Le chapitre 7 est celui où les masques tombent. Le second banquet de vin, pour lequel Esther a tant œuvré, est la scène où elle révèle enfin qui elle est, quel est son peuple, et qui est l'homme qui s'est dressé contre eux. Suivons l'ordre des versets à la lumière du commentaire du Malbim, et voyons comment chaque mot de la requête d'Esther est pesé et mesuré, et comment chacun de ses arguments accule Haman un peu plus, jusqu'à ne lui laisser aucune issue.
וַיָּבֹא הַמֶּלֶךְ וְהָמָן לִשְׁתּוֹת עִם־אֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה׃ וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ לְאֶסְתֵּר גַּם בַּיּוֹם הַשֵּׁנִי בְּמִשְׁתֵּה הַיַּיִן מַה־שְּׁאֵלָתֵךְ אֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה וְתִנָּתֵן לָךְ וּמַה־בַּקָּשָׁתֵךְ עַד־חֲצִי הַמַּלְכוּת וְתֵעָשׂ׃ - Le roi et Haman vinrent donc boire avec la reine Esther. Le roi dit encore à Esther, le second jour, durant le banquet de vin : « Quelle est ta demande, reine Esther ? Elle te sera accordée. Et quelle est ta requête ? Fût-ce la moitié du royaume, elle sera accomplie. »
Il convient de comprendre : pourquoi le roi ajoute-t-il ici le titre de « reine Esther » ? Il aurait suffi de dire : « Quelle est ta demande, et elle te sera accordée ». Le Malbim explique que, par cet ajout, il élargit son offre : par l'amour que je te porte, même si tu demandes une chose considérable, une chose qu'il ne t'appartient de solliciter qu'en ta qualité de reine, je te l'accorderai aussi. En d'autres termes, si tu demandes une petite chose, tu l'obtiendras assurément. Mais même une requête qu'un individu ordinaire n'oserait laisser franchir le seuil de ses lèvres, et que seule « la reine Esther » a l'audace de formuler, je l'exaucerai également.
וַתַּעַן אֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה וַתֹּאמַר אִם־מָצָאתִי חֵן בְּעֵינֶיךָ הַמֶּלֶךְ וְאִם־עַל־הַמֶּלֶךְ טוֹב תִּנָּתֶן־לִי נַפְשִׁי בִּשְׁאֵלָתִי וְעַמִּי בְּבַקָּשָׁתִי׃ - La reine Esther répondit et dit : « Si j'ai trouvé grâce à tes yeux, ô roi, et si le roi le juge bon, que ma vie me soit accordée à ma demande, et mon peuple à ma requête ! »
Pourquoi associe-t-elle la vie précisément à la « demande » et le peuple précisément à la « requête » ? Selon ce qui a été expliqué précédemment, la « demande » désigne ce qu'un homme sollicite pour ses besoins personnels, ce qui est considéré comme relativement mineur, le roi étant bien plus enclin à satisfaire les désirs intimes de la reine. La « requête », en revanche, désigne ce que l'on sollicite en faveur d'autrui, et cela représente déjà une faveur plus importante - non pas en soi, mais parce que le roi n'est pas disposé à accéder aux requêtes concernant n'importe qui.
Esther lui dit donc : ce que je demande pour moi-même n'est rien d'autre que ma propre vie, et ce que je sollicite pour mon peuple n'est ni richesse, ni honneur, ni pouvoir, mais uniquement « mon peuple à ma requête » - qu'ils soient sauvés de la mort. Ne pense pas que je vienne profiter de l'occasion pour formuler des exigences démesurées : accorde-leur des honneurs, donne-leur la richesse, donne-leur un État. Non. Simplement qu'on ne les massacre pas, et qu'on ne me tue pas. Est-ce trop demander ? C'est une prière des plus simples.
Les commentateurs apportent une autre explication à la différence entre une « demande » et une « requête » : la « demande » est ce que l'on sollicite concrètement, tandis que la « requête » est ce qui sous-tend cette demande, son but ultime. Par exemple : je te demande cent mille dollars - voilà la demande ; et pourquoi ? Parce que j'ai l'intention d'acheter une maison - voilà la requête.
