Le chapitre 5 est la lamentation qui clôt la Meguila, et le poète y énumère les conséquences concrètes de la destruction : l'humiliation, la faim, l'asservissement et la trahison des nations. Le cours que voici traite d'une partie des versets du chapitre, à partir du verset 6, et pour chaque verset nous verrons son sens littéral, les explications des Richonim et des commentateurs, ainsi que les paroles de nos Sages et la leçon de moussar qui en découle.
מִצְרַיִם נָתַנּוּ יָד אַשּׁוּר לִשְׂבֹּעַ לָחֶם׃ - À l'Égypte nous avons tendu la main, à l'Assyrie pour nous rassasier de pain.
Rachi explique : quand un homme tombe et veut se relever, il tend la main vers celui qui se trouve à côté de lui afin qu'il l'aide. De même ici, à l'Égypte nous avons tendu la main pour qu'ils nous aident. Autrement dit, le sens n'est pas que l'Égypte nous a tendu la main, mais plutôt comme "à l'Égypte nous avons tendu la main" - c'est nous qui avons tendu nos mains comme un noyé qui demande d'être sauvé. Et vers l'Assyrie nous nous sommes tournés pour qu'ils nous rassasient de pain. Quant à la formulation du verset, dit Rachi, le daguech du noun dans "נָתַנּוּ" tient lieu d'un second noun, comme dans "tout vient de Toi et de Ta main nous T'avons donné", où le sens n'est pas "ils ont donné" mais "nous avons donné". Au lieu d'écrire un noun redoublé, il est écrit "נתנו" avec un daguech.
Et à propos de l'expression "donne la main" : on raconte l'histoire d'un homme qui se noyait dans la mer. On vint le sauver et on lui cria : donne la main, donne la main, on va te tirer ! Et rien n'y faisait. Un homme astucieux se tenait là et lui dit : prends ma main ! Aussitôt le noyé tendit sa main et fut saisi. Cet homme astucieux leur dit : vous ne comprenez pas, il ne connaît pas une expression comme "donne". Dis-lui "prends" - ça, il est prêt à l'entendre.
Le poète dit encore : considère quelle terrible famine il y a eu, à la suite de laquelle nous avons tendu la main à l'Égypte et à l'Assyrie - non pas pour qu'ils nous envoient des choses superflues, ni des chevaux ni des biens de luxe, mais seulement du pain. "Se rassasier de pain" uniquement.
Et dans le Eicha Rabba nos Sages disent : les enfants d'Israël envoyaient de l'huile de la terre d'Israël vers l'Égypte, y achetaient du blé, et envoyaient ce blé vers l'Assyrie. Et tout cela pourquoi ? Selon le principe de "envoie ton pain", afin que le moment venu ils leur viennent en aide. C'est ce qui est dit (Osée 12) : "וּבְרִית עִם אַשּׁוּר יִכְרֹתוּ וְשֶׁמֶן לְמִצְרַיִם יוּבָל - et ils concluent une alliance avec l'Assyrie, et de l'huile est acheminée vers l'Égypte". Or, bien que nous les ayons aidés, de l'huile et du blé, que nous ayons investi en eux toutes ces années - viens et vois comment ils nous ont trahis. Et le "Hout chel Hessed" explique : "l'Assyrie pour se rassasier de pain" - l'Assyrie donnait du pain à nos ennemis pour qu'ils combattent Israël. Non seulement ils ne nous ont pas aidés, mais ils ont encore contribué à nous frapper.
La chose ressemble à ce que nous voyons de nos jours : tout le temps ils demandaient de la pitié - ils n'ont pas les moyens de construire, ils n'ont pas les moyens de se développer, donnez-leur du ciment, donnez-leur du ciment. Et nous avons vu qu'en effet ils ont construit et se sont très bien développés, mais sous terre. Ils n'ont rien construit au-dessus du sol ; tout le ciment a servi à construire des tunnels pour nous attaquer le moment venu. Et c'est la bonté d'Hachem que tout ait explosé maintenant.
