Dans ce cours, nous nous proposons d'examiner la Méguilat Esther sous un angle différent : l'explication du récit selon la doctrine de la réincarnation (le Guilgoul). En comprenant qui s'est réincarné en qui, et quels comptes de l'histoire devaient se régler ici, nous pourrons éclairer de nombreux développements au sein de la Méguila. Les enseignements présentés ici sont réunis dans un ouvrage en préparation intitulé « Michnat HaGuilgoulim ». Avec l'aide d'Hachem, il paraîtra prochainement, permettant d'étudier ces notions par écrit dans leur intégralité. Précisons d'emblée que nous n'aborderons pas ici tous les détails, car notre propos consiste avant tout à mettre en lumière les lignes directrices de cette étude.
Qui était qui ?
Le saint Ari zal a écrit dans le Cha'ar HaGuilgoulim (chapitre 35), et le Remez (le kabbaliste Rabbi Moshé Zacuto) dans Érèkh HaKinouyim, que Mordékhaï HaYéhoudi était la réincarnation de Yaakov Avinou, et que le méchant Haman était celle d'Essav. Les disciples du saint Ari ont ajouté qu'Esther était la réincarnation de 'Hava (Ève), et que Haman était également celle du Serpent. Commençons par le premier volet : Mordékhaï comme réincarnation de Yaakov, et Haman comme réincarnation d'Essav. Examinons tout d'abord les correspondances entre Mordékhaï et Yaakov, puis entre Haman et Essav.
Le défaut de la prosternation et sa réparation
Nous constatons que Yaakov portait un manque, ou pour être précis une faille (un pgam), pour s'être prosterné devant Essav, comme il est écrit : « Il passa lui-même devant eux et se prosterna à terre sept fois, jusqu'à ce qu'il approche de son frère ». Yaakov Avinou devait réparer ce manquement ; c'est pourquoi il se réincarne en Mordékhaï, qui refuse cette fois de se prosterner devant Haman, lequel n'est autre qu'Essav :
וְכָל עַבְדֵי הַמֶּלֶךְ אֲשֶׁר בְּשַׁעַר הַמֶּלֶךְ כֹּרְעִים וּמִשְׁתַּחֲוִים לְהָמָן כִּי כֵן צִוָּה לוֹ הַמֶּלֶךְ וּמָרְדֳּכַי לֹא יִכְרַע וְלֹא יִשְׁתַּחֲוֶה - « Tous les serviteurs du roi qui se tenaient à la porte du roi s'inclinaient et se prosternaient devant Haman, car ainsi l'avait ordonné le roi à son sujet ; mais Mordékhaï ne s'inclinait point et ne se prosternait point. »
Là-bas, il est écrit : « et il se prosterna à terre », et ici : « et ne se prosternait point ». C'est précisément pour cette raison que Mordékhaï était un « homme de Binyamin » (Ich Yémini), c'est-à-dire issu de la tribu de Binyamin. Mordékhaï est désormais qualifié pour réparer cette faute, car il descend de la seule tribu qui ne s'était pas prosternée devant Essav, Binyamin n'étant pas encore né lorsque son père Yaakov et ses frères s'étaient prosternés. C'est de lui, de Binyamin exempt de cette faille, qu'est issu Mordékhaï, réincarnation de Yaakov, venant réparer ce que Yaakov avait faussé. Soit dit en passant, une allusion remarquable : les mots « Tu n'auras pas d'autres dieux » (Lo yihyé lékha élohim a'hérim) ont la même valeur numérique (guémâtria) que « Mordékhaï Yaakov », soulignant qu'il y avait là une gravité comparable à une prosternation devant une divinité étrangère.
Les vingt-deux prosternations
Combien de fois Yaakov et les siens se sont-ils prosternés devant Essav ? Vingt-deux fois. Faisons le calcul : sept prosternations de Yaakov lui-même, quatre de ses quatre épouses, et onze de ses onze enfants, soit un total de 22. Cela est d'ailleurs suggéré dans la Méguila. Lorsque Mordékhaï refuse de fléchir le genou, le verset déclare : « Et comme ils le lui répétaient jour après jour et qu'il ne les écoutait point » (« Vayehi kéomram »). Mordékhaï refusait catégoriquement d'entendre parler de prosternation. Or, comment lisons-nous ? « Vayehi kéomram » : les lettres Kaf (כ = 20) et Beth (ב = 2) du mot « kéomram » forment 22, pour signifier qu'il y avait là 22 prosternations que Mordékhaï venait réparer. De plus, Mordékhaï refuse de s'incliner et de se prosterner devant Haman « l'Agaghite » (HaAgagui), et le mot « HaAgagui » (האגגי) a lui aussi pour guémâtria 22. C'est à nouveau ce même nombre 22 devant lequel il refuse formellement de plier.
