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Chapitre 4 - Versets 1 à 11 - Comment l'or s'est-il obscurci - Deuxième partie

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Introduction

Le quatrième chapitre d'Eikha poursuit la lamentation sur la destruction de Jérusalem, mais l'auteur y dresse une comparaison saisissante : celle entre Jérusalem et Sodome. À première vue, Sodome incarne le mal absolu ; et pourtant, le texte affirme que la faute de la fille de mon peuple surpasse le péché de Sodome. Plus loin dans le chapitre, le texte dépeint la condition des justes et des nazirs qui vivaient à Jérusalem avant la destruction ainsi que leur tragique destin, la mort par la famine plus cruelle encore que par l'épée, et l'abjection indicible de femmes compatissantes réduites à cuire leurs propres enfants. Suivons les versets pas à pas.

La faute de mon peuple face au péché de Sodome
וַיִּגְדַּל עֲוֺן בַּת־עַמִּי מֵחַטַּאת סְדֹם הַהֲפוּכָה כְמוֹ־רָגַע וְלֹא־חָלוּ בָהּ יָדָיִם׃ - La faute de la fille de mon peuple est plus grande que le péché de Sodome, renversée en un instant sans que des mains se soient abattues sur elle.

L'auteur du Lekhem Dim'a explique que le prophète se lamente ici sur le fait que la faute d'Israël a surpassé le péché de Sodome. Pourtant, à première vue, les mêmes péchés se retrouvent des deux côtés : à Sodome, on pervertissait la justice, et à Jérusalem également - « ils changent le droit en absinthe », « tes princes sont des rebelles et des complices de voleurs, tous aiment les pots-de-vin et courent après les présents ». La perversion de la justice y était omniprésente. Le prophète Ézéchiel affirme même : « Voici quelle fut l'iniquité de Sodome, ta sœur » - ce qui signifie que Sodome est devenue pour vous comme une sœur, vos iniquités et les leurs étant identiques. Dès lors, pourquoi le texte dit-il : « La faute de la fille de mon peuple est plus grande » ? Ne venait-on pas de dire qu'elle est notre sœur, notre égale ?

En réalité, Israël aurait dû tirer enseignement de son père Abraham. Le Saint, béni soit-Il, déclare : « Puis-je cacher à Abraham ce que je vais faire ? », et pourquoi ? « Car Je l'ai choisi afin qu'il ordonne à ses fils et à sa maison après lui de garder la voie de l'Éternel, en pratiquant la justice et le droit ». Vous avez un ancêtre qui vous a enseigné à pratiquer la justice et le droit ; par conséquent, chez vous, ce n'est pas un simple « péché » involontaire (het), mais une « faute » délibérée ('avon). Ce qui, pour Sodome, est considéré comme moins grave et qualifié de « péché », devient chez vous une « iniquité ». D'autant plus que Sodome n'avait pas la Torah, alors que vous l'aviez : comment est-il concevable d'agir ainsi quand on possède la Torah ? C'est pourquoi : « La faute de la fille de mon peuple est plus grande que le péché de Sodome ».

Si notre faute est plus grave, pourquoi Sodome a-t-elle été anéantie alors que Jérusalem n'a connu que l'exil ?

Il semblerait à première vue que le sort de Sodome fut plus terrible que celui de Jérusalem, alors qu'on nous affirme à présent que les actes de Jérusalem étaient plus graves. Rachi explique à ce sujet : « Le châtiment qu'elle a subi prouve que sa faute était plus grande que celle de Sodome ». Le châtiment du peuple d'Israël est précisément la preuve de la gravité supérieure de notre faute. En effet, Sodome - « renversée en un instant » - n'a souffert qu'un instant fugace avant d'être anéantie ; et « sans que des mains se soient abattues sur elle » : aucune main ennemie ne s'est acharnée sur elle, ce sont des anges qui l'ont renversée en une seconde. Tandis qu'ici, l'ennemi est venu, a torturé, frappé et infligé d'abominables tourments ; ce que nous avons enduré est donc bien plus effroyable que ce qui est arrivé à Sodome.

Le Siftei Hakhamim apporte un éclairage supplémentaire : un maître qui déverse sa colère sur son esclave ordonne qu'il soit mis à mort précisément par l'un de ses ennemis personnels, afin que le condamné souffre de voir son adversaire se réjouir de sa perte. En d'autres termes, pour châtier pleinement quelqu'un, on ne le tue pas instantanément ; on laisse son ennemi juré l'exécuter, ce qui rend l'agonie infiniment plus cruelle. De plus, il ordonne qu'il meure d'une mort atroce et qu'on le soumette à de longues souffrances préalables : non pas une exécution sommaire et rapide, mais des tortures prolongées, déchirant sa chair avec des peignes de fer, le brûlant et le faisant agoniser avant le trépas. Tel fut le calvaire d'Israël : une détresse immense et interminable sous le joug des ennemis. Il eût donc été préférable de mourir en un instant comme à Sodome, plutôt que d'endurer un si long martyre - comme nous le verrons plus loin : « Les mains de femmes compatissantes ont fait cuire leurs enfants », ou encore : « Plus heureuses furent les victimes de l'épée que les victimes de la faim ». En outre, « sans que des mains se soient abattues sur elle » signifie qu'Hachem a ordonné de la renverser en un clin d'œil par l'entremise des anges, alors qu'ici, ce sont les mains des ennemis qui se sont abattues sur nous : ils sont entrés, ont tout pillé, puis ont infligé sévices et tortures.

