Introduction
Dans cette partie du chapitre, nous parvenons au cœur de la rencontre entre Boaz et Ruth dans le champ. Jusqu'ici, nous avons vu comment Ruth est venue glaner, et comment Boaz s'est enquis de son identité auprès du serviteur préposé aux moissonneurs. Désormais, Boaz s'adresse à Ruth elle-même, et chacun des mots qu'il lui dit recèle à la fois sollicitude, respect, préservation de la pudeur et allusion à des desseins plus lointains. Suivons l'ordre des versets à la lumière des explications du Malbim et du Gaon de Vilna, en y associant les paroles du Midrash, l'éclairage novateur du Min'hat 'Hinoukh et le récit admirable survenu chez le Rav Chakh.
« N'as-tu pas entendu, ma fille ? » - Vois comme on plaide en ta faveur
וַיֹּאמֶר בֹּעַז אֶל־רוּת הֲלוֹא שָׁמַעַתְּ בִּתִּי אַל־תֵּלְכִי לִלְקֹט בְּשָׂדֶה אַחֵר וְגַם לֹא תַעֲבוּרִי מִזֶּה וְכֹה תִדְבָּקִין עִם־נַעֲרֹתָי׃ - Boaz dit à Ruth : « N'as-tu pas entendu, ma fille ? Ne va pas glaner dans un autre champ et ne t'éloigne pas d'ici ; reste ainsi attachée à mes servantes. »
Le Gaon de Vilna explique : Boaz lui dit : voilà que tu entends et vois combien on fait ici ton éloge, combien de bien on dit de toi - des mérites qui justifient que je te prenne pour épouse. Et cela rejoint l'explication du Malbim : Boaz, en arrivant et en voyant la grande quantité qu'elle avait glanée, s'était demandé en son cœur si elle n'avait pas pris dans les gerbes ce qui ne lui était pas permis. C'est alors que le serviteur, son employé, lui expliqua que tout ce qu'elle avait fait l'avait été de manière parfaitement intègre et permise, sans rien prendre d'interdit. C'est pourquoi Boaz lui dit : « N'as-tu pas entendu, ma fille ? » - tu vois comme on te juge ici favorablement, comme on plaide en ta faveur ? Par conséquent, « ne va pas glaner dans un autre champ », car ailleurs on risquerait de ne pas être bien disposé à ton égard et de ne pas te juger avec bienveillance.
Et que vient ajouter « et ne t'éloigne pas d'ici » ? Boaz lui précise : ne passe même pas dans mes autres champs. J'ai en effet de nombreux champs, et tu pourrais penser : chez Boaz on me respecte, je vais donc me rendre dans une autre de ses parcelles. Il lui répond : non, reste précisément dans ce champ-ci, car le contremaître ou les moissonneurs de là-bas pourraient ne pas apprécier ta présence, ne pas se comporter convenablement avec toi, et peut-être même t'humilier. C'est pourquoi : « ne t'éloigne pas d'ici ».
De plus, craignant toute atteinte à la pudeur, il ajoute : « reste ainsi attachée à mes servantes ». Dans le champ se trouvaient à la fois des serviteurs et des servantes, ouvriers et ouvrières, travaillant en deux endroits distincts - les uns fauchant ici, les autres là. Boaz lui dit : chemine aux côtés des jeunes femmes et non auprès des hommes. Pourquoi ? Parce que je vois que tu es pudique, et au contraire, je désire que tu préserves ta pudeur.
« Si tu as soif, tu boiras » - Le privilège de l'eau de Bethléem
עֵינַיִךְ בַּשָּׂדֶה אֲשֶׁר־יִקְצֹרוּן וְהָלַכְתְּ אַחֲרֵיהֶן הֲלוֹא צִוִּיתִי אֶת־הַנְּעָרִים לְבִלְתִּי נׇגְעֵךְ וְצָמִת וְהָלַכְתְּ אֶל־הַכֵּלִים וְשָׁתִית מֵאֲשֶׁר יִשְׁאֲבוּן הַנְּעָרִים׃ - Que tes yeux soient sur le champ qu'ils moissonnent, et suis-les ; n'ai-je pas ordonné aux serviteurs de ne pas te toucher ? Et si tu as soif, tu iras aux récipients et tu boiras de ce que puisent les jeunes gens.