Pourquoi Haman hait-il Mordékhaï ?
Dès lors, on comprend parfaitement d'où vient la haine féroce d'Haman envers Mordékhaï. En effet, Mordékhaï est la réincarnation de Yaakov, et Yaakov lui avait ravi les bénédictions, lui avait ravi le droit d'aînesse, lui avait tout pris. Lors de la vie précédente, Essav voulait tuer Yaakov, mais n'avait pas eu le temps d'achever son dessein. Il aurait pourtant pu l'éliminer facilement à cette époque, car seuls Yaakov et ses onze enfants lui faisaient face. Haman se dit à présent : je n'ai pas mené la tâche à terme jadis, je vais la terminer aujourd'hui en détruisant, massacrant et exterminant tous les Juifs.
Cet enseignement figure explicitement dans le Targoum sur la Méguilat Esther. Sur le verset « car on lui avait révélé le peuple de Mordékhaï », le Targoum commente : « Car on lui fit savoir que Mordékhaï descendait de Yaakov, lequel avait ravi à Essav, l'ancêtre d'Haman, le droit d'aînesse et les bénédictions, et que les Juifs constituaient le peuple de Mordékhaï. » Le Targoum l'énonce en toutes lettres : qu'a-t-on rapporté à Haman qui ait ainsi allumé sa fureur ? Que Mordékhaï descendait de Yaakov. Au sens simple, on comprend qu'il était son descendant, mais à la lumière de ce que nous avons expliqué, la parole prend tout son sens : descendre de Yaakov signifie être Yaakov lui-même, sa réincarnation. Et qui est « l'ancêtre d'Haman » ? Amalek est issu d'Élifaz, et Élifaz était le fils d'Essav. On lui déclarait ainsi : Yaakov a tout enlevé à ton ancêtre - c'est-à-dire à toi-même, puisque toi, Haman, tu es Essav - et s'est emparé des bénédictions. Voilà ce qui a déchaîné chez lui une haine plus violente encore.
Un cri face à un cri
D'autres allusions à ce sujet se trouvent dans le Yalkout Chimoni sur Esther et dans d'autres Midrashim. Rabbi 'Hanina enseigne : Yaakov a fait pousser un cri à Essav, c'est-à-dire qu'il l'a amené à crier, comme il est écrit : « Il poussa un cri grand et très amer, et dit à son père : Bénis-moi, moi aussi, mon père ! ». Essav pousse un cri terrible, parce qu'il y avait une ombre de tromperie dans la manière dont Yaakov a obtenu les bénédictions. Où cela lui a-t-il été réclamé ? Le Midrash répond : à Chouchan la capitale, lorsqu'il est dit de Mordékhaï « et il poussa un cri grand et amer ». Remarquez bien : Yaakov paie pour ce cri qu'il a causé à Essav. Tu reviendras en réincarnation (guilgoul), et tu pousseras toi-même un cri grand et amer face à ce cri-là.
Et cela aussi est sous-entendu : les mots « et il poussa un cri » (Vayiz'ak ze'aka) ont pour valeur numérique (gematria), avec le kolel, celle d'Essav, car ce cri répond à celui d'Essav. Mais il faut comprendre pourquoi le texte a changé de terme : pour Essav, il emploie la racine tsa'ak (« Vayits'ak tse'aka »), tandis que pour Mordékhaï, il emploie la racine za'ak (« ze'aka »). Le Rav Chimchon d'Ostropoli explique : « Ze'aka » a la même gematria que Yaakov, pour t'indiquer qui a provoqué ce cri. Mordékhaï, tu pousses maintenant un cri dont la valeur numérique équivaut à Yaakov, car c'est Yaakov qui en est la cause, et tu es la réincarnation de Yaakov.
Le grief de Mordékhaï envers son père Yits'hak
Il y a même un Midrash qui rapporte que Mordékhaï s'adresse avec amertume à son père Yits'hak. Le Midrash demande : Mordékhaï était-il donc un homme insensé pour crier ainsi ? Pourquoi sortir hurler dans les rues ? Nous l'avons déjà expliqué selon le Malbim. Le Saint, béni soit-Il, n'entend-Il pas les murmures, au point qu'il faille pousser de tels hurlements ? En réalité, Mordékhaï criait en disant : Yits'hak, mon père, que lui as-tu fait ? À cause du cri qu'Essav a poussé devant toi, tu as écouté sa voix et tu l'as béni. Et par quoi l'as-tu béni ? « Par ton épée tu vivras ». Nous voilà donc livrés à la mort par l'épée ! C'est pourquoi « il poussa un cri ».
