Introduction : L'apogée d'Haman - et son effondrement en un instant
Le passage sous nos yeux décrit le moment d'apogée dans la vie d'Haman : il sort du festin privé de la reine, en route vers le sommet du succès - et en un instant, tout s'effondre à la vue d'un seul Juif assis à la porte du roi. Le Malbim, fidèle à sa méthode, s'attache aux nuances textuelles des versets, à travers lesquelles il dévoile la personnalité d'Haman et la noirceur de son caractère : un homme pour qui rien de ce qu'il possède ne suffit, et à qui une simple épine suffit pour anéantir toute sa grandeur.
« Ce jour-là » - Le seul jour où Haman fut joyeux
וַיֵּצֵא הָמָן בַּיּוֹם הַהוּא שָׂמֵחַ וְטוֹב לֵב, וְכִרְאוֹת הָמָן אֶת מָרְדֳּכַי בְּשַׁעַר הַמֶּלֶךְ וְלֹא קָם וְלֹא זָע מִמֶּנּוּ, וַיִּמָּלֵא הָמָן עַל מָרְדֳּכַי חֵמָה. - Haman sortit ce jour-là joyeux et le cœur content ; mais lorsqu'il vit Mardochée à la porte du roi, et que celui-ci ne se leva ni ne bougea devant lui, Haman fut rempli de fureur contre Mardochée.
Trois interrogations se posent ici. Premièrement, qu'apportent les mots « ce jour-là » ? Même sans eux, nous aurions très bien compris : Haman sortait du festin avec la reine, muni d'une nouvelle invitation pour le lendemain, joyeux et le cœur content. Deuxièmement, « et il ne se leva ni ne bougea » : il aurait suffi de dire « et il ne se leva pas », pourquoi cette redondance ? Et troisièmement, une précision textuelle sur laquelle on pourrait passer rapidement : la fois précédente où Mardochée ne s'était pas prosterné, il était simplement écrit « Haman fut rempli de fureur », tandis qu'ici il est précisé « Haman fut rempli de fureur contre Mardochée ». Qu'est-ce qui a changé ?
Le Malbim explique : le texte nous révèle ici l'infamie de ce mécréant et la perversité de son trait de caractère. Jusqu'à ce jour, à travers tous les honneurs qu'il avait acquis et tous les échelons qu'il avait gravis - jusqu'à ce que le roi élève son siège au-dessus de tous les ministres - il n'avait jamais été véritablement joyeux. À chaque niveau atteint, ses yeux regardaient encore plus haut : ce n'est pas suffisant, que peut-on obtenir de plus, où peut-on s'élever davantage ? Tout ce qu'il possédait semblait dérisoire à ses yeux, et il aspirait constamment à une position plus haute. C'est uniquement « ce jour-là » qu'il fut joyeux et le cœur content - et c'est précisément l'insistance du verset : « ce jour-là » vient exclure tous les autres jours, où il ne s'était jamais réjoui de ce qu'il avait.
Et pourquoi s'est-il réjoui précisément ce jour-là ? Parce qu'il sentait avoir atteint un sommet indépassable : le roi avait placé son trône au-dessus de tous les princes, et la reine l'invitait au festin, lui seul et nul autre. Il était parvenu au comble de toutes ses ambitions - c'est pourquoi il était joyeux et le cœur content.
Mais cette joie non plus n'a pas duré. Telle est la nature d'un être perpétuellement insatisfait : quoi qu'on lui donne, cela ne lui suffit pas, et il trouvera toujours un prétexte pour percer le ballon et dire : « Au fond, tout cela ne vaut rien ». Un homme au cœur bienveillant se réjouit de ce qu'il a : ce n'est pas grave, Baroukh Hachem, tout ira bien. Mais un homme au cœur mauvais trouve un défaut en toute chose. C'est ainsi qu'aussitôt : « Mais lorsqu'il vit Mardochée à la porte du roi, et que celui-ci ne se leva ni ne bougea devant lui, Haman fut rempli de fureur contre Mardochée ».
« Où trouve-t-on une allusion à Haman dans la Torah ? »
C'est ce que nos Sages ont enseigné : où trouve-t-on une allusion à Haman dans la Torah ? Dans le verset : « Est-ce de l'arbre (Hamin ha'ets) dont Je t'avais ordonné de ne pas manger que tu as mangé ? ». En d'autres termes, où retrouve-t-on ce trait d'Haman, déjà en miniature ? Chez Adam Harichon, toutes proportions gardées. Le Saint, béni soit-Il, lui avait dit : tu peux manger de tous les arbres du jardin, mais de l'arbre de la connaissance, tu n'en mangeras point. Tu as des milliers d'arbres à disposition, un seul t'est interdit - et c'est précisément vers celui-là qu'il s'est dirigé. Tout est permis, mais ce qui est défendu, c'est justement cela qui dérange.