À partir de là, le Malbim parvient à une explication remarquable. Lorsqu'un homme cherche à sauver son prochain de la mort, quelle est sa demande ? Qu'on ne tue pas son compagnon, c'est ce qu'il exprime par ses lèvres. Mais quel en est le but profond ? C'est que lui-même ne peut supporter le spectacle de son ami mis à mort. Il s'avère donc qu'au fond de la démarche se trouve le demandeur lui-même : il formule une demande pour le bien de son prochain, mais poursuit en réalité son propre soulagement, car son âme ne peut tolérer la perte de son semblable. Comme on le dit souvent, il arrive bien des fois qu'un homme donne à un pauvre non pas par pure compassion pour le miséreux, mais parce que son cœur s'est ému et qu'il est mal à l'aise face au contraste entre sa propre abondance et le dénuement d'autrui. Un tel don n'est pas le don idéal ; le véritable don réside dans une intention sincère de compatir à la souffrance de l'autre, et non d'apaiser sa propre conscience.
Or, Assuérus aurait pu se méprendre et penser que lorsque Esther dit : « Comment pourrais-je voir le malheur qui frapperait mon peuple ? », sa démarche visait avant tout sa propre personne : j'ai un cœur sensible, je ne supporte pas un tel spectacle, épargne-les donc pour moi. C'est pourquoi elle insiste : certes, la pétition qui sort de ma bouche concerne « ma vie » - c'est-à-dire que je formule une demande pour moi-même, car il m'est insupportable de voir mon peuple périr ; mais sache bien que la requête, le fond véritable de ma démarche, ne me concerne pas du tout, mais vise la disparition de mon peuple. Le salut de mon peuple m'est si précieux que j'aurais été prête à périr moi-même pourvu qu'ils soient sauvés. Ne va pas croire que la question accessoire est le salut du peuple et que la véritable supplique n'est que ma tranquillité d'esprit ; c'est exactement l'inverse : la moindre chose est ma propre vie, et le cœur de mon aspiration est que mon peuple ne périsse point.
כִּי נִמְכַּרְנוּ אֲנִי וְעַמִּי לְהַשְׁמִיד לַהֲרוֹג וּלְאַבֵּד וְאִלּוּ לַעֲבָדִים וְלִשְׁפָחוֹת נִמְכַּרְנוּ הֶחֱרַשְׁתִּי כִּי אֵין הַצָּר שֹׁוֶה בְּנֵזֶק הַמֶּלֶךְ׃ - Car nous avons été vendus, moi et mon peuple, pour être détruits, égorgés et anéantis. Et encore, si nous avions été vendus comme esclaves et comme servantes, j'aurais gardé le silence, car l'oppresseur ne saurait compenser le préjudice causé au roi.
Ce verset est très surprenant. Si l'on nous avait vendus comme esclaves et servantes, se serait-elle réellement tue ? Et que signifie « car l'oppresseur ne saurait compenser le préjudice causé au roi » ? Le Malbim explique qu'il y a ici deux arguments, dont tout le but est d'attiser la colère du roi contre Haman. Premièrement : « nous avons été vendus, moi et mon peuple » - dans ce complot, ce scélérat ne visait pas simplement les Juifs en général, il me visait, moi. Il sait que je suis juive, et en massacrant tous les Juifs, je serais moi aussi comprise dans le lot. Je suis la raison principale de cette vente, et c'est à cause de moi que mon peuple a également été vendu ; la véritable cible qu'il cherche à abattre, c'est moi.
Deuxièmement : nous n'avons pas été vendus pour la servitude, mais « pour être détruits, égorgés et anéantis » - ce qui est totalement différent de ce qu'Haman avait présenté au roi, prétendant vouloir seulement les contraindre à abandonner leur religion. C'est pourquoi elle formule deux conditions préalables au début de ses paroles. « Si j'ai trouvé grâce à tes yeux, ô roi » - cela correspond à la demande qu'elle fait pour elle-même : il veut me tuer parce que je suis juive, et si j'ai trouvé grâce à tes yeux, sauve-moi. « Et si le roi le juge bon » - cela correspond à la requête qu'elle formule pour son peuple : même si je n'ai pas trouvé grâce à tes yeux, sache qu'il est dans ton propre intérêt d'épargner ce peuple. Le peuple juif est un peuple qui fait la fierté de tout État et de tout royaume. Nous avons déjà mentionné que l'Espagne, autrefois un immense empire, s'est effondrée après l'expulsion des Juifs et a perdu tout son prestige et son statut dès lors que le peuple juif l'a quittée. De plus, il n'est guère honorable pour un roi d'anéantir un peuple entier sans motif valable - cela donne une réputation désastreuse à la royauté.