On m'a dit aujourd'hui : y a-t-il une autre explication au fait qu'ils n'ont pas activé les tunnels ? Ils auraient pu les activer il y a un mois, il y a deux mois, et alors imaginez - des compagnies sortent pendant que nous dormons, sans aucune préparation et sans aucune alerte, de chaque puits sortent vingt ou trente combattants. Nous aurions pu nous réveiller face à un enfer terrible, impossible à imaginer et à décrire, face à un matin noir, à quelque chose dans le genre de la catastrophe des tours jumelles. En une seule attaque ils auraient pu prendre cinquante otages, des localités entières où tous dorment, ou perpétrer un pogrom et un massacre unique puis retourner dans les tunnels, et nous n'aurions rien su. Quelle grande bonté d'Hachem que jusqu'à aujourd'hui ils n'aient pas activé cela. Qui peut comprendre une telle chose, sinon que le Saint béni soit-Il a mis dans leur cœur de ne pas le faire ? Car sinon, s'ils avaient activé cela il y a longtemps, qui sait quelle victoire immense ils auraient eue dans la conscience collective et en matière de prisonniers - ils auraient pu libérer tous leurs détenus de prison rien que grâce aux otages qu'ils auraient pris de la ville souterraine qui fonctionne là-bas. Il n'y a là que la conduite d'Hachem. Celui qui y réfléchit verra comment la laisse du chien est dans la main de son maître, et que le Saint béni soit-Il a pitié et compassion de nous, qu'Il n'a pas lâché contre nous ces bêtes féroces, et qu'Il a veillé à ce que les choses se déroulent de telle manière que nous dévoilions tout avant la grande catastrophe.
אֲבֹתֵינוּ חָטְאוּ וְאֵינָם וַאֲנַחְנוּ עֲוֺנֹתֵיהֶם סָבָלְנוּ׃ - Nos pères ont péché, et ils ne sont plus, et nous, nous portons le fardeau de leurs fautes.
L'auteur de l'Alon Bakhot explique : lorsque le Saint, béni soit-Il, a voulu donner la Torah, Il a dit au peuple d'Israël : « Amenez-Moi des garants. » Israël répondit : « Maître du monde, nos enfants se portent garants pour nous. Si, à Dieu ne plaise, quelque chose ne va pas, nos enfants en répondent. » Comme il est dit : « De la bouche des enfants et des nourrissons, Tu as fondé la force » (Tehilim 8, 3). C'est pourquoi, pour la faute du bitoul Torah (la négligence de l'étude), les petits meurent, car c'est grâce à eux que le Saint, béni soit-Il, a fondé la sainte Torah - « Hachem donnera la force à Son peuple » (Tehilim 29, 11). Et c'est ce que dit le verset : « Nos pères ont péché, et ils ne sont plus, et nous, nous portons leurs fautes » - en qualité de garants. Pourquoi avons-nous porté leurs fautes ? Parce que nous sommes les enfants, et qu'en tant qu'enfants, nous sommes les garants des péchés des pères.
Dans Cha'aré 'Haïm, une autre explication est rapportée, par voie d'esprit : « Nos pères ont péché, et ils ne sont plus » - lorsque nos pères péchaient, s'ils trébuchaient un jour dans une faute, ils la regrettaient aussitôt, et elle « n'était plus ». Comme dans le verset : « À peine y as-tu jeté les yeux qu'il n'est plus » (Mishlé 23, 5) - la faute disparaissait, elle était immédiatement effacée. Lorsque le prophète vint trouver David, qu'a répondu David sur-le-champ ? « Il dit : J'ai péché » (Chmouel II 12, 13) - il avoua immédiatement, et aussitôt : « Hachem aussi a fait passer ton péché ». Nos pères ont péché et la faute n'était plus - ils savaient faire téchouva sur l'heure, selon le principe : « Ne soupçonne pas le sage la nuit, car il a certainement fait téchouva », et au sens de « Car un souffle a passé sur lui, et il n'est plus » (Tehilim 103, 16).
Mais nous - « et nous, nous portons leurs fautes [savalnou] ». Si nous commettions des fautes comme eux, nous les tolérerions sur nos épaules et les porterions sans réagir. Nous ne ressentons aucune urgence à faire téchouva, nous n'éprouvons pas le besoin de nous hâter pour expier et nous purifier. « Savalnou » - nous sommes capables de supporter et de tolérer sur nos épaules le poids de nos péchés. Tandis que nos pères ne supportaient pas un seul instant le fardeau des fautes sur eux : à peine avaient-ils péché qu'aussitôt la faute n'était plus, ils s'empressaient immédiatement de faire téchouva, afin de ne point s'endormir dans leur lit avec une faute entre les mains.
עֲבָדִים מָשְׁלוּ בָנוּ פֹּרֵק אֵין מִיָּדָם׃ - Des serviteurs ont dominé sur nous ; nul ne nous arrache de leurs mains.
