Le troisième chapitre d'Eikha s'ouvre sur la lamentation de « l'homme » qui a vu la détresse. L'auteur y décrit les étapes successives du déclin et de la chute qui ont frappé le peuple d'Israël, pas à pas, depuis le commencement jusqu'au coup de grâce final. Commençons précisément par le verset vers lequel converge tout ce processus : « Et Tu as rejeté mon âme loin de la paix », d'où nous repartirons pour observer comment le Malbim expose l'enchaînement de la débâcle en suivant l'ordre des versets.
Yoshiyahou était un roi juste, et il est écrit qu'après lui nul ne lui fut comparable. Le peuple d'Israël avait placé son espoir en lui et disait : « Le souffle de nos narines, l'oint de l'Éternel, nous disions : à son ombre nous vivrons parmi les nations » - ils espéraient qu'il serait leur libérateur. Or, Yoshiyahou sortit pour barrer le passage à Pharaon Néko afin qu'il ne traverse point sa terre, convaincu que tout le peuple était vertueux, mais il se trompait à cet égard - car, comme nous l'avons déjà expliqué, ils cachaient des idoles derrière leurs portes. De ce fait, il tomba entre les mains de Pharaon Néko. Après lui régna Yeho'a'haz, et c'est sous son règne que le malheur commença à s'abattre, comme la prophétesse 'Houlda l'avait déjà annoncé à l'avance en prévoyant la calamité causée par Pharaon Néko. Et il est écrit : « Pharaon Néko l'enchaîna à Rivla, au pays de 'Hamat, pour qu'il ne règne plus à Jérusalem... et il l'emmena en Égypte, où il mourut » - ce fut le commencement de la chute.
אוֹתִי נָהַג וַיֹּלַךְ חֹשֶׁךְ וְלֹא־אוֹר׃ - Il m'a conduit et m'a fait marcher dans les ténèbres, et non dans la lumière.
C'est la première étape : « Il m'a conduit » - on nous a arrachés d'ici, de la terre d'Israël, pour nous mener vers l'exil, vers un lieu de ténèbres et non de lumière.
אַךְ בִּי יָשֻׁב יַהֲפֹךְ יָדוֹ כׇּל־הַיּוֹם׃ - C'est contre moi seul qu'Il revient et tourne Sa main tout au long du jour.
Après Yeho'a'haz, le roi d'Égypte installa un autre roi : Yehoyakim. Et lui non plus ne connut aucun répit : à son époque arriva le roi de Babylone, « et il l'enchaîna avec des entraves d'airain pour le mener à Babylone ». C'est là le sens de « C'est contre moi seul qu'Il revient » - un nouveau coup, un nouvel exil. Et pourquoi dit-il « tourne Sa main tout le jour » ? Parce que l'exil n'était pas encore total ni définitif. Lorsqu'un homme a achevé son œuvre, il baisse les bras ; mais tant qu'il tourne et retourne sa main, c'est le signe qu'il est encore en pleine action.
בִּלָּה בְשָׂרִי וְעוֹרִי שִׁבַּר עַצְמוֹתָי׃ - Il a flétri ma chair et ma peau, Il a brisé mes os.
Cela correspond à ce qui survint ensuite à l'époque de Yehoyakhine fils d'Elyakim, déporté par Nevoukhadnetsar, comme il est écrit : « Nevoukhadnetsar, roi de Babylone, vint contre la ville tandis que ses serviteurs l'assiégeaient, et Yehoyakhine, roi de Juda, sortit ». C'est alors que furent exilés les artisans et les serruriers, ne laissant sur place que les plus démunis du peuple et de la terre. Pour ainsi dire, le Saint, béni soit-Il, a tout consumé : la chair, la peau et les os. Ils emmenèrent tous les notables et n'abandonnèrent ici que les plus humbles. Et « Il a brisé mes os » : les os représentent les hommes forts et vaillants parmi le peuple.
בָּנָה עָלַי וַיַּקַּף רֹאשׁ וּתְלָאָה׃ - Il a bâti contre moi et m'a entouré d'amertume et de tourments.
Le roi de Babylone établit Tsidkiyahou sur le trône et dressa un siège contre Jérusalem : c'est le sens de « Il a bâti contre moi et m'a entouré », car ils encerclèrent Jérusalem par un siège.
בְּמַחֲשַׁכִּים הוֹשִׁיבַנִי כְּמֵתֵי עוֹלָם׃ - Il m'a fait habiter dans les ténèbres, comme les morts de toujours.
Par la suite, ils capturèrent Tsidkiyahou, qui s'était révolté contre lui, l'amenèrent devant le roi de Babylone et lui crevèrent les yeux. « Il m'a fait habiter dans les ténèbres, comme les morts de toujours » : lorsqu'il éteignit la lumière des yeux de Tsidkiyahou.
« Et malgré tout cela, Sa colère ne s'est point détournée » : en la dix-neuvième année du règne de Nevoukhadnetsar, le roi de Babylone brûla le Beth Hamikdach au mois d'Av, dont le signe astrologique est le lion.
דֹּב אֹרֵב הוּא לִי אֲרִי בְּמִסְתָּרִים׃ - Il est pour moi un ours en embuscade, un lion tapi dans l'ombre.
Quand l'ours était-il aux aguets ? Sous le signe du lion, au mois d'Av.
דְּרָכַי סוֹרֵר וַיְפַשְּׁחֵנִי שָׂמַנִי שֹׁמֵם׃ - Il a obstrué mes chemins et m'a déchiré, Il m'a plongé dans la désolation.
« Sorer » se rattache à la racine de « sirim » (les ronces) : il remplit la ville d'épines afin de la brûler, « Il m'a plongé dans la désolation ». Il en va de même dans les versets adjacents : « Il a barré mes chemins de pierres de taille, Il a faussé mes sentiers », « Il a bandé Son arc et m'a placé comme cible pour la flèche ».
