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Chapitre 2 - Partie 12 - Le cri des nourrissons pour le blé

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Introduction

Nous sommes au chapitre 2 de la Méguilat Eikha, dans le passage où l'auteur de la lamentation dépeint les horreurs de la famine qui frappa Jérusalem lors de la destruction du Temple. Après avoir décrit au verset précédent les jeunes enfants et les nourrissons qui défaillent dans les rues de la ville, le verset qui s'ouvre à nous dépeint leur agonie même : que disent-ils, à qui s'adressent-ils, et à quel instant précis ? Nous examinerons le sens littéral du verset, puis quelques enseignements de Drouch et de Moussar qui s'y rapportent.

לְאִמֹּתָם יֹאמְרוּ אַיֵּה דָּגָן וָיָיִן בְּהִתְעַטְּפָם כֶּחָלָל בִּרְחֹבוֹת עִיר בְּהִשְׁתַּפֵּךְ נַפְשָׁם אֶל חֵיק אִמֹּתָם׃ - Ils disent à leurs mères : « Où sont le blé et le vin ? » lorsqu'ils défaillent comme des blessés à mort dans les rues de la ville, lorsque leur âme s'épanche sur le sein de leurs mères.

Deux scènes en un seul verset

Le texte décrit ici deux scènes distinctes. La première concerne les enfants un peu plus grands, ceux qui se souviennent encore des jours d'abondance : le blé et le vin, les pains fins et le bon vin vieux qu'ils buvaient alors. À présent, avec la destruction et la famine, ils se tournent vers leurs mères et demandent : « Où sont le blé et le vin ? » - nous n'avons même pas un morceau de pain noir, et encore moins du blé ou du vin.

Face à eux se trouvent les nourrissons. Les nourrissons ne savent pas parler, et le blé ou le vin ne représentent évidemment rien pour eux. C'est à leur sujet que s'exprime la fin du verset : « lorsque leur âme s'épanche sur le sein de leurs mères ». Ils se jetaient contre le sein de leur mère pour téter, mais la mère n'avait plus de lait pour les nourrir ; c'est alors que leur âme s'épanchait, c'est-à-dire qu'ils rendaient l'âme sur le sein maternel.

Rabbi Chem Tov apporte une précision : même au moment où leur âme s'échappait, ils murmuraient encore « Où sont le blé et le vin ? », car leurs mères n'avaient plus de lait pour les allaiter. C'est là le lien unissant les deux volets du verset : « Ils disent à leurs mères : Où sont le blé et le vin ? » - à quel moment ? « Lorsque leur âme s'épanche sur le sein de leurs mères » : c'est au moment même de rendre l'âme qu'ils murmurent encore cette supplique.

Dans le livre Alon Bakhot, l'auteur explique que ce verset s'inscrit dans la continuité directe du précédent : « quand le jeune enfant et le nourrisson défaillent sur les places de la cité ». Ce sont eux qui, en proie à une famine atroce, défaillaient et se recroquevillaient sur eux-mêmes dans les rues de la ville sous l'effet du supplice. Et c'est dans cet état qu'« ils disent à leurs mères : Où sont le blé et le vin ? » - ils criaient vers leur mère : où trouver de la nourriture pour apaiser notre faim ?

Trois occurrences de « Ayé » - Un « Ayé » face à un autre

On peut expliquer l'expression « Où sont le blé et le vin ? » (Ayé dagan veyayin) de la manière suivante. Dans Isaïe (chapitre 63), le peuple d'Israël s'adresse au Maître du monde en disant : « Où sont Ton zèle et Ta puissance ? » (Ayé kin'atkha ou-gvouratekha). Maître du monde, comment laisses-Tu agir ainsi contre nous ? Pourquoi ne Te montres-Tu pas jaloux de la gloire divine ? Pourquoi ne châties-Tu pas les nations qui nous oppriment à ce point ?