Le Lekhem Dim'a ajoute une explication : en quoi la faute de la fille de mon peuple surpasse-t-elle le péché de Sodome ? En ce qu'il y eut à Jérusalem un excès que Sodome n'avait pas connu. Concernant Sodome, il est dit : « Voici quelle fut l'iniquité de Sodome, ta sœur : orgueil, abondance de pain... mais elle ne soutenait pas la main du pauvre et de l'indigent » - ils refusaient de tendre la main aux miséreux, mais il n'est pas dit qu'ils cuisaient leurs propres enfants de leurs mains ! Alors qu'à Jérusalem, « les mains de femmes compatissantes ont fait cuire leurs enfants ». Ce qui est dit de nous est donc bien plus effroyable que ce qui fut dit d'eux.

Le Targoum explique quant à lui l'expression « sans que des mains se soient abattues sur elle » comme une allusion à l'absence de prophètes, selon le sens de « la main de l'Éternel fut sur moi ». À Sodome, la « main d'Hachem » ne s'était pas manifestée, il n'y avait aucun prophète pour les mettre en garde. À Jérusalem, en revanche, « Je vous ai envoyé tous Mes serviteurs les prophètes, inlassablement, dès le matin », et ils n'ont pas écouté. C'est en cela également que la faute de la fille de mon peuple est infiniment plus lourde.

L'épreuve des faits : pourquoi subsistons-nous alors qu'ils ont disparu ?

Le Midrash enseigne : il est dit au sujet des tribus de Yehouda et de Binyamin ce qui n'a pas été dit au sujet de Sodome - pour celle-ci, aucun reste n'a subsisté, tandis que pour celles-là, un reste a survécu. Seulement, Sodome fut « renversée en un instant » parce qu'ils n'ont pas tendu la main vers les mitsvot, tandis que les premiers ont déployé leurs mains dans les mitsvot. Or, à première vue, ce Midrash est surprenant : n'avons-nous pas affirmé que la faute d'Israël était plus grave, et que son châtiment était plus lourd ? Pourtant, à l'épreuve des faits, il s'avère que c'est précisément le châtiment de Sodome qui a été le plus radical. En effet, Sodome a été renversée en un instant, sans tourments ni souffrances prolongées, en une seconde et tout était fini ; alors que pour nous, ce furent trois années de siège, de souffrances et de tourments. C'est vrai. Mais au vu du résultat final : où se trouve l'homme de Sodome aujourd'hui ? Enfoui quelque part dans les ruines de Sodome, sous le soufre et le sel. Et où sont les exilés de Jérusalem ? « Et vous qui êtes attachés à l'Éternel votre Dieu, vous êtes tous vivants aujourd'hui ». Ceux qui sont sortis de Jérusalem, c'est nous. Car les dix tribus ont disparu à nos yeux et nous attendons que le Machia'h les ramène ; qui forme donc le Klal Israël existant aujourd'hui ? Yehouda et Binyamin. Et l'on a coutume de distinguer, comme l'explique le Rav Ratzabi, que les Ashkénazes descendent davantage de Binyamin, tandis que les Juifs du Yémen et des communautés d'Orient sont traditionnellement issus de la tribu de Yehouda - il existe d'ailleurs un tribunal rabbinique des Yéménites appelé « Kehal Yehouda » fondé sur cette tradition, et nous possédons des sources attestant qu'ils sont partis en exil dès l'époque du Premier Temple.

Ainsi, le résultat final prouve que notre sort est meilleur : nous existons toujours, alors que Sodome a été entièrement anéantie. Cela soulève donc la question : nous avions dit que notre faute était plus grave, et nous avions expliqué que le châtiment était à certains égards plus pénible parce que nous avons souffert - et pourtant, nous existons encore et pas eux. Il y a eu des souffrances, il y a eu de rudes épreuves, mais nous avons survécu et eux non.

Le Midrash répond : l'explication réside dans le fait que nous possédons ce qu'ils n'avaient pas. En matière de fautes, nous en avons peut-être commis de plus graves ; mais en matière de mitsvot, nous en avons accompli, alors qu'eux ne l'ont pas fait. Nous possédons des mérites qui leur faisaient défaut. Et c'est là le sens de l'expression : « ceux-ci ont déployé leurs mains dans les mitsvot, et ceux-là non ».

La parabole du Maguid de Doubno : l'invité impossible à expulser sur-le-champ

Le Maguid de Doubno propose à ce sujet une admirable parabole. Un homme riche possédait une vaste demeure ; il pratiquait l'hospitalité et accueillait des voyageurs pour la nuit dans ses chambres, c'était un homme généreux. Seulement, il lui arrivait parfois de perdre patience envers un invité qui causait des désagréments, se conduisait mal, faisait du bruit ou mettait de la musique à plein volume. Il avait la mèche courte : s'emportant immédiatement, il prenait toutes les affaires de l'invité et les déposait dehors. L'hôte rentrait de sa journée de travail et trouvait toutes ses affaires empaquetées sur le pas de la porte, celle-ci verrouillée, entrée interdite.