« Que tes yeux soient sur le champ qu'ils moissonnent » - c'est-à-dire les servantes ; « et suis-les » - marche derrière elles. Et ne crains pas que les serviteurs s'en offusquent et te disent : pourquoi vas-tu là-bas ? N'est-il pas convenable de glaner près de nous, t'avons-nous causé quelque tort ? Il la rassure : « n'ai-je pas ordonné aux serviteurs de ne pas te toucher ? » - je leur ai enjoint de ne rien te dire et de ne pas te faire de reproches si tu quittes leur secteur pour aller du côté des femmes.
Non seulement cela, mais il lui accorde un privilège supplémentaire qui n'était consenti à personne d'autre : « et si tu as soif, tu iras aux récipients et tu boiras de ce que puisent les jeunes gens ». En effet, sinon, quelle en serait la nouveauté ? Il aurait suffi d'écrire « et si tu as soif, tu boiras » ; de plus, refuserait-on de l'eau à un indigent qui a soif ? Mais, explique le Malbim, David s'était écrié : « Qui m'abreuvera d'eau de la citerne de Bethléem qui est à la porte ? » - au sens littéral, il s'agissait d'une eau particulièrement pure et limpide, l'eau renommée du puits de Bethléem. Et « à la porte », c'est le lieu où siégeait le Sanhédrin, car Bethléem abritait le siège du Sanhédrin, et l'on ne laissait pas les jeunes filles venir y puiser de l'eau, par souci de pudeur, afin qu'elles ne se rendent pas là où siégeait le tribunal - seuls les jeunes hommes y puisaient donc l'eau.
Comme il était très pénible de faire le trajet jusqu'à cet endroit pour en rapporter, on ne donnait pas cette eau précieuse aux pauvres ; à un indigent, on disait : va puiser au puits le plus proche. C'est pourquoi Boaz lui déclare : je t'accorde un traitement d'exception, tu boiras aux récipients de ce que puisent les jeunes gens - de cette eau spéciale rapportée de la citerne de Bethléem, et non de celle que les servantes puisent à proximité, qui est de bien moindre qualité.
« Pourquoi ai-je trouvé grâce à tes yeux ? » - Le visage abattu de Ruth
וַתִּפֹּל עַל־פָּנֶיהָ וַתִּשְׁתַּחוּ אָרְצָה וַתֹּאמֶר אֵלָיו מַדּוּעַ מָצָאתִי חֵן בְּעֵינֶיךָ לְהַכִּירֵנִי וְאָנֹכִי נׇכְרִיָּה׃ - Elle tomba sur sa face, se prosterna contre terre et lui dit : « Pourquoi ai-je trouvé grâce à tes yeux pour que tu me distingues ainsi, alors que je ne suis qu'une étrangère ? »
Ruth s'interroge : si je trouve à ce point grâce à tes yeux, cela ne peut être qu'en raison de ma propre personne, parce que tu aurais vu en moi une vertu, soit en raison de ma famille, parce que tu connaîtrais mes proches. C'est pourquoi elle commence par demander : « Pourquoi ai-je trouvé grâce à tes yeux ? » - quel bien as-tu vu en moi personnellement ? Et sur le second volet, elle ajoute : « Alors que je suis une étrangère » - je n'ai aucune famille ici ; mon mari est mort, mon père est Églon - d'où pourrais-tu me connaître ? Il s'ensuit que ce n'est ni par mon mérite propre, ni par mon lignage familial.
D'autres commentateurs expliquent encore : « Pourquoi ai-je trouvé grâce à tes yeux ? » - si ton intention est le mariage, ne suis-je pas une étrangère ? Et d'où sait-on qu'il s'agirait de mariage ? Des paroles de la Guémara : « La grâce d'une femme aux yeux de son époux ». Elle déclare donc : qui voudrait d'une étrangère, d'une convertie sans aucun lignage, et à plus forte raison toi, qui es un juge et un homme éminent ? De surcroît, je suis moabite, issue du peuple qui ne vous a pas accueillis avec du pain et de l'eau, et pourtant toi, tu me dis : viens glaner du pain, va boire de l'eau ! Pourquoi as-tu jugé bon d'agir ainsi à mon égard ?