L'auteur du Lé'hem Dim'ah explique : « Des serviteurs ont dominé sur nous » - parce que nous n'avons pas été les serviteurs d'Hachem. En effet, le Saint, béni soit-Il, a dit : « Car c'est à Moi que les enfants d'Israël sont serviteurs » (Vayikra 25, 55) - vous devez être Mes serviteurs, et non les esclaves d'esclaves. Et puisque nous n'avons pas été les serviteurs du Maître du monde, nous sommes devenus les esclaves d'esclaves, et dès lors, qui nous gouverne ? Des esclaves.
Et pourquoi « nul ne nous arrache de leurs mains » ? On explique : le cœur des rois et des ministres est dans la main d'Hachem - « Le cœur du roi est un cours d'eau dans la main d'Hachem, Il l'incline vers tout ce qu'Il veut » (Mishlé 21, 1). La raison en est simple : un roi peut, en un instant, commettre des actes terribles et cruels, et il détient le pouvoir sur la vie de centaines, de milliers et de millions d'hommes. C'est pourquoi la chaîne du chien doit rester dans la main de son maître, selon l'expression du saint Or Ha'haïm ; ainsi, les rois ne peuvent point agir selon leur bon vouloir.
De là découle également la raison pour laquelle nos Sages ont enseigné que quiconque opprime Israël devient chef : afin de lui conférer le statut de roi. S'il a le statut de roi, la chaîne du chien demeure dans la main de son maître, et il ne peut faire ce qu'il désire ; pour ainsi dire, Hachem peut intervenir dans le libre arbitre de cet homme. En revanche, s'il n'a pas le statut de roi, c'est un problème grave, car il peut alors agir à sa guise envers nous et dispose de son plein libre arbitre ; ce n'est qu'envers les rois que le Saint, béni soit-Il, infléchit la volonté.
C'est ainsi que l'on peut éclairer les paroles du Midrach sur la Méguilat Esther : « Et il arriva aux jours d'Assuérus » - c'est une détresse (da akata) ; « cet Assuérus qui régnait de l'Inde jusqu'en Éthiopie » - c'est un soulagement (da revakha). À première vue, ce Midrach est fort surprenant : quel rapport entre le fait qu'il règne de l'Inde jusqu'à l'Éthiopie et un soulagement ? Selon notre principe, l'explication est admirable : « Et il arriva aux jours d'Assuérus » - avant même qu'il ne devienne roi, lorsqu'une sorte de malfrat fait la loi, c'est une détresse absolue, un malheur profond, comment s'en sortir ? Le Saint, béni soit-Il, pour ainsi dire, n'intervient pas dans son libre choix. Mais « cet Assuérus qui régnait » - une fois devenu roi ? C'est un soulagement, car une porte de salut s'ouvre : le cœur des rois et des dirigeants est entre les mains d'Hachem, et le Saint, béni soit-Il, peut le diriger. Et c'est ce que dit le verset : « Des serviteurs ont dominé sur nous » - dès lors que ceux qui nous gouvernent ne sont que des esclaves, par conséquent, « nul ne nous arrache de leurs mains ». Qui viendra nous délivrer et nous arracher de leurs mains ? Car le cœur d'un esclave n'est pas dans la main d'Hachem, et il peut déployer contre nous une immense cruauté - qui donc nous sauvera ?
Il est important de souligner que toute cette explication ne s'accorde qu'avec l'opinion, comme celle du saint Or Ha'haïm et d'autres, selon laquelle un être doué de libre arbitre a le pouvoir de nuire même à celui contre qui cela n'a pas été décrété. En revanche, selon ceux qui soutiennent qu'un être doué de libre arbitre n'a pas le pouvoir de porter atteinte à quelqu'un si cela n'a pas été décrété d'En Haut, et que nul ne peut empiéter sur ce qui est préparé pour son prochain fût-ce d'un cheveu - et que par conséquent le libre arbitre est limité lorsqu'il s'agit de nuire à autrui -, cette explication ne s'applique pas, car de toute manière personne ne peut nous atteindre si cela ne nous a pas été décrété. Et comme l'enseignent les maîtres du Moussar, nous tenons selon l'avis du Gaon de Vilna qu'un homme est incapable de faire du tort à son prochain et qu'un être doué de libre arbitre n'a aucun pouvoir de causer du tort à autrui : il y a bien un libre arbitre, mais il est limité, et nul n'a le pouvoir de faire du mal à celui contre qui cela n'a pas été décrété.