Tel était son cri : Père Yits'hak, que nous as-tu fait ? Tu l'as béni en lui disant que c'est par son épée qu'il vivrait, et maintenant il cherche à nous massacrer ! On voit une fois de plus que nos Sages ont fait allusion à ce lien profond : Mordékhaï appelle Yits'hak « mon père », car Mordékhaï est Yaakov, et son père est Yits'hak. C'est aussi dans ce sens qu'Esther a prié en disant : « Sauve mon âme de l'épée » (Hatsila me'herev nafshi), dont les initiales en hébreu forment le mot Haman (He-Mem-Noun), car il s'agit d'Essav que son père avait béni par « Par ton épée tu vivras ».
Le sac
Il est encore écrit dans le Midrash : Rabbi Aibou dit : parce que notre père Yaakov s'est saisi du sac, comme il est dit : « Yaakov déchira ses vêtements et mit un sac sur ses reins », celui-ci ne le quitte plus, ni lui, ni ses fils, ni les fils de ses fils, jusqu'à la fin de toutes les générations, ainsi qu'il est dit : « Mordékhaï déchira ses vêtements et se vêtit d'un sac et de cendre ». Yaakov revêt le sac, et Yaakov revient en réincarnation et revêt de nouveau le sac.
Une vente contre du pain : l'acte d'asservissement
Essav a vendu son statut, son droit d'aînesse, à Yaakov en échange de nourriture : du pain et un potage de lentilles. C'est pour du pain qu'il a cédé son rang et sa condition. Et à présent, dans cette réincarnation, ils rejouent la même scène : Haman se vend comme esclave à Mordékhaï pour du pain.
C'est ce que rapporte le Midrash, corroboré par le Yalkout Chimoni et Otsar HaMidrashim, et Rachi mentionne également ce Midrash dans le traité Méguila (page 15b). Une fois, le roi donna de l'argent à Mordékhaï et à Haman et les envoya à la tête de troupes pour conquérir une contrée nommée Hindika, et ils l'assiégèrent pendant trois ans. Haman prit son argent, les provisions qui lui avaient été allouées, et dilapida le tout en une seule année. Il ne lui resta plus rien, son armée souffrait de la faim, et lorsqu'il fallut subvenir aux besoins des soldats, il n'avait plus le moindre sou. En revanche Mordékhaï, qui était lui aussi général de l'armée royale, avait encore la moitié de son budget en main. Chez Haman, on menait grand train, tandis que chez Mordékhaï, on savait s'imposer des restrictions.
Haman vint trouver Mordékhaï et lui dit : Prête-moi cet argent que tu possèdes, afin que nous puissions subsister ; malheur à moi si le roi apprend que nous avons épuisé les fonds sans avoir achevé le siège ! Mordékhaï lui répondit : Je ne te prêterai rien, à moins que tu ne te vendes à moi comme esclave. Haman n'eut d'autre choix que d'accepter d'être esclave, sous peine d'avoir la tête tranchée par le roi ; il accepta donc la condition et Mordékhaï lui prêta l'argent. Mordékhaï grava alors un acte sur la cuisse de Haman en guise de tatouage, et rédigea également un acte écrit qu'il conserva. Et que consignait ce document ? « Haman est l'esclave de Mordékhaï, s'étant vendu à Mordékhaï pour une miche de pain ». Quiconque s'intéresse au texte intégral de cet acte peut le consulter dans le livre Manot Halévy, où il figure in extenso. Voilà comment l'histoire se répète : Essav avait vendu tout son rang et son droit d'aînesse pour une miche de pain et un plat de lentilles, et le voilà qui se vend de nouveau comme esclave, puisque Haman s'est vendu à Mordékhaï, qui n'est autre que la réincarnation de Yaakov.
Tous deux ont chuté à cause de la nourriture
Ajoutons encore ceci : la chute d'Essav est survenue à cause du repas que Yaakov lui avait préparé, et Haman, lui aussi, chute lors du banquet, lors du repas qu'Esther lui prépare. Tous deux sont tombés à cause d'une affaire de nourriture. Et cela est suggéré lors du repas d'Essav : « Laisse-moi avaler de ce roux, de ce roux-là », or les initiales en hébreu de « Na Min ha'Adom » (נא מן האדום) forment le nom de Haman (המן). Pour nous enseigner que, de même qu'Essav a trébuché sur ce mets rouge et a chuté lors d'un repas, de même Haman est tombé lors d'un repas. Une autre idée émerge encore : Esther a invité Haman à un banquet, or que boit-on lors d'un banquet ? Du vin, et l'Écriture déclare : « Ne regarde pas le vin quand il rougit ». Il s'avère donc que le rouge de Haman était le vin, tout comme là-bas, c'était le rouge des lentilles.