De plus, Esther met en lumière dans ses propos, explique le Malbim, la façon dont Haman l'a trompé sur deux points. Le premier : Haman avait dit « Il y a un certain peuple » - un peuple anonyme, obscur et inconnu, qui ne méritait même pas d'être nommé. Or elle dit : « nous avons été vendus, moi et mon peuple » - il s'agit d'un peuple illustre et renommé, et il aurait dû informer le roi qu'il s'agissait du peuple de son épouse. Le second point : Haman avait écrit « qu'on les fasse périr », et le roi avait compris cette « perte » comme l'explique le Malbim : la perte de l'identité nationale et religieuse, c'est-à-dire les forcer à renier leur foi pour adopter la religion royale en vigueur en Perse ; alors qu'en vérité, « nous avons été vendus pour être détruits, égorgés et anéantis ».
C'est pourquoi elle déclare : « Et encore, si nous avions été vendus comme esclaves et comme servantes, j'aurais gardé le silence ». En d'autres termes, si Haman ne t'avait trompé que sur un seul point - en ne te révélant pas l'identité de ce peuple - mais que sa véritable intention avait été de nous vendre comme esclaves et servantes, je n'aurais pas entrepris de te dévoiler qui tentait de t'abuser, car la décision était déjà sortie par mégarde de la bouche du roi, et le roi n'avait aucune mauvaise intention à mon égard mais pensait agir pour le mieux - je n'aurais donc pas cherché à faire fléchir la volonté royale. Mais maintenant qu'il s'avère qu'il t'a induit en erreur sur tous les plans : il ne t'a pas dit qu'il s'agissait du peuple juif et que j'étais moi-même visée, et il ne t'a pas dit non plus qu'il comptait massacrer tout le monde et pas seulement dissoudre leur culte. De plus, il t'a prétendu que ce peuple nuisait au roi, alors que c'est tout l'inverse - « l'oppresseur ne saurait compenser le préjudice causé au roi » : cet ennemi acharné ne vaut pas le préjudice immense qu'il t'inflige, mon seigneur le roi. Un homme aussi néfaste ne vaut rien, et il faut s'en débarrasser sur-le-champ.
וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ אֲחַשְׁוֵרוֹשׁ וַיֹּאמֶר לְאֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה מִי הוּא זֶה וְאֵי־זֶה הוּא אֲשֶׁר־מְלָאוֹ לִבּוֹ לַעֲשׂוֹת כֵּן׃ - Le roi Assuérus prit la parole et dit à la reine Esther : « Qui est-il et quel est celui que son cœur a poussé à agir ainsi ? »
Trois questions se posent sur ce verset : pourquoi cette répétition de « Il dit... et il dit » ? Pourquoi répéter « Qui est-il et quel est-il » ? Et que signifie cette feinte innocence, alors qu'Assuérus a lui-même scellé les lettres ? Le Malbim explique : dans un premier temps, le roi s'est tourné vers les membres de sa cour, y compris Haman, et leur a demandé : saurait-on quelque chose que j'ignore ? C'est le sens de « Le roi Assuérus prit la parole » sans mention de destinataire. Et après que personne ne lui eut répondu, il se tourna vers Esther : « et dit à la reine Esther » - je vois que personne ne sait, peut-être me le révèleras-tu ?
Et la question elle-même renferme deux interrogations : « Qui est-il » - qui est l'homme qui a commis une telle infamie ; « et quel est-il » - quelle raison a bien pu le pousser à perpétrer une telle indignité. La première interrogation porte sur l'individu, la seconde sur le mobile. Tel est le sens de « que son cœur a poussé à agir ainsi » : cela ne vise pas l'identité de l'homme, mais la cause qui a pu enhardir le cœur d'un homme à concevoir un acte aussi abominable.
וַתֹּאמֶר אֶסְתֵּר אִישׁ צַר וְאוֹיֵב הָמָן הָרָע הַזֶּה וְהָמָן נִבְעַת מִלִּפְנֵי הַמֶּלֶךְ וְהַמַּלְכָּה׃ - Esther répondit : « L'oppresseur, l'ennemi, c'est ce scélérat de Haman ! » Et Haman fut terrifié devant le roi et la reine.
