Au chapitre 2 de la Méguilat Eikha, après la description de la destruction et du deuil, le poète inspiré en vient à la question pratique : que faire ? Il n'y a pas d'autre réponse que la prière et les larmes. Après avoir proclamé : « Leur cœur a crié vers le Seigneur... répands des larmes comme un torrent, jour et nuit, ne t'accorde aucun répit », le prophète poursuit et enseigne quand pleurer, comment pleurer, et surtout - sur quoi pleurer. Dans ce cours, nous nous pencherons sur le verset 19, qui est le cœur même de toute cette démarche.
ק֣וּמִי ׀ רֹ֣נִּי בַלַּ֗יְלָה לְרֹאשׁ֙ אַשְׁמֻר֔וֹת שִׁפְכִ֤י כַמַּ֙יִם֙ לִבֵּ֔ךְ נֹ֖כַח פְּנֵ֣י אֲדֹנָ֑י שְׂאִ֧י אֵלָ֣יו כַּפַּ֗יִךְ עַל־נֶ֙פֶשׁ֙ עֽוֹלָלַ֔יִךְ הָעֲטוּפִ֥ים בְּרָעָ֖ב בְּרֹ֥אשׁ כׇּל־חוּצֽוֹת׃ - Lève-toi, pousse des cris dans la nuit, au début des veilles ! Répands ton cœur comme de l'eau devant la face du Seigneur ! Élève vers Lui tes mains pour la vie de tes nourrissons, défaillants de faim au coin de toutes les rues.
Selon le sens littéral, ce verset s'inscrit dans la continuité directe du précédent. L'appel s'adresse à la muraille de la fille de Sion : lève-toi et implore durant la nuit, au commencement des veilles. Cette heure est le moment par excellence pour la prière, car c'est alors que commencent à poindre les lumières de la miséricorde divine. Il y a une autre raison : à quel moment le nourrisson tète-t-il le sein de sa mère ? Au début des veilles de la nuit. C'est pourquoi, précisément à cette heure - « lève-toi, crie dans la nuit », supplie le Maître du monde pour tes nourrissons qui défaillent de faim aux coins de chaque rue. Il n'est pas de moment plus déchirant ni plus propice.
Le terme « Panim » (face) apparaît souvent dans les Écritures pour désigner la colère : « Je dirigerai Ma face contre cet homme », « Ma face ira et Je te donnerai du repos ». « Face » évoque ici le courroux. Dès lors, « répands ton cœur comme de l'eau devant la face du Seigneur » signifie : l'épanchement du cœur doit être dirigé contre la colère divine, afin d'apaiser Son indignation. C'est ce que disait le roi David : « Car j'ai mangé la cendre comme du pain, et j'ai mêlé mes larmes à ma boisson, à cause de Ton indignation et de Ta fureur ». David explique : la cendre dans laquelle je me roulais était si abondante qu'elle devenait comme mon pain quotidien. Et « ma boisson » - mon vin, « je l'ai mêlé à mes larmes », du verbe mélanger, car elle était imprégnée de mes pleurs. Et pour quelle raison ? « À cause de Ton indignation et de Ta fureur » - parce que je T'ai irrité. Cela nous enseigne que l'essentiel des pleurs doit viser la peine et la colère causées au Créateur.
Il y a ici une allusion supplémentaire. Parmi les quatre éléments fondamentaux, la colère correspond au feu : « Car un feu s'est allumé dans Ma colère ». Rachi explique que le terme « 'Haron » (ardeur, courroux) renvoie à la combustion et à l'échauffement, comme dans « Il s'est embrasé contre les fleuves », et de la même racine viennent les « 'Hartoumim » (magiciens d'Égypte), qui s'échauffaient par la méditation sur des ossements pour prédire l'avenir par sorcellerie. « 'Haron Af » désigne l'échauffement des narines, à l'image d'un homme en colère dont des vapeurs semblent s'échapper du nez. Or, avec quoi éteint-on le feu ? Avec de l'eau. Telle est l'allusion : « Répands ton cœur comme de l'eau devant la face du Seigneur » - la « face » symbolise l'embrasement de la colère, et face à elle se trouve « comme de l'eau », c'est-à-dire le cœur et les larmes. En épanchant ton cœur, les larmes deviennent pareilles à de l'eau qui éteint le feu de la colère, cette colère que nous avons provoquée envers Hachem, que Son Nom soit béni, et qui a déversé Son courroux sur le peuple d'Israël.