Le « Lé'hem Dim'ah » ajoute encore : c'est la coutume du monde que d'avoir pitié des personnages respectables tombés en captivité, et on ne les traite pas de manière humiliante et dégradante. Mais tout cela ne vaut que si l'on tombe aux mains de geôliers ordinaires ; si l'on tombe aux mains d'esclaves - « nul ne nous délivre de leurs mains ». Les esclaves n'ont aucun sentiment, ils ne connaissent pas la convention de Genève ni rien de semblable, et là réside véritablement un grave problème.
De plus : un homme tombé en esclavage, le maître peut décider d'alourdir son joug ou de l'alléger. Parfois il l'alourdit, parfois il l'allège. Mais si vous tombez en esclavage entre les mains d'un esclave qui a lui-même un maître, et que ce maître a ordonné à son esclave de vous asservir - « nul ne nous délivre de leurs mains ». C'est une impasse inextricable, car cet esclave vous dit : je ne peux pas m'empêcher de te tourmenter, je reçois des ordres, et ces ordres viennent du maître. Tant que nous tombions aux mains de maîtres - le maître est son propre maître et peut décider de cesser les tourments. Mais lorsque nous sommes tombés aux mains d'un esclave, celui-ci dit : je n'ai aucun pouvoir de décision, j'ai reçu des ordres et ils consistent à t'asservir. Il n'a donc pas la permission d'alléger le fardeau, et c'est pourquoi « nul ne nous délivre de leurs mains ».
Le « Alon Bakout » rapporte les paroles du Midrash : « Des esclaves ont dominé sur nous - ce sont les royaumes ». Et que cela signifie-t-il ? Le roi se sent grand, il domine sur nous, c'est Névoukhadnétsar, il se prend pour un géant. Mais quel est le véritable regard porté sur lui ? Le Saint, béni soit-Il, l'appelle : « Névoukhadnétsar, Mon serviteur ». Il a l'air d'un roi, il semble grand, mais nous le considérons comme un esclave - et pas n'importe quel esclave, un esclave asservi à ses propres passions.
On raconte à propos de l'un des grands d'Israël que, le lendemain des élections aux États-Unis, il alla aussitôt s'enquérir de qui avait été élu président. On lui demanda : depuis quand le Rav s'intéresse-t-il à la politique locale, et à plus forte raison mondiale ? En quoi cela importe-t-il tant de savoir qui a été élu président des États-Unis, et de surcroît avant la prière ? Il leur répondit : je m'apprête à réciter les Bircot Hacha'har, et je veux savoir à qui penser lorsque je prononce la bénédiction « Chélo 'assani goy » (qui ne m'a pas fait non-juif). Car lorsque tu dis « Chélo 'assani goy », penses-tu à Ahmed de la cuisine ? Pas du tout ! Dans « Chélo 'assani goy », on pense au président des États-Unis, à l'homme numéro un dans le monde, à celui qui détient le plus grand pouvoir. C'est à lui que je pense : Merci, Maître du monde, de ne pas m'avoir fait non-juif.
Même s'il s'agit du non-juif le plus considéré, et que le Juif est au plus bas, un Juif plongé dans la boue la plus profonde - c'est un diamant. Recouvert de beaucoup de souillure, de beaucoup de boue peut-être, mais un diamant. En face de lui, le non-juif le plus honorable n'est qu'une pierre, une motte de terre enveloppée de toutes sortes d'emballages brillants, mais cela reste une pierre de terre ; lorsqu'on retire l'emballage, on découvre du gravier. Mais un Juif est un diamant. Et c'est ce que le verset te dit : sache que, même s'ils se prennent pour des rois, ils jouent - ils jouent au roi. Autrefois, c'était un jeu avec un sceptre surmonté d'une boule et une couronne, et aujourd'hui ils jouent à d'autres jeux, avec des cortèges officiels, la Maison-Blanche et tout le reste. Tout cela n'est qu'un jeu, et nous n'en sommes nullement impressionnés. Pour nous, il n'a que le statut d'un serviteur : « Névoukhadnétsar, Mon serviteur » - il a dominé sur le monde entier, mais il reste « Mon serviteur », rien de plus qu'un esclave, et ils ne sont jamais sortis de la main du Saint, béni soit-Il, même lorsqu'ils s'attribuent le titre de rois.