Un jour, un homme très fortuné vint loger chez lui, sans doute contraint de s'y arrêter faute d'hôtels dans les environs. Or ce riche personnage n'était pas venu avec une simple valise, mais avec une multitude de bagages ; il lui fallut trois jours entiers rien que pour s'installer. Lui aussi agaçait de temps en temps le maître de maison et commettait des actes qui provoquaient sa colère - et pourtant, le maître des lieux ne le mit jamais à la porte. Les gens s'en étonnèrent et lui demandèrent : « D'où vient ce favoritisme ? Pourquoi le traitez-vous avec des gants de velours ? » Il leur répondit : « Voyez-vous, lorsqu'un invité ordinaire me pose problème, je n'ai aucune patience : je prends ses affaires et je les mets dehors. Et que faut-il sortir ? Un tube de dentifrice, une brosse à dents, un pyjama - et c'est terminé. Mais pour cet homme-là, rien que pour vider sa chambre, il me faudrait une semaine entière ! Ce n'est pas une affaire de trois minutes où l'on jette tout dehors avant de claquer la porte. Et que se passe-t-il ? Le temps que je réfléchisse à la manière de vider la pièce, ma colère a déjà eu le temps de retomber, et le feu s'éteint. »

Le sens profond est clair : Sodome et Gomorrhe étaient totalement impies, et lorsque leur sentence fut scellée - « renversée en un instant » -, le Saint, béni soit-Il, les anéantit sur-le-champ. Pourquoi ? Parce que rien ne retenait le coup : aucun mérite, aucune mitsva, aucune trace spirituelle laissée derrière eux. En revanche, le peuple d'Israël possède des mérites qui le protègent, de sorte que le Saint, béni soit-Il, ne peut pour ainsi dire pas nous anéantir d'un coup. Au bout du compte, même lorsqu'Il inflige épreuve sur épreuve, Il ne peut pour ainsi dire pas nous exterminer, car nous avons d'immenses mérites ; et entre-temps, l'attribut de Miséricorde s'éveille. C'est à ce propos qu'il est dit : « Et il arrivera que le restant en Sion et ce qui survivra à Jérusalem sera appelé saint ». Et c'est précisément ce que dit le verset : « La faute de la fille de mon peuple a surpassé le péché de Sodome » - et malgré tout, Sodome fut « renversée en un instant », car « aucune main ne s'y est abattue », c'est-à-dire qu'ils n'avaient pas déployé leurs mains dans les mitsvot, et on pouvait donc les expulser sur-le-champ. Mais pour le peuple d'Israël, le Saint, béni soit-Il, ne peut, pour ainsi dire, le détruire d'un coup ; et peu à peu, à mesure qu'Il nous éprouve, la Miséricorde divine s'éveille déjà et plaide en notre faveur devant Lui.

Ses nazirs étaient plus purs que la neige
זַכּוּ נְזִירֶיהָ מִשֶּׁלֶג צַחוּ מֵחָלָב אָדְמוּ עֶצֶם מִפְּנִינִים סַפִּיר גִּזְרָתָם׃ - Ses nazirs étaient plus purs que la neige, plus éclatants que le lait ; leur corps était plus vermeil que le corail, leur stature était un saphir.

L'auteur du Lé'hem Dim'ah explique : viens et vois, à Sodome, on ne trouva même pas dix justes, alors qu'ici, la ville était remplie de nazirs et d'hommes saints - des nazirs plus purs et affinés que la neige, plus nets et immaculés que le lait. Et parce qu'ils étaient d'une beauté remarquable, ils faisaient vœu de naziréat afin que leur mauvais penchant ne prenne point le dessus sur eux.

À l'image de ce nazir venu du Sud dont parle le Talmud : « Je vis que ses boucles étaient harmonieusement agencées, et je lui demandai : Pourquoi as-tu décidé de sacrifier cette si belle chevelure ? Il me répondit : J'étais berger pour mon père dans ma ville, et en allant puiser de l'eau, j'ai aperçu mon reflet à la surface et mon penchant s'est enflammé contre moi. Je lui dis alors : Impie, tu cherches à me faire perdre mon monde ? J'ai aussitôt fait le vœu de consacrer ma chevelure au Ciel ! » On constate donc que, bien au contraire, lorsqu'un homme est d'une grande beauté et que le Yetser Hara trouve prise en lui, il est louable pour lui de s'imposer le naziréat et de vouer sa chevelure au Ciel. Et au sujet de Yossef, nous savons que tout a commencé parce qu'il frisait ses cheveux ; le Saint, béni soit-Il, dit alors : « C'est ainsi que tu agis ? J'excite contre toi l'ours », ce qui se produisit avec Zouléikha, la femme de Potiphar.

Il y avait donc à Jérusalem de tels justes, d'une grande beauté, qui s'imposaient le naziréat - « Ses nazirs étaient plus purs ». Et malgré tout cela, viens et constate qu'ils n'ont pas suffi à sauver Jérusalem. À Sodome, s'il y avait eu dix justes, elle eût été épargnée ; et ici, se trouvaient des nazirs plus limpides et plus éclatants que le lait, et cela n'a pourtant pas empêché Jérusalem d'être détruite.

« Ses nazirs » - les tout-petits

Le Torat 'Hessed explique que « ses nazirs étaient plus purs que la neige » se rapporte aux jeunes enfants : on coupait leurs cheveux, et les mères les pesaient contre de l'or, de l'argent et des perles, et en faisaient monter la valeur à Jérusalem. C'est ce que l'on trouve d'ailleurs au sujet d'Avshalom, qui avait une longue chevelure et une grande beauté : lorsqu'elle lui pesait trop, il l'allégeait au rasoir, en pesait la valeur et en faisait don au Temple de Jérusalem. « Plus éclatants que le lait » : ce sont les nourrissons dont le teint était blanc grâce à l'abondance de lait maternel (et nous verrons au verset suivant comment « leur aspect est devenu plus sombre que le noir, on ne les reconnaît plus dans les rues »). Et si l'on supposait qu'ils étaient de constitution fragile, le verset ajoute : « leur stature était de saphir » - ils étaient aussi robustes qu'une pierre de saphir, impossible à briser tant elle est dure.

Selon cette explication selon laquelle les nazirs désignent les tout-petits, on peut comprendre ce passage de deux manières : d'une part, parce qu'ils avaient une chevelure semblable à celle des nazirs, à l'image des jeunes enfants à qui l'on laisse pousser les cheveux jusqu'à l'âge de trois ans ; d'autre part, parce que les tout-petits sont appelés nazirs du fait qu'ils sont exempts et préservés (menouzarim) de toute faute et de tout péché.