Il convient également d'approfondir l'expression même : « Répands ton cœur comme de l'eau ». Les passions et pulsions matérielles sont fréquemment comparées à l'eau ; nos Sages parlent ainsi de celui qui « est attiré par les belles eaux », et chez qui l'élément de l'eau prédomine, la tendance aux désirs charnels prédomine également. Selon cela, le texte déclare : répands et vide tous les désirs de ton cœur, exactement comme on jette de l'eau. Lorsqu'un homme a de l'eau dont il n'a pas besoin, il la jette dehors et s'en défait. On ne jette pas du vin aux ordures, on le transvase d'un récipient à un autre. De plus, si l'on vide du vin ou du miel d'un tonneau, il en restera toujours un dépôt, car ils sont épais et leur substance adhère aux parois. Mais l'eau peut être déversée intégralement sans laisser la moindre trace dans le récipient. C'est pourquoi le verset précise « comme de l'eau » : ne laisse aucun désir subsister en toi. Et le cœur est le siège même du désir. Déverse les désirs de ton cœur et élimine-les totalement lorsque la Communauté d'Israël se présente pour prier devant Hachem.
« Élève vers Lui tes mains » - et que diras-tu dans cette prière ? Les paroles mêmes du verset suivant :
רְאֵ֤ה יְהֹוָה֙ וְֽהַבִּ֔יטָה לְמִ֖י עוֹלַ֣לְתָּ כֹּ֑ה אִם־תֹּאכַ֨לְנָה נָשִׁ֤ים פִּרְיָם֙ עֹלְלֵ֣י טִפֻּחִ֔ים אִם־יֵהָרֵ֛ג בְּמִקְדַּ֥שׁ אֲדֹנָ֖י כֹּהֵ֥ן וְנָבִֽיא׃ - Vois, Éternel, et considère : à qui as-Tu jamais infligé pareil sort ? Se peut-il que des femmes dévorent leur propre fruit, les nouveau-nés qu'elles choyaient ? Doit-on égorger dans le sanctuaire du Seigneur prêtres et prophètes ?
Rappelle cette douleur devant la Sainte Présence divine : Vois, Maître du monde, comment s'est accomplie sur nous la malédiction des réprimandes (la Tokhe'ha). C'est sur cela : « Épanche ton cœur comme de l'eau devant la face du Seigneur ». C'est ainsi que l'expliquent les commentateurs.
L'auteur du « Kol Yaakov » met l'accent sur l'expression « devant la face du Seigneur » (nokha'h pné Hachem). Une personne peut prier au sujet de l'exil parce que l'exil lui pèse : à cause de lui, elle a des soucis matériels, elle est persécutée par des ennemis. Tout cela relève de « devant ma propre face » : je me plains de l'exil parce qu'il me fait souffrir personnellement. Mais il existe un degré bien plus élevé : celui qui s'afflige pour la peine de la Chekhina, sur le fait que le Saint béni soit-Il Se trouve, pour ainsi dire, dans la souffrance, sans demeure et sans trône. Il pleure sur l'exil, mais non sur sa propre épreuve ; il s'efface totalement de la cause, car ce qui lui déchire le cœur, c'est la peine de la Chekhina.