Le « Richen Tov » explique : « Des esclaves ont dominé sur nous » - au lieu que nous soyons des maîtres et que nous dominions sur les autres, ce sont des esclaves qui dominent sur nous. Bien qu'ils soient des esclaves, ils dominent aujourd'hui sur nous au lieu que nous dominions sur eux. Et cela concorde assez avec les propos du « Lé'hem Dim'ah » que nous avons vus : parce que nous n'avons pas accompli ce que l'Éternel avait ordonné, « Car c'est à Moi que les enfants d'Israël sont serviteurs » - je n'ai pas été le serviteur d'Hachem, et j'ai attiré sur moi la domination d'un esclave.
Dans le « Khout chel 'Hessed » et le « Kol Yaakov », on explique : un esclave habitué aux travaux pénibles et aux corvées exténuantes n'a aucune pitié lorsqu'il voit autrui accomplir ces mêmes tâches. Qu'y a-t-il d'étonnant ? Il l'a lui-même fait maintes fois ! Il n'a aucune compassion. Un homme raffiné, lorsqu'il voit quelqu'un peiner et s'épuiser, a le cœur brisé : regarde comme il transpire ! Mais celui qui endure cela en permanence se dit : et alors ? Il fait des efforts, c'est le travail, c'est ainsi qu'on gagne sa vie, c'est la vie. Il n'éprouve aucune pitié. Et c'est là toute la difficulté : « Des esclaves dominent sur nous » - ceux qui nous gouvernent sont des individus habitués aux travaux les plus durs et rompus aux souffrances, si bien qu'« il n'y a personne pour nous arracher de leurs mains » : qui peut délivrer et sauver de telles mains ?
Autre explication : les esclaves ne libèrent jamais leurs propres esclaves. L'Histoire nous montre d'ailleurs des serviteurs qui possédaient eux-mêmes des serviteurs - Tsiva, le serviteur de Méphibocheth, possédait lui-même de nombreux serviteurs. Or, lorsqu'un esclave a des esclaves, il ne se presse nullement de les affranchir, car cela lui confère une supériorité : moi, un esclave ? Il y a des hommes sous mes ordres ! C'est pourquoi « Des esclaves dominent sur nous » - dès lors qu'un esclave me gouverne, la chance d'être libéré de son emprise est nulle, car il veut constamment se sentir supérieur, constamment au-dessus. Un homme libre peut affranchir ses esclaves de temps à autre, car le fait d'être son esclave ne lui confère pas son statut ; mais lorsque vous êtes l'esclave d'un esclave, vous faites de lui un personnage : au lieu d'un esclave, il se sent désormais un maître. C'est pourquoi, lorsque des esclaves règnent sur nous, « il n'y a personne pour nous arracher de leurs mains ».
בְּנַפְשֵׁנוּ נָבִיא לַחְמֵנוּ מִפְּנֵי חֶרֶב הַמִּדְבָּר׃ - Au péril de notre vie nous nous procurons notre pain, à cause de l'épée du désert.
Selon le sens simple, tel que le décrit le Yossiphon, les gens allaient chercher de la nourriture au péril de leur vie, avec une totale abnégation. On trouve également de tels récits lors de la guerre de 1948 (5708) et d'autres conflits : sous les bombardements, parvenus à une famine effroyable, il fallait sortir au péril de sa vie pour rapporter de quoi manger. On sait ainsi que la fille du rav Eliashiv fut tuée lors d'un bombardement en 1948, alors qu'elle était sortie avec abnégation pour rapporter de la nourriture ; c'était une petite fille, elle y était allée au péril de sa vie, et il y eut un bombardement, que Dieu nous en préserve. « Au péril de notre vie nous procurons notre pain » - parfois, pour aller chercher du pain, il fallait risquer sa propre vie, simplement pour réussir à obtenir de quoi manger.
Autre explication : l'âme est faite pour aspirer à la spiritualité, mais au lieu de cela, elle convoite la matérialité. À quoi cela ressemble-t-il ? À deux commerçants. L'un vendait des pierres précieuses et des perles, et l'autre vendait des peaux - un commerce peu ragoûtant, car la peau dégage une mauvaise odeur et le travail du tanneur est fort désagréable. Un jour, ils se dirent : et si nous changions de métier ? Car d'ordinaire, l'homme n'est jamais satisfait de sa profession, il regarde toujours son prochain et s'imagine que l'autre gagne davantage. Mais peut-on imaginer pareille chose ? Celui qui s'occupait de pierres précieuses s'évanouit dès son arrivée dans le nouveau commerce à cause de l'odeur ; et celui qui travaillait les peaux se retrouve soudain à manipuler des pierres précieuses - elles lui glissent des doigts, il ignore leur valeur et ce qui les distingue, n'étant pas habitué à des objets aussi raffinés.