De « mon seigneur » à « mon esclave »
Nous avons vu qu'il y avait chez Yaakov une imperfection : il s'était prosterné devant Essav et l'avait appelé « mon seigneur » à maintes reprises : « Puissé-je trouver grâce aux yeux de mon seigneur », « mon seigneur », « ton serviteur ». À présent, Mordékhaï vient réparer cela : à l'époque, je disais constamment « ton serviteur », « ton serviteur », « puissé-je trouver grâce », « ton serviteur envoie à mon seigneur ». Maintenant, c'est toi, Haman, qui seras l'esclave, et moi, Yaakov-Mordékhaï, je serai le maître. Mordékhaï achète Haman comme esclave et répare ainsi ce qui avait été altéré.
Le secret de la cuisse
Dans le Midrach cité précédemment, nous avons vu que Mordékhaï avait gravé en tatouage sur la cuisse de Haman que ce dernier était son esclave, et qu'il conservait également un autre acte chez lui comme preuve et garantie. Le saint Zohar affirme, et cela est également rapporté dans le Targoum Chéni sur Esther, que lorsque Haman passait devant lui, Mordékhaï pointait sa cuisse du doigt et lui montrait : regarde ce qui est écrit ici, tu es un esclave ! Où a-t-on jamais vu qu'un maître se prosterne devant son esclave ? Mais il faut comprendre : pourquoi précisément sur la cuisse ? Pourquoi Mordékhaï n'a-t-il pas placé cet acte dans la poche de sa chemise, dans son chapeau ou dans une poche de côté ? Quelle est la signification singulière de la cuisse ?
Nous retrouvons la cuisse dans un autre contexte. Yaakov s'était prosterné devant Essav et avait ainsi porté atteinte à sa cuisse ; c'est pourquoi le Samakh-Mem a pu avoir prise sur lui et a frappé Yaakov à la cuisse. Pourquoi précisément à la cuisse ? En raison de cette même altération qui devait survenir au niveau de la cuisse, lorsque Yaakov s'inclina et se prosterna devant Essav, fléchissant concrètement sur sa cuisse. C'est pourquoi : « Voyant qu'il ne pouvait le vaincre, il toucha l'emboîture de sa cuisse, et l'articulation de la cuisse de Yaakov se démit pendant qu'il luttait avec lui », mesure pour mesure, selon les paroles du saint Chéla.
La grandeur de Yaakov réside dans la cuisse, car la cuisse fait allusion à la sainteté. Yaakov fait prêter serment à Yossef en lui disant « Mets donc ta main sous ma cuisse », et nos Sages enseignent que la cuisse de Yaakov désigne l'alliance de la circoncision, l'Écriture employant simplement une expression pudique. La cuisse de Yaakov était tout entière vouée à la sainteté, et c'est pourquoi « Toutes les personnes issues de la cuisse de Yaakov étaient au nombre de soixante-dix », toutes saintes. Yaakov n'avait jamais altéré sa cuisse, Yaakov n'avait jamais connu d'émission séminale involontaire avant son mariage, tout son être était empreint de sainteté. La vertu essentielle de Yaakov est la sainteté. La première bénédiction de la Amida, « Maguène Avraham », correspond à Avraham Avinou. La deuxième bénédiction, « Atta Guibor », « Mehayé haMetim », correspond à Yits'hak, qui mérita la résurrection des morts, attribut de la Guevoura. Et la troisième bénédiction, « Atta Kadoch », correspond à Yaakov, dont l'attribut est la sainteté. C'est pourquoi il est dit de Réouven : « Les prémices de ma vigueur ».