Et quelle est la réponse ? Le Saint, béni soit-Il, leur rétorque : C'est maintenant que vous vous en souvenez ? Pourtant, dans Jérémie au chapitre 2, il est dit : « Les prêtres n'ont pas dit : Où est l'Éternel ? (Ayé Hachem), les dépositaires de la Torah ne M'ont pas connu, et les pasteurs se sont révoltés contre Moi ». C'est ainsi un « Ayé » qui répond à un autre : vous demandez « Où sont Ton zèle et Ta puissance ? », alors que les Cohanim n'ont pas demandé « Où est l'Éternel ? », les dépositaires de la Torah ne M'ont pas connu et les bergers ont péché contre Moi. Dès lors, comment pouvez-vous demander aujourd'hui : « Où sont Ton zèle et Ta puissance ? »

Et quel est le châtiment ? C'est le troisième « Ayé » : « Ils disent à leurs mères : Où sont le blé et le vin ? » (Ayé dagan veyayin). Dès lors que vous demandez « Où sont Ton zèle et Ta puissance ? », et que la réplique divine est « Les prêtres n'ont pas dit : Où est l'Éternel ? », la conséquence tragique en est « Où sont le blé et le vin ? » - où trouver de la nourriture, quand il ne reste même plus le moindre grain ni la moindre goutte pour se nourrir.

« Leoumottam » - Où est la Torah comparée au blé et au vin ?

Une autre explication selon le Derash : ne lis pas « Léimotam » (à leurs mères), mais « Léoumotam » (à leur nation). C'est comme si les anges du service céleste répondaient à cette nation, au peuple d'Israël : « Où sont le blé et le vin ? » Où sont la Torah et les mitsvot, qui sont comparées au blé et au vin ? Avant même que vous ne demandiez : « Où sont Ton zèle et Ta puissance ? », Je vous demande : où sont le blé et le vin ?

Car la Torah est appelée pain, comme il est dit : « Venez, mangez de mon pain », ce qui correspond au blé ; et la Torah est aussi appelée vin, comme il est dit : « Et buvez du vin que j'ai mêlé ». Il s'avère donc que le blé et le vin symbolisent la Torah. Et face à ceux qui abandonnent la Torah - « Les dépositaires de la Torah ne M'ont pas connu », « Les prêtres n'ont pas dit : Où est l'Éternel ? » - les anges disent pour ainsi dire à cette nation : où sont le blé et le vin, où est l'étude de la Torah qui aurait dû vous protéger ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas investis dans la Torah ? Comme il est dit : « Pourquoi le pays a-t-il péri ? Parce qu'ils ont délaissé Ma Torah ». Ils n'ont pas estimé la Torah à sa juste valeur, et ils en sont donc arrivés là où ils en sont arrivés.

Plus les habitudes sont luxueuses, plus la chute est brutale

Dans le livre Afiké Yéhouda, l'auteur soulève une difficulté : en temps de famine, on ne parle pas de vin, on parle de pain grossier. On ne parle pas de blé, qui représente un pain fin et de qualité, mais du strict minimum. Et c'est tout ce qu'ils ont à demander : « Où sont le blé et le vin ? »

Mais en réalité, plus une personne a été habituée à un niveau de vie élevé et au grand train, plus sa déchéance et sa chute sont douloureuses. Celui qui a toujours eu l'habitude de manger du pain noir, s'il est maintenant contraint de manger du pain grossier, ce n'est pas si terrible. Mais celui qui ne mangeait que des croissants faits maison, si soudainement vous l'obligez à manger du pain de son rassis, il vous dira : je ne sais même pas par quel bout le prendre, cette chose est impossible à mâcher ! Pourquoi ? Parce que ses habitudes sont d'un standing élevé, et qu'il est incapable de déchoir de son rang.

Et c'est précisément ce que dit le verset : ce sont les petits enfants - les enfants, et non les vieillards - qui disent « Où sont le blé et le vin ? », c'est-à-dire : nous nous souvenons encore du blé et du vin. Cela nous enseigne que la chute a été foudroyante : un instant plus tôt, ils étaient encore habitués au blé et au vin, et aussitôt - « Où sont le blé et le vin ? » Et si l'on se demande ce que le vin a à voir avec des enfants, il explique qu'on faisait aussi goûter le vin du Kiddouch aux tout-petits, comme nous le faisons aujourd'hui ; il est donc tout à fait concevable que même des enfants demandent : « Où est le vin ? »

La dernière volonté - Les propos du Ya'arot Devach

On peut toutefois encore s'étonner : il s'agit ici d'enfants qui défaillent comme des blessés à mort dans les rues de la ville, expirant sur le sein de leurs mères, dans un état de famine effroyable, épuisés par la faim. Un être humain tenaillé par la faim ne réclame ni champagne ni caviar, il cherche un morceau de pain sec : donnez n'importe quoi, pourvu qu'on tienne le coup ! Dès lors, comment comprendre « Ils disent à leurs mères : Où sont le blé et le vin ? » Est-ce vraiment là ce qui les préoccupe en cet instant, du blé et du vin ?