Le Gaon de Vilna l'explique de manière admirable : comme on le sait, lorsque les attentes d'une personne sont déçues, son visage s'abat, comme il est dit à propos de Caïn : « Pourquoi ton visage est-il abattu ? » Au départ, Ruth a entendu des paroles bienveillantes, le langage d'un homme qui s'adresse à elle avec déférence et envisage de l'épouser - « tu vois bien que les serviteurs disent que tu es digne de moi », et d'autres allusions similaires. Mais finalement, au lieu de la prendre pour épouse, il la renvoie glaner avec les jeunes servantes. C'est une longue attente qui n'aboutit à rien. C'est le sens de ses mots : « Pourquoi ai-je trouvé grâce à tes yeux pour me distinguer ? » - la « grâce » évoque celle d'une femme auprès de son mari, et « me distinguer » signifie me prendre pour épouse ; « alors que je suis une étrangère » - or, je vois finalement que tu me traites comme une étrangère en m'envoyant glaner dans le champ. C'est pourquoi « elle tomba sur sa face » - signe d'affliction, ce même abattement du visage, devant l'effondrement de son espérance.
La réponse de Boaz : les actes, la conversion et le doute halakhique
וַיַּעַן בֹּעַז וַיֹּאמֶר לָהּ הֻגֵּד הֻגַּד לִי כֹּל אֲשֶׁר־עָשִׂית אֶת־חֲמוֹתֵךְ אַחֲרֵי מוֹת אִישֵׁךְ וַתַּעַזְבִי אָבִיךְ וְאִמֵּךְ וְאֶרֶץ מוֹלַדְתֵּךְ וַתֵּלְכִי אֶל־עַם אֲשֶׁר לֹא־יָדַעַתְּ תְּמוֹל שִׁלְשׁוֹם׃ - Boaz répondit et lui dit : « On m'a fidèlement rapporté tout ce que tu as fait pour ta belle-mère après la mort de ton mari, comment tu as quitté ton père, ta mère et le pays de ta naissance, pour aller vers un peuple que tu ne connaissais pas auparavant. »
Boaz lui répond : si j'ai d'abord laissé entendre mon désir de t'épouser, c'est parce que j'ai appris tes actions exceptionnelles et la pureté de ta conversion. Mais lorsque j'ai entendu que tu avais quitté ton peuple, ton père, ta mère et le pays de ta naissance - et que ton peuple est Moab, or la Torah ordonne : « L'Ammonite et le Moabite n'entreront point dans l'assemblée de l'Éternel », et le jeune serviteur m'a bien précisé : « C'est une jeune Moabite » - j'ai été saisi d'un doute quant à savoir si tu m'es permise. C'est pourquoi, en attendant, je t'ai demandé de glaner avec les jeunes servantes et de demeurer ici : c'est le signe que mes intentions à ton égard ne sont nullement annulées, mais qu'elles exigent une clarification halakhique.
Comme nous le verrons par la suite, la règle halakhique stipulant « un Moabite, mais non une Moabite » n'avait pas encore été formellement établie à cette époque ; la tradition à ce sujet restait incertaine, et Boaz dut réunir le Sanhédrin et les Sages afin de trancher clairement la loi. Et même cela ne suffit pas entièrement, car à l'époque de David, cette halakha fut à nouveau contestée, et ce n'est qu'après le règne de David qu'elle s'enracina définitivement, rendant évident aux yeux de tous qu'une femme moabite est autorisée à entrer dans l'assemblée.
Le Malbim souligne : Boaz énumère ici deux motifs pour lesquels elle a trouvé grâce à ses yeux. Le premier : « On m'a fidèlement rapporté tout ce que tu as fait pour ta belle-mère après la mort de ton mari », ce qui témoigne de l'excellence de ses vertus morales et de la bonté de son cœur. En règle générale, en effet, une belle-fille entretient des rapports difficiles avec sa belle-mère, et plus encore après la mort de son époux, moment où elle ne ressent plus la moindre obligation : tant que mon mari était vivant, je devais l'honorer par égard pour lui, mais dès lors qu'il est mort, quel lien nous unit encore ? Toi, en revanche, non seulement tu n'as éprouvé aucune rancœur envers ta belle-mère, mais même après la mort de ton mari, tu es allée à ses côtés pour la soutenir, ce qui est tout à fait exceptionnel.
