambre haute orientées vers Jérusalem, et trois fois par jour, il tombait à genoux, priait et louait son Dieu, comme à son habitude depuis toujours. Soit dit en passant, c'est d'ici que nos Sages déduisent le principe selon lequel une synagogue doit comporter des fenêtres dirigées vers Jérusalem : « וְכַוִּין פְּתִיחָן לֵהּ בְּעִלִּיתֵהּ נֶגֶד יְרוּשְׁלֶם » (« et des fenêtres étaient ouvertes dans sa chambre haute face à Jérusalem »).
Le Malbim s'arrête ici sur une immense énigme. Qu'a donc vu Daniel à agir ainsi, précisément à ce moment-là et en public ? Après tout, selon de nombreux Décisionnaires (Posskim), la prière relève d'une obligation d'ordre rabbinique (midérabanane) ; et même selon ceux qui estiment qu'elle provient de la Torah (min ha-Torah), en dehors de l'idolâtrie, de l'immoralité sexuelle et du meurtre, il n'existe pas d'obligation de se laisser tuer plutôt que de transgresser (« yéhareg vé-al ya'avor »). Pourquoi donc donner sa vie pour une chose qui ne relève pas de cette règle absolue ? C'est d'ailleurs en soi un débat halakhique : si un homme se sacrifie pour un précepte qui ne requiert pas le don de sa vie, certains disent qu'il en reçoit une récompense, tandis que d'autres soutiennent qu'il en est puni. Quoi qu'il en soit, il n'y était certainement pas tenu. De plus, même s'il tenait à prier, qui l'empêchait de rentrer chez lui, de fermer les volets et de prier toute la journée ? Il semble y avoir ici une sorte de provocation : monter à l'étage, fenêtres grandes ouvertes en direction de Jérusalem, comme pour défier le roi ! Et que signifie cette insistance : « כׇּל קֳבֵל דִּי הֲוָא עָבֵד מִן קַדְמַת דְּנָה » - exactement comme il avait coutume de le faire auparavant ?
La différence entre « ba'ah » et « metsalé »
Le Malbim explique : Daniel connaissait parfaitement le décret royal, mais il avait compris que son comportement n'enfreignait nullement l'édit. Qu'avait décrété le roi ? Que quiconque a une requête à formuler doit s'adresser au souverain. Or, Daniel n'avait aucune requête de ce genre. Sa prière ne consistait pas en demandes matérielles qu'un homme sollicite habituellement : « J'ai besoin d'agrandir mon balcon, j'ai un litige fiscal, j'ai tel ou tel problème ». Daniel ne formulait aucune demande nouvelle ; il priait comme il l'avait toujours fait. D'autant plus que la prière constante de Daniel portait sur les besoins collectifs de la communauté, comme implorer le Saint, béni soit-Il, de pardonner les fautes. Est-ce une chose que l'on peut demander à un roi mortel ? Qu'il pardonne les péchés commis envers Hachem ? Cela, on ne peut le réclamer qu'à Hachem : « Pardonne-nous, notre Père, car nous avons fauté ». Pour de telles requêtes, le roi ne s'était nullement engagé à exaucer chaque demandeur, puisque cela ne relève aucunement de son pouvoir.
Ceci ressort avec une grande précision du texte biblique : le décret stipulait « דִּי כׇל דִּי יִבְעֵא בָעוּ » - quiconque formule une requête, du verbe « ba'ah » (solliciter). En revanche, au sujet de Daniel, le texte n'emploie pas le terme de « ba'ou », mais « מְצַלֵּא וּמוֹדֵא » (priant et rendant grâce). Telle est la différence entre prier et solliciter : « solliciter » ou « demander » s'applique aussi bien envers Hachem qu'envers un être humain - je vous demande de me rendre un service, tout comme je demande au Maître du monde de m'aider. Mais le terme de « prière » ne s'adresse jamais à un homme ; on ne dit pas « je t'ai adressé une prière pour que tu me rendes service ». La prière s'adresse toujours et exclusivement à Hachem, béni soit-Il. C'est pourquoi le verset dit de Daniel qu'il était « metsalé » - une démarche qu'il est absolument impossible de diriger vers un roi : des paroles qui ne constituent point des requêtes profanes, mais des louanges à Hachem, ou des aspirations telles que la supplique pour la vie. À qui demanderais-je la vie - à vous, mon seigneur le roi ? C'est une chose que l'on ne peut implorer que d'Hachem. Voilà pourquoi cela porte le nom de prière (téfila), et la prière n'appartient qu'à Hachem. Daniel ne voyait donc aucune contradiction entre sa prière et l'édit du souverain.
