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Chapitre 10 - Versets 10 à 15 - Le fer émoussé et la sottise - Partie 3

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Le dixième chapitre de Kohelet s'attache principalement à confronter le sage et l'insensé : dans ses paroles, sa conduite, sa manière d'œuvrer et la conscience qu'il a de sa place. Dans ce cours, nous nous arrêterons sur deux versets au cœur du chapitre - le verset traitant de l'abondance des paroles de l'insensé, et celui qui évoque l'effort inutile du sot. Ces deux versets enseignent un même principe fondamental : l'insensé ignore les limites de son savoir et ne discerne pas la voie droite pour atteindre ce qu'il recherche.

« L'insensé multiplie les paroles » - parler comme si l'avenir lui appartenait

וְהַסָּכָל יַרְבֶּה דְבָרִים, לֹא יֵדַע הָאָדָם מַה שֶּׁיִּהְיֶה, וַאֲשֶׁר יִהְיֶה מֵאַחֲרָיו מִי יַגִּיד לוֹ. - Et l'insensé multiplie les paroles : l'homme ne sait pas ce qui arrivera, et ce qui sera après lui, qui le lui dira ?

Rabbi Yossef Kara explique : l'insensé multiplie les paroles - « Je ferai ceci, j'accomplirai cela, j'irai ici et je voyagerai là-bas ». Il parle de ses projets comme s'ils s'étaient déjà réalisés, avec une certitude absolue. Mais en fin de compte, « l'homme ne sait pas ce qui arrivera ». Il ignore ce que le lendemain lui réserve. Une personne sensée pose des réserves, prend les choses avec circonspection et dit « Si D.ieu veut » ; l'insensé, lui, est certain que ce qu'il a dit s'accomplira, et que rien ne l'en empêchera.

Et si, même dans les affaires quotidiennes, l'homme ne sait pas ce que le jour enfantera, les projets du lendemain peuvent être bouleversés en un instant. On a pu lire l'histoire d'un homme qui avait créé une prestigieuse salle de réception en y investissant des millions, espérant rentabiliser sa mise en peu de temps. Le Covid est survenu, et le lieu est resté désert ; tout ce qu'il lui restait à faire, c'était d'entretenir des jardiniers pour que le domaine ne tombe pas en ruine au fil du temps, tandis que les banques réclamaient leur argent. Pendant six à neuf mois, pas de mariages, pas d'événements, absolument rien. Il en fut de même pour une agence organisant des voyages à l'étranger : elle préparait un séjour de Pessa'h à l'étranger, avait expédié des tonnes de viande, de vivres et de matzot - car là-bas, tout devait être préparé à l'avance - ce qui lui avait coûté une fortune rien qu'en expédition. Puis vint le confinement : plus de vols, personne ne voyage, toute la nourriture est restée inutilisée sur place, sans compter les arrangements nécessaires avec l'hôtel loué et le remboursement des clients ayant payé à l'avance.

Soulignons-le bien : il n'y a là aucun reproche envers ces personnes. Il est tout à fait naturel pour un homme d'investir, c'est ainsi que va le monde, et ces gens exerçaient ce métier depuis vingt ans. Il s'agit simplement de montrer à quel point l'être humain est incapable de planifier ne serait-ce qu'un pas en avant, car il ignore ce qui adviendra. Plus encore : « et ce qui sera après lui, qui le lui dira ? » Si l'on ignore ce qui se passera demain, que dire de ce qui adviendra après ses cent vingt ans, domaine sur lequel l'homme n'a assurément aucune prise ni aucune connaissance.

Rachi : Bil'am qui se targuait de connaître la pensée du Très-Haut

Rachi applique ce verset à Bil'am, qui se vantait d'« avoir la connaissance du Très-Haut » - prétendant connaître les pensées du Saint, béni soit-Il. Pourtant, il ne savait point ce qui arriverait : il partit ensuite réclamer son salaire à Midian, où il fut mis à mort. On se vante de connaître la pensée suprême, alors que l'on ignore les événements les plus élémentaires devant survenir quelques heures plus tard, à savoir que l'on court à sa propre perte. Comme l'ont enseigné nos Sages : « Il prétend connaître la pensée du Très-Haut, alors qu'il ne connaît même pas celle de son ânesse » - il ne comprenait même pas sa propre monture et ce qu'elle voulait.