Le Malbim s'interroge : quelle différence y a-t-il entre un « oppresseur » (tsar) et un « ennemi » (oyev) ? Ne s'agit-il pas apparemment de la même chose ? Et pourquoi souligner que « Haman fut terrifié devant le roi et la reine » ? De plus, s'il était pétrifié d'effroi, comment a-t-il pu, l'instant d'après, se lever pour implorer Esther de lui laisser la vie sauve ?
Esther répond aux deux questions du roi. D'abord sur la cause : tu veux savoir ce qui pousse un homme à vouloir exterminer les Juifs ? C'est un « oppresseur et ennemi ». Un « oppresseur » (tsar) est celui qui tourmente concrètement son prochain, lui causant du tort et du harcèlement ; un « ennemi » (oyev) est celui qui nourrit de mauvaises intentions dans son cœur mais sans passer à l'acte. Or, un être qui n'est pas foncièrement cruel ne reste un ennemi qu'avant de devenir un persécuteur : dès l'instant où il s'est vengé et a fait souffrir son rival autant qu'il l'estimait mérité, il a déchargé sa rancœur et cesse d'être son ennemi au fond de lui. C'est précisément ce qu'Esther révèle au roi : vois la perversité du cœur de Haman, car bien qu'il ait déjà agi en persécuteur à notre égard, son animosité n'a nullement diminué, et la haine brûle toujours dans son cœur, même après nous avoir frappés.
Le Malbim rapporte ici l'explication de l'Abravanel. Haman avait deux lignes de défense possibles, mais chacune d'elles était sans issue. Première option : dire au roi : « Mon seigneur, tout ce que j'ai dit sur les Juifs est vrai, ils nuisent au royaume et il n'y a aucun intérêt à les tolérer, je ne t'ai nullement trompé ». Une telle excuse aurait pu être recevable aux yeux du roi, mais il se serait alors attiré les foudres de la reine, puisqu'elle était juive.
Seconde option : dire à la reine : « Madame, j'ignorais qu'il s'agissait de ton peuple, et si je l'avais su, je ne t'aurais causé aucun tort, ni à toi ni aux tiens ; je promets de révoquer les lettres et d'annuler le décret ». Mais alors le roi se mettrait en colère contre lui : « Je croyais que tu pensais sincèrement que ce peuple posait un grave problème à mon royaume, et soudain tu renonces si facilement au décret et à tout le projet ? Cela prouve que tu ne cherchais pas l'intérêt de l'État, mais que tu nourrissais une haine personnelle, et que tu m'as utilisé, moi le roi, comme un instrument pour assouvir ta rancune et frapper un peuple innocent ! »
Haman se retrouvait donc pris au piège : s'il se justifiait auprès d'Assuérus, il s'enfonçait face à Esther ; et s'il s'excusait auprès d'Esther, il s'attirait la colère d'Assuérus. C'est le sens de « Haman fut terrifié devant le roi et la reine » - précisément devant les deux réunis, car leur présence simultanée réduisait à néant tous ses arguments, chaque justification présentée à l'un le condamnant irrémédiablement aux yeux de l'autre.
La Guémara dans le traité Meguila rapporte que lorsque Assuérus demanda : « Qui est-il et où est-il ? », Esther désigna Assuérus lui-même du doigt, et un ange vint alors dévier sa main vers Haman. En prononçant les mots « un oppresseur et un ennemi », elle le visait lui, et ce n'est que pour la fin de la phrase, « ce scélérat de Haman », qu'elle parla après que l'ange eut déplacé sa main. Cela paraît tout à fait déroutant : cherchait-elle à se suicider ? Tout son rôle à cet instant consistait à trouver grâce aux yeux du roi pour faire tomber Haman, et voilà qu'elle pointe Assuérus du doigt ? Est-ce là une manière de toucher son cœur ?