« Tselo » - Le temps de la Torah est distinct du temps de la prière
Une belle idée a été formulée à ce sujet. Le Chass compte soixante traités, et certaines lettres ne marquent le début d'aucun traité : Tsadé (צ), Lamed (ל) et Vav (ו). À la lettre 'Aïn, on trouve le traité « Ouktsine », mais aucun traité ne commence par Tsadé, aucun par Lamed, et aucun par Vav. À quoi cela fait-il allusion ? La Guémara enseigne : le temps de la Torah est distinct du temps de la prière. Quand on dit à un homme de venir prier et qu'il répond : « Pas maintenant, j'étudie ! », n'y a-t-il donc pas de prière ? Y a-t-il quelque chose qui surpasse l'étude de la Torah ? C'est une erreur : le temps de la Torah est une chose, et le temps de la prière en est une autre. Et d'où cela ressort-il ? Dans tous les traités du Chass, ces trois lettres forment le mot araméen « Tselo » (צלו) - qui signifie la prière (comme en arabe et en judéo-yéménite « Tsalli », prier). En d'autres termes : la Torah est un domaine à part, et la prière demeure séparée.
Le guet-apens : « Ils accoururent en tumulte et trouvèrent Daniel »
אֱדַיִן גֻּבְרַיָּא אִלֵּךְ הַרְגִּשׁוּ וְהַשְׁכַּחוּ לְדָנִיֵּאל בָּעֵה וּמִתְחַנַּן קֳדָם אֱלָהֵהּ׃ - Alors ces hommes accoururent en tumulte et trouvèrent Daniel en train de prier et d'implorer devant son Dieu.
« Hargishou » : au sens de se hâter et surprendre, selon le commentaire de Rachi, et aussi au sens d'un rassemblement tumultueux, comme dans « Pourquoi les nations s'agitent-elles (ragshou goyim) ». Et ce n'est pas un hasard : tout le plan et tout le décret n'avaient pas été conçus pour permettre aux ministres d'ajouter un étage à leur maison, mais uniquement pour que Daniel soit pris au piège. Dès lors, il ne leur restait plus qu'à poster des guetteurs pour épier le moment où Daniel prierait. Ils se rassemblèrent tous pour observer ensemble, afin que la chose soit irréfutable : si un seul avait dit « j'ai vu », on lui aurait rétorqué « tu as mal vu » ; mais ici, nous avons tous vu ensemble.
Et remarquez les termes employés : ils le trouvèrent « ba'é ou-mit'hanan » (demandant et implorant). Voulant le dénoncer, ils formulèrent cela avec le terme « ba'é » - faire une requête, et non « metsala » - prier. Car le roi avait précisément décrété qu'il était interdit de formuler la moindre requête.
Le stratagème : faire d'abord confirmer la loi, puis dénoncer
בֵּאדַיִן קְרִבוּ וְאָמְרִין קֳדָם מַלְכָּא עַל אֱסָר מַלְכָּא הֲלָא אֱסָר רְשַׁמְתָּ דִּי כׇל אֱנָשׁ דִּי יִבְעֵא מִן כׇּל אֱלָהּ וֶאֱנָשׁ עַד יוֹמִין תְּלָתִין לָהֵן מִנָּךְ מַלְכָּא יִתְרְמֵא לְגוֹב אַרְיָוָתָא עָנֵה מַלְכָּא וְאָמַר יַצִּיבָא מִלְּתָא כְּדָת מָדַי וּפָרַס דִּי לָא תֶעְדֵּא׃ - Alors ils s'approchèrent et parlèrent devant le roi au sujet de l'interdit royal : N'as-tu pas signé un édit portant que tout homme qui, pendant trente jours, adresserait une requête à un dieu ou à un homme quelconque, excepté à toi, ô roi, serait jeté dans la fosse aux lions ? Le roi répondit : La chose est certaine, selon la loi immuable des Mèdes et des Perses.