Il en va exactement de même pour Haman : tout le monde s'incline et se prosterne devant lui, il jouit des plus grands honneurs, et Esther l'invite lui seul au festin - et pourtant, comme il le dira explicitement un instant plus tard, tant qu'il voit Mardochée le Juif refuser de se prosterner, tout cela ne lui est d'aucune valeur. « Tous les arbres ne me valent rien s'il y a un seul arbre qui m'est défendu ». Ce trait de caractère existe en l'homme depuis sa création.
« Et il ne se leva ni ne bougea » - Un mépris absolu, et pas seulement une question religieuse
« Ne se leva pas » : au sens littéral. « Ne bougea pas » : il n'avait aucune crainte, aucune peur. Mordekhaï aurait pu refuser de se lever tout en ayant un léger mouvement de recul, en tremblant, en montrant une certaine appréhension. Il y avait tout de même là une menace bien réelle pour sa vie, et le roi l'avait ordonné. Mais Mordekhaï reste assis dans une sérénité totale, comme si un chien venait de passer et non un homme redoutable. Cela exaspéra Haman doublement et au centuple.
Le Malbim ajoute : c'est à partir de là qu'il devint clair pour Haman que ce refus n'était pas motivé par sa religion. Jusqu'alors, Haman pensait que Mordekhaï ne se prosternait pas pour des raisons religieuses - car « on lui avait appris de quel peuple était Mordekhaï », et les Juifs ne se prosternent pas devant une idole. Or, lorsqu'une personne s'abstient d'un acte parce que sa foi et la Halakha le lui ordonnent, elle craint tout de même intérieurement celui qui la menace : il est vrai que la Halakha me l'interdit, mais l'homme qui passe là a le pouvoir de me faire trancher la tête. Quelqu'un qui ne frémit aucunement et n'éprouve pas la moindre frayeur devant celui qui le menace prouve qu'il n'agit pas par fidélité à la Halakha, mais par un mépris absolu à votre égard, vous considérant comme une quantité négligeable.
On comprend dès lors la nuance des termes : au début, il est simplement écrit « Haman fut rempli de fureur » - sa colère visait tout le peuple, car on lui avait fait savoir de quel peuple était Mordekhaï et que les lois de ce peuple interdisaient de se prosterner. C'est également pour cela qu'il avait décrété de détruire, d'exterminer et d'anéantir tous les Juifs. Mais à présent, voyant qu'il ne s'agissait pas de religion mais d'un mépris personnel, le verset précise « Haman fut rempli de fureur contre Mordekhaï » - désormais, sa rage se focalise sur Mordekhaï lui-même, qui ne lui accorde aucune importance.
« Haman se contint » - Qu'est-ce qui le retint ?
וַיִּתְאַפַּק הָמָן וַיָּבוֹא אֶל בֵּיתוֹ, וַיִּשְׁלַח וַיָּבֵא אֶת אֹהֲבָיו וְאֶת זֶרֶשׁ אִשְׁתּוֹ. - Haman se contint et rentra chez lui ; puis il envoya chercher ses proches et Zéresh, sa femme.
L'expression « Haman se contint... et rentra chez lui » implique qu'il avait d'autres intentions, et que c'est seulement parce qu'il s'est maîtrisé qu'il est rentré à la maison. En effet, explique le Malbim : en constatant cette attitude, sa première pensée fut de retourner immédiatement auprès du roi pour dénoncer Mordekhaï - mon seigneur le roi, il y a ici un homme qui refuse d'obéir à l'ordre royal de se prosterner, il faut l'exécuter. Pourtant, « Haman se contint » et ne retourna pas voir le roi. Il n'était pas insensé et se dit : prenons d'abord conseil sur la marche à suivre. C'est pourquoi il fit mander ses proches et sa femme Zéresh afin de délibérer.
Et pourquoi dut-il « faire venir » sa femme Zéresh ? Il faut savoir qu'Haman avait plusieurs épouses ; c'est pour cette raison qu'il dut envoyer quérir spécifiquement Zéresh, qu'il considérait comme particulièrement sage - et comme nous le verrons bientôt, il ne se trompait pas : Zéresh était réellement très habile.