Les nazirs qui buvaient de la neige et du lait

L'Alon Bakhoute explique : « Ses nazirs étaient plus purs que la neige » - ce sont ceux qui buvaient de la neige fondue. Et qui buvait de la neige ? Ceux qui ne pouvaient pas boire de vin, c'est-à-dire les nazirs. Et puisqu'ils ne buvaient pas de vin, ils buvaient du lait et de la neige, ce qui rendait leur corps limpide et éclatant. Pourquoi ? La Guémara raconte qu'Abba Chaoul, qui enterrait les défunts, reconnaissait la nature des ossements - car on exhumait plus tard les ossements pour les déposer dans des grottes sépulcrales - et il discernait les ossements de celui qui avait bu du vin, car ses os noircissent, comme on peut le constater sur les os d'un alcoolique. C'est pourquoi les nazirs, qui ne buvaient pas de vin, avaient des os « plus purs que la neige, plus éclatants que le lait », « leur corps plus vermeil que le corail » et « leur stature de saphir », puisqu'ils ne buvaient que de la neige et du lait.

Leur aspect est devenu plus sombre que le noir
חָשַׁךְ מִשְּׁחוֹר תָּאֳרָם לֹא נִכְּרוּ בַּחוּצוֹת צָפַד עוֹרָם עַל־עַצְמָם יָבֵשׁ הָיָה כָעֵץ׃ - Leur aspect est devenu plus sombre que le noir, on ne les reconnaît plus dans les rues ; leur peau s'est collée à leurs os, desséchée comme du bois.

L'Alon Bakhoute explique que l'auteur de la lamentation dépeint ici l'exact opposé du verset précédent : ceux qui étaient plus purs que la neige - « leur aspect est devenu plus sombre que le noir » ; et ceux qui étaient plus éclatants que le lait - « on ne les reconnaît plus dans les rues » tant ils sont noircis. Et au lieu de « leur corps plus vermeil que le corail » - à présent « leur peau s'est collée à leurs os ». Que signifie tsafad ? Rachi explique : flétri, la peau s'est ratatinée et ridée sur la chair. Et l'Ibn Ezra explique qu'elle est collée - la peau est collée aux os. Quiconque a vu des photographies effroyables de la Shoah le sait : on ne voit plus des jambes, mais de véritables morceaux de bois, la peau collée à l'os sans la moindre chair. « Desséchée comme du bois ».

Le Lé'hem Dim'a explique que l'auteur décrit ici les Justes qui, même lorsqu'ils mouraient de faim, « ne se faisaient point remarquer dans les rues » - le mot étant formé sur la racine du discernement (heker) et non de l'étrangeté (nekhar). C'est-à-dire qu'ils mouraient de faim et pourtant, par pudeur et noblesse d'âme, ils n'allaient point mendier leur pain ni faire la tournée des portes. Ils préservaient la délicatesse de leur âme et refusaient d'aller frapper aux portes des âmes généreuses.

Il explique encore : « on ne les reconnaissait pas dans les rues » - il n'y avait plus personne pour les reconnaître et leur témoigner de la bonté, comme on dit : « Béni soit celui qui te reconnaît ». Quand un homme a des connaissances, elles lui viennent en aide et le soutiennent ; mais eux n'avaient plus de connaissances dans les rues pour leur prêter main-forte, nul ne les faisait entrer chez lui pour les nourrir. Bien plus, même lorsque l'un d'eux marchait dans les rues pour quêter un morceau de pain, il ne trouvait aucune connaissance pour le reconnaître et lui porter secours. Et sous l'effet d'une faim atroce, « leur peau s'est collée à leurs os, desséchée comme du bois ». C'est à ce sujet que le poète liturgique s'écrie : « Comment le troupeau voué au carnage s'est-il dispersé hors de ses enclos ? Leurs visages ont amassé la suie et ils se sont roulés dans la boue ; et ceux qui les voient se détournent d'eux dans les rues : leur aspect est devenu plus sombre que le noir, on ne les reconnaît plus dans les rues ».

Mieux valaient les victimes du glaive
טוֹבִים הָיוּ חַלְלֵי־חֶרֶב מֵחַלְלֵי רָעָב שֶׁהֵם יָזֻבוּ מְדֻקָּרִים מִתְּנוּבֹת שָׂדָי׃ - Mieux valaient les victimes du glaive que les victimes de la faim, qui dépérissent, transpercées par le manque de récoltes des champs.

L'auteur du Lé’hem Dim’ah explique : les victimes de l'épée, celles qui ont péri en un instant, transpercées par une lame, étaient dans un sort meilleur que celles qui sont mortes de faim. Pourquoi ? « Car ils s'écoulent, transpercés » : sous l'effet de la faim, leur ventre éclatait. Et qu'est-ce qui causait cela ? « Privés des fruits des champs » : ils désiraient ardemment manger des récoltes de la terre, mais n'avaient rien ; or, lorsqu'un homme est tourmenté par l'envie de manger sans rien trouver, son ventre se déchire, et l'on dirait qu'on l'a transpercé d'un coup de poignard.

D'autres commentateurs expliquent, tout comme le Riaz, que « par les fruits des champs » signifie qu'en raison de la faim dévorante, ils allaient consommer ce que produisait la campagne : l'homme sortait aux champs et mangeait tout ce qui lui tombait sous la main. Mais que pouvait-on y trouver ? Il n'y avait point de nourriture, seulement des épines et des chardons qui poussaient là. C'est cela qui provoqua qu'ils « s'écoulèrent, transpercés » : au bout du compte, le contenu de leurs entrailles se déversait, ces épines et ces ronces ingérées parmi les produits des champs ; ce que produisait la terre leur perforait l'estomac et s'en écoulait.