Le second motif : « Comment tu as quitté ton père, ta mère et le pays de ta naissance, pour aller vers un peuple que tu ne connaissais pas auparavant » : tu t'es convertie uniquement pour la gloire de Hachem, sans aucune arrière-pensée de profit ou d'intérêt personnel. Tu es venue ici pour vivre dans la pauvreté et la solitude, alors que tu aurais pu vivre comme une fille de roi, retourner chez ton père et ta mère dans le palais royal - et pourtant, tu as tout abandonné. C'est là la preuve éclatante que ta conversion s'est faite véritablement pour l'amour du Ciel (lechem Chamaïm).
L'éclairage novateur du Min'hat 'Hinnoukh : « Tu ne rechercheras ni leur paix ni leur bien-être »
Le Min'hat 'Hinoukh innove ici de façon remarquable. La Torah énonce un interdit au sujet d'Amon et de Moab : « Tu ne rechercheras ni leur paix ni leur bien, tous les jours ». Or, le Min'hat 'Hinoukh affirme deux choses : premièrement, que cet interdit s'applique même après leur conversion - si un Ammonite ou un Moabite se convertit, l'interdiction de « rechercher leur paix et leur bien » demeure en vigueur. Deuxièmement, qu'il s'applique également aux femmes. Certes, nos Sages ont déduit : « Un Ammonite n'entrera pas » - et non une Ammonite, si bien qu'une Moabite ou une Ammonite a le droit d'entrer dans l'assemblée d'Israël, mais concernant le précepte de « ne pas rechercher leur paix et leur bien », il n'y a aucune différence entre hommes et femmes, et cela reste interdit même envers une convertie de ces peuples. Et le sens de « ne pas rechercher leur paix et leur bien » consiste à s'abstenir de tout acte manifestant de la bienveillance à leur égard, de ne pas leur prêter assistance ni soutien, mais de s'en tenir éloigné en tout temps.
L'objection du Rav Ye'hezkel Aschayek et la réponse de Rabbi Eliyahou Baroukh Finkel
Le Rav Chach écrit dans son ouvrage Avi Ezri (Hilkhot Melakhim, chapitre 6, halakha 6) : l'un des élèves de la yéchiva, l'éminent Rav Ye'hezkel Aschayek - qui fut plus tard son fidèle secrétaire pendant de longues années - lui posa, alors qu'il était encore un jeune homme à la yéchiva, une puissante objection : les propos du Min'hat 'Hinoukh semblent réfutés par la Méguila de Ruth ! On y voit en effet à quel point Boaz multiplie les bontés envers Ruth : il lui dit de ne pas aller glaner dans un autre champ, de rester uniquement ici, d'aller boire auprès des serviteurs si elle a soif, il lui apporte du pain, lui tend du grain rôti, elle trempe son morceau dans le vinaigre, et il ordonne à ses serviteurs de ne pas la réprimander. Or, cela aurait dû lui être formellement interdit, de quelque manière qu'on l'envisage : si l'interdit s'applique même après conversion, elle s'est convertie ; et s'il s'applique aussi aux femmes, elle est une femme. Ces deux principes réunis posent ici une contradiction flagrante : si l'on disait que l'interdiction ne s'applique qu'au converti mais pas à la femme, cela s'expliquerait ; si l'on disait qu'elle s'applique à la femme mais pas à la convertie, cela s'expliquerait aussi. Mais si l'interdiction concerne à la fois les femmes et les convertis, comment Boaz a-t-il pu agir de la sorte envers Ruth ? C'est une formidable question.
Un été, lors d'un zman de la yéchiva de Ponevezh, Rabbi Eliyahou Baroukh Finkel rencontra le Rav Chach et lui dit : « J'ai une réponse à la question que vous avez rapportée au nom de Rabbi Ye'hezkel Aschayek, fondée sur les Hagahot Maïmoniot. Les Hagahot Maïmoniot établissent en effet une distinction entre "rechercher la paix" et "restituer la paix". Rechercher la paix, c'est combler spontanément quelqu'un de bienfaits sans qu'il ait rien fait pour vous - cela est interdit. Mais restituer la paix, c'est lui rendre la pareille après qu'il vous a aidé ou donné quelque chose, et cela est permis. » C'est une distinction évidente que l'on retrouve également à propos de l'interdit de « Lo te'honem », qui défend d'offrir un cadeau gratuit à un non-juif ; comment se fait-il alors qu'on offre un présent à un employé arabe à l'occasion de ses fêtes ? C'est parce qu'il ne s'agit pas d'un don gratuit, mais d'une gratification dont on attend un retour - la rétribution d'un service. Donner un cadeau à un passant non-juif dans la rue est interdit, mais l'offrir à quelqu'un qui travaille pour soi, afin de raffermir le lien et stimuler son dévouement au travail, ne pose aucune difficulté.