Le Malbim explique : ils savaient pertinemment que le roi chercherait par tous les moyens une circonstance atténuante pour justifier Daniel, car celui-ci lui était très cher et le roi l'avait placé au-dessus de tous. S'ils avaient commencé par déclarer « Daniel est pris au piège », le roi aurait aussitôt cherché des raisons montrant que le décret ne s'appliquait pas à lui et qu'il méritait d'être épargné. C'est pourquoi ils prirent les devants en demandant avec une fausse naïveté : Ô roi, nous avons une question : as-tu réellement consigné une interdiction générale portant que quiconque formulerait une demande quelconque auprès de tout dieu ou homme durant trente jours serait jeté dans la fosse aux lions ? Est-ce bien un décret universel visant toute espèce de requête ? Et le roi leur répondit : « Yatsiva miléta » - la chose est exacte et confirmée, selon la loi des Mèdes et des Perses qui ne peut être abrogée. Il l'admit formellement devant eux. Et ce n'est qu'après cet aveu qu'ils passèrent à l'étape suivante.
בֵּאדַיִן עֲנוֹ וְאָמְרִין קֳדָם מַלְכָּא דִּי דָנִיֵּאל דִּי מִן בְּנֵי גָלוּתָא דִּי יְהוּד לָא שָׂם עֲלָךְ מַלְכָּא טְעֵם וְעַל אֱסָרָא דִּי רְשַׁמְתָּ וְזִמְנִין תְּלָתָה בְּיוֹמָא בָּעֵא בָּעוּתֵהּ׃ - Alors ils reprirent la parole et dirent devant le roi : Daniel, l'un des exilés de Juda, n'a tenu aucun compte de toi, ô roi, ni du décret que tu as signé, et trois fois par jour il formule sa requête.
À présent, ils trouvaient toute latitude pour calomnier : si tu as admis que la loi concerne tout le monde, chaque homme et chaque requête, que peux-tu répondre à cela ? Voici Daniel, issu des exilés de Juda, « la sam alakh malka te'em » - il n'a fait aucun cas de ton décret royal, il ne t'a témoigné aucune considération. Et non seulement envers toi, mais envers le décret formel que tu as signé. Et ce n'est pas un fait isolé, mais « zimnin telata beyoma ba'é ba'outeh » : trois fois par jour il formule sa requête ! Remarquez encore : ils n'ont pas dit « tsala tseloteh » (prie sa prière), mais « ba'é ba'outeh » - il formule sa demande, ce qui constitue une infraction directe à l'interdiction.
Le roi s'efforce de le sauver
אֱדַיִן מַלְכָּא כְּדִי מִלְּתָא שְׁמַע שַׂגִּיא בְּאֵשׁ עֲלוֹהִי וְעַל דָּנִיֵּאל שָׂם בָּל לְשֵׁיזָבוּתֵהּ וְעַד מֶעָלֵי שִׁמְשָׁא הֲוָא מִשְׁתַּדַּר לְהַצָּלוּתֵהּ׃ - Quand le roi entendit ces paroles, il en fut très profondément affligé ; il prit à cœur de délivrer Daniel, et jusqu'au coucher du soleil il s'efforça de le sauver.
Lorsque le roi entendit ces propos, « sagi be'ech alohi » - la chose lui déplut souverainement. « Ve'al Daniel sam bal lechezavouteh » - il mit tout son cœur à le sauver et chercha un moyen d'éviter que le châtiment prévu par la loi ne s'appliquât à lui ; « ve'ad ma'alé chimcha » - jusqu'au coucher du soleil, il déploya tous ses efforts pour le délivrer. Son argument était, comme l'explique le Malbim : le décret ne s'applique absolument pas à Daniel. En effet, Daniel récite trois prières par jour par devoir religieux ; il ne s'agit nullement d'une requête nouvelle, ni d'une demande touchant à des prérogatives royales, et il accomplit cela chaque jour avec constance. Dès lors, il n'entre pas dans le cadre de la prohibition.
Et Rachi explique que le roi tenta d'abord de les éconduire en affirmant qu'il ne croyait pas à leurs accusations. Mais lorsque vint l'heure de la prière de Daniel, celui-ci s'agenouilla et récita sa prière devant le Saint, béni soit-Il. Ils dirent alors au roi : désormais, impossible de prétendre que nous avons menti, chacun le voit de ses propres yeux. Face à cela, le roi n'eut plus le moindre argument à leur opposer.