Le Targoum Yonatan propose une explication inverse : plus heureuses étaient les victimes de l'épée, car lorsqu'elles étaient transpercées, s'écoulait d'elles tout ce qu'elles avaient consommé des fruits de la terre, tandis que les corps enflés par la faim avaient le ventre vide de tout aliment. Selon le Targoum, « car ils s'écoulent, transpercés » se rapporte aux victimes de l'épée : lorsqu'on leur enfonçait une arme dans le ventre, toutes les récoltes ingérées en ressortaient ; en d'autres termes, cet homme avait mangé, il est mort au moins rassasié. En revanche, la victime de la faim est morte faute d'avoir trouvé la moindre nourriture, ce qui constitue une agonie particulièrement atroce et dénaturée.

Rachi explique que les victimes de la faim étaient enflées par l'odeur des produits des champs. Comment ? Les ennemis, d'une cruauté sans nom, faisaient griller de la viande à l'extérieur des remparts afin de torturer le peuple d'Israël en pleine famine. Comme on le sait, lorsqu'un voisin fait des grillades, tout le quartier est immédiatement au courant, l'odeur se répand partout. On retrouve d'ailleurs cela à propos de Moché Rabbénou : le peuple d'Israël refusait de se circoncire en Égypte. Moché dit : sacrifions le korban Pessa'h. Ils commencèrent à rôtir la viande, et il est écrit que le Saint, béni soit-Il, fit planer le parfum du Gan Éden à travers toute l'Égypte ; tous accoururent en demandant : « Où est la viande ? » Il leur répondit : « Faites la brit mila et vous en recevrez, car aucun incirconcis n'en mangera » - aussitôt, ils s'écrièrent : « Nous voici prêts à nous circoncire ! », et ils se firent tous circoncire. L'odeur d'un rôti s'étend sur d'immenses distances. Ainsi, les ennemis faisaient griller de la viande sur les herbes en dehors de la muraille ; l'odeur pénétrait chez ceux dont le corps était gonflé par l'inanition, leur ventre se déchirait et leurs entrailles se répandaient. C'est une mort ignominieuse, bien plus terrible que celle des suppliciés du glaive : ces derniers ne périssaient point dans une telle déchéance corporelle, mais étaient transpercés et rendaient l'âme sur-le-champ.

Le Lé’hem Dim’ah ajoute encore : « car ils s'écoulent, transpercés » signifie que les victimes du glaive, bien qu'elles s'écoulent sous les coups de pointe, étaient dans une meilleure condition que les victimes de la faim. Le verset se lirait ainsi comme s'il disait « bien que » : plus heureuses furent les victimes de l'épée, bien qu'elles se soient écoulées, transpercées. Et si l'on objecte qu'il y a là une dégradation pour la victime du glaive, dont le sang coule et dont le corps est lardé de plaies, alors que chez la victime de la famine rien ne paraît extérieurement puisqu'elle est simplement morte d'inanition, malgré tout, le sort des victimes de l'épée était préférable. Il valait mieux mourir en un seul instant sous le fer que d'endurer les atroces souffrances de la faim.

Pourquoi la mort par la faim est la plus terrible

Une explication remarquable a été rapportée pour faire comprendre pourquoi la mort par la faim est considérée comme la plus anormale et la plus cruelle, ainsi qu'il est dit ici : « Plus heureuses furent les victimes de l'épée que les victimes de la faim ». Au sens simple, on comprend que l'homme s'éteint lentement. Mais l'un des grands maîtres d'Israël, probablement Rabbi Israël Salanter, en donna une explication d'ordre spirituel : toute sa vie durant, l'homme apprend à mourir. L'objectif de tout le travail de l'homme ici-bas n'est pas ce monde-ci, mais cet instant suprême où il s'unit à l'Infini. C'est pourquoi chacun doit orienter ses actes de telle sorte que cet ultime moment soit digne et élevé.

Voilà pourquoi les saints livres rapportent des prières particulières pour que le Satan ne vienne pas troubler l'esprit de l'homme à ses derniers instants. Il y est enseigné que l'Adversaire, à ces moments ultimes, susurre à l'homme : « Rénie ta foi, et je te laisserai la vie, je m'écarterai de toi ». Nous avons donc une prière spéciale demandant de ne point perdre la raison lors de ses derniers instants, car dès que l'homme cède et renie, le Satan s'empare aussitôt de lui et clame : « Voyez, cet homme a renié Hachem avant de mourir ! » D'où la grandeur inestimable de la manière dont on quitte ce monde : dans la sérénité d'esprit, dans une émouna parfaite en Hachem, dans l'acceptation du joug de la royauté divine et dans la récitation du vidouy. C'est un mérite immense que d'achever le chant de son existence en se reliant à l'Infini, béni soit-Il.

