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Chapitre 1 - La descente d'Elimélekh et le retour de Naomi - 3e partie

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Introduction

Nous nous trouvons au cœur de la scène émouvante entre Naomi et ses deux belles-filles, sur le chemin qui mène des champs de Moav vers la terre de Yehouda. Naomi s'efforce de les renvoyer dans leurs foyers, les bénit et leur expose toutes les épreuves du chemin - face à cela, Ruth redouble d'efforts et s'attache à elle jusqu'à accepter la Torah et les mitsvot. Nous suivrons les explications du Malbim, enrichies des paroles de nos Sages et des Midrachim qui s'y rapportent.

« Yiten Hachem lakhem » - Au-delà du 'hessed, un don gratuit

יִתֵּן יְהוָה לָכֶם וּמְצֶאןָ מְנוּחָה אִשָּׁה בֵּית אִישָׁהּ, וַתִּשַּׁק לָהֶן וַתִּשֶּׂאנָה קוֹלָן וַתִּבְכֶּינָה׃ - « Que l'Éternel vous accorde de trouver le repos, chacune dans la maison d'un époux ! » Elle les embrassa, et elles élevèrent la voix et pleurèrent.

Dans le verset précédent, Naomi les bénissait en disant : « Que l'Éternel use de bonté ('hessed) envers vous, comme vous l'avez fait envers les défunts et envers moi » - un 'hessed au sens de « mesure pour mesure », comme nous l'avons expliqué : vous avez agi avec bonté envers moi, et il vous revient de droit qu'Hachem agisse avec bonté envers vous. À présent, elle ajoute une bénédiction d'une tout autre nature : « Yiten Hachem lakhem » (Que l'Éternel vous donne) - le terme « yiten » exprime un don gratuit. Non pas seulement ce qui vous revient selon la justice stricte, mais un présent qui dépasse tout mérite : qu'Hachem vous accorde le repos, chacune dans la maison d'un époux. Qu'il vous soit donné de vous remarier et de trouver cette fois un véritable apaisement - non point comme avec vos premiers maris, où vous n'avez pas connu le repos puisqu'ils sont morts à la fleur de l'âge.

« La maison de sa mère » face à « la maison de son époux »

Naomi leur avait dit : « Retournez chacune dans la maison de sa mère », et en contrepartie, elle les bénit : « et que vous trouviez le repos, chacune dans la maison d'un époux ». Le Malbim explique : une veuve qui ne désire plus se remarier ne retourne pas chez sa mère ; elle acquiert sa propre demeure afin d'y vivre de façon autonome. Celle qui retourne chez sa mère est précisément la veuve qui aspire à se remarier - car elle se dit : pourquoi achèterais-je une maison pour m'établir seule, alors qu'il ne s'agit que d'une situation provisoire, une affaire de quelques mois ? C'est pourquoi Naomi leur dit : retournez chacune dans la maison de sa mère, car votre intention est de vous remarier - et je vous souhaite de trouver le repos, chacune dans la maison d'un époux, sans plus jamais connaître le deuil et le veuvage, mais un repos parfait, et ce sera là un don d'Hachem.

Pourquoi parle-t-elle de « la maison de sa mère » et non de « la maison de son père », ainsi qu'il est écrit dans la Torah : « dans la maison de son père, comme dans sa jeunesse » ? L'explication de nos Sages est bien connue : il s'agit ici de femmes non-juives, et chez les nations, la filiation paternelle n'est pas reconnue au regard de la halakha. Chez Israël, la mère est certaine - nul doute n'est permis puisqu'on l'a vue au moment de l'accouchement - mais on connaît également le père, car les enfants d'Israël sont saints et préservés de toute inconduite. En revanche, chez les nations, si la mère est connue, l'identité du père reste une grande incertitude. C'est pourquoi elle ne dit pas « chacune dans la maison de son père », mais « chacune dans la maison de sa mère ».