Dès lors, poursuivit Rabbi Eliyahou Baroukh, tout s'éclaire merveilleusement : Boaz avait pleinement le droit de rendre la pareille à Ruth. En effet, Naomi était la parente de Boaz, et qui avait fait preuve de bonté envers cette parente ? Ruth, qui l'avait accompagnée, qui prenait soin d'elle et la nourrissait. Il ne s'agissait donc pas d'une recherche unilatérale de paix, mais d'une restitution, d'un juste retour, et cela est tout à fait permis : Boaz se devait de lui témoigner de la reconnaissance pour tout le bien qu'elle prodiguait à sa parente. Et le Rav Chach accueillit cette explication avec enthousiasme.
Ruth elle-même souleva l'objection - et Boaz y apporta la réponse
Rabbi Eliyahou Baroukh ajouta encore : par cette admirable question, le jeune Ye'hezkel Aschayek rejoignait en réalité Ruth la Moabite en personne, car c'est exactement l'interrogation qu'elle formula. Et voyez avec quelle précision cela s'ajuste au texte des versets. Après que Boaz lui a permis de glaner et lui a prodigué tant de bienveillance, elle tombe face contre terre et lui demande : « Pourquoi ai-je trouvé grâce à tes yeux pour que tu t'intéresses à moi, alors que je suis une étrangère ? » À première vue, puisqu'elle s'est convertie, pourquoi se qualifie-t-elle d'étrangère ? C'est précisément là tout le sens de sa question : selon la halakha voulant qu'il soit interdit de rechercher leur paix et leur bien, même envers une femme et même après conversion, je suis considérée à cet égard comme une étrangère, et il t'est interdit de rechercher mon bien et de me témoigner une telle bienveillance - comment peux-tu alors agir ainsi avec moi ?
Le Targoum l'énonce d'ailleurs explicitement : « Alors que je viens d'un peuple étranger, d'entre les filles de Moab » - j'appartiens aux filles de Moab. Et bien que les filles de Moab soient autorisées à entrer dans l'assemblée, il demeure malgré tout interdit de leur faire du bien. Tel est donc le sens de sa remarque : je suis issue des filles de Moab, pourquoi donc me traites-tu avec tant de bonté ?
Ce à quoi Boaz lui répond : « On m'a amplement rapporté tout ce que tu as fait pour ta belle-mère après la mort de ton mari » - autrement dit, il lui formule exactement la réponse des Hagahot Maïmoniot : il est permis de faire du bien à quiconque a agi avec bienveillance envers vous. On m'a raconté ce que tu as accompli pour ma parente après la disparition de ton époux ; tu as fait le bien envers ma proche, et tout ce que je t'accorde n'est qu'un juste retour de bienveillance, ce qui est parfaitement légitime. Dès lors, non seulement la Méguila de Ruth ne contredit pas ces lois, mais au contraire, les versets viennent appuyer et corroborer à la fois la thèse du Min'hat 'Hinoukh et celle des Hagahot Maïmoniot. On raconte que le visage du Rav Chach s'illumina en entendant cette explication, à tel point qu'on ne se souvenait pas de l'avoir vu louer avec un tel enthousiasme un enseignement de Torah : il prit la main de Rabbi Eliyahou Baroukh et dansa avec lui depuis la yéchiva jusqu'à sa maison, empli d'une joie immense devant ce magnifique éclairage sur la Méguila de Ruth.
« Que l'Éternel rétribue ton action et que ta récompense soit entière »
יְשַׁלֵּם יְהֹוָה פׇּעֳלֵךְ וּתְהִי מַשְׂכֻּרְתֵּךְ שְׁלֵמָה מֵעִם יְהֹוָה אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל אֲשֶׁר־בָּאת לַחֲסוֹת תַּחַת־כְּנָפָיו׃ - « Que l'Éternel rétribue ton action et que ta récompense soit parfaite de la part de l'Éternel, le D.ieu d'Israël, sous les ailes Duquel tu es venue t'abriter. »
À première vue, il y a ici une redondance : si « l'Éternel rétribue ton action », n'est-il pas évident que « ta récompense sera entière » ? Le Malbim explique qu'il s'agit de deux rétributions distinctes : « Que l'Éternel rétribue ton action » se rapporte à ce que tu as accompli pour ta belle-mère ; « et que ta récompense soit parfaite de la part de l'Éternel, le D.ieu d'Israël » correspond à ta conversion. En effet, l'Éternel est le D.ieu d'Israël, qui veille sur Israël, et pas seulement sur Israël de naissance, mais également sur les prosélytes qui se sont joints à eux. Le nom d'Israël repose désormais sur toi, car « tu es venue t'abriter sous Ses ailes » ; tu fais donc pleinement partie d'Israël, et ta récompense sera parfaite.