On raconte l'histoire d'un richissime usurier, avare au possible, qui ne laissait jamais échapper le moindre profit. Alors qu'il gisait sur son lit de mort, à ses tout derniers instants, quelqu'un vint lui dire : « J'ai un besoin urgent d'un prêt de mille dollars, quel intérêt vas-tu me demander ? » Il répondit : « Deux, deux pour cent » - et il expira. Le Rav présent s'exclama alors : « Cet homme est encore plus grand que Rabbi Akiva ; l'âme de Rabbi Akiva s'est envolée sur le mot E'had (Un), et la sienne s'est envolée sur Chnayim (Deux) ! »

Dès lors, on comprend : la vocation de l'homme est de mourir en sanctifiant le Nom divin et en s'attachant à l'Infini, béni soit-Il. Et quelle tragédie, disait ce maître, lorsqu'à ses derniers instants, dans les ultimes secondes avant de quitter ce monde, l'esprit de l'homme n'est habité que par l'image d'un verre de boisson fraîche - voilà le sommet de ses aspirations imaginaires ! Un homme privé de nourriture depuis dix jours n'a en tête que des viandes et des festins. Au lieu d'être habité, dans ses derniers instants, par la réflexion sur son existence - ai-je bien vécu, le repentir, le Chéma Israël, l'acceptation de la royauté divine -, toute sa pensée est captée par un simple verre rafraîchissant. Quelle horreur que de mourir ainsi ! Voilà pourquoi la mort par la famine est la plus cruelle de toutes.

Les mains de femmes miséricordieuses
יְדֵי נָשִׁים רַחֲמָנִיּוֹת בִּשְּׁלוּ יַלְדֵיהֶן הָיוּ לְבָרוֹת לָמוֹ בְּשֶׁבֶר בַּת־עַמִּי׃ - Les mains de femmes compatissantes ont cuit leurs propres enfants ; ils leur ont servi de nourriture lors du désastre de la fille de mon peuple.

Le Alon Bakhot explique : ces mêmes mains qui avaient choyé les nourrissons pour les élever, qui les avaient entourés de délices et d'attentions, les ont à présent fait cuire, « pour leur servir de nourriture », afin que la mère ait de quoi reprendre des forces face aux affres de la famine. D'après Rachi, le terme barout se rapporte à l'alimentation, comme dans « David ne prit aucune nourriture » (velo bara David) ou « pour restaurer David » (lehavrot et David), expressions désignant le fait de manger. Les enfants « leur servirent de nourriture » : ils devinrent leur aliment.

Et quelle en fut la cause ? « Lors de l'effondrement de la fille de mon peuple ». Le désastre du peuple d'Israël fut si immense que des femmes naturellement compatissantes devinrent cruelles envers leurs propres enfants. Leur acte surpassa même ce qui s'était produit à Samarie. Là-bas, comme le relate le deuxième livre des Rois (chapitre 6), lorsque Yoram marchait sur la muraille, deux femmes vinrent crier vers lui pour lui soumettre un litige. Que s'était-il passé ? La famine était insoutenable, il n'y avait plus rien à manger, et nous avions convenu qu'hier nous mangerions mon fils et qu'aujourd'hui nous mangerions celui de mon amie. Or, hier nous avons mangé mon fils, et aujourd'hui elle cache son enfant et refuse de le donner.

En entendant cela, Yoram fut profondément troublé ; il déchira ses vêtements, dévoilant le cilice qu'il portait à même la peau, et s'écria : « Que D.ieu me punisse avec la plus grande rigueur si la tête d'Élisée, fils de Chafate, reste aujourd'hui sur ses épaules ! » - lui reprochant de ne pas prier devant une telle abomination. Finalement, Élisée prononça sa célèbre prophétie annonçant que dès le lendemain, une mesure de fleur de farine vaudrait un chékel et deux mesures d'orge un chékel à la porte de Samarie, et les faits se réalisèrent exactement selon la parole du prophète. Mais là-bas, on constate qu'au moins l'une d'elles chercha à dissimuler son enfant ; tandis qu'ici, « les mains de femmes compatissantes ont fait cuire leurs enfants » - elles ne les ont point cachés, toutes ont fait cuire leurs propres petits.

Le Lé'hem Dim'ah commente : « Les mains de femmes compatissantes » souligne que c'est de leurs propres mains qu'elles faisaient cuire leurs enfants. Certains commentateurs précisent qu'il ne s'agit pas, à D.ieu ne plaise, qu'elles égorgeaient leurs enfants vivants pour les cuisiner - bien que certains expliquent que telle fut la réalité, dans l'idée d'abréger les souffrances d'une lente agonie par la faim - mais qu'il s'agissait d'enfants déjà morts, dont elles préparaient les corps sans vie. Et cette nourriture faisait office de repas de réconfort (séoudat havra'ah). L'esprit frémit à une telle pensée : dès lors que son enfant meurt, la mère entre en deuil, et en tant qu'endeuillée, elle doit prendre la séoudat havra'ah, le premier repas qui suit l'enterrement. Et en quoi consistait ce repas ? En la dépouille même de son enfant. C'est effroyable pour quiconque y songe. « Les mains de femmes compatissantes ont fait cuire leurs enfants, ils leur servirent de nourriture » : les enfants servirent de repas de consolation (lehavrot) pour elles (lamo), pour ces mères brisées.

Mar Oukba et son épouse - le renversement de la mesure

On éclaire encore ce verset à la lumière de l'histoire rapportée dans la Guémara au sujet de ce grand homme pieux, Mar Oukba, qui, avec son épouse, avait l'habitude de glisser discrètement des pièces sous la porte d'un indigent avant de s'éloigner. Un jour, le pauvre résolut de découvrir l'identité de ce bienfaiteur anonyme. Mar Oukba et sa femme vinrent glisser l'aumône dans la fente de la porte, mais l'homme se tenait déjà aux aguets ; entendant le bruit, il déverrouilla aussitôt la porte. Les deux époux entendirent qu'on s'affairait au verrou et s'enfuirent aussitôt, poursuivis par le pauvre qui voulait savoir qui lui apportait cet argent, certain qu'il ne s'agissait pas de la caisse communautaire. Parvenus à un tournant, ils aperçurent un four - un grand fournil - et s'y engouffrèrent. Or, des braises ardentes et la chaleur de la fournée précédente y subsistaient encore, et les pieds de Mar Oukba commencèrent à être brûlés. Sa femme lui dit alors : « Pose tes pieds sur les miens et aucun mal ne t'atteindra. » Et c'est ce qu'il fit.