Le Gaon de Vilna explique : les Justes ne sont présents dans ce monde qu'en apparence. À l'image de « l'échelle posée sur la terre et dont le sommet atteignait le ciel », ils se tiennent ici-bas, mais en réalité ils sont déjà là-haut, rattachés au monde futur. C'est pourquoi, à la question « Qui est-il et où est-il ? », Esther ne s'adressait nullement à Assuérus : pour elle, elle s'adressait au Saint, béni soit-Il, en disant : « Maître du monde, Tu sais bien qui a promulgué le décret, c'est Assuérus ! C'est lui l'oppresseur et l'ennemi ! », et elle le montrait du doigt. L'ange est alors venu lui rappeler : « Madame, tu es encore ici, tu agis encore dans le monde matériel, et dans la matière, il faut mener une hishtadlout naturelle ; or, cette démarche naturelle exige de désigner Haman afin de trouver le chemin du cœur d'Assuérus. Prends garde à qui tu t'adresses en ce moment ! »
On trouve un exemple analogue chez Daniel. Lorsque Nabuchodonosor fit de terribles songes, Daniel lui déclara que le rêve et son interprétation s'appliqueraient à ses ennemis et à ses adversaires. Or, qui étaient les ennemis de Nabuchodonosor, sinon le peuple d'Israël ? Nabuchodonosor avait détruit le Temple ; s'il faisait un tel cauchemar, réponds-lui donc : « Amen, puisse-t-il se réaliser promptement ! », ou du moins garde le silence ! Mais en disant « à tes ennemis », Daniel s'adressait en réalité au Saint, béni soit-Il : « Maître du monde, puisse la réalisation de ce rêve s'abattre sur Tes ennemis ! » - et qui visait-il ? Nabuchodonosor lui-même. Le Juste semble être ici, mais avec qui est-il véritablement ? Toujours avec le Saint, béni soit-Il. Il en fut de même pour Esther, et c'est pourquoi il fallut envoyer un ange pour la ramener sur terre et lui rappeler où elle se trouvait.
Revenons à l'étonnement que nous avons soulevé : « Qui est-il et où est-il ? » - cette hypocrisie crie jusqu'au ciel. N'as-tu pas été un complice actif de la vente de ce peuple ? « Et je pèserai dix mille talents d'argent aux mains de ceux qui font l'ouvrage », et n'as-tu pas retiré ton anneau en disant : « et le peuple, pour en faire selon ce qui te semblera bon » ? Nous avons déjà vu l'explication de l'Alshich et celle du Malbim ; présentons à présent un merveilleux éclairage du Hatam Sofer.
Le Hatam Sofer soulève une autre interrogation : Assuérus régnait sur la Perse. Un tel homme, à qui l'on propose dix mille talents d'argent, les refuserait-il en disant : « Non merci, j'en ai assez » ? Pourtant, « celui qui aime l'argent n'est jamais rassasié d'argent », et d'autant plus un roi perse. Comment a-t-il pu renoncer à cet argent si vite ?
Mais, explique le Hatam Sofer, il y avait là une machination concertée entre Assuérus et Haman. Haman arrive et déclare : il y a un peuple qui nuit gravement au royaume, le moment est venu de l'anéantir, et je pèserai dix mille talents d'argent. Assuérus lui répond : formidable, voilà longtemps que je songe moi aussi à une solution au problème juif. Nos Sages comparent d'ailleurs cette entente à la parabole du propriétaire du monticule et du propriétaire du fossé qui se rencontrent - qui se ressemble s'assemble, et il régnait entre eux un accord parfait quant à l'extermination du peuple juif. Seulement, Assuérus craignait une chose : il ne fallait surtout pas qu'on découvre qu'il avait vendu un peuple contre de l'argent. Le Malbim et les commentateurs expliquent que pour un tel acte, on destituait les rois et le peuple se rebellait : aujourd'hui tu vends ce peuple, demain tu en vendras un autre ; quel genre de roi vend une partie de ses sujets pour de l'argent et autorise leur élimination ?
C'est pourquoi Assuérus lui a dit : « L'argent t'est donné » - pour le protocole officiel. Nous ne devons pas présenter cela comme une transaction financière, mais sous un angle idéologique : il s'agit d'un peuple nuisible au royaume, et cela sera bien mieux accepté par la population. « Et le peuple, pour en faire selon ce qui te semblera bon ». Et comment cela devait-il se passer concrètement ? Tu me verseras l'argent sous la table, mais absolument pas au grand jour, et il ne faut sous aucun prétexte que cela soit consigné dans les registres.