Le Midrash de Rabbi Hassa : ouvrier à la tâche et salarié
Le Midrash enseigne : Rabbi Hassa a dit : « Toi qui es venue chercher refuge sous Ses ailes ». C'est un Midrash surprenant : au-delà de la concordance entre son propre nom et l'enseignement rapporté en son nom, qu'ajoute donc Rabbi Hassa au texte même du verset ?
Le Malbim explique : il existe une différence entre un salaire (sekhar) et une rétribution d'action (peoula), ainsi qu'entre un salarié (sakhir) et un artisan à la tâche (poël). Le poël est un artisan rémunéré pour le produit de son travail - le tailleur est payé au costume et non au temps passé, de même que celui qui fabrique un ustensile est payé à la pièce ; c'est ce qu'on appelle la rétribution d'une œuvre (sekhar peoula). En revanche, le sakhir est engagé pour une durée déterminée : un mois, un an, voire plusieurs années, à l'instar de Rabbi Akiva qui fut employé pendant trois ans. Le salarié perçoit son salaire qu'il ait accompli une tâche effective ou non. L'employeur ne peut pas lui dire à la fin de la journée : « Tu es resté vingt minutes sans rien faire, je vais donc déduire cela de ta paye » - car le salarié répond à juste titre : « Je suis là pour travailler selon tes ordres, toute ma journée t'est consacrée et j'ai renoncé à mon temps pour toi ». À l'inverse, l'artisan à la tâche n'est rémunéré que selon ce qu'il a produit.
Or, pour chaque mitsva qu'un homme accomplit, il reçoit une récompense - et cela relève du statut d'ouvrier à la tâche, rémunéré pour chaque action : tu as mis les téfilines, reçois ta récompense, tout comme un tailleur qui a achevé un costume. C'est pourquoi Boaz lui dit : « Que l'Éternel rétribue ton œuvre » : pour chaque mitsva que tu accompliras, tu recevras une récompense propre. Mais au-delà de cela : « et que ta rétribution soit entière » - par le simple fait que tu aies accepté de devenir désormais une salariée de D.ieu, en Lui consacrant tout ton être par ta conversion. Jusqu'alors, elle était une non-juive menant son existence propre ; désormais, elle s'assujettit à son Créateur, accepte l'ensemble des mitsvot et devient comme engagée au service d'Hachem pour tous les jours de sa vie. Et pour cela, elle mérite un salaire constant et parfait, car le salarié est payé même pour un jour où il n'a pas travaillé, du seul fait qu'il s'est présenté au matin en disant : « Me voici prêt pour le travail ».
Et c'est ce qu'enseigne Rabbi Hassa : « Toi qui es venue chercher refuge » - pour quelle raison mérite-t-elle un salaire complet ? Pour le simple fait d'être venue. Tout comme un salarié a droit à sa journée entière pour sa seule présence sur le lieu de travail, ayant disposé de son temps pour venir, de même Ruth mérite une rétribution parfaite pour le seul fait d'être venue chercher refuge, s'étant engagée de manière absolue au service d'Hachem. Et en plus de cela : « Que l'Éternel rétribue ton œuvre », afin que tu ne penses pas que tout s'arrête là, car tu recevras également une récompense distincte pour chaque action accomplie, en sus du salaire général d'être venue chercher refuge.
Pourquoi une récompense pour les mitsvot est-elle même méritée ?
Le Malbim soulève une question fondamentale : à première vue, lorsqu'un homme accomplit les commandements d'Hachem, il ne devrait mériter aucune récompense. En effet, si un être a le privilège de servir le Roi souverain et suprême, et que par ce service il accède à un niveau spirituel sublime, acquiert la perfection de son âme et s'élève, cela constitue en soi la plus immense des récompenses. Que pourrait-on espérer de plus ? La perfection même acquise par son âme et le privilège insigne de servir et de contempler la face du Roi suprême sont déjà le salaire le plus noble et le plus grand qui soit.