Il faut le savoir : l'âme est une parcelle divine d'En-Haut, limpide et pure. Lorsqu'on la mêle à la boue, au sable, à la matière et aux futilités de ce monde - elle n'a aucune affinité ni aucun accès naturel à de telles bassesses. Telle est la condition de l'homme : il prie, mais à chaque mot prononcé, il pense à son compte en banque, à son salaire, à son enfant, ou à ce que son épouse lui a demandé d'acheter sur le chemin du retour. Pendant toute sa prière, où a-t-il la tête ? Dans la nourriture, dans la subsistance, dans les soucis quotidiens. « Au péril de notre âme nous procurons notre pain » : même lorsque nous nous consacrons à la spiritualité et aux affaires de notre âme, notre esprit reste rivé à notre pain quotidien.
Et c'est en ce sens que l'on dit par jeu de mots : « Pourquoi le fils de Jessé n'est-il venu ni hier ni aujourd'hui vers le pain ? » - pourquoi le Messie fils de David, que nous attendons inlassablement, n'est-il venu ni hier ni aujourd'hui ? « Vers le pain » ! Parce que toutes nos requêtes, toutes nos prières et toutes nos aspirations se tournent vers le pain : Maître du monde, ouvre les portes de la subsistance ; Maître du monde, accorde-nous santé et sérénité. Tout n'est que parnassa, matérialité, pain. Et après cela, tu espères que le fils de Jessé viendra ? Tel est le sens de « Au péril de notre âme nous procurons notre pain » - lorsque nous prions et nous occupons des besoins de notre âme, que réclame le corps et vers quoi tend-il ? Vers le pain, vers la subsistance et vers les affaires matérielles. Comme le dit le payétan : « L'homme est tiré de la poussière et retourne à la poussière, au péril de son âme il se procure son pain » - et à quoi est-il comparé ? À un tesson d'argile brisé. Car si tu mets véritablement toute ton âme à pourvoir au pain, et que toutes les énergies de ton être ne sont focalisées que sur le pain, alors tu deviens en vérité semblable à un tesson brisé.
On explique également : certains exercent un emploi qu'il est spirituellement impossible de tenir. Par exemple, un chauffeur de bus à Tel-Aviv - tu vends ton Monde Futur en échange de quoi ? Pour un salaire de la compagnie Egged ! De même pour celui qui va travailler comme maître-nageur sur une plage mixte, que Dieu nous en préserve, ou qui y vend des glaces. Tu brades ton Monde Futur pour quoi au juste ? Et l'homme de répondre : écoute, il faut bien gagner sa vie, c'est la parnassa ! C'est cela, « Au péril de notre âme nous procurons notre pain » - tu es prêt à sacrifier ton âme et à perdre toute vie spirituelle et toute vie éternelle pour rapporter du pain.
De même pour celui à qui l'on demande : pourquoi ne viens-tu pas au cours ? Pourquoi ne viens-tu pas étudier ? Pourquoi ne viens-tu pas au Beth Hamidrach ? Et lui répond : j'avais du travail, j'avais une affaire urgente. Mais enfin, la vie entière n'est-elle que labeur ? « Que signifie pour vous ce travail ? » N'as-tu aucun moment de libre pour toi-même ? Travailles-tu jusqu'à minuit ? Lorsque tu rentres chez toi, qu'advient-il de la spiritualité ? Consacre au moins une heure à ton Monde Futur, viens au Beth Hamidrach ! Un tel homme réalise en sa personne « Au péril de notre âme nous procurons notre pain » : il sacrifie son âme, sa spiritualité et sa vie éternelle pour rapporter du pain, c'est-à-dire une existence matérielle éphémère en ce monde.
עוֹרֵנוּ כְּתַנּוּר נִכְמָרוּ מִפְּנֵי זַלְעֲפוֹת רָעָב׃ - Notre peau a brûlé comme un four, sous les ardeurs de la faim.