הָיִיתִי שְּׂחֹק לְכׇל־עַמִּי נְגִינָתָם כׇּל־הַיּוֹם׃ - Je suis devenu la risée de tout mon peuple, leur chansonnette tout au long du jour.
Après tout cela, il établit Guedaliahou ben Ahikam - « Je suis devenu la risée de tout mon peuple » : il m'a désigné un dirigeant qui n'avait pas la stature des grands guides d'autrefois.
הִשְׂבִּיעַנִי בַמְּרוֹרִים הִרְוַנִי לַעֲנָה׃ - Il m'a rassasié d'amertume, Il m'a abreuvé d'absinthe.
C'est l'étape suivante : Guedaliahou ben Ahikam était le dernier rempart, et sa mort marqua l'exil total, car il fut assassiné par Yichmaël ben Netanya - ce fut alors l'amertume et l'absinthe.
וַתִּזְנַח מִשָּׁלוֹם נַפְשִׁי נָשִׁיתִי טוֹבָה׃ - Mon âme a été délaissée loin de la paix, j'ai oublié le bonheur.
De qui mon âme a-t-elle été délaissée ? « De la paix » (michalom). Yichmaël ben Netaniah apparaissait aux yeux de Guedaliah comme son homme de confiance, son « homme de paix », et c'est précisément par cet « homme de paix » que mon âme fut délaissée, car il lui ôta la vie. Pourtant, on l'avait averti : il complote, il te tend un piège ! Mais Guedaliah leur avait répondu : c'est du lachon hara, je refuse d'écouter. En fin de compte, Yichmaël ben Netaniah l'assassina, et ce fut le coup de grâce, le coup fatal porté au reste de l'exil d'Israël.
Nos Sages commentent ce verset d'une autre manière. Rabbi Abbahou dit : « ותזנח משלום נפשי » - c'est l'allumage des nérot de Chabbat. Cela signifie que Chabbat est un moment privilégié de cessation de travail, un temps particulier de paix. Nous nous souhaitons mutuellement « Chabbat Chalom », car le Chabbat évoque la paix - un repos de paix, de sérénité, de quiétude et de sécurité. Et dès lors qu'il n'y avait plus de nérot de Chabbat, « mon âme a été délaissée loin de la paix ».
« נשיתי טובה » (« J'ai oublié le bien ») - de quel bien s'agit-il ? Rabbi Yirmeyah dit : ce sont les bains publics ; lorsqu'un homme ne peut pas s'y rendre, c'est comme si tout bienfait lui était sorti de l'esprit. Rabbi Yohanan dit : c'est le lavage des mains et des pieds à l'eau chaude. Rabbi Yitz'hak Naf'ha dit : c'est un beau lit garni de belles parures. Rabbi Abba dit : c'est un lit préparé et une femme parée pour les talmidé 'hakhamim. « נשיתי » signifie : j'ai oublié ; tout ce bien-être m'est sorti de la mémoire.
Toutes ces choses sont spécifiques au Chabbat : le bain, le lit soigné et les beaux linges dont il est prescrit de parer la maison en l'honneur du Chabbat. Et l'auteur de la lamentation rappelle : vois quelle splendeur j'avais ici, en terre d'Israël, et maintenant, tout cela, « נשיתי », tout a été oublié.
Le Rokea'h (le maître de Worms) explique cela à la lumière du verset précédent : « Il a brisé mes dents avec des graviers, Il m'a roulé dans la cendre ». J'étais souillé de cendre et j'avais donc un besoin criant de me laver, mais je n'avais pas même d'eau chaude pour le bain. Les « 'hamine » sont ces eaux chaudes avec lesquelles on se lave en l'honneur de Chabbat. En temps normal, si l'on ne dispose pas de bain chaud, c'est encore supportable ; mais après avoir été roulé dans la cendre, quand la déchéance est telle qu'un bain devient une urgence absolue, voilà que « mon âme a été délaissée loin de la paix » - je ne possédais même plus de quoi me laver le corps.
L'auteur du « 'Hout chel 'Hessed » l'explique autrement : le malheur était si accablant que « j'ai oublié le bien ». Parfois, lorsqu'un homme a connu le bonheur puis subit l'épreuve, il s'en souvient avec nostalgie - « Je me rappelle les jours d'autrefois » - et se remémore ces moments fastes. Mais ici, parce que la situation était d'une telle gravité, le bien a été totalement effacé du cœur. C'est ainsi que l'on trouve chez Yossef : « et l'abondance ne sera plus mentionnée » - nul ne se souvenait de l'abondance passée, cela semblait remonter à une éternité. Il en va de même ici : la tragédie était si terrible que plus personne ne se rappelait qu'une bonne époque avait jamais existé.
וָאֹמַר אָבַד נִצְחִי וְתוֹחַלְתִּי מֵה'׃ - Et j'ai dit : Perdue est ma force et mon espoir en l'Éternel.
Pourquoi ma force est-elle perdue ? Parce que cela vient « de l'Éternel » (mé-Hachem), du Nom qui incarne la miséricorde. Tant que c'est la rigueur divine (midat hadin) qui m'inflige des châtiments, je peux encore implorer la miséricorde (midat harahamim), supplier le Saint, béni soit-Il, de déverser Sa compassion pour m'épargner et annuler le décret rigoureux. Mais si l'épreuve provient de la miséricorde elle-même, que puis-je espérer ? Vers qui me tourner dans la prière ?