Mar Oukba en éprouva un profond abattement : comment se pouvait-il que les mérites de son épouse surpassent les siens au point que ses pieds à lui brûlent tandis que les siens demeurent invulnérables au feu, accomplissant le verset « quand tu marcheras au milieu du feu, tu ne te brûleras point » ? La Guémara raconte qu'elle le rassura immédiatement pour dissiper sa peine. Admirez d'abord la grandeur d'âme de cette femme : une épouse ordinaire aurait lancé à son mari : « Tu vois ? Tu te croyais un tsaddik ? Regarde un peu qui possède les véritables mérites ! » Mais elle n'en fit rien, bien au contraire : elle l'encouragea, sachant pertinemment la grande piété de son mari. Elle lui expliqua : « Lorsque le pauvre se présente chez nous, ma charité lui apporte un soulagement plus immédiat, car je lui donne du pain déjà cuit. Un indigent affamé qui reçoit du pain peut s'asseoir et manger sur-le-champ. En revanche, lorsque tu lui donnes de l'argent, il lui faut encore aller acheter du blé, moudre, pétrir, enfourner, et tout cela exige du temps ; et même s'il court acheter du pain, cela demande encore un délai. Avec toi, le bienfait est différé, tandis qu'avec moi, la jouissance est directe, il se nourrit sans attendre. »

À la lumière de cet enseignement, comprenons notre verset : le prophète dévoile l'immense tragédie de ces femmes compatissantes qui avaient coutume de donner aux pauvres des aliments cuits et prêts à consommer, et qui se sont retrouvées contraintes de faire cuire leurs propres enfants. « Des femmes compatissantes » : qui, chaque fois qu'un miséreux frappait à leur porte, lui offraient un plat chaud et préparé. Et à présent, que font-elles cuire ? Leurs enfants. Ces femmes pieuses et dévouées, qui usaient constamment de bonté envers les nécessiteux - alors que nous savons que celui qui pratique la bonté voit le Saint, béni soit-Il, agir avec bonté envers lui - ici, non seulement elles ne bénéficièrent d'aucun répit, mais elles furent réduites à cuire leurs enfants en ce temps de famine, « ils leur servirent de nourriture ». Il s'est produit ici un déchaînement de rigueur qui bouscule la logique habituelle de la rétribution : contrairement à la règle voulant que celui qui est miséricordieux obtienne miséricorde, ces femmes, bien qu'éminemment compatissantes, subirent un sort aussi indicible.

Remarquez d'ailleurs que le mot ra'hamaniyot (« רַחֲמָנִיּוֹת ») porte un métègue sous la lettre Rech. On ne le lit pas d'un trait rapide, mais on prolonge légèrement la prononciation du Rech : ra-hamaniyot. Les Yéménites y sont particulièrement attentifs, mais la tradition séfarade marque également cette légère insistance. Cet allongement vient souligner l'intensité exceptionnelle de leur compassion : il ne s'agissait pas d'une sensibilité ordinaire, mais d'une immense bonté d'âme. Et malgré cela, la rigueur ne leur fut pas épargnée, et elles en vinrent à faire cuire leurs propres enfants.

Hachem a épuisé Sa fureur
כִּלָּה ה' אֶת־חֲמָתוֹ שָׁפַךְ חֲרוֹן אַפּוֹ וַיַּצֶּת־אֵשׁ בְּצִיּוֹן וַתֹּאכַל יְסֹדֹתֶיהָ׃ - Hachem a épuisé Sa fureur, Il a déversé l'ardeur de Son courroux ; Il a allumé un feu dans Sion, qui en a dévoré les fondements.

Le Lé'hem Dim'ah explique : le poète nous invite à mesurer l'ampleur du châtiment. Parfois, nous constatons que la fureur du Saint, béni soit-Il, éclate pour sévir et qu'un grand courroux se manifeste, mais le Créateur, pour ainsi dire, n'épuise pas toute Sa fureur : au milieu du décret, la colère s'apaise. Une épidémie survient puis s'interrompt, un décret s'abat puis s'arrête ; le Saint, béni soit-Il, ne laisse pas Son courroux aller jusqu'à l'anéantissement total. Mais ici, « Hachem a épuisé Sa fureur, Il a déversé l'ardeur de Son courroux ». Alors qu'en temps ordinaire « Il ne réveille pas toute Sa fureur », ici Il l'a réveillée tout entière et en a répandu la totalité. La preuve en est : « Il a allumé un feu dans Sion, qui en a dévoré les fondements » - Il a allumé un feu dans Sion qui a dévoré jusqu'à ses assises les plus profondes, réalisant le cri des assaillants : « Rasez, rasez jusqu'à ses fondations ! » Les fondements mêmes ont été pour ainsi dire arrachés, consacrant une ruine absolue depuis la base jusqu'aux racines.