Au sens littéral, c'est la suite du verset précédent : la famine était si terrible qu'« au péril de notre vie nous apportons notre pain », et « notre peau a brûlé comme un four ». Et que signifie « nikmarou » ? Le Midrash Eikha Rabba rapporte deux explications. La première : « kekhamrita » - comme des dattes mûries par le soleil. Avez-vous déjà vu une datte qui commence à sécher ? Elle ressemble à une peau ridée ; c'est cela khamrita, et nous sommes devenus comme des dattes qui se dessèchent. La seconde explication : comme un four qui n'a pas été suffisamment chauffé. En d'autres termes, le corps fonctionne correctement lorsque sa température est normale, et lorsque la chaleur corporelle faiblit, il est semblable à un four insuffisamment allumé. Quant au sens simple de « nikmarou », c'est « s'échauffer », comme dans l'expression « nikmerou ra'hamav » - ses entrailles s'émurent (s'échauffèrent de compassion). « Notre peau a brûlé comme un four » - elle est devenue brûlante comme un four.
Le Le'hem Dim'ah relie cela au verset précédent : « Au péril de notre vie nous apportons notre pain, à cause de l'épée du désert » - si du pain avait été accessible, nous serions allés le chercher, même au risque de l'épée, prêts à risquer notre vie pour rapporter du pain. C'est d'ailleurs logique, comme le dirent les lépreux : si nous n'y allons pas, nous mourrons, et si nous y allons, il y a un risque de mourir, mais au moins il y a une chance de survivre. Si nous sommes tués, nous sommes tués, mais c'est préférable à mourir de faim. Mais que faire quand « notre peau a brûlé comme un four sous les ardeurs de la faim » - car il n'y a nulle part d'où en rapporter, et il n'y a rien à rapporter. À l'instar de ce serviteur que Martha bat Baïtos envoya : « Va m'apporter de la fleur de farine », « va m'apporter du pain de seigle » - mais il n'y avait plus de pain et plus rien à manger. On est prêt à risquer sa vie pour rapporter du pain, mais il n'y a aucun pain à trouver que l'on puisse rapporter et manger.
נָשִׁים בְּצִיּוֹן עִנּוּ בְּתֻלֹת בְּעָרֵי יְהוּדָה׃ - Ils ont outragé des femmes dans Sion, des jeunes filles dans les villes de Juda.
Un commentaire ancien rapporte : puisque la renommée de la beauté des filles d'Israël s'était répandue dans le monde, lorsque les impies sont entrés, ils se sont jetés avec cruauté sur les filles d'Israël, tant mariées que célibataires. « Des femmes dans Sion ont été outragées » - ce sont les femmes mariées ; « des jeunes filles dans les villes de Juda » - ce sont les célibataires.
Et le Targoum dit : « Des femmes dans Sion ont été outragées » - des femmes mariées ont été outragées par les Romains ; « des jeunes filles dans les villes de Juda » - à l'époque des Chaldéens. Et quel est le sens de cette distinction ? Pourquoi précisément des jeunes filles au temps des Chaldéens, et des femmes mariées au temps des Romains ? Le Alon Bakout explique : la raison pour laquelle ils ne touchèrent pas aux femmes mariées est, comme le rapporte le Midrash Eikha, que Nevouzradan ordonna à ses troupes en disant : « Le D.ieu de ce peuple déteste la débauche, prenez garde, ne touchez pas à une femme mariée ». Or, il est connu que même un non-juif est soumis à l'interdit de la femme mariée (l'un des commandements noachides) - c'est-à-dire que lui aussi en comprend la gravité.
Dès lors que les femmes apprirent cela, elles allaient trouver un homme et lui disaient : « Nous mangerons notre propre pain et nous nous vêtirons de nos propres habits, pourvu seulement que ton nom soit porté sur nous ». Viens simplement te marier avec nous, inscris seulement ton nom sur nous, donne-nous un acte de mariage ; ne subvins pas à nos besoins, ne nous nourris pas, nous pourvoirons à tout par nous-mêmes, du moment que nous soyons mariées. D'ailleurs, on agissait de même au Yémen : là-bas, un enfant orphelin passait immédiatement sous la tutelle de l'imam, et on l'islamisait de force, sans consulter la famille. C'est pourquoi, lorsqu'un garçon ou une fille se retrouvait orphelin, on les mariait dès l'âge de huit ans, car une fois marié, c'était fini, on ne pouvait plus l'enlever ; on ne prenait qu'un orphelin totalement isolé, sans parents ni conjoint.