Imaginez la scène : quelqu'un arrive au domicile du Rav Chaim Kanievsky, et l'on annonce qu'il faut préparer une tasse de thé pour le Rav - qui est prêt à le faire ? Avant même que la phrase ne soit achevée, dix tasses seraient déjà prêtes. Et si l'on disait aux volontaires : « Un instant, personne n'a parlé de rémunération ici », ils répondraient : « Une rémunération ? Mais je paierais mille shekels pour un tel privilège ! » On a pu assister à un privilège indirect de cet ordre : un homme se trouvait chez le Rav Chaim Kanievsky, et l'on demanda ensuite si quelqu'un partait en voiture vers un certain endroit. Ayant un véhicule, il se proposa. On lui indiqua que la Rabbanite devait s'y rendre, et celle-ci lui demanda : « Accepteriez-vous d'attendre une minute, le temps que je prépare une tasse de thé pour le Rav ? » Il répondit : « Bien sûr, cela ne se demande même pas ! » et attendit. Il se trouva ainsi avoir eu le mérite, ne fût-ce qu'indirectement, de permettre la préparation d'un thé pour le Rav Chaim Kanievsky. Or, si pour rendre service à un grand de la Torah un homme est prêt à payer de sa poche, à plus forte raison le service du Créateur du monde constitue-t-il le privilège le plus immense ! Dès lors, pourquoi l'homme mériterait-il un salaire pour l'accomplissement des mitsvot ? Pourtant, la Torah promet : « Afin que tu sois heureux », « Afin que tes jours se prolongent », etc. C'est stupéfiant, car « la récompense d'une mitsva, c'est la mitsva elle-même » - voilà la plus grande rétribution qu'un homme puisse concevoir !
Mais, explique le Malbim, celui qui saisit véritablement cette idée n'a nul besoin de promesses, de récompense ni de salaire : il agit uniquement pour la mitsva elle-même. Cependant, beaucoup d'esprits limités ne le comprennent pas et perçoivent la Torah et les mitsvot comme un fardeau, une épreuve, une peine et un labeur - et pour ceux-là, il est nécessaire de compenser par des promesses de rétribution. En revanche, un homme d'un niveau élevé n'a nul besoin de garanties ; même si on lui annonçait que chaque mitsva entraînait une amende ou un châtiment, il courrait après les mitsvot en disant : « Je suis prêt à payer pour accomplir une mitsva », car il mesure la perfection qu'il confère ainsi à son âme.
Dès lors, le verset s'éclaire : « Que l'Éternel rétribue ton œuvre » - qu'Il t'accorde la récompense de tes actes. Mais en vérité, tu n'as pas besoin de promesses matérielles, car « que ta rétribution soit entière de la part de l'Éternel » signifie que l'essentiel du salaire parfait réside dans le fait « que tu sois venue chercher refuge sous Ses ailes ». C'est là le niveau suprême que tu as acquis, et c'est la rétribution parfaite : avoir mérité de te rapprocher d'Hachem. Et voilà ce que déclarait Rabbi Hassa : « Toi qui es venue chercher refuge » - sur quoi porte l'essentiel du salaire ? Sur le fait même d'être venue t'abriter, d'avoir acquis la perfection spirituelle et mérité de servir le Roi.
L'explication du Gaon de Vilna : le converti peut réclamer un salaire
Le Gaon de Vilna propose une troisième explication. Un membre du peuple d'Israël qui sert Hachem n'agit pas dans l'attente d'une récompense, car il y est fondamentalement astreint : son corps appartient à D.ieu, comme il est dit : « Car c'est à Moi que les enfants d'Israël sont serviteurs » ; et le Saint, béni soit-Il, rappelle qu'Il nous a fait sortir d'Égypte afin d'être Ses serviteurs. Sans cela, nous serions encore, nous, nos enfants et nos petits-enfants, asservis à Pharaon en Égypte. Il en résulte que nous ne pouvons réclamer de salaire - nous sommes les serviteurs d'Hachem.