« Lakhem » avec un Mem final - La récompense de quarante pas

Remarquez la difficulté textuelle dans le verset : « Yiten Hachem lakhem » - or ce sont des femmes, il aurait donc fallu employer le féminin, « lakhen » ! Nos Sages expliquent que l'emploi de la lettre Mem (dont la valeur numérique est quarante) fait allusion à la récompense des quarante pas qu'elles ont accomplis pour accompagner Naomi. Nous trouvons en effet que Goliath « insultait et blasphémait les rangs du D.ieu vivant » durant quarante jours - or, pourquoi lui a-t-on accordé un sursis de quarante jours sans l'éliminer plus tôt ? Parce qu'il était le descendant de Harpa, qui n'est autre qu'Orpa ; et grâce aux quarante pas accomplis par sa mère pour accompagner Naomi, on lui accorda quarante jours de répit. C'est un enseignement grandiose : le Saint, béni soit-Il, ne prive aucune créature de son salaire, et Il accorde une récompense pour chaque pas accompli par bonté.

Pourquoi ont-elles pleuré ?

« Ichah beit ichah » - il s'agit de la maison de son époux, d'où le Mappiq dans le deuxième Hé (indiquant le possessif). Et pourquoi est-il dit : « elles élevèrent la voix et pleurèrent » ? Le Midrach explique : parce qu'elle leur avait dit « et que vous trouviez le repos, chacune dans la maison d'un époux » - leur prédisant de nouveaux mariages -, elles se sont souvenues de leurs premiers maris, et c'est pour cela qu'elles ont pleuré. Et au sujet de « trouvez le repos », nos Sages ont déduit : une femme ne trouve de véritable plénitude que dans la maison de son mari. Où la femme se sent-elle en sécurité, et où trouve-t-elle le repos ? Dans la maison de son mari. Lorsqu'elle demeure chez ses parents, elle ne jouit pas d'une entière sérénité, et en fin de compte, elle aspirera toujours à retrouver un foyer conjugal.

« Car avec toi nous retournerons vers ton peuple »

וַתֹּאמַרְנָה לָּהּ, כִּי אִתָּךְ נָשׁוּב לְעַמֵּךְ׃ - Elles lui dirent : « Non, car avec toi nous retournerons vers ton peuple. »

Ici, les belles-filles dévoilent leur intention : elles n'ont pas seulement en vue de l'escorter sur un bout de chemin jusqu'au pays de Yehouda puis de repartir vers Moav, mais « avec toi nous retournerons vers ton peuple » - nous désirons demeurer parmi les membres de ton peuple. Remarquez bien : elles ne disent pas encore ici qu'elles veulent se convertir, mais seulement habiter avec elle là où elle s'établira.

Certains commentateurs expliquent que la réponse du verset se divise en deux parties : « Car avec toi nous retournerons » - c'est la réponse d'Orpa, dont toute l'intention est de l'accompagner en chemin et peut-être même de s'établir avec elle en terre d'Israël, sans avoir toutefois l'intention de se convertir. « Vers ton peuple » - c'est la réponse de Ruth, qui affirme : j'ai l'intention de faire partie intégrante de ton peuple.

Mais l'on peut s'interroger : pourquoi employer l'expression « nous retournerons vers ton peuple » ? Elle s'apprête pourtant à se convertir, or un converti n'est pas quelqu'un qui « retourne » - il n'a jamais été là ! L'explication s'éclaire à la lumière de ce qu'enseignent nos Sages (Hazal) : toutes les âmes des convertis étaient présentes au mont Sinaï lors du don de la Torah. Dès lors, ils ne sont nullement détachés de nous - ils étaient déjà là, et aujourd'hui ils reviennent. Et l'on sait ce qui est rapporté (au nom du Gaon de Vilna ou du Zohar) au sujet des âmes des convertis : lorsque le Saint, béni soit-Il, a proposé la Torah aux nations, chaque nation a demandé ce qu'elle contenait, et Il leur a répondu « Tu ne voleras point », « Tu ne commettras point d'adultère », etc., ce à quoi elles ont répondu qu'elles n'en voulaient pas. Cependant, au sein de ces nations, certains individus isolés la désiraient : ce sont précisément les âmes de ces convertis qui s'avancent vers la conversion et méritent de s'attacher à l'héritage d'Hachem.