À quoi cela est-il comparable ? À un homme à qui, à Dieu ne plaise, on découvre une tumeur ; on lui organise en urgence une intervention auprès de l'un des meilleurs chirurgiens, qui retirera la tumeur sans causer le moindre dommage. Or, cet homme, avant l'opération, prend un livre de Téhilim et prie pour qu'Hachem le sauve de l'opération ! Insensé ! C'est pour la réussite de l'intervention et pour en sortir sain et sauf que tu dois prier. Si tu échappes à l'opération, qui sait ce qu'il adviendra de ton corps ? C'est précisément ce qu'exprime l'auteur de la lamentation : étant donné que ce qui m'arrive procède de la miséricorde, d'une bonté d'Hachem - car ce que le Saint, béni soit-Il, a accompli en déversant Sa colère sur le bois et les pierres visait à assurer la survie du peuple d'Israël, telle une opération destinée à préserver le peuple d'Israël -, dès lors, « perdue est ma force et mon espoir », car prier semble vain. Que demanderais-je dans ma prière ? Que l'opération soit annulée ? Mais cette intervention est elle-même faite pour mon bien ; prier pour l'annulation du décret n'a donc plus de sens.
Le verset vient également faire allusion, explique le "'Hout Chel 'Hessed", au fait que parfois, lorsqu'on atteint une situation terrible, il existe des situations d'où l'on ne peut que remonter. On raconte l'histoire d'un homme immensément riche qui accumulait sans cesse des biens. Un jour, quelqu'un vint lui annoncer qu'il avait remporté l'appel d'offres pour une propriété extraordinaire que tout le monde convoitait - mais en lui annonçant la nouvelle, il ne vit chez lui aucune joie ; il le vit au contraire fondre en larmes.
Le temps passa, et les affaires de cet homme se dégradèrent peu à peu, au point qu'il devint indigent, ruiné, réduit à mendier, n'ayant presque plus que sa chemise sur le dos. Un jour, voulant se laver et n'ayant pas de bains publics à disposition, il descendit à la rivière. Il plia ses vêtements sur la berge et entra dans l'eau. En sortant, il s'aperçut que quelqu'un avait dérobé ses habits - il ne lui restait absolument rien. Il grimpa alors sur un arbre pour se cacher. C'est à ce moment précis que passa par là ce même associé d'autrefois, celui-là même qui lui avait annoncé l'acquisition du bien et l'avait vu pleurer. Il l'aperçoit en haut de l'arbre en train de danser, rayonnant de joie et riant aux éclats. Il lui demanda : « Pourquoi es-tu si heureux ? » L'homme répondit : « On m'a volé mes vêtements ! » - « Et c'est pour cela que tu te réjouis autant ? » L'autre rétorqua : « Procure-moi d'abord des habits, et nous en reparlerons ensuite. »
L'ami alla chercher des vêtements, l'habilla, le fit descendre de l'arbre et lui dit : « Maintenant, explique-moi, je veux vraiment comprendre. À l'époque, quand on t'a annoncé l'acquisition de ce bien que tout le monde convoitait, tu as pleuré. Et aujourd'hui, je te vois rire aux éclats ? » Il lui répondit : « C'est précisément la raison ! À l'époque, j'avais l'ambition d'acquérir ce domaine prestigieux, et quiconque le possédait était considéré au sommet, au plus haut degré que l'on puisse atteindre. Lorsque je l'ai obtenu, j'ai compris que c'était le point culminant possible, et qu'à partir de là, on ne pouvait que chuter - il n'y avait plus d'échelon à gravir, nulle part où progresser, et c'est pourquoi j'ai pleuré. Mais aujourd'hui, alors que je me retrouve nu et totalement dépourvu de tout au sens propre, sans même un habit sur le dos, c'est le point le plus bas que l'on puisse atteindre. Dès lors, on ne peut que remonter. C'est pour cela que tu m'as vu dans la joie. »
C'est ce que le verset vient nous enseigner : « Perdue est mon éternité » - lorsque je constate que je me trouve dans la situation la plus basse possible, alors « et mon espérance en Hachem » : c'est le moment d'espérer en Hakadoch Baroukh Hou. Tu as tout perdu ? C'est le moment de commencer à prier, car à partir de là, on ne peut que remonter. Et c'est le sens de ce qui est écrit : « On espérait la paix, et nul bien n'arrive ; le temps de la guérison, et voici l'effroi ». Le prophète dit au peuple d'Israël : espérez la paix. Ils lui répondent : de quoi parles-tu, alors qu'il n'y a nul bien ? En quoi espérer, à quoi cela servira-t-il ? Nous ne voyons aucun signe indiquant qu'une chose s'apprête à tourner pour le mieux. Il leur dit : bien au contraire, « au temps de la guérison » - lorsqu'Hakadoch Baroukh Hou doit apporter la guérison, que survient-il d'abord ? « Et voici l'effroi ». Quand tu vois que tu es dans l'épouvante, dans une situation extrêmement basse, prépare-toi : la délivrance et le remède approchent. Ne pense pas que parce qu'il n'y a nul bien apparent, il est inutile d'espérer ; au contraire, d'un état si bas, on ne peut que remonter.
Autre explication du verset : le peuple d'Israël dit « Perdue est mon éternité » - quelles sont nos chances d'être sauvés, quelles sont les chances de sortir de la situation effroyable où nous nous trouvons ? Dans un tel état, l'homme en vient au désespoir. Vais-je réellement subsister pour l'éternité ? Pourtant, les prophètes nous ont promis qu'Israël ne cesserait jamais d'être une nation devant Lui tous les jours, et « Mais même ainsi, lorsqu'ils seront dans le pays de leurs ennemis, Je ne les aurai pas rejetés ni pris en horreur au point de les anéantir, de rompre Mon alliance avec eux » - nous avons une alliance avec Hakadoch Baroukh Hou selon laquelle le peuple d'Israël ne disparaîtra jamais. Et lorsqu'Israël voit toutes ces épreuves, il dit : les paroles de la prophétie s'accompliront-elles vraiment ? « Perdue est mon éternité » - l'éternité qui m'avait été promise est perdue, il ne semble plus que cette prophétie se réalise. Et par là, il désespère de la délivrance. Malgré tout, en fin de compte, il a la certitude que les prophéties s'accompliront - et sur quoi s'appuyait-il, et comment a-t-il compris, précisément du sein même des épreuves, que nous avons tout lieu d'attendre la délivrance ? C'est ce que nous verrons dans les versets suivants.