« Haman leur raconta la gloire de ses richesses » - Pourquoi leur étaler ce qu'ils savaient déjà ?
וַיְסַפֵּר לָהֶם הָמָן אֶת כְּבוֹד עָשְׁרוֹ וְרֹב בָּנָיו, וְאֵת כָּל אֲשֶׁר גִּדְּלוֹ הַמֶּלֶךְ וְאֵת אֲשֶׁר נִשְּׂאוֹ עַל הַשָּׂרִים וְעַבְדֵי הַמֶּלֶךְ. - Haman leur raconta la gloire de ses richesses, le grand nombre de ses fils, et tout ce par quoi le roi l'avait grandi et élevé au-dessus des ministres et des serviteurs du roi.
A priori, à quoi rime cet inventaire ? Ses conseillers et son épouse ignoraient-ils donc l'étendue de ses biens ? Le nombre de ses fils était-il une nouveauté ? Sa grandeur n'était-elle pas notoire et éclatante, alors que tout le monde s'agenouillait et se prosternait devant lui puisque le roi l'avait grandi et élevé au-dessus des ministres ?
Le Malbim explique : jusqu'à présent, la logique aurait voulu qu'Haman s'en prenne directement à Mordekhaï et règle son compte à cet homme qui l'exaspérait jour après jour. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Parce qu'il jugeait dégradant d'entrer en conflit avec un Juif à ses yeux si méprisable. Un paradoxe apparaît alors : d'un côté, le rang suprême d'Haman décuple la faute de Mordekhaï - de qui te moques-tu ? D'Haman, que le roi a élevé au-dessus de tous les ministres ! En ce sens, il fallait l'éliminer sur-le-champ. Mais d'un autre côté, c'est précisément ce prestige qui lui interdisait de porter la main sur lui : si tu es si grand, que vas-tu te rabaisser face à un être aussi insignifiant que Mordekhaï ?
C'est comparable à un chef de gouvernement qui marche dans la rue lorsqu'un enfant de trois ans lui lance une insulte : va-t-il se retourner vers lui ? Il l'ignore royalement ; des êtres vils, il y en a toujours. Si le ministre des Affaires étrangères d'une puissance étrangère lui adressait une telle injure, ce serait un incident diplomatique et il s'en trouverait offensé. Mais face à un petit enfant, il fait semblant de ne rien entendre. S'il allait chercher querelle à un bambin, tout le monde le regarderait en disant : pourquoi rabaisses-tu ainsi ta propre dignité ?
C'est pourquoi Haman devait nécessairement faire ce préambule. Il expose à ses conseillers le dilemme lui-même : voyez à quel point je suis grand - la richesse, une nombreuse descendance, et un rang supérieur à tous les ministres - et c'est précisément pour cela qu'il m'est difficile de m'occuper de Mardochée le Juif. Ne me dites pas simplement « va et tue-le », car si je m'abaisse à m'occuper de lui, cela reviendrait à lui accorder de l'importance.
Le Malbim précise que le succès d'Haman reposait sur trois piliers : l'abondance des biens (la richesse), la multitude d'enfants, et le pouvoir - et ces trois éléments réunis constituent la réussite absolue selon tous les critères de ce monde-ci. Un homme riche est considéré comme accompli ; mais s'il est sans descendance, on ne l'envie plus vraiment. S'il a également des enfants, et pas n'importe lesquels, mais des enfants influents et bien placés dans le royaume - or, les dix fils d'Haman étaient ministres auprès d'Assuérus, sans compter ses nombreux autres fils, environ quatre cents selon nos Sages de mémoire bénie (Hazal). Et même s'il possède à la fois richesse et descendance, s'il est de modeste condition, ce n'est pas une réussite complète ; or, au sujet d'Haman, on dit qu'il a ses entrées chez le roi, qu'il est un personnage illustre. C'est de ces trois aspects qu'il se glorifie en disant : j'ai tout - et quand on a tout, comment s'abaisser à s'occuper d'un menu fretin ?