« Ai-je encore des fils dans mes entrailles ? » - Une tournure imagée

וַתֹּאמֶר נָעֳמִי שֹׁבְנָה בְנֹתַי, לָמָּה תֵלַכְנָה עִמִּי, הַעוֹד לִי בָנִים בְּמֵעַי וְהָיוּ לָכֶם לַאֲנָשִׁים׃ - Naomi dit : « Retournez, mes filles ! Pourquoi viendriez-vous avec moi ? Ai-je encore des fils dans mes entrailles qui puissent devenir vos époux ? »

Naomi leur dit : j'ai un bon conseil à vous donner - retournez, mes filles, pourquoi viendriez-vous avec moi ? Les gens de mon peuple ne voudront pas se marier avec vous. Et si votre espoir repose sur le fait que moi, je vous marie, étant donné que vous avez déjà été mes belles-filles et que cela ne me dérangerait pas de vous donner à nouveau mes fils pour époux - c'est à ce sujet qu'elle déclare : « Ai-je encore des fils dans mes entrailles ? »

Le Malbim s'en étonne : selon les règles grammaticales qu'il a établies en plusieurs endroits, le terme de « fils » (banim) ne s'applique qu'à des enfants déjà nés, un fœtus n'étant jamais qualifié de « fils ». S'ils sont des fils, ils sont déjà nés ; et s'ils sont dans ses entrailles, ce ne sont que des fœtus ! En réalité, elle s'exprimait ici par métaphore, en leur disant : aurais-je donc des fils adultes déjà capables de vous épouser sur-le-champ ? Penseriez-vous que je dissimule dans mes entrailles des fils invisibles, et que je pourrais en faire sortir des hommes faits qui deviendraient aussitôt vos époux ? Comme si une telle éventualité pouvait traverser l'esprit ! Autrement dit : vous n'envisagez tout de même pas d'attendre des enfants auxquels je donnerais naissance, car le temps que je mette des fils au monde, vous serez déjà de vieilles femmes. Et certains disent qu'en demandant « Ai-je encore des fils dans mes entrailles ? », elle faisait allusion au fait qu'elle portait un fœtus et qu'elle avait fait une fausse couche, ainsi que l'enseignent nos Sages.

Dix ans sans mari - Le secret de « J'aurais un espoir »

שֹׁבְנָה בְנֹתַי לֵכְןָ, כִּי זָקַנְתִּי מִהְיוֹת לְאִישׁ, כִּי אָמַרְתִּי יֶשׁ לִי תִקְוָה, גַּם הָיִיתִי הַלַּיְלָה לְאִישׁ וְגַם יָלַדְתִּי בָנִים׃ - Retournez, mes filles, allez ! Car je suis trop vieille pour appartenir à un homme. Même si je disais : « J'ai encore un espoir », quand bien même j'appartiendrais cette nuit à un homme et que j'enfanterais des fils...

Ici, le Malbim cite un admirable Midrash : « Mais si j'avais appartenu cette nuit même à un homme, j'aurais enfanté des fils ». C'est-à-dire que si elle s'était mariée cette nuit-là précisément, elle aurait enfanté. Quel est le sens profond de ces paroles ?

Nos Sages ont enseigné qu'une femme restée dix ans sans mari ne peut plus enfanter. La Guémara objecte : la fille de Rav H'isda fut pourtant veuve pendant dix ans et enfanta par la suite ! Et elle répond : elle avait l'intention de se remarier. C'est-à-dire que durant ces dix années, elle n'avait pas désespéré, mais avait espéré se remarier tout au long de son veuvage. La chose dépend du renoncement : une femme ordinaire qui a attendu dix ans sans mari et n'envisage pas de se remarier, si elle se remarie ensuite - la Guémara affirme qu'elle n'enfantera plus. Il en était ainsi à leur époque ; quant à aujourd'hui, on l'ignore, et il est possible que la nature ait changé sur ce point, comme en bien d'autres domaines où les natures ont changé.