« Di la lehashnaya » - La loi qui ne souffre aucune interprétation
בֵּאדַיִן גֻּבְרַיָּא אִלֵּךְ הַרְגִּשׁוּ עַל מַלְכָּא וְאָמְרִין לְמַלְכָּא דַּע מַלְכָּא דִּי דָת לְמָדַי וּפָרַס דִּי כׇל אֱסָר וּקְיָם דִּי מַלְכָּא יְהָקֵים לָא לְהַשְׁנָיָה׃ - Alors ces hommes s'attroupèrent auprès du roi et lui dirent : « Sache, ô roi, que selon la loi de Médie et de Perse, toute interdiction et tout décret promulgué par le roi est irrévocable. »
Ils vinrent lui dire : Sire, sache que toute interdiction et toute loi confirmée par le roi ne peut être modifiée. On ne peut y apporter de subtilités d'interprétation ni de dérogations. Tu as toi-même proclamé que quiconque formulerait une quelconque demande, cela englobait absolument tout ; or, voilà que tu tentes à présent de « lehashnaya », d'altérer la règle et d'affirmer que le présent cas ferait exception ? Les lois de Médie et de Perse ne sauraient être modifiées ni faire l'objet d'interprétations. C'est cet argument qui ôta définitivement au roi toute possibilité de sauver Daniel.
Daniel jeté dans la fosse aux lions
בֵּאדַיִן מַלְכָּא אֲמַר וְהַיְתִיו לְדָנִיֵּאל וּרְמוֹ לְגֻבָּא דִּי אַרְיָוָתָא עָנֵה מַלְכָּא וְאָמַר לְדָנִיֵּאל אֱלָהָךְ דִּי אַנְתְּ פָּלַח לֵהּ בִּתְדִירָא הוּא יְשֵׁיזְבִנָּךְ׃ - Alors le roi donna l'ordre et l'on amena Daniel, puis on le jeta dans la fosse aux lions. Le roi prit la parole et dit à Daniel : « Ton Dieu, que tu sers continuellement, c'est Lui qui te sauvera ! »
Le roi n'eut pas le choix : il ordonna d'amener Daniel et de le précipiter dans la fosse aux lions, tout en lui disant : « Ton Dieu, que tu sers constamment, c'est Lui qui te sauvera. » De ses propos ressort clairement que le roi persistait à penser que Daniel n'était nullement passible de mort. En effet, il ne dit pas « di ant ba'é min elahakh » (que tu adresses une requête à ton Dieu), mais « di ant pala'h leh » - que tu sers ton Dieu. Or, le roi n'avait pas interdit de servir Dieu ni de prier, il avait seulement proscrit de formuler des demandes. C'est pourquoi il souligna « pala'h leh », car il s'agit d'un culte et d'une prière, non d'une supplique matérielle, et il ajouta « bitdira » - tu le fais avec constance, ce n'est donc point une nouvelle requête qu'il aurait fallu adresser au souverain. Autrement dit : j'estime que tu es exempt de toute faute et de tout blâme, mais la pression exercée sur moi par tous ces ministres et notables ne me laisse aucune issue.
Le scellement de la pierre : pourquoi avec l'anneau du roi et ceux des ministres ?
וְהֵיתָיִת אֶבֶן חֲדָה וְשֻׂמַת עַל פֻּם גֻּבָּא וְחַתְמַהּ מַלְכָּא בְּעִזְקְתֵהּ וּבְעִזְקָת רַבְרְבָנוֹהִי דִּי לָא תִשְׁנֵא צְבוּ בְּדָנִיֵּאל׃ - On apporta une pierre que l'on plaça sur l'ouverture de la fosse, et le roi la scella de son anneau et de l'anneau de ses seigneurs, afin que rien ne fût changé quant au dessein concernant Daniel.
Après l'avoir jeté dans la fosse, on apporta une grande pierre qu'on plaça sur l'ouverture, et on la scella avec l'anneau du roi et ceux de ses dignitaires, « di la tishna tsevu beDaniel » - afin que la volonté royale concernant Daniel ne subît aucune altération. Quelle était cette crainte ? Le roi redoutait que des individus ne cherchent à s'en prendre à Daniel dans la fosse : même s'il échappait aux bêtes féroces, certains auraient pu lui jeter des pierres au fond de la fosse ou commettre des violences analogues, à la manière d'un lynchage, car à leurs yeux il avait bravé l'ordre royal et méritait la mort. C'est pourquoi il posa une pierre sur l'orifice et la scella, afin que nul ne dérogeât à la volonté du souverain, qui ne souhaitait aucunement sa mise à mort. Le Malbim ajoute même : cela visait également à empêcher quiconque de le tourner en dérision, de proférer contre lui des outrages ou de l'affliger.