Et l'un est le pendant négatif de l'autre : face à Yaakov se dresse Essav, et la force d'Essav réside elle aussi dans la cuisse, mais une cuisse d'impureté. Il est écrit dans les ouvrages des Kabbalistes qu'Essav portait un serpent gravé sur sa cuisse, un tatouage de serpent. Cela est également suggéré dans le Targoum Onkelos : sur les mots « homme expert en chasse, homme des champs », il traduit par « na'hchir'han ». Au sens obvie, cela désigne un vagabond qui rôde dans les champs, mais selon notre explication, les Kabbalistes soulignent une vérité admirable : « na'hchir'han » est l'assemblage de deux mots, « na'hach yarkhan », signifiant qu'il porte un serpent, le symbole de l'impureté du serpent, gravé sur sa cuisse. De plus, la valeur numérique d'Essav (עשו) équivaut à celle des mots « véhou na'hach » (והוא נחש, « et il est un serpent »). C'est à ce sujet que le roi David a prié en disant : « Écarte de moi Ton fléau » (Hasser mé'alaï nig'ékha - הסר מעלי נגעך) : les premières lettres forment le nom de Haman (המן), et les dernières lettres forment le mot « yérekh » (ירך, la cuisse). C'est-à-dire : écarte de moi Haman, dont la cuisse est vouée à l'impureté, ce qui correspond à la nature même du serpent. Cela est aussi suggéré par des sauts équidistants de lettres, sans qu'il soit nécessaire d'entrer ici dans ces développements.
Dès lors, nous comprenons pourquoi Mordékhaï a tenu à graver l'acte d'acquisition de Haman précisément sur la cuisse. Dans un premier temps, il l'a gravé sur la cuisse de Haman afin de soumettre la Sitra A'hra d'Essav et de Haman, dont la puissance réside dans cette cuisse d'impureté. C'est pourquoi Mordékhaï plaçait également l'acte sur sa propre cuisse, et chaque fois que Haman passait, il lui montrait sa cuisse pour lui signifier : moi, je n'ai pas porté atteinte à ma cuisse, à la différence de mon père Yaakov qui, bien que sa cuisse fût sainte, connut une forme d'altération en fléchissant la cuisse pour se prosterner devant toi. Moi, je n'altère plus ma cuisse, je ne m'incline ni ne me prosterne comme je l'avais fait dans mon incarnation précédente, et cette fois-ci, le serpent ne pourra pas me frapper à la cuisse comme il a frappé Yaakov qui en resta boiteux. Bien au contraire, la Sitra A'hra, Haman, m'est soumise du fait même qu'il est mon esclave. Et par cette allusion liée à la cuisse, il lui montre que la cuisse de Mordékhaï est elle aussi préservée dans la sainteté, que Mordékhaï n'a point failli au niveau de sa cuisse et qu'il s'est paré de cette même vertu qui appartenait à Yaakov : la vertu de la sainteté.
« Et le plus grand servira le plus jeune »
L'incarnation de Mordékhaï et de Haman est également annoncée dans le verset adressé à Rivka au cours de sa grossesse, au moment où Yaakov et Essav s'agitaient en son sein : « Deux nations sont dans ton ventre, et deux peuples se sépareront dès tes entrailles ; un peuple sera plus fort que l'autre peuple, et le plus grand servira le plus jeune » (Vérav ya'avod tsa'ir). Qui est « vérav » ? C'est Haman. Combien d'enfants Haman a-t-il eus ? Deux cent huit, ce qui correspond à la valeur numérique de « vérav » (ורב). Et comment le savons-nous ? Il est dit : « Haman leur raconta la gloire de sa richesse et la multitude de ses fils » (vérav banav), or le mot « vérav » équivaut en guémâtria à deux cent huit. Tel est le sens de « vérav ya'avod tsa'ir » : qui servira-t-il ? Le plus jeune, c'est-à-dire Mordékhaï, envers qui il aura le statut d'esclave. De surcroît, les mots « ya'avod tsa'ir » (יעבד צעיר) équivalent en valeur numérique aux noms « Mordékhaï Yaakov » (מרדכי יעקב). Qui servira ? « Vérav », celui-là même qui se targuait de la multitude de ses fils (vérav banav), c'est-à-dire Haman dont le nombre d'enfants s'élève à la valeur de « vérav », c'est lui qui servira Yaakov.
Pourquoi Mordékhaï a-t-il provoqué Haman ?
Selon ce principe, s'éclaire une difficulté que beaucoup soulèvent, et que la Guémara aborde déjà : pourquoi Mordékhaï provoque-t-il Haman ? Ne dit-on pas au sujet de Yaakov, lorsqu'Essav passait par là : « Saisir un chien par les oreilles, tel est le passant qui s'emporte dans une dispute qui n'est pas la sienne » ? Le chien passe son chemin, pourquoi aller lui tirer la queue ou les oreilles ? De même ici : Mordékhaï, garde tes distances avec Haman, pourquoi le mettre en colère ? Bien plus encore : il lui montre l'acte de vente, comme s'il n'était pas assez furieux, et lui rappelle qu'il est son esclave ! Tu vois bien qu'il est au faîte de sa grandeur et que la chance lui sourit, pourquoi le provoquer ? Et davantage encore : lorsque Mordékhaï a dû monter sur le cheval et n'y parvenait pas parce que la monture était trop haute, Haman s'est courbé à genoux pour que Mordékhaï prenne appui sur son dos, et Mordékhaï en a profité pour lui asséner un bon coup de pied. Là aussi, il faut comprendre : pourquoi chercher à l'humilier à tout prix ?