Or, il est écrit ici : « Ils y demeurèrent environ dix ans », et Elimélekh était mort au début - il s'avère donc que Naomi fut veuve pendant dix ans. Il en résulte qu'elle ne pouvait plus enfanter, si ce n'est selon l'une de ces deux possibilités : soit elle n'avait pas renoncé à se remarier tout ce temps et l'avait espéré - et elle peut alors enfanter même après dix ans ; soit elle se remarie immédiatement, aujourd'hui même, car c'est précisément aujourd'hui que s'achèvent ces dix années.

Et voyez maintenant avec quelle harmonie tout s'éclaire dans le verset : « Retournez, mes filles, allez, car je suis trop vieille pour appartenir à un homme » - après être restée dix ans sans mari, je ne peux plus me remarier pour enfanter. « Si je disais : J'ai encore de l'espoir » - la première possibilité pour moi d'enfanter n'existerait que si, tout au long de ces dix années, j'avais gardé l'espoir de me remarier, auquel cas ces dix ans ne constitueraient pas une rupture irrémédiable. « Même si j'appartenais cette nuit à un homme » - la seconde possibilité : étant donné que cette nuit est la toute dernière des dix années, si je m'unissais à un homme cette nuit - les dix ans ne seraient pas encore révolus et je pourrais encore enfanter. Et c'est ce que dit le Midrash : « Si j'avais appartenu cette nuit à un homme, j'aurais enfanté des fils » - car il s'agit de la dernière nuit des dix années.

« Halâhen techevèrena » - Attendriez-vous donc après eux ?

הֲלָהֵן תְּשַׂבֵּרְנָה עַד אֲשֶׁר יִגְדָּלוּ, הֲלָהֵן תֵּעָגֵנָה לְבִלְתִּי הֱיוֹת לְאִישׁ, אַל בְּנֹתַי כִּי מַר לִי מְאֹד מִכֶּם כִּי יָצְאָה בִי יַד יְהוָה׃ - Les attendriez-vous jusqu'à ce qu'ils aient grandi ? Vous enfermeriez-vous pour eux sans prendre de mari ? Non, mes filles, car mon sort est bien plus amer que le vôtre, car la main de l'Éternel s'est abattue contre moi.

Et même à supposer que je me sois remariée et que j'aie enfanté, est-ce vraiment là ce que vous imaginez ? « Halâhen techevèrena » : c'est une expression d'attente et d'espoir, comme dans « vers Toi se tournent leurs regards (yessabérou) », « dont l'espoir (sivro) repose sur l'Éternel son D.ieu » : un homme qui attend et espère une chose, et la raison laisse supposer que son espoir se réalisera. C'est-à-dire : jugez-vous vraiment raisonnable d'espérer et d'attendre après eux que la chose se réalise jusqu'à ce qu'ils aient grandi ?

Or il y a ici plusieurs incertitudes. D'abord, qui dit qu'ils grandiront ? Peut-être mourront-ils en bas âge - et à leur époque, c'était chose très fréquente : à la moindre petite maladie ou infection, on pouvait mourir, car il n'y avait ni antibiotiques, ni vaccins, ni rien de tout cela. Ensuite, quand bien même grandiraient-ils : « Vous enfermeriez-vous pour eux sans prendre de mari ? » Resterez-vous ainsi sans vous marier durant toutes ces années jusqu'à ce qu'ils grandissent, jusqu'à l'âge de quatorze ou quinze ans ?

« Al benotaï » - Une expression de plainte et de gémissement

Que signifie « Al benotaï » ? Le Midrash explique que ce terme dérive de « Éli khévétoula » (pleure comme une vierge) ou de « Alalaï li » (hélas, malheur à moi) - une expression de pleurs et de douleur. En d'autres termes : hélas, malheur à moi, mes filles, « car la main de l'Éternel s'est abattue contre moi ».