Et pourquoi les ministres apposèrent-ils également leurs sceaux ? Afin que personne ne pût prétendre plus tard : s'il a survécu, c'est parce qu'on a gavé les lions d'immenses quantités de viande au préalable. Il leur prouva donc : vous voyez tous que la fosse est scellée et que personne ne peut l'ouvrir. Tel était le procédé de scellement : pour clore une porte ou une ouverture de manière à ce que toute effraction soit immédiatement visible, on appliquait un enduit d'argile ou similaire, sur lequel on imprimait un sceau. On prenait de la cire ou de la poix, on chauffait le sceau, on posait la cire sur l'endroit voulu et l'on pressait, gravant l'effigie - par exemple la silhouette du roi - dans la cire. C'est ainsi que l'on procédait pour les lettres, et un usage similaire subsiste de nos jours chez les notaires. Quiconque voulait ouvrir était contraint de briser le sceau, et il était impossible de le reconstituer sans la bague originelle. Il en allait de même ici : on aurait certes pu replacer un enduit, mais sans pouvoir y réimprimer les sceaux officiels, et il serait apparu au grand jour que quelqu'un avait ouvert la fosse.
Une nuit d'insomnie au palais royal
אֱדַיִן אֲזַל מַלְכָּא לְהֵיכְלֵהּ וּבָת טְוָת וְדַחֲוָן לָא הַנְעֵל קׇדָמוֹהִי וְשִׁנְתֵּהּ נַדַּת עֲלוֹהִי׃ - Alors le roi se rendit dans son palais. Il passa la nuit à jeun, refusa tout divertissement devant lui, et le sommeil s'enfuit loin de lui.
Le roi se rendit dans son palais et « bat tout » - passa la nuit à jeûner. « Bat » exprime l'action de passer la nuit, comme dans « beitou hakha » (passez la nuit ici), et « tout » signifie en jeûne. « Vedahvan la han'el kodamohi » - on n'introduisit point sa table devant lui. Certains disent que « dahvan » est une anagramme de « hedvan » (la joie), c'est-à-dire qu'il n'y eut ni joie ni divertissement devant lui. D'autres expliquent qu'il s'agit de ses concubines, qui ne furent point conduites auprès de lui. « Ouchnateh nadat alohi » - son sommeil le fuyait et il ne put dormir.
בֵּאדַיִן מַלְכָּא בִּשְׁפַּרְפָּרָא יְקוּם בְּנׇגְהָא וּבְהִתְבְּהָלָה לְגֻבָּא דִי אַרְיָוָתָא אֲזַל׃ - Alors le roi se leva dès l'aube, aux premières lueurs du jour, et se rendit en toute hâte à la fosse aux lions.
Le roi se leva « bichparpara » - aux toutes premières lueurs de l'aube, « benogha » - dès la pointe du jour qui commençait à poindre. C'est le sens de « yaguiah h'ochki » (Il éclairera mes ténèbres), « velo nogah lo » (nulle clarté pour lui), car « nogah » désigne la lumière. Et c'est au pas de course et tout ému qu'il alla vers la fosse aux lions pour voir ce qu'il était advenu de Daniel : s'il en restait des ossements ou non.
« Hayekhil lecheyzavoutakh » - La volonté est certaine, la capacité mise en doute
וּכְמִקְרְבֵהּ לְגֻבָּא לְדָנִיֵּאל בְּקָל עֲצִיב זְעִק עָנֵה מַלְכָּא וְאָמַר לְדָנִיֵּאל דָּנִיֵּאל עֲבֵד אֱלָהָא חַיָּא אֱלָהָךְ דִּי אַנְתְּ פָּלַח לֵהּ בִּתְדִירָא הַיְכִל לְשֵׁיזָבוּתָךְ מִן אַרְיָוָתָא׃ - En s'approchant de la fosse, il appela Daniel d'une voix affligée ; le roi prit la parole et dit à Daniel : Daniel, serviteur du D.ieu vivant, ton D.ieu que tu sers avec constance a-t-Il pu te délivrer des lions ?