L'auteur de l'Alon Bakhot apporte un autre éclairage, fondé sur ce qu'ont enseigné nos Sages : le Saint, béni soit-Il, souhaitait détruire le Temple sans frapper les justes, mais l'attribut de Justice s'est mis à accuser, reprochant à ces derniers de ne pas s'être dévoués corps et âme pour le maintien de la Torah. C'est ce qui est insinué ici : « Il a allumé un feu en Sion » - il est rapporté que le Saint, béni soit-Il, a envoyé six hommes pour allumer le feu en Sion, ces six anges tenant en main des armes destructrices afin d'embraser Jérusalem. Mais au bout du compte : « et il en a dévoré les fondements ». Or, qui est le fondement ? C'est le juste, comme il est dit : « Le juste est le fondement du monde ». À l'origine, le feu avait été décrété contre les impies, mais qui a-t-il atteint en fin de compte ? « Il en a dévoré les fondements », frappant le tsaddik, fondement du monde. C'est l'image employée par nos Sages à propos du verset « Si un feu éclate et rencontre des épines » : pourquoi le feu se propage-t-il ? Parce qu'il trouve des épines, c'est-à-dire des impies. Et qu'est-ce qui est dévoré en premier ? « Et qu'un tas de gerbes soit consumé » - ce ne sont pas les épines, mais le Saint, béni soit-Il, prend d'abord les justes ; le malheur s'abat en premier lieu sur les tsaddikim.

« Kilah » - au sens d'achèvement

L'auteur de l'Ahavat Tsion ajoute : dans le verset suivant, il est dit : « Les rois de la terre n'avaient pas cru, ni aucun des habitants du monde, que l'oppresseur et l'ennemi franchiraient les portes de Jérusalem » - ce qui signifie que cette destruction dépassait l'ordre naturel. Or, lorsque nous sommes témoins d'un événement qui défie les lois de la nature, il faut y voir le signe que le Saint, béni soit-Il, a pour ainsi dire épuisé Sa colère, et que désormais il n'y aura plus que du bien. Il y a donc ici l'expression d'une espérance et la compréhension que tout est désormais consommé. Le mot « kilah » s'entend au sens d'achèvement : l'Éternel a épuisé Sa fureur et il n'en reste plus ; Il a, pour ainsi dire, déversé tout ce qu'Il avait à donner, et par conséquent Il ne nous éprouvera plus.

C'est exactement ce que nos Sages ont déduit du verset : « Psaume d'Assaph : Ô Dieu, les nations sont entrées dans Ton héritage » : Un psaume ?! La Guémara s'étonne : il aurait fallu dire « Complainte d'Assaph » ! Qu'y a-t-il à chanter ici ? La réponse est la suivante : puisque l'Éternel a épuisé Sa colère sur le bois et sur la pierre, Il dit désormais à nos souffrances : « Assez ! » En consumant ainsi Sa fureur, c'est comme s'Il déclarait : voilà, l'étape douloureuse est terminée, commence à présent le temps des consolations.

C'est également ainsi que l'on explique ce qui est dit au sujet de David : « Psaume de David, lorsqu'il fuyait devant son fils Avshalom ». Là aussi, la Guémara demande : un psaume pour David ? Il aurait fallu dire une complainte pour David ! Pourquoi chanter quand ton propre fils te pourchasse et cherche à te tuer ? Et la Guémara répond : puisque le Saint, béni soit-Il, lui avait annoncé « Voici que Je vais susciter contre toi le malheur du sein de ta propre maison », David s'était dit : il s'agit peut-être d'un esclave qui n'aura aucune pitié de moi ; dès lors qu'il apprit qu'il s'agissait de son propre fils, il entonna un psaume. Pourtant, cela paraît très surprenant : ce fils l'a-t-il donc épargné ? Il fut pire qu'un esclave : il s'est uni aux concubines de son père et a cherché activement à le tuer ! Le fait d'être son fils ne l'a nullement poussé à le poursuivre avec indulgence ; au contraire, il l'a traqué sans aucune merci, comme l'aurait fait un esclave ou un étranger.

Mais le Ritva explique : dès lors que le roi David vit que le malheur s'abattait avec une violence aussi extrême - à l'image de ce que nous avons expliqué pour « Il a épuisé Sa fureur », où l'événement dépasse l'ordre naturel -, il comprit que cette épreuve lui tiendrait lieu d'expiation complète, et qu'à partir de cet instant tout tournerait pour le bien, vers une vie heureuse et vers la paix. Lorsqu'un homme voit s'abattre une calamité sans commune mesure, c'est le signe que l'épreuve touche à son terme et qu'ensuite le bien va commencer. Il en va de même ici : la ruine dépassait tellement toute logique humaine, et ce que personne n'espérait ni n'attendait s'est produit avec une telle rigueur, qu'un tel bouleversement témoigne d'une Providence particulière ; il montre qu'avec cela l'épreuve est consommée, et que dorénavant ne s'ouvriront qu'une vie bonne et la paix.

En conclusion :

Dans ce passage, le poète inspiré nous enseigne trois vérités fondamentales. Premièrement, la gravité d'une faute se mesure à la grandeur de celui qui la commet : ce qui, pour Sodome, n'était qualifié que de « faute » (hatta'at), devient une « iniquité » délibérée (avone) pour les enfants d'Abraham qui ont reçu la Torah et entendu les prophètes. Deuxièmement, ce sont précisément les mérites et les mitsvot entre nos mains qui ont empêché un anéantissement soudain ; dès lors, le châtiment s'est étalé dans le temps - et c'est au sein même de cette durée que l'attribut de Miséricorde s'est éveillé, jusqu'à ce que « quiconque survivra en Sion et restera dans Jérusalem sera appelé saint » ; et au bilan de l'Histoire, Sodome a disparu tandis que nous subsistons. Et troisièmement, même au plus sombre de ces effroyables descriptions - les princes naziréens noircis par la détresse, les affres de la faim, les mères compatissantes rendues cruelles par la tragédie, et le feu qui a dévoré les fondements de Sion -, se cache une étincelle de consolation : « L'Éternel a épuisé Sa fureur », au sens d'un achèvement définitif. Quand le malheur outrepasse toute loi naturelle et toute mesure ordinaire, c'est le signe qu'il a atteint son terme, et qu'à partir de cet instant commencent les consolations.