« Rien que moi » - Le comble de la grandeur
וַיֹּאמֶר הָמָן: אַף לֹא הֵבִיאָה אֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה עִם הַמֶּלֶךְ אֶל הַמִּשְׁתֶּה אֲשֶׁר עָשָׂתָה כִּי אִם אוֹתִי, וְגַם לְמָחָר אֲנִי קָרוּא לָהּ עִם הַמֶּלֶךְ. - Haman ajouta : « De plus, la reine Esther n'a invité auprès du roi, au festin qu'elle a préparé, que moi seul ; et demain encore, je suis invité auprès d'elle avec le roi. »
Pourquoi une formulation aussi lourde ? Il aurait simplement dû dire : « Esther m'a invité au festin qu'elle a préparé ». Pourquoi cette insistance : « elle n'a fait venir... que moi seul » ? Le Malbim explique : Haman souligne devant eux qu'il a atteint le sommet le plus élevé possible. En effet, lorsqu'un souverain organise un festin, on n'a jamais vu un festin restreint à deux ou trois personnes ; ce serait ridicule. C'est comme quelqu'un qui dirait « nous avons fait une fête hier », et à qui l'on demanderait qui était présent, et qui répondrait : « ma femme et moi ». C'était peut-être agréable, mais ce n'est pas une fête. Moi, ma femme et Haman - cela ne constitue pas un festin royal !
Haman leur dit en réalité : sachez que je suis si considérable aux yeux de la reine que lorsqu'elle m'invite, ma seule présence lui suffit. Elle n'a convié personne d'autre, car lorsque Haman est là, c'est comme si tout le royaume était réuni. À ses yeux, j'équivaux à tous les ministres réunis.
Et il ajoute encore : « et demain encore je suis invité auprès d'elle [קרוא לה, littéralement : appelé pour elle] avec le roi ». Que signifie « appelé pour elle » ? Le Malbim explique : invité par elle, pour elle - pour son propre besoin. Et voyez jusqu'où va sa mégalomanie : Haman comprend que la reine désire formuler une requête au roi, et qu'elle n'est pas certaine qu'il l'exaucera ; c'est pourquoi elle fait appel à un « renfort de poids » - Haman en personne - pour plaider sa cause auprès du souverain. En somme : je suis si important que la reine a besoin de mon intervention dès lors qu'elle sollicite le roi.
« Mais tout cela ne vaut rien pour moi »
וְכָל זֶה אֵינֶנּוּ שֹׁוֶה לִי, בְּכָל עֵת אֲשֶׁר אֲנִי רֹאֶה אֶת מָרְדֳּכַי הַיְּהוּדִי יוֹשֵׁב בְּשַׁעַר הַמֶּלֶךְ. - « Mais tout cela ne m'est de rien, chaque fois que je vois Mardochée le Juif assis à la porte du roi. »
Toute cette grandeur ne compte pour rien à mes yeux face au mépris que m'inflige Mardochée le Juif. Bien au contraire, plus je suis élevé, plus cet affront est cuisant et intolérable : qu'un homme modeste soit humilié, passe encore ; mais qu'un personnage aussi éminent que moi soit bafoué, quel outrage insupportable ! D'un autre côté, c'est précisément parce que je suis si haut placé que je ne peux agir directement contre lui. Il se tourne donc vers ses conseillers et leur demande : conseillez-moi, comment puis-je régler le problème que représente Mardochée sans me compromettre, sans qu'on dise de moi que je me suis rabaissé à frapper un enfant ?
Le conseil de Zéresh : une potence haute de cinquante coudées - et dès le matin
וַתֹּאמֶר לוֹ זֶרֶשׁ אִשְׁתּוֹ וְכָל אֹהֲבָיו: יַעֲשׂוּ עֵץ גָּבֹהַּ חֲמִשִּׁים אַמָּה, וּבַבֹּקֶר אֱמֹר לַמֶּלֶךְ וְיִתְלוּ אֶת מָרְדֳּכַי עָלָיו, וּבֹא עִם הַמֶּלֶךְ אֶל הַמִּשְׁתֶּה שָׂמֵחַ, וַיִּיטַב הַדָּבָר לִפְנֵי הָמָן וַיַּעַשׂ הָעֵץ. - Zéresh sa femme et tous ses amis lui dirent : « Qu'on prépare une potence haute de cinquante coudées, et au matin, parle au roi pour qu'on y pende Mardochée ; puis, va joyeusement au festin avec le roi ! » La chose plut à Haman, et il fit dresser la potence.
Soit dit en passant, il ressort du texte du verset que sa femme ne l'aimait pas particulièrement : « Et Zérech, sa femme, et tous ses amis lui dirent » - ce qui sous-entend que sa femme Zérech ne faisait pas partie de ses amis.
Le Malbim pose alors la question : où réside donc ici la grande sagesse ? Il s'agit pourtant de ses conseillers et de ses sages, qu'ont-ils donc innové - d'ériger une potence et d'y pendre Mardochée ? De plus, pourquoi précisément cinquante coudées ? Qu'y a-t-il de moins dans un arbre de quarante-neuf ? Même un arbre de dix coudées suffirait amplement, puisque les pieds du supplicié ne touchent pas le sol ! Et troisièmement, pourquoi « et le matin, dis au roi » - si on le pend à midi, Haman ne peut-il donc pas patienter ?