Et la « main de l'Éternel » désigne un fléau, comme dans « Voici que la main de l'Éternel sera sur ton bétail ». Rabbi Lévi a dit : partout où il est dit « la main de l'Éternel », il s'agit de la peste, et le modèle commun à tous est « Voici que la main de l'Éternel sera ». Mais le Malbim s'étonne : pourquoi est-il dit « la main de l'Éternel est sortie (yats'a) contre moi » et non « a été (hayeta) sur moi » ? Car l'expression s'emploie presque toujours avec le verbe être - « Voici que la main de l'Éternel sera », « Que Ta main soit sur moi ». Le Malbim explique : l'expression de sortie signifie qu'Il a épuisé sur elle tous Ses coups, au point qu'il n'y a pour ainsi dire plus rien à frapper chez elle. Elle a perdu ses biens, son mari, le fœtus qu'elle portait en son sein, ses fils, elle a tout perdu. C'est pourquoi il est dit « yats'a » : la main de l'Éternel a déjà frappé tout ce qu'elle pouvait et s'en est allée, puisqu'il ne reste plus rien ici, il ne me reste que le vêtement sur ma peau. En revanche, « hayeta » aurait signifié qu'elle demeure encore et peut frapper davantage. Et c'est ce qu'elle leur dit : pour moi, tous les fléaux possibles ont déjà été consommés, mais pour vous, la main de l'Éternel n'est pas encore sortie - d'autres coups peuvent encore s'abattre sur vous.

« Te'aguéna » - Au sens de cercle ou d'attente prolongée

Que signifie « Halâhen te'aguéna » ? Rachi explique qu'il s'agit d'une notion d'enfermement et de lien, comme dans l'expression « il traça un cercle (âg ouga) et s'y tint ». Les enfants chantent « Ouga, ouga, ouga, en rond nous tournerons », et certains s'imaginent qu'il s'agit d'un gâteau véritable, mais telle n'est pas l'intention de l'auteur : « ouga » signifie cercle, bien qu'on ne connaisse plus ce sens de nos jours. D'ailleurs, le gâteau (ouga) est ainsi nommé parce qu'à l'époque il était rond, tout comme la h'alla est appelée h'alla parce que les pains étaient ronds, de la même racine que « mah'ol » (ronde) et « ma'agâl » (cercle). Tel est donc le sens de « te'aguéna » : resteriez-vous ainsi prisonnières comme à l'intérieur d'un cercle, sans pouvoir en sortir ?

Rachi, dans le traité Baba Kama (page 80), explique que le terme « te’aguéna » exprime l'idée de retardement : seriez-vous prêtes à vous attarder à ce point et à vieillir autant pour les attendre et les épouser ? Mais une chose est claire : « halahèn te’aguéna » ne provient pas de la racine de l'« igoun » (la femme agouna). Pourquoi une femme délaissée est-elle appelée « agouna » ? Parce qu'elle a jeté l'ancre : un navire qui ne poursuit plus sa traversée est dit à l'ancre (oguen), et de même, la femme agouna ne peut poursuivre sa vie, se trouvant bloquée sur place. Qu'est-ce qui a contraint Rachi à écarter cette explication ? Si ce mot dérivait d'agouna, le texte aurait dû porter « te’aguenéna » avec un redoublement de la lettre noun, car le noun marque le féminin pluriel, comme dans « tichbarna » ou « tamotna ». Et pour éviter de doubler le noun, la grammaire place un daguech dans l'unique noun en compensation. Or ici, il n'y a pas de daguech dans le noun - « תֵּעָגֵנָה » -, son sens découle donc de l'expression « ‘ag ‘ouga » (tracer un cercle, tourner en rond et s'attarder), et non du jet de l'ancre ou du statut d'agouna.

« Car mon sort est bien plus amer que le vôtre »

Les commentateurs expliquent : même si vous décidiez d'attendre, pour moi ce ne serait pas supportable, et je ne le souhaite pas pour vous. Pourquoi ? Parce que je suis incapable d'assister à votre détresse, et la Guémara enseigne que la souffrance physique et morale du célibat prolongé est une épreuve extrêmement douloureuse. Je ne pourrais pas supporter de vous voir souffrir de rester sans époux pendant de si longues années.