On a déjà évoqué l'histoire de cet homme qui vint trouver un Admour pour se plaindre : « Rebbé, quand le Machia'h viendra-t-il enfin ? » L'Admour lui demanda : « Que t'arrive-t-il ? » Il répondit : « Un homme a ouvert un commerce juste en face du mien et me prend tous mes clients. Combien de temps peut-on encore supporter cela ? Quand donc viendra le Machia'h ? » L'Admour lui dit alors : « Je suis désolé de te décevoir. Le Machia'h qui viendra n'est pas celui que tu attends, et le Machia'h que tu espères n'arrivera jamais. Tu attends un sauveur pour régler tes ennuis financiers ; si la boutique de cet homme venait à fermer, tu n'aurais plus besoin du Machia'h, ta situation serait réglée ! Le Machia'h vient-il pour fermer la boutique d'un concurrent ? Le Machia'h vient pour accomplir une rédemption spirituelle. Il faut savoir ce que nous attendons véritablement. »
C'est pourquoi le verset dit : « Épanche ton cœur comme de l'eau », mais veille à ce que ce soit « devant la face du Seigneur ». Le sens profond de « devant » (lenokha'h) apparaît déjà dans la Torah : « Et Isaac implora l'Éternel pour (lenokha'h) sa femme ». Nos Sages ont expliqué qu'il priait pour elle : non pas pour moi, mais pour elle, de grâce, Éternel, prends pitié de ma femme afin que j'aie des enfants d'elle. Il en va de même ici : non pas sur tes propres malheurs ni sur tes difficultés personnelles, mais épanche ton cœur pour Hachem, béni soit-Il, pour la peine de la Chekhina et l'exil de la Présence divine. Que ces larmes soient versées « devant la face du Seigneur » - pour Sa peine, et non pour la nôtre.
Le Maguid de Doubno propose cette parabole : un homme avait un ami très cher, et cet ami fut jeté en prison sans être coupable. Que fit-il ? Il alla mettre en gage tous les ustensiles et biens de sa maison, et avec l'argent reçu, il paya la rançon pour libérer son compagnon. À présent que cet ami est libre, il ne fait aucun doute que sa première démarche doit être de réunir des fonds pour restituer à son bienfaiteur tout ce qu'il a engagé. Ne s'est-il pas dépouillé de tous ses biens pour moi ? Mais s'il venait à se dire : « Paix sur mon âme, je suis dehors, tout va bien, je vais désormais vivre ma vie en toute indépendance », il n'y aurait rien de plus méprisable et ingrat.
C'est ce que nos Sages ont enseigné à propos du verset : « Voici les comptes du Tabernacle, le Tabernacle du Témoignage » (Michkan ha-Édout) : le Saint béni soit-Il a pris en gage (michkène) les demeures saintes. Pourquoi est-il appelé Michkan ? Parce que le Saint béni soit-Il l'a pris comme gage (machkone), afin qu'Israël fasse téchouva et qu'il n'y ait pas, à Dieu ne plaise, d'anéantissement total. Quel est notre gage ? Le Beth Hamikdach. Le Saint béni soit-Il nous a retiré le Temple comme un gage pour nous préserver de la destruction. Dès lors, toute notre tâche consiste aujourd'hui à réaliser ce verset : « Épanche ton cœur comme de l'eau devant la face du Seigneur ». Car si Dieu Se trouve, pour ainsi dire, dans la détresse, c'est à cause de toi, parce qu'Il a engagé Sa propre Maison pour ton salut. Comment pourrais-tu ne songer qu'à tes affaires matérielles, sans te préoccuper de la Maison du Maître du monde mise en gage pour toi ? C'est ce qu'écrit le Rambam dans Hilkhot Melakhim : les Sages et les prophètes n'ont soupiré après l'ère messianique que pour être libres de s'adonner à la Torah et à la sagesse, et en ce temps-là, il n'y aura d'autre occupation que de connaître l'Éternel. C'est pourquoi nous répétons dans la prière : « Agis pour l'amour de Ton Nom, agis pour l'amour de Ta Chekhina, agis pour l'amour de Ta Torah » - tout pour le Saint béni soit-Il, car là réside l'essentiel de notre espérance.