Or, « Mardochée sut tout ce qui avait été fait » - il y a un homme qui sait qu'une énorme somme d'argent est en jeu, conscient du complot tramé en secret entre Haman et Assuérus. Nos Sages enseignent que le prophète Élie le lui a révélé, ou bien le maître des songes. Et que transmet-il à Esther ? « Et Mardochée lui raconta tout ce qui lui était arrivé, ainsi que le récit de l'argent qu'Haman avait promis ». Personne n'était au courant pour l'argent, et Mardochée lui transmet précisément ce détail capital.
Et lorsque Esther se présente devant Assuérus, elle déclare : « Car nous avons été vendus, moi et mon peuple, pour être détruits, égorgés et anéantis » - Mon seigneur, le secret est éventé, il est question ici d'une grosse somme d'argent, nous avons été vendus contre dix mille talents d'argent. Assuérus est stupéfait. De quoi ? Du fait même qu'elle sache pour l'argent. C'était pourtant un entretien en tête-à-tête entre lui et Haman, consigné nulle part. Et si elle le sait, c'est que quelqu'un l'a divulgué ; ce n'est pas lui, c'est donc forcément Haman. Et si Haman l'a révélé, cela signifie qu'il cherche à me renverser, car une telle révélation provoquerait une révolte.
Et voilà que les pièces du puzzle s'assemblent. Lorsqu'il avait demandé : « Que faire à l'homme que le roi veut honorer ? », et qu'Haman avait réclamé un vêtement royal et un cheval royal, nous avons déjà expliqué que le roi avait compris qu'Haman pensait qu'il s'agissait de lui-même et qu'il nourrissait des ambitions. Esther invite Haman à ses festins, Haman réclame les parures et la monture royales pour préparer le terrain auprès du peuple : voyez, je porte déjà les habits du roi, bientôt je serai roi. Et non content de cela, voilà qu'à présent il révèle nos secrets pour fomenter un coup d'État contre moi, pour soulever le peuple en lui faisant comprendre qu'il y a là un roi insensé qui vend une partie de ses sujets pour de l'argent ! C'est sur cela que s'écrie le roi : « Qui est-il et où est-il, celui dont le cœur s'est enhardi à agir ainsi ? » - agir ainsi, c'est-à-dire trahir le secret. Et Esther répond : « Ce méchant Haman » - c'est lui qui l'a dévoilé. Dès lors, la fureur du roi s'enflamme, et il comprend qu'il n'a d'autre choix que d'écraser la tête du serpent avant qu'il ne s'empare aussi de son trône.
Et selon cette idée, on explique par allusion que la Méguila s'appelle « Méguila » - lettres qui forment les mots « Mi guila » (qui a dévoilé ?). Qui a dévoilé toute cette affaire d'argent ? C'est la Méguila, venue révéler le secret scellé entre Assuérus et Haman.
וְהַמֶּלֶךְ קָם בַּחֲמָתוֹ מִמִּשְׁתֵּה הַיַּיִן אֶל־גִּנַּת הַבִּיתָן וְהָמָן עָמַד לְבַקֵּשׁ עַל־נַפְשׁוֹ מֵאֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה כִּי רָאָה כִּי־כָלְתָה אֵלָיו הָרָעָה מֵאֵת הַמֶּלֶךְ׃ - Et le roi, dans sa fureur, se leva du banquet du vin pour aller dans le jardin du palais ; et Haman se leva pour implorer pour sa vie auprès de la reine Esther, car il vit que sa perte était résolue par le roi.
Pourquoi supplie-t-il précisément Esther et non le roi ? Selon ce que nous avons expliqué, cela se comprend admirablement : il ne pouvait rien implorer devant eux deux réunis, car tout argument avancé devant l'un l'accablerait aux yeux de l'autre, et c'est pourquoi il était « terrifié devant le roi et la reine ». Mais à présent que le roi est sorti dans le jardin du palais, il peut enfin supplier Esther seule ; c'est donc à cet instant précis qu'il se lève pour implorer pour sa vie.