Dans le livre "Elon Bakhot", l'auteur explique « Mon âme a été délaissée, loin de la paix » d'une autre manière : pour quelle raison le second Temple a-t-il été détruit ? Pour la haine gratuite. Et puisqu'il y avait là de la haine gratuite - « Mon âme a été délaissée, loin de la paix », nous avons délaissé la paix, et c'est pourquoi nous en sommes arrivés à cet état : « Perdue est mon éternité et mon espérance en Hachem ». En effet, lors du premier Temple, il y avait de l'idolâtrie, des unions interdites et des effusions de sang - des fautes gravissimes ; et pourtant, la Guémara affirme : viens et constate que leur sort était moins sévère que le nôtre, puisque « la résidence est revenue aux premiers mais n'est pas revenue aux derniers ». Le premier Temple fut détruit pour soixante-dix ans, après quoi il fut reconstruit. En revanche, aujourd'hui, dans une situation marquée par la haine gratuite, nous ignorons quand surviendra la fin de l'exil. Aucun terme précis ne nous a été révélé, aucune date butoir fixée pour la délivrance ; certes, au terme du sixième millénaire, nous serons arrivés à l'échéance ultime, mais on ne nous révèle pas quand viendra la fin avant le terme du monde. C'est le sens de « Mon âme a été délaissée, loin de la paix » - nous avons abandonné la paix au milieu de nous, il n'y avait point de paix mais des discordes intestines, et par là « perdue est mon éternité et mon espérance en Hachem » : le terme de la délivrance n'a pas été dévoilé. Car tant que la paix ne règne pas entre nous, tant que ce démon de la discorde danse parmi nous, les chances de voir venir la délivrance et d'être tirés de l'exil par Hachem demeurent bien plus minces.
זְכָ֤ר־עָנָיֶי֣ וּמְרוּדִ֔י לַעֲעָנָ֖ה וָרַ֥אשׁ׃ - Souviens-toi de ma misère et de mon tourment, de l'absinthe et du poison.
Le "Lé'hem Dim'ah" explique : c'est dès lors que nous nous remémorons les souffrances que je ressens l'absinthe et le poison, et que ma chair frissonne d'effroi. Dès lors, « Zekhor » n'est pas ici une forme impérative (comme dans « Souviens-toi et n'oublie point »), mais une forme infinitive - l'acte de se remémorer, à la manière d'un substantif. C'est-à-dire : au moment où je me remémore ma misère et mes tourments, lorsque j'évoque les épreuves dans lesquelles je me trouve, c'est comme si l'on me nourrissait d'absinthe et de fiel amer. L'absinthe et le poison sont des herbes toxiques, d'une âcreté insoutenable - chaque fois que je contemple ma situation, c'est comme si j'avais absorbé de l'absinthe et du poison.
זָכוֹר תִּזְכּוֹר וְתָשׁוֹחַ עָלַי נַפְשִׁי׃ - Oui, mon âme s'en souvient sans cesse et s'effondre en moi.
Rachi explique que l'assemblée d'Israël dit : je suis certaine du "zakhor tizkor", je suis certaine que Toi, Maître du monde, Tu vois notre situation et Tu te souviens de nos malheurs, et je sais que Tu te souviendras de tout ce qui nous arrive. Mais en attendant que Tu te souviennes, "mon âme s'effondre en moi". Et comment se manifeste le souvenir chez le Saint béni soit-Il ? Lorsqu'Il vient châtier les nations : "Je me souviens de ce qu'ils vous ont fait", et Je les châtie. Tant que le Saint béni soit-Il ne châtie pas, c'est comme s'Il ne se souvenait pas (chose qui, en vérité, ne s'applique pas au Saint béni soit-Il, sinon que le souvenir se manifeste au moment de la vengeance). C'est pourquoi nous disons : Maître du monde, je suis certain que Tu te souviendras, je suis certain que Tu châtieras les ennemis, je n'ai là-dessus aucun doute. Mais jusqu'à ce moment, que reste-t-il de mon âme ? "Mon âme s'effondre en moi", mon âme est courbée et abaissée, dans un état déchu de peine et d'abattement, jusqu'au moment où le Maître du monde "se souviendra vraiment".
Dans le livre "Kol Yaakov", on trouve une explication merveilleuse de ces versets, fondée sur les paroles du sage dans Kohélet : "Il n'y a pas de souvenir des premiers, et même les derniers, qui seront, n'auront pas de souvenir auprès de ceux qui viendront en dernier." À première vue, il y a là une longueur de propos incompréhensible : que vient dire le roi Salomon ? Le "Kol Yaakov" explique : lorsque la Torah ordonne de se souvenir d'une chose, il faut toujours s'interroger dans quel but, quelle est la finalité de ce souvenir, qu'y gagnons-nous en nous souvenant. Lorsque la Torah dit de se souvenir de la sortie d'Égypte, on pourrait dire que le Saint béni soit-Il veut que nous nous souvenions de la bonté qu'Il nous a faite, mais que retire-t-Il de ce que nous nous souvenions de cette bonté ? Il est plus logique que, par ce souvenir, le Saint béni soit-Il veuille nous faire du bien à l'avenir. Autrement dit : le souvenir ne porte pas sur quelque chose de passé, il comporte une conséquence pour l'avenir, un bénéfice pour ce qui doit encore nous arriver.