On s'interroge souvent : comment se fait-il que nous attendions depuis tant de générations sans que le Machia'h ben David ne vienne ? Les maîtres y ont vu une allusion dans le verset : « Pourquoi le fils de Yichaï n'est-il pas venu... au repas (el hale'hem) ? » Pourquoi le fils de Yichaï ne vient-il pas ? Parce que toutes nos prières ne tendent que « vers le pain » (el hale'hem), c'est-à-dire vers les besoins matériels. Maître du monde, donne la parnassa ; Maître du monde, donne la santé ; Maître du monde, accorde de bons mariages... Donne, donne et donne encore, selon l'expression du Zohar : comme des chiens qui aboient « Hav, hav » (« Donne, donne »). On ne fait que crier « donne », sans pleurer sur l'exil de la Chekhina ni sur la peine d'Hachem, béni soit-Il. Et c'est pourtant sur cela qu'il nous appartiendrait véritablement de nous lamenter.
On explique encore cela par une parabole : un homme riche avait un fils rebelle et dévoyé, qui s'était lié à de mauvaises fréquentations, s'adonnait aux jeux d'argent et commettait des actes répréhensibles - un jeune homme particulièrement difficile. Le père s'inquiéta et se dit : « Il héritera de tous mes biens et, en peu de temps, il aura tout dilapidé. » Que fit-il ? Il fit bâtir une grande demeure et dissimula dans ses murs des billets de banque, des pièces de monnaie et des objets précieux, sans en révéler le secret qu'à un très petit nombre de ses confidents. Son intention était la suivante : « Je sais bien qu'il perdra toute ma fortune au jeu et dans d'autres dérives pernicieuses, et qu'il atteindra un point où il n'aura plus rien à manger, sombrant dans une misère atroce. C'est alors qu'il découvrira ces trésors et se dira : “Voici l'occasion de prendre un nouveau départ, de cesser toutes ces futilités auxquelles je me suis livré ; grâce à D.ieu, mon père m'a gardé un espoir et a caché pour moi des trésors dans les murs de cette maison.” »
Or, un jour, un incendie se déclara dans la maison, et toute la demeure, avec ses murs et ses joyaux, fut la proie des flammes. Tous les passants qui virent cela s'exclamèrent : « Quel dommage ! Un palais si magnifique et si singulier, quel regret qu'un lieu aussi splendide parte en fumée ! » Le fils, qui connaissait la maison de l'intérieur, en fut encore plus affligé - car il savait que non seulement la bâtisse valait des millions, mais que le mobilier qu'elle renfermait valait des centaines de millions. Pourtant, le père et ses confidents, qui savaient ce qu'il en était des trésors, ne pleuraient pas seulement la maison ni seulement les meubles, mais bien les fortunes colossales dissimulées dans les murs et anéanties par le feu. Leur douleur était infiniment plus grande. On voit donc que face à un même événement, chacun éprouve de la peine à un degré différent, selon la mesure de sa compréhension.
Il en va de même des degrés de deuil chez ceux qui pleurent la destruction du Beth Hamikdach. Les nations ne savaient absolument pas ce qu'était le Temple ni quelle était sa vertu spirituelle. Elles voyaient un bel édifice monter en flammes et disaient : « Quel dommage ! »
סָֽפְק֨וּ עָלַ֤יִךְ כַּפַּ֙יִם֙ כׇּל־עֹ֣בְרֵי דֶ֔רֶךְ שָֽׁרְקוּ֙ וַיָּנִ֣עוּ רֹאשָׁ֔ם עַל־בַּ֖ת יְרוּשָׁלָ֑͏ִם הֲזֹ֣את הָעִ֗יר שֶׁיֹּֽאמְרוּ֙ כְּלִ֣ילַת יֹ֔פִי מָשׂ֖וֹשׂ לְכׇל־הָאָֽרֶץ׃ - Tous les passants ont battu des mains sur toi, ils ont sifflé et hoché la tête sur la fille de Jérusalem : « Est-ce là cette ville que l'on appelait une beauté parfaite, la joie de toute la terre ? »
Une ville pareille, dotée d'un tel attrait, qui part en fumée - quel dommage ! Et c'est à cela qu'Israël répond : « Que cela ne vous arrive point, à vous tous qui passez sur le chemin ! » Vous n'êtes que de simples passants, et vous ne comprenez pas ce qu'il y a lieu de déplorer ni ce que nous avons perdu ici. Vous ne saisissez pas la splendeur intérieure, la sainteté des ustensiles sacrés qu'il abritait, la portée spirituelle suprême qui régnait en ce lieu, car « c'est de Sion que sortira la Torah, et la parole de l'Éternel de Jérusalem ».