וְהַמֶּלֶךְ שָׁב מִגִּנַּת הַבִּיתָן אֶל־בֵּית מִשְׁתֵּה הַיַּיִן וְהָמָן נֹפֵל עַל־הַמִּטָּה אֲשֶׁר אֶסְתֵּר עָלֶיהָ וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ הֲגַם לִכְבּוֹשׁ אֶת־הַמַּלְכָּה עִמִּי בַּבָּיִת הַדָּבָר יָצָא מִפִּי הַמֶּלֶךְ וּפְנֵי הָמָן חָפוּ׃ - Et le roi revint du jardin du palais vers la salle du festin de vin, alors qu'Haman s'était laissé tomber sur le divan où se trouvait Esther. Le roi s'écria : « Irait-il jusqu'à faire violence à la reine chez moi, dans ma propre demeure ! » La parole était à peine sortie de la bouche du roi que l'on voila le visage d'Haman.
Le roi, en effet, avait compris d'après les paroles d'Esther que tout le décret d'Haman contre les Juifs la visait en réalité secrètement : il sait qu'elle est juive et cherche sa mort. À présent, lorsqu'il entre et découvre Haman prostré sur le divan où repose Esther, il interprète la scène ainsi : le voilà qui se dit - si je n'ai pas pu anéantir tous les Juifs, je vais au moins tuer Esther. Il a la certitude qu'Haman est venu pour l'assassiner. C'est pourquoi il s'emporte : si tu as vendu son peuple à la mort, et la reine avec eux, viens-tu en plus assassiner ma propre reine ?
Et qui plus est : « chez moi, dans la maison ». Il existait chez eux une règle selon laquelle un individu réfugié dans la demeure royale échappait à la mort, une notion proche du principe de la Torah « de Mon autel » (Mé'am Mizbé'hi) : un Cohen en plein service sacrificiel ne peut être emmené vers l'exécution, même s'il est passible de mort, avant d'avoir achevé son office. Le roi lui dit : même un homme condamné à mort est épargné dès l'instant où il pénètre dans la maison du roi ; la reine elle-même, qui réside en permanence dans ce palais, à plus forte raison ! Et toi, tu oses attenter aux jours de mon épouse ici même ?
« Et le visage d'Haman se voila » (Ouphné Haman 'hafou) : que signifie « 'hafou » ? L'Ibn Ezra rapporte une explication remarquable : la coutume des Perses voulait que lorsqu'un homme s'attirait la fureur du monarque, on lui recouvrait la face d'un tissu spécial, afin d'épargner au roi la vision exaspérante de ce visage qui l'irritait. « Ouphné Haman 'hafou », du mot « 'hipouy » (recouvrement) : les serviteurs lui voilèrent immédiatement le visage pour tenter d'apaiser quelque peu le courroux du souverain.
וַיֹּאמֶר חַרְבוֹנָה אֶחָד מִן־הַסָּרִיסִים לִפְנֵי הַמֶּלֶךְ גַּם הִנֵּה־הָעֵץ אֲשֶׁר־עָשָׂה הָמָן לְמָרְדֳּכַי אֲשֶׁר דִּבֶּר־טוֹב עַל־הַמֶּלֶךְ עֹמֵד בְּבֵית הָמָן גָּבֹהַּ חֲמִשִּׁים אַמָּה וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ תְּלֻהוּ עָלָיו׃ - 'Harbona, l'un des eunuques, dit alors devant le roi : « Voici même la potence qu'Haman a préparée pour Mordékhaï, celui-là même qui avait parlé pour le bien du roi ; elle se dresse dans la maison d'Haman, haute de cinquante coudées ! » Le roi ordonna : « Qu'on l'y pende ! »
C'est exactement à ce moment propice que survient le coup de grâce, porté par 'Harbona. Le Malbim soulève trois questions : d'où 'Harbona savait-il pour la potence ? Pourquoi prend-il soin d'ajouter « qui avait parlé pour le bien du roi » ? Et pourquoi préciser qu'elle « se dresse dans la maison d'Haman, haute de cinquante coudées » - que nous importent son emplacement et sa hauteur ?
Le Malbim l'explique, et cela a déjà été mentionné plus haut : « l'un des eunuques » - il faisait partie de ceux qui étaient allés convoquer Haman pour le festin, et c'est à cet instant qu'il l'avait surpris en plein ouvrage, en train de faire dresser le gibet destiné à Mordékhaï. C'est bien 'Harbona qui s'était rendu chez Haman et avait vu l'arbre de ses propres yeux ; c'est lui qui se tient maintenant devant A'hachvéroch et affirme : « Voici même la potence » - je connais toute l'histoire, j'étais chez lui, j'ai vu la potence.