Mais on sait que jadis, Yaakov avait honoré Essav, l'appelant « mon seigneur » et lui disant « ton serviteur », ce qui constituait, comme nous l'avons expliqué, un manquement pour Yaakov. Bien plus encore, le Saint béni soit-Il fit pour ainsi dire des reproches à Yaakov et lui dit : en disant à Essav « ton serviteur Yaakov », « et il envoya dire à mon seigneur » (et soit dit en passant, « à mon seigneur » - ladoni - a la même guématria que Haman), tu as profané le sacré. Toi qui es saint, tu vas appeler seigneur cet être abject, cet Essav ? Tu as abaissé la sainteté devant l'impureté. C'est pourquoi Yaakov, réincarné en Mordékhaï, vient maintenant réparer cela et, bien au contraire, rabaisser l'impureté devant la sainteté. C'est une symétrie parfaite : la faille consistait à humilier la sainteté devant la souillure et à ramper devant elle ; désormais, c'est l'inverse absolu, la sainteté piétine l'impureté. C'est pourquoi, dès que Mordékhaï a l'occasion de fouler aux pieds Essav, c'est-à-dire Haman, il le fait, car c'est là le tikkoun pour s'être autrefois abaissé devant lui.
Un être vil, fils d'un être vil
Nous trouvons d'autres parallèles encore. Sur le verset « Il dédaigna de porter la main sur Mordékhaï seul », le Midrash commente : « Un être vil, fils d'un être vil ». À propos d'Essav, il est écrit : « Et Essav méprisa le droit d'aînesse » (Vayivez Essav), et chez Haman : « Il dédaigna (Vayivez) de porter la main sur Mordékhaï seul ». D'ailleurs, ce sont les deux seules occurrences de cette expression dans tout le Tanakh ; le terme « Vayivez » n'apparaît nulle part ailleurs que dans ces deux passages : chez le père, puis chez ce même père dans sa réincarnation, Essav puis Haman. Et cela est suggéré dans Malachie : « vous qui méprisez Mon Nom » (bozé chémi), dont la valeur numérique équivaut à Haman Essav.
« J'ai beaucoup » face à « J'ai tout »
Essav et Yaakov se rencontrent, et Yaakov offre un présent à Essav afin de l'apaiser. Au départ, Essav refuse - non par sincérité, mais par pure politesse - et lui dit : « J'ai beaucoup, mon frère, garde ce qui est à toi ». Yaakov insiste : « Accepte, je te prie, mon présent qui t'a été apporté, car Dieu m'a comblé de Ses grâces et j'ai tout ». Nos Sages ont déjà souligné cette différence : Essav emploie l'expression « j'ai beaucoup », beaucoup certes, mais pas encore tout, et il nourrit encore bien des ambitions pour accumuler davantage, car nul ne quitte ce monde avec la moitié de ses désirs assouvis. Mais Yaakov se contente de ce qu'il a et déclare « j'ai tout » : rien ne me manque, je possède tout.
Or, nous retrouvons très exactement ces mêmes tournures chez Haman et chez Mordékhaï. À propos d'Haman, il est dit : « Haman leur raconta la gloire de ses richesses et la multitude (verov) de ses fils » ; « rov », cela signifie : j'ai beaucoup, mais pas encore tout. En revanche, pour Mordékhaï, il est écrit : « parlant de paix à toute (le-khol) sa descendance » ; chez Mordékhaï se trouve cette dimension de « kol », de plénitude totale.
Telle est aussi la nature d'Essav. Comment Yaakov l'a-t-il apaisé ? Il a fractionné son présent pour qu'il paraisse encore plus abondant, « chaque troupeau à part », et quand Essav a regardé de tous ses yeux, il a vu des quantités colossales ; psychologiquement, Yaakov a su jouer sur cette corde. Pourquoi ? Parce qu'Essav a certes beaucoup, mais plus on lui en apporte, plus il en redemande. Haman était taillé dans le même moule : malgré tout ce qu'il possédait, il déclarait : « Mais tout cela ne m'est de rien tant que je vois le Juif Mordékhaï assis à la porte du roi ». Pourquoi cela ne lui suffit-il pas ? Parce qu'il a effectivement beaucoup, mais cela ne lui suffit pas, il veut tout. Tous se prosternent devant lui, le monde entier à l'exception d'un seul Juif, et pourtant : cela ne m'est de rien, si je n'ai pas ce Juif-là, rien n'a de valeur à mes yeux.