De même, il est rapporté que lorsque Jérémie se lamentait sur la ruine du Temple, Platon le rencontra et lui demanda : « Pourquoi te lamentes-tu ainsi ? » Il lui répondit : « Sur cette Maison qui a été détruite. » Platon lui dit : « Convient-il à un homme sage et instruit comme toi de gémir sur la perte de bois et de pierres ? » Jérémie lui demanda : « As-tu des questions métaphysiques et philosophiques non résolues ? » Platon répondit : « Oui. » Jérémie lui dit : « Interroge-moi. » Platon posa ses questions, et à chacune d'elles, Jérémie apporta une réponse limpide. Puis il ajouta : « Sache que toute cette sagesse que j'ai acquise, c'est de cette Maison que je l'ai puisée. Penses-tu vraiment que je pleure sur du bois et des pierres ? » Les nations ne voient là qu'un bel édifice en ruine ; mais le sage, l'homme élevé et le prophète y perçoivent les sommets de la perception spirituelle, car de Sion sort la Torah et la parole divine de Jérusalem. Il s'ensuit que le peuple d'Israël, qui connaît l'élévation véritable du Beth Hamikdach, a bien plus lieu de s'affliger - à l'image du fils qui connaissait aussi toute la richesse intérieure de la demeure.
Mais au-dessus de tout, il y a le Saint béni soit-Il Lui-même, qui connaît l'incommensurable valeur du Beth Hamikdach, sa nature intime, la présence de la Chekhina qui y résidait et les secrets immenses qui y étaient enfouis. Quiconque examine les textes constatera combien de mystères recèlent déjà les dimensions du Temple (sa longueur et sa largeur), ainsi que les Chérubins, la Table et la Menorah. Tout n'est que secrets prodigieux. On peut en entrevoir une part rien qu'en constatant le nombre de fois où la Torah répète la description de la Menorah : ses calices, ses boutons et ses fleurs. Quelqu'un pourrait-il croire qu'il s'agissait simplement d'ajouter des fleurs pour faire joli ? Ce serait une vision enfantine, digne de l'école maternelle. Un homme avisé comprend que chacun de ces détails renferme des secrets profonds et insondables, que nul parmi nous ne saurait percer. Et qui les connaît ? Le Saint béni soit-Il. Dès lors, quelle n'est pas la douleur du Saint béni soit-Il face à la destruction du Temple, Lui qui en connaît tous les mystères cachés et les trésors spirituels infinis qui y étaient déposés et qui ont disparu ! C'est une douleur infiniment plus haute que celle des nations, et bien plus haute encore que celle du simple fidèle d'Israël.