« Car la mort seule nous séparera »

וַתֹּאמֶר רוּת אַל תִּפְגְּעִי בִי לְעָזְבֵךְ לָשׁוּב מֵאַחֲרָיִךְ, כִּי אֶל אֲשֶׁר תֵּלְכִי אֵלֵךְ וּבַאֲשֶׁר תָּלִינִי אָלִין, עַמֵּךְ עַמִּי וֵאלֹהַיִךְ אֱלֹהָי׃ - Ruth répondit : Ne me presse pas de t'abandonner pour m'éloigner de toi, car où tu iras, j'irai, et où tu passeras la nuit, je passerai la nuit ; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu.
בַּאֲשֶׁר תָּמוּתִי אָמוּת וְשָׁם אֶקָּבֵר, כֹּה יַעֲשֶׂה יְהוָה לִי וְכֹה יוֹסִיף כִּי הַמָּוֶת יַפְרִיד בֵּינִי וּבֵינֵךְ׃ - Là où tu mourras, je mourrai, et c'est là que je serai enterrée. Que l'Éternel me traite avec la plus grande rigueur si autre chose que la mort venait à nous séparer !

Ruth déclare : je comprends bien que la mort risque de nous séparer, et c'est précisément pourquoi j'insiste tant. Il m'est évident que notre proximité actuelle, marchant main dans la main, n'appartient qu'à ce monde-ci ; mais dès l'instant où nous mourrons toutes les deux, il apparaîtra soudain où je me situe et où tu te situes. Il deviendra manifeste que tu fais partie du peuple d'Israël, à qui s'adressent toutes les promesses des prophètes, la résurrection des morts, le Gan Éden et le Monde futur, tandis que moi, à Dieu ne plaise, je serais rattachée à la Sitra A'hra, à ces abîmes où descend l'âme de l'idolâtre. C'est pourquoi je demande à me convertir : afin que la mort elle-même ne nous sépare point, et qu'au-delà de la mort, nous demeurions encore ensemble.

Par là, elle prouve sa foi en la résurrection des morts, en la rétribution et au Monde futur. Lorsqu'elle déclare « ton Dieu sera mon Dieu » et « où tu iras, j'irai », elle affirme son adhésion totale à toutes les croyances de Naomi.

L'acceptation des mitsvot : l'éclairage du Midrach

Nos Sages enseignent que c'est ici que Ruth accepta également les mitsvot pratiques. Le Midrach s'exprime ainsi : de là, nos Maîtres de mémoire bénie ont déduit qu'au converti qui se présente, on fait part d'une partie des peines encourues, afin que s'il souhaite renoncer, il renonce. Celui qui vient se convertir ne doit pas imaginer une sinécure ; être juif n'est pas une mince affaire. On l'avertit : sache qu'il existe des châtiments, sans toutefois trop en énumérer pour ne pas l'effrayer, mais pour qu'il sache avec lucidité dans quel engagement il s'avance.

Remarquez bien : les paroles préalables de Naomi ne sont pas consignées par écrit, et c'est à travers les répliques de Ruth que nous déduisons ce qui lui fut dit. C'est un principe herméneutique bien connu chez nos Sages : la réponse permet d'éclairer la question posée, selon une logique que chacun conçoit aisément. Si un homme entre dans une pièce, jette un regard dehors et affirme « il y a dix-sept personnes dehors », nul besoin d'avoir entendu la question : sa réponse indique sans équivoque qu'on lui demandait combien de personnes s'y trouvaient.