Et le Maguid de Doubno, selon son habitude, apporte là-dessus une parabole merveilleuse : un homme prête à son ami une somme d'argent, et à un moment donné l'ami a pu rembourser une partie de la somme et l'a remboursée. Que fait le prêteur ? Il sort un carnet et note. Et que se passe-t-il si le débiteur vient et rembourse la totalité de la somme ? Il n'y a rien à noter, on déchire l'acte de dette et c'est terminé, il n'y a plus de dette, et s'il vient réclamer demain il n'y a plus d'acte et plus rien du tout. Quand note-t-on ? Précisément lorsque la dette n'est pas achevée, lorsqu'elle doit encore continuer à être remboursée.
Nos Sages expliquent : "Il m'a rassasié d'amertumes", c'est le soir de Pessah ; "Il m'a abreuvé d'absinthe", c'est à Ticha BeAv. Nous avons déjà parlé par le passé du lien entre Ticha BeAv et Pessah, et de nombreux sujets et interprétations exposés à ce propos ; mais voyons cela à présent selon ce que nous avons expliqué. Lorsque le Saint béni soit-Il dit à Moché "Ainsi tu diras aux enfants d'Israël : Je serai qui Je serai m'a envoyé vers vous" (c'est-à-dire "Je suis avec eux dans cet exil, Je serai avec eux dans un autre exil"), Moché dit : pourquoi leur parlerais-je de l'exil futur, pourquoi les affligerais-je ? Ils seront brisés par la connaissance qu'il y aura encore un exil, eux qui pensent que l'histoire est terminée, que désormais ils sont dans une rédemption permanente.
Il en ressort donc que le peuple d'Israël était certain que l'exil d'Égypte était la fin de tous les exils et qu'il n'y aurait plus jamais de situation d'exil. Et dans ce cas, lorsque le Saint béni soit-Il ordonne "souviens-toi de la sortie d'Égypte", selon leur compréhension il s'agit d'un souvenir du passé seulement, pour remercier de ce qui a été et s'est achevé. Mais après que nous avons été exilés dans le second exil, il nous est apparu que le premier exil en Égypte n'était pas le dernier, et que d'autres exils encore devaient s'abattre sur nous, que nous n'en avions pas fini avec l'exil. Et c'est ce que nous disons : "Il m'a rassasié d'amertumes" le soir de Pessah, pourquoi ? Non pour se souvenir d'une chose passée et achevée, mais pour "m'abreuver d'absinthe", afin que tu saches que l'exil n'est pas terminé, qu'il y aura encore un temps de Ticha BeAv, que doivent encore venir le fiel et l'absinthe. Ainsi, les miracles de la rédemption d'Égypte ne sont pas seulement une action de grâce envers Dieu pour le passé, mais une annonce : sache qu'il y aura des exils difficiles, et Celui qui t'a délivré alors te délivrera aussi à l'avenir. Le Saint béni soit-Il nous a donné par cela un livre de morale en main et a dit : va maintenant en terre d'Israël, et souviens-toi qu'il peut y avoir d'autres exils, et qu'en eux tu te souviendras que Celui qui t'a délivré de cet exil-là est Celui qui te délivrera aussi de l'exil à venir. "Comme aux jours de ta sortie d'Égypte, Je lui montrerai des merveilles."
זֹאת אָשִׁיב אֶל־לִבִּי עַל־כֵּן אוֹחִיל׃ - Voici ce que je ramène à mon cœur, c'est pourquoi j'espère.
Ainsi donc, "zakhor tizkor" : ce que Tu nous ordonnes de nous rappeler est destiné à ce que "voici ce que je ramène à mon cœur, c'est pourquoi j'espère". Pourquoi m'ordonne-t-on de me souvenir ? Parce que la dette est encore ouverte. Pourquoi m'ordonne-t-on de noter ? Parce que la dette est encore ouverte. Et cela me dit : souviens-toi de ce qui a été, Je vous ai délivrés alors, Je suis le premier libérateur et Je suis le dernier libérateur. Ainsi, le souvenir lui-même nous encourage. Que pensez-vous, nations, que l'histoire est terminée ? Si l'histoire était terminée, pourquoi nous a-t-on dit de noter, pourquoi nous a-t-on dit de nous souvenir ? Le souvenir prouve que j'ai de quoi espérer. Mais si l'on m'avait dit de ne rien retenir, que ce qui a été est terminé et qu'il n'y a plus rien, je serais tombé dans le désespoir et brisé, et j'aurais dit : peut-être les nations ont-elles raison et n'y a-t-il plus d'espoir. Au contraire, par le fait que Tu as dit "zakhor tizkor", par le fait que Tu m'ordonnes de me souvenir de la destruction, c'est cela que je ramène à mon cœur, et c'est pourquoi j'espère et j'ai de quoi attendre la rédemption éternelle. Explication très merveilleuse du Maguid de Doubno.
Le Torat 'Hessed explique que l'un des bienfaits du souvenir des épreuves est d'amener l'âme à se soumettre. Nous voyons qu'après qu'Élie le prophète vint réprimander Achab en lui disant : « As-tu assassiné et aussi hérité ? », Achab revêtit un sac, « et il marchait à pas lents ». Le Saint, béni soit-Il, dit alors à Élie : « As-tu vu comment Achab s'est humilié devant Moi ? C'est pourquoi Je ne ferai pas venir le malheur de son vivant. » Il y eut là une soumission véritable, et c'est précisément le but des épreuves. Tant que tout va bien pour l'homme, « son cœur s'élève », il marche avec orgueil : « Tu es devenu gras, épais, replet », et « il a oublié le D.ieu qui l'a créé ». Mais lorsque le Saint, béni soit-Il, lui envoie des malheurs, son cœur se brise et son âme s'incline. Tel est le but visé par le prophète : « Tu t'en souviendras assurément, et mon âme s'affaissera en moi » - rappelle-toi que tu as oublié les commandements d'Hachem, rappelle-toi que tu as abandonné Son service, et par là, ton âme s'inclinera en toi.