C'est précisément le sens du verset : « Dans le secret mon âme pleurera » (Bémistarim tivké nafchi). Nos Sages ont enseigné : « Il est un lieu nommé Mistarim (le secret), où la Chekhina pleure, pour ainsi dire. » Selon notre explication, cela s'éclaire magnifiquement : le Saint béni soit-Il dit : « Mes pleurs se situent à un degré bien plus élevé, car Je pleure sur ce qui était caché au cœur du Temple, sur ces puissances spirituelles prodigieuses que vous n'avez même pas soupçonnées. » C'est aussi le sens de : « Épanche ton cœur comme de l'eau devant la face du Seigneur » : ne reste pas à ton propre niveau et ne pleure pas selon la seule mesure de ta compréhension terrestre, mais élève-toi vers la perception du Saint béni soit-Il. Comprends qu'il y avait là infiniment plus que ce que ton esprit peut concevoir, et si le Saint béni soit-Il Lui-même s'en afflige, à plus forte raison dois-tu t'en affliger ! Ne demeure pas dans cette conception enfantine selon laquelle il n'y avait là qu'un bel édifice détruit, mais pleure « devant la face du Seigneur » - selon la manière dont le Saint béni soit-Il contemple le Temple, selon les réalités cachées et profondes qui l'habitaient. C'est à la mesure de ces grandeurs qu'il faut se lamenter, et c'est alors seulement que l'on pleure à la juste mesure la perte d'un lieu si extraordinaire.
Et c'est bien ce qui se produisit lors du retour à Sion. Lorsqu'on inaugura le Second Temple, les jeunes gens, le voyant, se réjouissaient, dansaient et exultaient, tandis que les vieillards pleuraient. On leur demanda : « Le Temple est rebâti, pourquoi pleurez-vous ? » Ils répondirent : « Vous n'avez pas connu le Premier Temple. Si vous l'aviez vu, vous comprendriez que cet édifice n'est rien en comparaison. » Et ce n'était pas seulement en raison de sa beauté extérieure, bien que le Premier Temple fût entièrement revêtu d'or, mais surtout à cause des miracles et des merveilles inconcevables qui ne se trouvaient plus dans le second. Au Second Temple manquaient l'Arche sainte ainsi que bien d'autres éléments essentiels présents dans le premier. Les vieillards le contemplaient et disaient : « Ce n'est là qu'un Temple de pauvres en comparaison du sanctuaire originel. »
De même, parmi les rapatriés qui furent délivrés, certains se réjouissaient en disant : nous sommes revenus au champ, nous sommes retournés aux vergers, nous pouvons travailler la terre ! C'est une joie au niveau de l'homme de la terre au sens littéral, d'un « 'am haarets » - quelqu'un dont toutes les préoccupations sont terrestres. Baroukh Hachem, j'avais une maison et je l'ai retrouvée ! Mais est-ce vraiment cela que nous attendons de la Délivrance ? Une maison ? Un champ ? Seule une personne d'un niveau spirituel médiocre s'en contenterait. Mais celui dont le niveau est plus élevé espère voir les Cohanim dans leur service, les Léviim sur leur estrade entonnant leurs chants et leurs psaumes, et Israël à leurs postes ; voir que le vent ne fait point vaciller la colonne de fumée de l'encens ; contempler les miracles - qu'aucune mouche ne s'est jamais vue dans l'abattoir, que les pluies n'ont jamais éteint le feu du bûcher. La proximité avec D.ieu, voilà la véritable aspiration spirituelle élevée. Et c'est là le sens de : « Épanche ton cœur comme de l'eau devant la Face du Seigneur » : pleurer selon le regard du Créateur du monde, et non pas selon une perspective terrestre, physique et matérielle.
On explique également ce verset à la lumière de ce qui est écrit dans les Téhilim : « Éternel, au matin Tu entendras ma voix ; au matin je me préparerai pour Toi et j'attendrai. Car Tu n'es point un D.ieu qui prenne plaisir à la méchanceté, le mal ne saurait séjourner auprès de Toi. Les insensés ne tiendront point devant Tes yeux ». En exil, nous sommes considérés comme des ivrognes, ainsi qu'il est dit : « Ivre, mais non de vin ». Or, un homme ivre ne peut conclure d'acquisition ni accomplir aucun acte juridique, si ce n'est au matin. Pourquoi ? Parce que la nuit, il est rivé à sa bouteille et continue de s'enivrer ; au matin, après le sommeil - car le vin est rude, mais le sommeil en dissipe l'effet -, à l'instant précis qui précède le moment où il retrouvera sa bouteille, il dispose d'un temps de lucidité. Si tu souhaites conclure une affaire avec lui, fais-le alors, car par la suite, il n'y a plus personne à qui parler. Et si tu dépends de lui, si c'est précisément de lui que tu veux acheter ce bien, tu n'as d'autre choix que d'attendre le matin.