Le Malbim explique que leur conseil était d'une remarquable sagesse. Ils répondirent précisément au problème qu'il avait soulevé : comment se venger de Mardochée sans que cela ne soit perçu comme une marque de bassesse. Ils lui dirent : si tu pends Mardochée sous prétexte qu'il ne se prosterne pas devant toi, ce sera effectivement une atteinte à ton honneur ; cela signifierait que cet être insignifiant te perturbe et que tu t'abaisses à son niveau. Fais-le donc pour une tout autre raison.
Et quelle est cette raison ? Parfois, le roi ordonne d'exécuter un rebelle « pour que le peuple voie et craigne », à titre d'exemple. Et lorsque le roi agit ainsi, il choisit bien souvent un individu insignifiant plutôt qu'un personnage de haut rang. C'est comparable à un enseignant qui souhaite punir un élève pour donner une leçon à toute la classe - non point qu'il convienne d'agir ainsi, mais telle est parfois la manière de procéder - et qui choisit-il ? Non pas le premier de la classe, mais celui dont le dossier est déjà chargé, pour en faire un exemple devant tous. Voici donc le conseil : agis comme si le roi avait ordonné de châtier Mardochée pour l'exemple - non en raison d'une querelle personnelle, mais pour une raison d'État ; et dans ce genre de cas, on s'en prend toujours au plus méprisable, c'est pourquoi le choix s'est porté précisément sur Mardochée le Juif.
Dès lors, les deux détails s'éclairent. Quand on pend un homme pour l'exemple, où le pend-on ? Non pas dans une arrière-cour, mais sur la place publique, aux yeux de tous, sans quoi la portée exemplaire serait nulle. C'est pourquoi il faut un arbre haut de cinquante coudées, afin que la chose soit perçue comme un acte public de la royauté ; sinon, cela passerait à nouveau pour une querelle privée, et tu en sortirais amoindri.
Il en va de même pour le moment choisi : lorsqu'on juge un individu selon la procédure judiciaire ordinaire, le tribunal siège le matin et procède à l'exécution l'après-midi. Mais un acte accompli pour l'exemple doit être l'événement marquant de la journée. Comment y parvenir ? Dès le réveil, les habitants doivent apercevoir un homme pendu au centre de la ville à cinquante coudées de hauteur, jetant toute la ville en émoi - et chacun comprend aussitôt qu'il s'agit d'un décret royal. En revanche, un criminel ordinaire condamné pour sa faute n'est pendu ni à cinquante coudées de hauteur, ni dès le matin.
Tel était donc tout leur conseil : crée une situation où il semblera que tu n'as aucun différend personnel avec lui - un arbre haut de cinquante coudées, et au matin, demande au roi qu'on l'y pende. Alors, tu pourras te rendre au banquet le cœur joyeux, sans que cette épine ne vienne te troubler. « La chose plut à Haman, et il fit préparer le bois ».
En conclusion :
Ce passage dévoile la vie intérieure d'Haman. « En ce jour-là » enseigne que ce fut l'unique jour de sa vie où il éprouva de la joie, car un être mauvais ne se satisfait jamais de ce qu'il possède. « Sans qu'il se levât ni bougeât » montre que Mardochée ne s'est pas seulement abstenu de se lever, mais qu'il n'a éprouvé la moindre crainte, d'où Haman comprit qu'il ne s'agissait point d'une obligation religieuse mais d'un mépris absolu à son égard - d'où « Haman fut rempli de fureur contre Mardochée », une colère purement personnelle. S'il réunit ses sages, ce ne fut point pour faire étalage de ses richesses, de ses fils et de sa grandeur, mais pour leur exposer ce paradoxe : son élévation rend l'affront plus cuisant tout en lui interdisant d'en découdre avec Mardochée. C'est à cela que Zérech répondit par un conseil avisé - habiller la vengeance personnelle des oripeaux d'un acte d'État accompli pour l'exemple : une potence haute de cinquante coudées au cœur de la ville et une pendaison dès le matin. De là découle également l'enseignement : « D'où Haman est-il évoqué dans la Torah ? » : de ce trait présent depuis Adam le premier homme - tout le jardin ne vaut rien aux yeux de l'homme dès lors qu'un seul arbre lui demeure interdit.