Il y a un autre bienfait, illustré par l'histoire de Rabbi Akiva et de ses compagnons. La Guémara raconte qu'ils marchaient sur le mont du Temple : les maîtres pleuraient, tandis que Rabbi Akiva souriait. Ils lui dirent : « Akiva, pourquoi souris-tu ? » Il leur répondit : « Et vous, pourquoi pleurez-vous ? » Ils répliquèrent : « À l'endroit même dont il est dit : "L'étranger qui s'en approchera sera mis à mort", nous voyons des renards s'y promener et des nations profaner Son sanctuaire, et nous ne pleurerions pas ? » Rabbi Akiva leur dit alors : « C'est précisément pour cela que je souris. Il y a deux prophéties : une prophétie de destruction et une prophétie de délivrance. Tant que la prophétie de ruine ne s'était pas réalisée, j'ignorais quand viendrait la prophétie de délivrance. Mais maintenant que je vois s'accomplir la prophétie du châtiment, la prophétie de la délivrance s'accomplira certainement elle aussi. » Voilà l'espoir : « C'est pourquoi j'espérerai », il y a tout lieu d'attendre et d'espérer la réalisation des promesses divines, et nul doute que viendra également la prophétie de la rédemption. Bien au contraire : lorsque tu vois fondre les malheurs, c'est le signe que la délivrance approche.
C'est exactement la parabole par laquelle nos Sages décrivent les douleurs de l'enfantement messianique : comme les contractions d'une femme qui accouche. Quand une femme commence à ressentir les premières douleurs, elle ne dit pas : « Quel dommage ! » Elle dit : « Voici, cela approche, un enfant est sur le point de venir au monde. » Les douleurs annoncent la naissance, elles annoncent la délivrance. Dès lors, « mon âme s'affaisse en moi », rappelle-toi ce qui fut : « Voici ce que je rappellerai à mon cœur », et par conséquent j'espère, car j'ai tout lieu d'attendre la rédemption éternelle.
Dans le livre Alon Bakhot, l'auteur explique que le terme « ceci » (zot) fait allusion à la Torah, comme nous disons : « Et voici (vezot) la Torah que Moïse a transmise. » « Voici ce que je rappellerai à mon cœur » : c'est la Torah qui me console dans ma misère, selon le verset : « Si Ta Torah n'avait fait mes délices, j'eusse péri dans ma détresse », et nous affirmons : « Il ne nous reste plus que cette Torah. » Qu'est-ce qui nous console en exil ? Je rappellerai la Torah à mon cœur, et « c'est pourquoi j'espérerai » : elle me donne encore la force d'attendre et d'espérer.
Et combien cela s'est vérifié chez les grands d'Israël ! Le Steipler disait que sans l'étude assidue de la Torah, il se serait effondré depuis longtemps sous le poids des épreuves qui l'avaient frappé. « J'avais toutes les raisons du monde de ne pas étudier la Torah », disait-il, « mais je les ai toutes repoussées pour m'attacher uniquement à la sainte Torah. » Il en ressort que ce qui soutient véritablement l'homme dans les pires situations, c'est l'étude de la Torah : voilà ce qui réconforte et redonne vie. Nous avons vu de grands maîtres d'Israël traverser de terribles tourments, la perte d'enfants et d'indicibles drames. Qu'ont-ils fait ? Ils ont ouvert leur Guémara, s'y sont assis et s'y sont abîmés. Lorsque je m'investis dans la Torah, je suis attaché au Saint, béni soit-Il. « Ta Torah fait mes délices », et par elle, je ne sombre pas dans la détresse. Sans elle, l'homme sombre dans l'abattement et l'angoisse, ressassant sans cesse ses malheurs et ses problèmes. L'homme entre au Beth Hamidrach, et soudain tout s'efface : les ennuis, les soucis, le découvert à la banque, tout est oublié. Telle est notre consolation dans notre pauvreté.
L'auteur du Le'hem Dim'ah écrit : Je n'en suis pas venu au désespoir devant l'abondance des malheurs ; au contraire, je me suis dit que puisque toutes les calamités se sont produites, c'est la preuve que les promesses s'accompliront elles aussi. Que signifie cette idée ? Beaucoup se demandent : où était le Maître du monde pendant la Shoah ? Comment de tels malheurs ont-ils pu advenir, de telles tragédies frappant des femmes, des petits et des nourrissons ? Quelle est la réponse ? La réponse est : Il n'était pas là. Et que veut dire « Il n'était pas là », qu'il n'y a plus de Maître du monde, à D.ieu ne plaise ? Non, le Maître du monde existe bel et bien, mais Il avait averti à l'avance qu'Il ne s'y trouverait pas. Tu frappes et refrappes à la porte en criant : où est-Il, où est-Il ? Lis le mot laissé sur la porte : J'ai prévenu à l'avance que Je serais absent durant cette période. C'est une prophétie explicite de la Torah : « Lorsque fondront sur lui des maux nombreux et des détresses... alors Moi, Je voilerai entièrement Ma face en ce jour-là. »
Et il est écrit là-bas : « Et il sera dévoré. » Savez-vous ce que signifie « il sera dévoré » ? Celui qui abat une bête éprouve-t-il jamais des remords ? De même, les nations t'égorgeront sans le moindre cas de conscience, comme un homme qui mange son repas, sans rien ressentir d'anormal. On traite les insectes au K-300 et les Juifs au Zyklon B : « Il y a là des parasites, il faut les éradiquer. » Le Saint, béni soit-Il, dit : Ne viens pas dire que Je ne t'avais pas prévenu, Je te l'annonce d'avance : « Et Moi, Je cacherai absolument Ma face. » Puis le texte ajoute : « Et il dira en ce jour-là : N'est-ce point parce que mon D.ieu n'est plus au milieu de moi que ces malheurs m'ont atteint ? »