Et que signifie ce mot « même » (gam) ? Il y a d'autres preuves évidentes qu'Haman trame la perte du roi. Regarde : il a érigé un gibet pour y pendre Mordékhaï ! Et quel était donc le crime de Mordékhaï ? Quel péché si grave avait-il commis ? « Lui qui avait parlé pour le bien du roi ». Voilà ce qui dérangeait Haman : le fait que Mordékhaï ait sauvé la vie du souverain. Cela l'a tellement rendu furieux qu'il lui a dressé un gibet pour l'y supplicier. C'est bien la preuve qu'Haman conspire contre toi, Sire !
Le second point : « elle se dresse dans la maison d'Haman, haute de cinquante coudées ». La potence est déjà dressée, et d'une hauteur vertigineuse de cinquante coudées, afin que chacun puisse l'apercevoir. Or, c'est en soi une injure et une humiliation publique infligée au roi : toi, tu as revêtu Mordékhaï de la pourpre royale, tu l'as fait défiler dans la ville en ordonnant de proclamer : « Ainsi fait-on à l'homme que le roi veut honorer ! » ; et Haman réplique en disant : cet homme-là, je le pendrai si haut qu'on le verra à des kilomètres à la ronde. Qui donc ? Celui que le roi tenait tant à honorer ! Il n'y a pas d'affront plus insolent : le roi veut l'élever, et Haman veut le pendre publiquement, aux yeux de tous, signifiant clairement : le roi et ses protégés ne comptent pas pour moi. Et pourquoi cela ? Parce qu'il a sauvé le monarque et parlé en sa faveur. 'Harbona manie ici des paroles d'une redoutable efficacité, attisant la colère du souverain au point exact de rupture.
Une autre explication est rapportée sur les mots « acher dibèr tov 'al hamélèkh » : 'Harbona voulait piquer au vif la rage du souverain. Comment s'y prit-il ? Il insinua que lorsqu'Haman avait fait fabriquer cette potence, il l'avait contemplée d'un œil satisfait en disant : à la vérité, ce bois-là conviendrait tout aussi bien pour le roi, il lui siérait à merveille. En d'autres termes : « la potence qu'Haman a faite pour Mordékhaï », et au sujet de laquelle Haman « a dit » lors de sa fabrication qu'elle serait « bonne pour le roi » - insinuant qu'elle conviendrait tout autant au monarque lui-même. C'est alors que « le roi dit : Qu'on l'y pende ! » : Elle me conviendrait ? Voyons plutôt pour qui elle est taillée ! Pendez-le dessus, et nous verrons bien ! Et de fait, elle était ajustée à la perfection.
וַיִּתְלוּ אֶת־הָמָן עַל־הָעֵץ אֲשֶׁר־הֵכִין לְמָרְדֳּכָי וַחֲמַת הַמֶּלֶךְ שָׁכָכָה׃ - Et l'on pendit Haman à la potence qu'il avait préparée pour Mordékhaï, et la fureur du roi s'apaisa.
Au chapitre 7, Esther triomphe non par la force, mais par des paroles mesurées : elle sépare « ma demande » de « ma requête » et révèle que toutes ses pensées tendent au salut de son peuple et non à la tranquillité de sa conscience ; elle dévoile qu'Haman a trompé le roi dans les moindres détails - sur l'identité du peuple, sur la volonté d'anéantissement et sur l'argument du « préjudice causé au roi » ; et elle le dépeint comme un « oppresseur et ennemi » dont la cruauté ne désarme pas, même après avoir commis le mal. Haman se retrouve pris au piège entre le roi et la reine, incapable de se justifier devant l'un sans offenser l'autre, et chaque argument qu'il pourrait avancer précipiterait sa perte. Selon le 'Hatam Sofer, c'est la révélation du secret de l'argent qui a fait passer Assuérus du statut de complice du décret à celui d'ennemi d'Haman. Enfin, 'Harbona intervient et attise la colère du roi par un ultime témoignage, et le bois qu'Haman avait préparé pour Mordékhaï devient l'arbre de sa propre pendaison - « ויתלו את המן על העץ אשר הכין למרדכי, וחמת המלך שככה » (« Et ils pendirent Haman au bois qu'il avait préparé pour Mordékhaï, et la colère du roi s'apaisa »).