En s'approchant de la fosse, il cria d'une voix peinée : Daniel, serviteur du D.ieu vivant ! Le qualificatif « Elaha h'aya » (le D.ieu vivant) vient souligner que le Saint, béni soit-Il, agit dans la Création et détient le pouvoir d'intervenir, à la différence des divinités mortes que l'on implore en vain sans qu'elles ne fassent quoi que ce soit. Et le roi pesa soigneusement ses mots : « Ton D.ieu que tu sers continuellement » - puisque tu Le sers avec une telle assiduité, il m'est évident qu'Il aura la volonté de te sauver. Ce que j'ignore, c'est : « A-t-Il pu te délivrer des lions ? » Sa volonté était pour lui hors de doute ; c'était Sa capacité qu'il mettait en question.
La réponse de Daniel : un mérite devant Hachem et une droiture devant le roi
אֱדַיִן דָּנִיֵּאל עִם מַלְכָּא מַלִּל מַלְכָּא לְעָלְמִין חֱיִי׃ - Alors Daniel parla avec le roi : Ô roi, vis éternellement !
אֱלָהִי שְׁלַח מַלְאֲכֵהּ וּסְגַר פֻּם אַרְיָוָתָא וְלָא חַבְּלוּנִי כׇּל קֳבֵל דִּי קׇדָמוֹהִי זָכוּ הִשְׁתְּכַחַת לִי וְאַף קׇדָמָךְ מַלְכָּא חֲבוּלָה לָא עַבְדֵת׃ - Mon D.ieu a envoyé Son ange et a fermé la gueule des lions, et ils ne m'ont fait aucun mal, parce que devant Lui un mérite a été trouvé en ma faveur ; et devant toi non plus, ô roi, je n'ai commis aucun méfait.
Daniel lui dit : Mon D.ieu a envoyé Son ange, Il a fermé la gueule des lions et ils ne m'ont fait aucun mal. Et pourquoi ? « Kol kevel di kodamohi zakhou hichtakhah'at li » - un mérite a été trouvé devant Lui en ma faveur : le mérite de L'avoir prié fidèlement chaque jour, et c'est ce qui m'a protégé. Puis il ajouta : « Ve'af kodamakh malka h'avoula la avdet » - et devant toi non plus, mon seigneur le roi, je n'ai commis aucun méfait et je n'ai pas enfreint tes ordres à la légère. Que veut-il signifier par là ? Si Daniel avait transgressé le décret royal là où ce n'était pas strictement nécessaire, il n'aurait plus mérité d'échapper aux lions. En effet, Hachem nous prescrit le principe de « dina demalkhouta dina » (la loi du royaume fait loi) et la Torah exige de respecter l'autorité royale, car sans la crainte du pouvoir, les hommes s'entre-dévoreraient vivants. Dès lors, une désobéissance injustifiée envers le monarque aurait suffi à lui faire perdre son salut. Il apparaît ainsi qu'il n'avait commis aucune faute envers le Ciel, ni envers le roi - telle est la preuve éclatante de sa droiture.
La sortie de Daniel de la fosse
בֵּאדַיִן מַלְכָּא שַׂגִּיא טְאֵב עֲלוֹהִי וּלְדָנִיֵּאל אֲמַר לְהַנְסָקָה מִן גֻּבָּא וְהֻסַּק דָּנִיֵּאל מִן גֻּבָּא וְכׇל חֲבָל לָא הִשְׁתְּכַח בֵּהּ דִּי הֵימִן בֵּאלָהֵהּ׃ - Alors le roi éprouva une immense joie, et il ordonna de faire monter Daniel hors de la fosse. Daniel fut tiré de la fosse, et l'on ne trouva sur lui aucune blessure, car il avait placé sa confiance en son D.ieu.
Cela plut grandement au roi, et il ordonna de faire remonter Daniel de la fosse. On le remonta et on l'examina, et on ne trouva sur lui aucune blessure - car il avait eu foi en son Dieu, et c'est par le mérite de cette foi que le miracle s'était accompli. Et que signifie « aucune blessure » (« kol 'haval ») ? Même un lion qui se serait contenté de s'approcher pour lui porter une légère griffure - rien de tel ne s'était produit. Rien, il n'avait pas la moindre égratignure.