Ce verset comporte deux lectures possibles. L'homme peut en conclure qu'« il n'y a pas de D.ieu » et rejeter tout joug divin : c'est l'attitude du mécréant, qui cherche sans cesse un prétexte pour briser le joug et trouve enfin l'occasion rêvée. On demanda un jour au 'Hazon Ich : comment se fait-il que la Shoah ait transformé des hommes ordinaires en justes admirables, et d'autres en impies ? Une même épreuve a pourtant conduit certains à se renforcer considérablement et d'autres à se briser complètement. Le 'Hazon Ich répondit par cette parabole : imaginez deux tonneaux, l'un contenant du sucre au fond, l'autre du sel. Tant qu'on les laisse immobiles, si vous y goûtez en surface, ils semblent identiques, on ne sent rien, le sucre et le sel restent tapis au fond. Mais dès qu'on vient les secouer, l'un révèle sa douceur et l'autre son amertume salée. Que s'est-il passé ? On les a secoués. Le Juif est comme ce tonneau dont on ignore ce qui repose au fond ; mais dès que survient la secousse, tout remonte à la surface. Celui qui avait de la fange au fond vit toute la fange remonter : voilà l'occasion de tout abandonner, se disant : « Que dois-je encore à ce D.ieu qui traite ainsi Israël ? » - et il a tout renié. Mais l'homme à la foi solidement ancrée, devant ce spectacle, comprend : « C'est parce que mon D.ieu n'est plus au milieu de moi que ces maux m'ont frappé », le Créateur avait prévenu Lui-même qu'Il se retirerait, et cela devient pour lui une source même de renforcement.
C'est précisément ce que déclare le verset : « Voici ce que je rappellerai à mon cœur » - je vais faire entrer cela dans mon cœur et méditer : comment a-t-il pu m'arriver ce qui n'est arrivé à aucun autre peuple sur terre ? Comment avons-nous pu être pourchassés et châtiés d'une manière sans égale parmi les nations ? Je ne crois pas qu'il existe dans l'histoire un autre peuple au sujet duquel il est écrit que des femmes pleines de compassion ont fait cuire leurs propres enfants. Un tel récit n'existe nulle part ailleurs que pour le peuple d'Israël. Yossiphon rapporte l'histoire de cette femme qui tua son propre fils et le fit cuire, un chapitre entier d'une horreur insoutenable, qu'il faut un cœur solide pour parvenir à lire. Existe-t-il une autre nation ayant traversé pareille abomination ? « Voici ce que je rappellerai à mon cœur » : observe et contemple ces épreuves inconcevables pour la raison humaine, or cette invraisemblance même avait été annoncée dès l'origine. « C'est pourquoi j'espérerai » : il y a donc de l'espoir. Car le fait même qu'Hachem ait prévenu à l'avance : « Je ne serai pas là », prouve que si tu Le cherches au plus fort de la détresse, il est déjà trop tard. Et si je constate que le Saint, béni soit-Il, a accompli cette prophétie de ruine, d'autres prophéties existent : des promesses de délivrance affirmant qu'Hachem ne contestera pas à jamais et ne gardera pas éternellement Sa colère contre Son peuple, et qu'au terme des temps, Il instaurera Son règne parfait sur terre. L'espoir subsiste donc : Celui qui a annoncé qu'arriverait une détresse si terrible qu'on ne pourrait y trouver Sa présence est Celui-là même qui a affirmé qu'à la fin viendra la rédemption. « Voici ce que je rappellerai à mon cœur, c'est pourquoi j'espérerai », et grâce à cela, je ne succomberai pas sous le fardeau des pires tourments que nous traversons.
Autre explication du verset « C'est cela que je rappellerai à mon cœur, c'est pourquoi j'espérerai » : l'auteur de la lamentation déclare que puisque « mon âme se souvient intensément » de toutes les souffrances, alors même qu'il est décrété que le mort doit s'effacer du cœur. En toute logique, nous aurions déjà dû oublier toutes les détresses et tout ce que nous avons traversé, et pourtant je constate que « mon âme est abattue en moi ». Comment mon âme peut-elle rester brisée pendant si longtemps, alors que même un défunt aurait fini par être oublié ? Que faut-il en déduire ? La même conclusion que celle tirée par Ya'akov lorsqu'il ne parvenait pas à oublier Yossef. C'était le signe que son fils était peut-être encore en vie - et c'est pourquoi Ya'akov a dit : « Yossef n'est plus, et Chimon n'est plus ». Quel rapprochement faire ? Yossef était considéré comme mort et Chimon était en prison ! Mais Ya'akov disait en réalité : j'ai le pressentiment que Yossef a seulement « disparu » - sinon, comment se ferait-il qu'après vingt-deux ans je me souvienne encore de lui, alors qu'il est décrété que le mort s'efface du cœur ? C'est le même principe : « Elle s'en souvient bien et mon âme est abattue en moi » - je me remémore toutes les épreuves et mon âme se languit ; de quoi est-ce le signe ? « C'est cela que je rappellerai à mon cœur » - je médite là-dessus et cela me réconforte : « c'est pourquoi j'espérerai ». Il y a de l'espoir, et la preuve en est que je m'en souviens encore, que rien ne s'est effacé de mon cœur - signe évident qu'il y a tout lieu d'espérer la délivrance, qui ne tardera plus à venir.