Mais celui qui n'était pas en Égypte et dont les ancêtres n'en sont pas sortis, c'est-à-dire le converti, qui était non-juif et a néanmoins choisi de se convertir - un tel homme peut légitimement réclamer une récompense, et elle lui est due. Il peut dire : je n'étais tenu à rien, je n'ai pas été délivré d'Égypte, je ne dois rien à personne, et pourtant je suis venu et j'ai accompli. Cela ne signifie nullement qu'un Juif de naissance ne recevra pas de salaire, à D.ieu ne plaise - il en recevra assurément un, mais il ne peut l'exiger en stricte justice, et sa rétribution relève de la bienveillance divine (Hessed) ; le converti, en revanche, est en droit de la réclamer.
Dès lors, les paroles de Boaz s'éclairent : « Que l'Éternel récompense ton action et que ton salaire soit entier » - toi, tu pourras assurément demander un salaire, et pourquoi ? « Toi qui es venue t'abriter sous Ses ailes ». À un homme ordinaire qui réclamerait la rétribution de son acte et un plein salaire, on répondrait : tu n'as aucun droit d'exiger quoi que ce soit. Mais toi - tu peux réclamer un salaire, car tu ne faisais pas partie du peuple juif et tu es venue de ton propre chef. Et c'est là le sens de ce qu'enseigne Rabbi Hassa : « Toi qui es venue t'abriter sous Ses ailes ». Il soulevait en effet une difficulté : pourquoi Boaz a-t-il eu besoin de lui dire qu'Hachem paierait son salaire, alors que cela va de soi, car « digne de confiance est ton Maître pour te payer le salaire de ton travail » ? Mais il venait lui enseigner : toi, tu as droit à une récompense en stricte justice, et tu peux la réclamer - parce que tu es venue te réfugier sous Ses ailes.
« Et que ton salaire soit entier (Chéléma) » - Salomon (Chelomo)
On enseigne par allusion (Rémèz) : « Que ton salaire soit entier (Chéléma) » - ne lis pas Chéléma, mais Chelomo (Salomon). Quel fut le salaire de Ruth, qui vint se convertir ? C'est que le roi Salomon descendit d'elle. Il est écrit qu'elle fut la « mère de la royauté », et elle mérita une longévité prodigieuse : depuis l'époque des Juges jusqu'aux jours où Salomon siégeait sur le trône royal, une très longue période - et le trône placé à côté de lui, comme il est dit : « et l'on mit un siège pour la mère du roi », c'était Ruth la Moabite. C'est là le sens de « que ton salaire soit entier / Salomon ».
« Sous Ses ailes » - Le niveau spirituel des convertis
Et que signifie : « Toi qui es venue t'abriter sous Ses ailes » ? Comme on le sait d'après les paroles du Zohar, les convertis se trouvent sous les ailes de la Chekhina, tandis que le peuple d'Israël se tient au-dessus des ailes de la Chekhina, leur niveau étant plus élevé. C'est pourquoi beaucoup s'interrogent sur la formule récitée lors de la prière de commémoration (Hachkava) : « sous les ailes de la Chekhina, parmi les degrés des saints » - pourquoi « sous », alors qu'Israël se trouve au-dessus des ailes de la Chekhina ? Mais ici, Ruth étant une convertie, Boaz s'adresse à elle dans les termes les plus précis : tu es venue t'abriter sous Ses ailes.
En conclusion :
À travers ces versets se dévoile toute la profondeur de la rencontre : Boaz enjoint à Ruth de rester précisément dans son champ et auprès des jeunes servantes, soucieux qu'on la juge favorablement et que sa pudeur soit préservée, et lui accorde même le privilège de boire des eaux choisies du puits de Bethléem. Ruth, de son côté, tombe la face contre terre, empreinte d'émotion et de stupéfaction - tant par son absence de lignage et de famille que par l'interdit même de témoigner de la bonté envers une Moabite. Boaz lui répond alors sur deux plans : la bonté qu'elle a témoignée à sa belle-mère, qui constitue une reconnaissance du bien reçu légitime et permise, et sa conversion accomplie uniquement pour la gloire du Ciel. Dans sa bénédiction « Que l'Éternel récompense ton action et que ton salaire soit entier », se trouvent inclus la rétribution d'un acte particulier pour chaque mitsva, et le plein salaire d'une employée qui s'est vouée corps et âme au Créateur. Et Rabbi Hassa nous enseigne l'essentiel : « Toi qui es venue t'abriter » - le privilège même de s'abriter sous les ailes de la Chekhina, la proximité même avec Hachem, constitue la récompense la plus entière et la plus parfaite.