Le châtiment des délateurs
וַאֲמַר מַלְכָּא וְהַיְתִיו גֻּבְרַיָּא אִלֵּךְ דִּי אֲכַלוּ קַרְצוֹהִי דִּי דָנִיֵּאל וּלְגוֹב אַרְיָוָתָא רְמוֹ אִנּוּן בְּנֵיהוֹן וּנְשֵׁיהוֹן וְלָא מְטוֹ לְאַרְעִית גֻּבָּא עַד דִּי שְׁלִטוּ בְהוֹן אַרְיָוָתָא וְכׇל גַּרְמֵיהוֹן הַדִּקוּ׃ - Le roi ordonna qu'on amenât ces hommes qui avaient accusé Daniel, et on les jeta dans la fosse aux lions, eux, leurs enfants et leurs femmes ; ils n'avaient pas encore atteint le fond de la fosse que déjà les lions s'en rendirent maîtres et broyèrent tous leurs os.
« Qu'ainsi périssent tous Tes ennemis, Hachem », amen. Le roi ordonna d'amener ces hommes qui avaient calomnié Daniel - ce sont les délateurs, et nous avons déjà expliqué précédemment l'origine de cette expression araméenne « akhalou kartsohi » - et on les jeta dans la fosse aux lions, eux, leurs enfants et leurs femmes. Et pourquoi également leurs enfants et leurs femmes ? Suivant la rigueur du jugement frappant les rebelles envers le pouvoir royal, dont on n'épargnait aucun descendant, afin qu'aucun de ses fils, ni son épouse, ni le futur mari de celle-ci, ni aucun membre de sa famille ne cherche un jour à se venger du roi.
Et observez bien ce verset : « ils n'avaient pas encore atteint le fond de la fosse que déjà les lions s'en rendirent maîtres ». D'aucuns avaient prétendu que les lions n'avaient peut-être pas faim, qu'on les avait sans doute copieusement nourris et que c'était pour cette raison que Daniel avait été épargné. Le roi leur répliqua : « Mettons cela à l'épreuve. » On les jeta dans la fosse, et il devint éclatant qu'ils étaient affamés au plus haut point - au point qu'ils n'eurent même pas le temps de toucher le sol de la fosse qu'en plein vol, les lions les happèrent et les mirent en pièces. « Et ils broyèrent tous leurs os » - n'allez pas croire qu'il subsista ne serait-ce que des ossements : même les os furent broyés, il ne resta rien d'eux.
La lettre de Darius à toutes les nations
בֵּאדַיִן דָּרְיָוֶשׁ מַלְכָּא כְּתַב לְכׇל עַמְמַיָּא אֻמַּיָּא וְלִשָּׁנַיָּא דִּי דָיְרִין בְּכׇל אַרְעָא שְׁלָמְכוֹן יִשְׂגֵּא׃ - Alors le roi Darius écrivit à tous les peuples, nations et langues qui habitent sur toute la terre : Que votre paix abonde !
מִן קֳדָמַי שִׂים טְעֵם דִּי בְּכׇל שׇׁלְטָן מַלְכוּתִי לֶהֱוֺן זָיְעִין וְדָחֲלִין מִן קֳדָם אֱלָהֵהּ דִּי דָנִיֵּאל דִּי הוּא אֱלָהָא חַיָּא וְקַיָּם לְעָלְמִין וּמַלְכוּתֵהּ דִּי לָא תִתְחַבַּל וְשׇׁלְטָנֵהּ עַד סוֹפָא׃ - De ma part ordre est donné que, dans toute l'étendue de mon royaume, on tremble et l'on craigne devant le Dieu de Daniel ; car Il est le Dieu vivant et Il subsiste à jamais, Son règne ne sera point détruit et Sa domination durera jusqu'à la fin.
Le roi écrivit à tous les peuples, nations et langues résidant sur toute la terre - dans toutes les provinces de son empire : que votre paix s'accroisse. De ma part un décret est promulgué, ordonnant que dans chaque contrée sous autorité royale, on tremble et l'on éprouve de la révérence devant le Dieu de Daniel, car Il est un Dieu vivant et qui subsiste à tout jamais. Les idoles, en effet, sont dénuées de toute vie, d'intelligence et de conscience. Et même les éléments vénérés par certains peuples - les Perses, par exemple, adoraient le feu - ne sont ni vivants ni immuables : si l'eau survient, elle éteint le feu, et si le feu prend le dessus, il vaporise l'eau. Force est de constater que ni l'un ni l'autre ne subsiste éternellement. Mais Hachem est le Maître suprême, vivant et éternel à tout jamais, et nulle force ne saurait L'emporter sur Lui. « Son règne ne sera point détruit » - aucun pouvoir adverse ne peut amoindrir en quoi que ce soit Sa souveraineté ; « et Sa domination durera jusqu'à la fin » - Son autorité et Son gouvernement s'étendront jusqu'au terme de tout, c'est-à-dire pour l'éternité.