On raconte qu'une nuit, Napoléon traversait sa ville et entendit des pleurs s'élever d'une synagogue. Il entra et vit des fidèles assis par terre, lisant d'une voix brisée et pleurant à chaudes larmes. Il demanda : « S'est-il passé quelque chose ? » On lui répondit : « Ils pleurent sur la destruction du Beth Hamikdach. » Il s'étonna : « Une destruction ? Qu'est-ce que le Beth Hamikdach ? » On lui expliqua : « C'est un grand sanctuaire de prière. » Il reprit : « Quel est le problème, de quelle somme s'agit-il ? De combien ont-ils besoin ? Nous allons le leur reconstruire ! Je vois ces hommes assis par terre en larmes - dites-moi combien cela coûte, et la municipalité prendra sa part ! » (Ce n'est pas l'État d'Israël, c'est la France, où le cœur est sensible aux questions religieuses.) On lui dit alors : « Non, il s'agit du Temple, ce n'est pas un édifice détruit ici il y a deux mois, il a été détruit il y a deux mille ans ! » Il s'écria : « Deux mille ans, et vous pleurez encore ? » Ils répondirent : « Oui, nous n'avons toujours pas oublié la destruction du Beth Hamikdach. » Napoléon leur dit alors : « Si deux mille ans ont passé et que vous pleurez encore, je n'ai aucun doute que cette Maison sera rebâtie. Un peuple qui se souvient pendant deux mille ans de sa maison, qui pleure encore sur elle, qui y aspire, l'espère et l'attend - méritera de la voir reconstruite. »
Et c'est précisément ce que dit l'auteur de la lamentation : « Elle s'en souvient bien et mon âme est abattue en moi » - du fait que je me rappelle encore toutes ces détresses, que mon âme soit abattue des millénaires plus tard et que j'en porte encore le deuil, j'y réfléchis attentivement : « C'est cela que je rappellerai à mon cœur ». Dès lors, cela me prouve qu'au contraire, il faut redoubler d'espérance ; car cette espérance même qui ne s'est jamais éteinte est le plus grand témoignage qu'il ne s'agit pas d'un défunt voué à l'oubli, mais d'une réalité vivante et éternelle.
Autre explication : « Zot » (cela) fait allusion à la Chekhina, comme il est écrit : « C'est avec cela (Bezot) qu'Aharon entrera dans le sanctuaire », ou encore « Voici (Zè) mon D.ieu et je Le glorifierai » - car lorsqu'Aharon pénétrait dans le Saint des Saints, la Chekhina entrait avec lui. « C'est cela que je rappellerai à mon cœur » : puisque la Chekhina est elle-même en exil, « c'est pourquoi j'espérerai », il y a tout lieu d'espérer et d'attendre pour Sa gloire qu'Hachem nous délivre. Si un roi vous jette en prison et demeure assis sur son trône dans la paix et la tranquillité, il y a de fortes chances qu'il vous oublie et que vous dépérissiez au cachot jusqu'à la fin de vos jours. Mais si le roi vous enferme et vous dit : « Tout le temps où tu seras en prison, je serai dans la cellule voisine, je veux partager ta souffrance tant que tu seras dans la détresse » - désespéreriez-vous dans une telle situation ? Certainement pas ! Car le roi lui-même, celui qui a le pouvoir de me libérer, souffre chaque jour avec moi, ce qui donne tout lieu de croire que la délivrance viendra bientôt. C'est là le sens de « C'est cela que je rappellerai à mon cœur » : la sainte Chekhina est avec moi, « Je suis avec lui dans la détresse », et comme nous le disons dans le Pata'h Eliyahou : « Je n'entrerai pas dans la Jérusalem céleste avant d'entrer dans la Jérusalem terrestre ». C'est cela que je prends à cœur, et cela fortifie mon espérance - « c'est pourquoi j'espérerai », j'attends avec ferveur la délivrance imminente.
חַסְדֵי יְהֹוָה כִּי לֹא־תָמְנוּ כִּי לֹא־כָלוּ רַחֲמָיו׃ - Les bontés de l'Éternel ne sont pas taries, car Ses compassions ne sont pas épuisées.
Bien qu'en exil Hachem nous poursuive, j'en tire deux preuves. La première : celui qui cherche seulement à faire fuir ne s'acharne pas à poursuivre indéfiniment. Et la seconde : celui qui poursuit pour détruire extermine complètement ; or, « les bontés de l'Éternel ne sont pas épuisées » - c'est le signe que la rigueur avec laquelle Hachem nous a poursuivis n'avait pas pour dessein de nous anéantir, mais de nous ramener à Lui afin de corriger nos actions.
Le chapitre 3 nous fait revivre l'enchaînement de la déchéance - depuis Yoshiyahou et Yeho'a'haz, en passant par Yehoyakim et Yehoyakhine, le siège de Jérusalem et l'aveuglement de Tsidkiyahou, l'incendie du Sanctuaire au mois d'Av, jusqu'à l'assassinat de Guedaliahou ben A'hikam par Yichma'el ben Netania : « Mon âme a été privée de paix » - car c'est par la faute de cet « homme de paix » que l'âme a été délaissée, et que le bienfait du Chabbat et du repos a été aboli : « J'ai oublié le bonheur ». Et c'est du fond même de cet abîme que jaillit l'espérance : quand l'épreuve découle de la miséricorde divine, elle s'apparente à une opération salutaire ; lorsqu'on a touché le fond, on ne peut que remonter ; et quand le Saint, béni soit-Il, nous ordonne de nous souvenir, c'est le signe que la dette reste ouverte et que le contrat n'a pas été déchiré. Ce souvenir ineffaçable après des millénaires, ces prophéties de rigueur accomplies avec une précision absolue, la Torah qui console dans l'affliction et la Chekhina descendue avec nous en exil - tout cela résume le verset « C'est cela que je rappellerai à mon cœur, c'est pourquoi j'espérerai ». Et nous en tirons la certitude que « les bontés de l'Éternel ne sont pas épuisées » : l'épreuve n'avait pas pour but de nous anéantir, mais de nous ramener à Lui afin que nous réparions nos voies.