Et c'est ce que signifie le verset : « Plus que les guetteurs du matin, que les guetteurs du matin ! ». Que signifie ici « chomer » ? Il s'agit d'attendre et d'espérer, comme dans le verset : « Et son père garda la chose », que Rachi commente : il attendait avec impatience de voir comment la chose s'accomplirait. Il ne s'agit pas d'un gardien qui monte la garde en attendant le jour - ce n'est pas le sens obvie du texte -, mais bien « parmi ceux qui espèrent le matin ». C'est pourquoi l'expression est répétée deux fois : l'homme ivre lui-même doit attendre de dégriser, et celui qui désire faire affaire avec lui est également contraint d'attendre, puisqu'il n'a personne d'autre avec qui commercer.
Et quel est notre matin à nous ? Roch Hachana. Toute l'année durant, nous sommes comme des ivrognes sous l'effet de l'exil, et à Roch Hachana, l'homme commence à s'éveiller. Comme l'écrit le Rambam : bien que la sonnerie du Chofar à Roch Hachana soit un décret scripturaire, elle renferme une allusion : réveillez-vous, réveillez-vous, dormeurs, de votre sommeil, et vous qui sommeillez, sortez de votre torpeur, vous qui oubliez la vérité dans les vanités de l'époque. Le début de l'année est un temps d'éveil. Et c'est là le sens de : « Éternel, au matin Tu entendras ma voix ; au matin je me préparerai pour Toi et j'attendrai » - à Roch Hachana. Alors que durant toute l'année : « Car Tu n'es point un D.ieu qui prenne plaisir à la méchanceté » - je ne puis me tenir devant Toi et prier comme il se doit, car Tu ne désires point la prière d'un impie ; « Les insensés ne tiendront point devant Tes yeux » - le débauché et l'ivrogne ne peuvent se présenter pour prier. C'est pourquoi : de grâce, Éternel, attends le matin, et nous prierons alors convenablement le jour de Roch Hachana.
Et c'est ce que dit l'auteur de la complainte : « Lève-toi, pousse des cris dans la nuit, au commencement des veilles » - maintenant ! Voici Tammouz, et les temps de la Téchouva approchent à grands pas ; Av forme les initiales de « Eloul ba » (Eloul arrive) ou « Eloul bapéta'h » (Eloul est à la porte) ; et Eloul - « Ani lédodi védodi li » (Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi). C'est cela le « commencement des veilles », à l'approche du matin qui précède Roch Hachana, le moment où débute l'éveil à la Téchouva. C'est alors qu'il faut se lever et implorer avec ferveur, car c'est alors que le Saint béni soit-Il accueillera nos prières.
Le verset 19 nous enseigne quand pleurer, comment et sur quoi. « Au commencement des veilles » - au moment propice à la prière, à l'heure où le nourrisson tète et où rayonnent les lumières des bontés divines, ainsi qu'à la période de l'année où commence l'éveil vers Roch Hachana. « Épanche ton cœur comme de l'eau » - une eau qui éteint le feu de la colère divine, et une eau qui vide le cœur de tout désir sans laisser de trace. « Devant la Face du Seigneur » - non pas sur notre propre souffrance, mais sur la douleur de la Chekhina et sur la Maison du Maître du monde mise en gage pour nous ; non pas selon notre perception étriquée déplorant la destruction d'un bel édifice, mais selon la perspective du Saint béni soit-Il, qui pleure « en secret » sur les trésors spirituels cachés qui ont été perdus. Celui qui se lamente ainsi pleure convenablement, et sa prière sera exaucée.