מְשֵׁיזִב וּמַצִּל וְעָבֵד אָתִין וְתִמְהִין בִּשְׁמַיָּא וּבְאַרְעָא דִּי שֵׁיזִב לְדָנִיֵּאל מִן יַד אַרְיָוָתָא׃ - Il délivre et sauve, Il opère des signes et des prodiges dans les cieux et sur la terre, Lui qui a délivré Daniel de la griffe des lions.
« Méchéziv » - Il rachète et délivre, Il accomplit des signes et des miracles, des faits prodigieux. Un « ot » (signe) est un événement qui reste dans les limites de la nature, tandis que les « timhin » (prodiges) - comme nous l'avons expliqué - renvoient à l'inconcevable, au surnaturel absolu. Et Il opère tout cela dans les cieux et sur la terre, comme ils purent le constater lorsqu'Il arracha Daniel à la gueule des lions.
Le destin de Daniel sous les deux règnes
וְדָנִיֵּאל דְּנָה הַצְלַח בְּמַלְכוּת דָּרְיָוֶשׁ וּבְמַלְכוּת כּוֹרֶשׁ פָּרְסָאָה׃ - Et ce Daniel prospéra sous le règne de Darius et sous le règne de Cyrus le Perse.
Daniel continua de prospérer sous le règne de Darius et sous le règne de Cyrus le Perse, comme il est dit : « Et Daniel y fut jusqu'à la première année du roi Cyrus ». Le règne sur la Médie appartenait à Darius, suivi par celui de Cyrus ; or Darius le Mède ne régna qu'une seule année. L'Abarbanel rapporte, au nom du Yossiphon, qu'après avoir été sauvé de la fosse aux lions, Daniel demanda à être déchargé de ses fonctions auprès du roi pour se rendre à Chouchan. Sa demande fut acceptée : Zeroubavel entra au palais royal à sa place, et Daniel partit pour Chouchan. Nous comprenons dès lors où il se trouvait par la suite : Daniel n'est autre que Hatakh, qui se trouvait à Chouchan la capitale, ainsi nommé parce qu'on l'avait déchu (« tranché ») de sa grandeur passée. Quant à la question des années de Cyrus, nous l'aborderons plus loin.
Ici, Darius tint à proclamer publiquement qu'il reconnaissait la souveraineté du Saint, béni soit-Il. C'est là une introduction directe à ce qui apparaîtra dans les chapitres suivants : la volonté de reconstruire le Temple (Beth Hamikdach). Qu'est-ce qui a pu conduire un monarque étranger à vouloir rebâtir la Maison de Hachem, la Maison de Dieu à Jérusalem ? Cette résolution est née du prodige éclatant dont Daniel avait été l'objet. Tout cela s'est produit afin que les nations reconnaissent le Nom du Dieu d'Israël, et que naissent ainsi chez leurs souverains la volonté, l'accord et le soutien indispensables à la reconstruction du Beth Hamikdach.
En conclusion :
Daniel n'a nullement cherché à défier le roi ni à s'exposer à un sacrifice de soi (mésirout néfech) inutile. Le Malbim nous enseigne que toute cette affaire repose sur une rigoureuse précision de termes : le décret visait une « ba'ou » - une requête ou supplique, tandis que Daniel « priait et louait », démarches qui ne sauraient en aucun cas être adressées à un roi de chair et de sang. De là procédait l'argument juridique du roi pour l'innocenter, et de là aussi le piège des conspirateurs, qui lui avaient fait ratifier au préalable une interprétation extensive de l'interdit. N'ayant contrevenu ni à la volonté de son Créateur ni au respect de l'autorité royale, Daniel trouva grâce devant Dieu et sortit de la fosse aux lions sans la moindre égratignure. Le dénouement de ce miracle fut la lettre circulaire de Darius ordonnant à tous les peuples de révérer le Dieu vivant et éternel - véritable prélude et porte ouverte à la reconstruction du Beth Hamikdach.