C'est ainsi que le Midrach développe le dialogue : Naomi lui dit : il nous est interdit de dépasser la limite du Chabbath (te'houm Chabbath). Ruth répondit : où tu iras, j'irai. Naomi lui dit : il nous est interdit de nous isoler, femme avec un homme qui n'est pas son époux (loi du yi'houd). Ruth répondit : et où tu passeras la nuit, je passerai la nuit, ce qui t'est permis sera ma règle. Naomi lui dit : notre peuple se distingue des autres nations par 613 commandements. Ruth répondit : ton peuple sera mon peuple, j'accepte de faire mienne cette communauté. Naomi lui dit : l'idolâtrie nous est formellement interdite. Ruth répondit : et ton Dieu sera mon Dieu, j'accueille ton Dieu et nul autre en dehors de Lui. Naomi lui dit : quatre peines de mort ont été confiées au Tribunal rabbinique (car être juif engage la vie : la profanation du Chabbath ou de graves transgressions sont passibles de lapidation, d'incinération, de décapitation ou d'étranglement). Ruth répondit : là où tu mourras, je mourrai, je suis prête à mourir pour l'accomplissement des mitsvot. Naomi ajouta : deux cimetières distincts ont été confiés au Tribunal rabbinique, l'un pour les condamnés à la lapidation et au bûcher, l'autre pour les condamnés au glaive et à l'étranglement (sache qu'il existe des degrés jusque dans la mort et la sépulture, et l'on n'enterre point un lapidé auprès d'un étranglé). Ruth répondit : et c'est là que je serai enterrée ; partout où mon devoir m'appellera à reposer, là je serai ensevelie.

« Et elle vit qu'elle était résolue »

וַתֵּרֶא כִּי מִתְאַמֶּצֶת הִיא לָלֶכֶת אִתָּהּ, וַתֶּחְדַּל לְדַבֵּר אֵלֶיהָ׃ - Voyant qu'elle était résolue à aller avec elle, elle cessa de lui parler.

Le Malbim explique : le terme imouts désigne le raffermissement du cœur, comme dans « Sois fort et courageux » (’hazak vé’émats) ou « que ton cœur s'affermisse et espère en Hachem ». « Mitamètset » signifie donc que son cœur s'était affermi et qu'elle désirait sincèrement se convertir de tout son être. En voyant cela, Naomi cessa de lui parler. Telle est d'ailleurs la règle tranchée dans les lois de la conversion (Hilkhot Guirout) : après avoir informé le candidat de quelques mitsvot faciles et d'autres plus sévères, si l'on constate qu'il persiste dans sa volonté, on l'accueille. Il ne faut plus continuer à lui compliquer la tâche ni à l'effrayer. Une fois qu'on lui a expliqué qu'Israël est pourchassé et méprisé en exil, qu'il n'est pas facile d'être juif, qu'il y a de nombreux commandements et des sanctions - et dès lors qu'il a accepté tout cela -, on ne cherche plus à le repousser, car il s'agit de toute évidence d'une âme sainte venue se rattacher au peuple juif.

En résumé :

Naomi a béni ses belles-filles de deux bénédictions - la bonté (’hessed) en rétribution de leurs actes, et le don d'un foyer paisible auprès d'un époux ; et du changement de formulation dans le verset, nos Sages ont déduit que le mérite des quarante pas qu'elles avaient accomplis ne fut pas perdu. Dès lors, elle leur expose toutes les difficultés : elle n'a plus de fils, et d'après la règle des dix années sans époux, elle ne peut plus espérer enfanter à moins de ne pas perdre espoir ou de se remarier cette nuit même ; et quand bien même elle enfanterait, il serait impensable qu'elles attendent que ces garçons grandissent. « Non, mes filles » : malheur à moi, car la main d'Hachem s'est déployée contre moi, déversant sur moi toutes Ses épreuves. Malgré tout cela, Ruth resta attachée à elle, accepta l'ensemble des mitsvot - des limites du Chabbat jusqu'aux devoirs de l'inhumation - et proclama que même la mort ne les séparerait point. Voyant alors que sa détermination venait du plus profond de son cœur, Naomi cessa de la dissuader, conformément à la Halakha selon laquelle on ne repousse point une âme sainte venue s'agréger à l'héritage d'Hachem.