Nos Sages racontent : un homme pieux (hassid) fut livré à un officier royal pour être jugé, et on le fit monter sur l'échafaud pour le mettre à mort. Avant de mourir, il demanda qu'on lui serve de la viande grasse et du vin vieux. On lui demanda le sens de cette requête. Et d'ailleurs, quelle était la raison d'être de cette dernière volonté en général ? C'était pour les bourreaux une manière d'obtenir un pardon symbolique pour avoir ôté la vie d'un homme : qu'il soit satisfait en ses derniers instants, qu'il ait reçu quelque chose, et qu'il aille à la mort l'esprit apaisé. Lorsqu'on lui demanda ce qu'il désirait, il répondit : de la viande grasse et du vin de choix.

Il me semble que même Eichmann, que le nom des impies pourrisse, lorsqu'on l'amena ici et qu'on lui demanda sa dernière volonté, réclama un vin raffiné. D'ailleurs, cela se pratiquait couramment à l'époque : demander un repas d'adieu ; un instant avant de quitter ce monde, donne-moi un plaisir, que peut-on encore savourer, apporte un repas d'adieu pour profiter une dernière fois. On raconte qu'un condamné avait demandé une pastèque. On lui dit : « Une pastèque ? Mais ça ne va pas, nous sommes en plein hiver ! » Il leur répondit : « Pas de problème, je ne suis pas pressé, attendons, rien ne presse pour que ce soit maintenant ! »

Et pour en revenir à ce pieux personnage : on lui demanda : « Pourquoi cherches-tu à te délecter un instant avant ta mort ? Dans un instant, tu serviras de pâture aux vers, te soucies-tu donc que les vers aient abondance à manger ? Pourquoi te chercher des plaisirs maintenant ? » Il leur donna deux réponses : d'abord, un homme n'a pas le droit de se faire du tort à lui-même, et si je peux m'accorder un bienfait, pourquoi s'en priver ? Ensuite, j'accepte le jugement divin avec joie, et tout comme on bénit pour le bien, on doit aussi bénir pour le malheur.

Rabbi Yonatan Eybeschütz explique dans son livre Ya'arot Devach : il en va de même pour ces nourrissons et ces tout-petits. « À leurs mères ils disent : Où sont le blé et le vin ? » - un instant avant de mourir, ils demandaient : y aurait-il ici de quoi prendre un repas digne de ce nom, de la viande et du vin, afin que nous acceptions le décret divin dans la joie ? Afin que nous puissions dire en toute vérité : j'accepte sur moi le jugement du Ciel, je fais un repas pour accomplir la volonté d'Hachem ; c'est ce qu'Hachem désire, et c'est de cela que je me réjouis, et c'est pour cela que je fais un festin.

En conclusion :

Un seul court verset renferme toute la terreur de la famine : les enfants plus grands demandent à leur mère « Où sont le blé et le vin ? » au souvenir des jours de satiété, et les nourrissons rendent l'âme sur le sein de leurs mères qui n'ont plus rien pour les allaiter - et certains disent qu'ils murmurent encore cette même question à l'instant où leur âme s'échappe. Au-delà du sens littéral, nous avons dégagé plusieurs éclairages : « Ayé » (« Où ») en écho à « Ayé » - celui qui demanda « Où sont Ton zèle et Ta puissance ? » s'est vu répondre « Les prêtres n'ont pas dit : Où est Hachem ? », et son châtiment fut : « Où sont le blé et le vin ? » ; les anges demandent à la nation où sont le blé et le vin, qui désignent la Torah dont l'abandon a causé la ruine de la terre ; plus l'habitude du bien-être était enracinée, plus la chute fut douloureuse, et les petits qui venaient à peine de goûter au blé et au vin sombrèrent d'un seul coup ; et enfin, comme l'explique le Ya'arot Devach, même en cette heure effroyable, ils demandaient un dernier repas afin d'accueillir le jugement dans la joie - car tout comme l'on bénit pour le bien, on doit bénir pour le malheur.