D'ailleurs, il y a là une profondeur supplémentaire, liée à ce que nous avons mentionné plus haut. Mordékhaï avait jadis acheté Haman comme esclave ; or, si Haman est vendu comme esclave à Mordékhaï, la règle stipule que « tout ce qu'acquiert un esclave appartient à son maître ». Il s'ensuit que chaque bien supplémentaire acquis par Haman vient en réalité enrichir Mordékhaï. Haman a donc bien raison de s'écrier : « Mais tout cela ne m'est de rien » ; en vérité, je ne possède rien, rien de tout cela n'a de valeur tant que je vois Mordékhaï, car le Juif Mordékhaï me rappelle constamment que je suis son esclave, et si je continue d'accumuler des biens, je ne fais que l'enrichir, lui.
Pourquoi ne suffisait-il pas de s'en prendre à Mordékhaï seul ?
Grâce à cela, nous comprenons également pourquoi Haman a voulu exterminer tous les Juifs. Tu as un différend avec Mordékhaï, élimine Mordékhaï seul ! Mais le texte précise : « Car on lui avait fait connaître le peuple de Mordékhaï ». On lui a dit : tu ne sais donc pas que tous les Juifs sont parents les uns des autres ? En effet, la Guémara demande : quel est l'homme qui n'a pas d'héritiers, de qui il est dit « il n'a aucun proche parent » ? Nos Sages répondent qu'il s'agit du converti, lors de la succession du prosélyte. Mais il n'existe pas de Juif qui meure sans héritier, une telle situation est impossible. Pourquoi ? Parce que même s'il n'a ni frères ni cousins ni qui que ce soit, nous sommes tous liés par Yaakov Avinou, et je suis ton parent proche. Tous les Juifs sont apparentés, or être un proche parent signifie aussi être héritier. Dès lors, si je tue Mordékhaï, je deviendrai automatiquement l'esclave de ses héritiers. Si je tue ses proches, il en a d'autres, et d'autres encore à l'infini. En somme, tant qu'il restera un seul Juif sur terre, je ne serai pas affranchi de cette servitude ; et pour m'en défaire, il faut tuer tous les Juifs du monde entier. Voilà pourquoi « il dédaigna de porter la main sur Mordékhaï seul, car on lui avait fait connaître le peuple de Mordékhaï » : un peuple dont tous les membres sont parents, et si tous sont parents, il n'y a d'autre choix que de les tuer tous.
L'opposition au Beth Hamikdache
Essav, comme on le sait, s'opposait au service du Beth Hamikdache. Lorsqu'il vendit le droit d'aînesse à Yaakov, il est dit : « Et Essav méprisa le droit d'aînesse ». Pourquoi ? Il demanda à Yaakov en quoi consistait ce droit d'aînesse, et Yaakov lui répondit : le service du Beth Hamikdache. Essav lui rétorqua : « Voici que je m'en vais mourir, à quoi bon pour moi ce droit d'aînesse ? » Le service du Sanctuaire est bien trop périlleux. Pour ceux qui portaient l'Arche sainte, il est écrit que l'Arche les consumait. Quiconque entre au Sanctuaire en état d'ébriété est passible de mort, de même que celui dont la chevelure est défaite (péroua roch) - or pour Essav, il était bien difficile de ne pas avoir les cheveux défaits, étant velu (saïr). Il se dit : je ne vais pas mourir à cause d'un service sacré, je ne veux rien avoir à faire avec le Beth Hamikdache, prends ce droit d'aînesse et donne-moi seulement ce plat de lentilles.
D'ailleurs, Essav s'est également réincarné en Titus : Essav méprisa le service du Beth Hamikdache, et dans sa réincarnation suivante, sous les traits de Titus, il pousse la chose un cran plus loin et détruit le Beth Hamikdache. Haman poursuit sur cette même voie tracée par Essav. Il est écrit que Haman et son fils Chimchaï - fait explicite dans les Écrits - envoyèrent des lettres pour faire cesser la reconstruction du Beth Hamikdache. L'une des raisons pour lesquelles il cherchait à anéantir les Juifs était précisément d'empêcher l'édification du Temple. En effet, si le Beth Hamikdache est rebâti et que le Sanctuaire s'élève, s'impose alors le commandement d'effacer la mémoire d'Amalek : un roi régnera et détruira le souvenir d'Amalek. C'est pourquoi Haman tenta d'entraver la construction du Beth Hamikdache, tout comme, dans sa vie antérieure sous les traits d'Essav, il l'avait dédaigné.