Et c'est ce qui est écrit dans Isaïe : « Sept femmes s'empareront d'un seul homme » - pourquoi ? Parce qu'elles voulaient que son nom fût porté sur elles. À l'exception de trois femmes qui firent preuve de négligence et n'agirent pas ainsi, et ce sont elles qu'ils outragèrent. C'est le sens de « Des femmes dans Sion ont été outragées, des jeunes filles dans les villes de Juda ». Remarquez comment le verset est interprété : ne lis pas « betoulot » (jeunes filles), mais « bitlat » (avec trois) - des femmes dans Sion ont été outragées, combien ? Trois. Car le mot est écrit défectif sans la lettre Vav (« בתלת »), et en araméen tlat signifie trois.
Et dans le Min'hat Shaï, il cite le Matnot Kehouna qui propose une autre exégèse : « Des femmes dans Sion ont été outragées » - le pluriel minimal pour « femmes » est de deux. Et « jeunes filles » (betoulot) est écrit sans Vav. Or, on sait que lorsqu'un pluriel est écrit avec un Vav, on en déduit une pluralité, et lorsqu'il est écrit sans Vav, on peut en déduire le singulier, comme pour « basoukkot » : écrit de manière défective, cela fait allusion à une seule paroi, et avec un Vav, à deux parois. De même ici, « betoulot » est écrit de manière défective, comme s'il s'agissait d'une seule jeune fille. Il s'avère donc qu'il n'y en eut au total que trois : deux femmes mariées et une jeune fille. C'est pourquoi le Targoum précise que cela eut lieu lors de la destruction du Second Temple, car lors de la destruction du Premier Temple, Nevouzradan avait expressément ordonné de ne pas porter atteinte aux femmes mariées.
Le Le'hem Dima rapporte au nom de commentateurs que le verset est construit sous forme de question et de réponse. L'auteur de la lamentation demande : « Nachim be-Tsiyon inou » (Des femmes ont été violentées dans Sion) - comment en sommes-nous arrivés à une telle déchéance ? Comment une telle dégradation a-t-elle pu se produire ? Comment avons-nous pu tomber si bas pour que des femmes soient déshonorées dans Sion, comment un tel drame a-t-il pu arriver ? Et le Roua'h Hakodech lui répond : « Bétoulot be-aré Yehouda » (Des vierges dans les villes de Juda) - parce que l'on violentait des jeunes filles dans les villes de Juda alors même que ces villes étaient encore florissantes. On ne se conduisait pas avec pudeur, et l'on s'étonne qu'ensuite les ennemis viennent commettre de tels actes ?
On peut également proposer une autre explication : « Des vierges dans les villes de Juda » - pourquoi s'étonner ? La tsniout au sein d'Israël avait terriblement décliné, et au lieu de « Toute la gloire de la fille de roi est à l'intérieur », des jeunes filles déambulaient dans les villes de Juda, dans les rues et les centres commerciaux. Dès lors, comment s'étonner d'en arriver à des situations aussi douloureuses et effroyables ? « Des femmes ont été violentées dans Sion » n'est que la conséquence de « vierges dans les villes de Juda ». Si la tsniout avait été préservée, nous n'aurions jamais connu une telle chute, à D.ieu ne plaise.
Dans ces versets, l'auteur de la lamentation dépeint l'abîme de l'humiliation : nos mains sont tendues vers l'Égypte et l'Assyrie uniquement pour obtenir du pain, et eux-mêmes, envers qui nous nous étions montrés bienveillants en leur fournissant de l'huile et des céréales, nous ont trahis et ont prêté main-forte à nos ennemis. « Nos pères ont fauté et ne sont plus » - nous, les fils, garants de la Torah, portons les fautes des pères ; or, contrairement aux pères qui s'empressaient de faire téchouva et ne toléraient pas de porter la faute un seul instant, nous sommes capables de traîner nos fautes en silence. « Des esclaves ont régné sur nous » - parce que nous n'avons pas été les serviteurs d'Hachem, nous sommes tombés sous le joug d'esclaves, dépourvus de pitié et dont personne ne délivre ; pourtant, nous savons que tous les empires ne sont que « Nabuchodonosor, Mon serviteur », et que la chaîne du chien demeure dans la main de son maître. « Au péril de notre vie nous apportons notre pain » - ce n'est pas seulement un sacrifice physique face à la faim, mais aussi un reproche destiné aux générations : ne livrons pas notre âme et notre éternité pour du pain, et que toutes nos prières ne soient pas tournées exclusivement « vers le pain ». Enfin, « Des femmes ont été violentées dans Sion » témoigne que l'atteinte à la tsniout est précisément ce qui a causé la chute, et que c'est de sa réparation que dépend le salut.