Mais remarquez bien : « Nombreuses sont les pensées au cœur de l'homme, mais c'est le dessein d'Hachem qui s'accomplit ». Non seulement il ne parvint pas à retarder la construction du Beth Hamikdache, mais la Providence suprême orchestra les événements de telle sorte que la fortune de Haman servit à bâtir le Temple. Il est enseigné dans le Midrach : les biens de Haman furent partagés en trois parts : un tiers pour Mordékhaï et Esther, un tiers pour ceux qui se vouent à l'étude de la Torah - voyez quel mérite il a ainsi obtenu - et un tiers pour la reconstruction du Beth Hamikdache. « Le méchant prépare, et le juste s'en revêt ».
Par le mérite de la prière de Yaakov
Essav s'était dit en son cœur : « Que s'approchent les jours de deuil de mon père » ; mais remarquez que cela resta enfermé dans son cœur. Dans sa réincarnation en Haman, il franchit une étape supplémentaire et met ce projet à exécution par un décret d'extermination contre tous les Juifs. Et par quel mérite avons-nous été sauvés ? Grâce à la prière de Yaakov, qui supplia : « Sauve-moi, de grâce, de la main de mon frère, de la main d'Essav, car j'ai peur de lui, de peur qu'il ne vienne me frapper, la mère sur les enfants » (Hatsiléni na miyad akhi miyad Essav...). Les initiales de « Hatsiléni Na Miyad » (הצילני נא מיד) forment le mot Haman (ה-מ-נ). De plus, « Miyad » (מיד) a pour valeur numérique 54 (נ"ד). Demandez à n'importe quel enfant qui prépare ses amorces pour Pourim combien de fois le nom de Haman apparaît dans la Méguila, il vous répondra : 54 fois. De même pour les dix fils de Haman, que vous n'avez sans doute jamais comptés : comptez et vous trouverez exactement 54 lettres. C'est là le sens de « Miyad » (54) : sauve-moi de la main de qui ? De celle de Haman. En outre, les lettres de « Miyad » (מיד) forment « Maday » (מדי - la Médie), empire où il fut élevé au rang de premier ministre. Quant aux mots « de peur qu'il ne vienne me frapper, la mère sur les enfants », que proclame le décret de Haman ? « D'exterminer, de tuer et d'anéantir tous les Juifs, du jeune au vieillard, enfants et femmes, en un seul jour », ce qui correspond exactement à « la mère sur les enfants ». Enfin, nous avons mérité la délivrance selon le verset : « C'est un temps d'angoisse pour Yaakov, et de là il sera sauvé » (ou-miména yivachéa). Le mot « ou-miména » (וממנה) contient les lettres de « mé-Haman » (מהמן - de Haman) : un temps d'angoisse pour Yaakov, représenté par Mordékhaï qui est sa réincarnation, et de cette angoisse même, comme de Haman, il sera sauvé.
En conclusion : Toute la Méguila prend un tout autre sens lorsqu'on découvre qui se tient derrière les personnages. Mordékhaï est la réincarnation de Yaakov et Haman celle d'Essav, d'où la haine consumante de Haman, et d'où également l'inflexibilité de Mordékhaï qui ne s'incline ni ne se prosterne : une réparation pour les vingt-deux prosternations et pour le titre de « mon seigneur » donné à Essav, par lesquels la sainteté s'était abaissée devant l'impureté. Nous avons discerné le cri répondant au grand cri, le sac revêtu par Yaakov puis par Mordékhaï, la vente contre un pain qui réapparaît dans l'acte de servitude gravé sur la cuisse, le secret de la cuisse de sainteté face à la cuisse d'impureté du serpent, la chute survenue lors du festin dans les deux existences, ainsi que le « j'ai en abondance » d'Essav et de Haman face au « j'ai tout » de Yaakov et de Mordékhaï. Et face à Essav et Haman qui méprisaient le Beth Hamikdache et tentaient d'en empêcher la réédification, la Providence a conduit les événements de sorte que la fortune même de Haman vienne financer sa reconstruction. Notre salut est advenu par le mérite de la prière de Yaakov, « Sauve-moi, de grâce, de la main de mon frère », car si c'est un temps d'angoisse pour Yaakov, c'est de là, et de Haman, qu'il sera pleinement sauvé.