Selon Rachi, il convient d'expliquer le terme « après lui » (me'a'harav) dans un sens inverse de ce qui a été dit : non pas le futur lointain, mais littéralement ce qui se trouve derrière son dos. Non seulement il ne sait pas ce qui se passera plus tard, mais même le présent - ce qui se déroule derrière sa nuque - lui échappe, et il faut que quelqu'un d'autre le lui indique. S'il ignore ce qui se passe ici et maintenant, à plus forte raison est-il incapable de prédire l'avenir.

Ashmedaï et Benaïahou ben Yehoyada : ce qui est sous tes pieds, tu l'ignores

Cela rappelle le récit rapporté par la Guémara à propos de Benaïahou ben Yehoyada, parti capturer Ashmedaï. Sans s'attarder sur l'ensemble de l'histoire, retenons ce qui touche directement à notre sujet. En chemin, Ashmedaï aperçut un cortège de mariage et pleura. Puis il vit un homme demander à un cordonnier de lui fabriquer des sandales pour sept ans, et il rit. Enfin, il vit un devin assis en train d'exercer ses tours, et il rit à nouveau.

Benaïahou lui demanda : « Quand tu as vu la joie du mariage, pourquoi as-tu pleuré ? » Il lui répondit : « Ce marié doit mourir d'ici trente jours, et cette mariée si joyeuse ignore qu'elle est assujettie au lévirat (chomeret yavam) ; il a un frère qui vient de naître, et elle devra attendre treize ans pour qu'il l'épouse ou accomplisse la 'halitsa. Aujourd'hui elle se réjouit, mais dans trente jours, elle comprendra qu'elle reste abandonnée ('agouna) pendant treize ans. » - « Et pourquoi as-tu ri de celui qui commandait des sandales ? » Il lui répondit : « Cet homme n'a même pas sept jours à vivre, il est inscrit sur mes listes, et d'ici sept jours je dois reprendre son âme - et lui commande des chaussures pour sept ans ! » - « Et pourquoi as-tu ri du devin ? » Il répliqua : « Ce devin est assis sur un trésor royal. Il s'agissait d'un véritable devin qui révélait des secrets aux gens, non de la prestidigitation d'aujourd'hui ; il révèle à tous les mystères cachés - mais ce qui se trouve sous lui, le trésor sur lequel il est littéralement assis, il l'ignore complètement. »

On peut souvent faire cette réflexion : certains prétendent maîtriser les secrets cachés - pourquoi donc as-tu besoin de soutirer de l'argent aux gens ? Découvre plutôt les numéros du loto, remplis une grille chaque semaine et deviens milliardaire ! Mais en vérité, son seul talent est de faire de l'argent sur le dos des naïfs, et voilà tous ses « mystères ». C'est bien là : « et l'insensé multiplie les paroles » : il parle beaucoup, mais ce qui se trouve chez lui et autour de lui, il l'ignore complètement.

Ce qui est sous ses yeux, il ne le voit pas

On raconte l'histoire d'un avrekh qui voyageait vers New York. Il remarqua sur la banquette devant lui un homme à l'allure de « baba » : barbe grise, djellaba, et un livre du Zohar posé bien en évidence sur le pupitre afin que chacun comprenne qu'on n'avait pas affaire à n'importe qui. À un moment donné, il se mit à lancer de belles pensées de Torah à voix haute, pour faire savoir qu'il y avait là un grand personnage. Une passagère s'en indigna, lui demandant pourquoi il faisait tant de bruit, et il répliqua qu'il était dans son droit. Cet avrekh voyageait avec ses jumeaux, qui avaient la même taille et se ressemblaient beaucoup. L'homme les fixa et affirma avec aplomb : « Celui-ci est l'aîné, il est né le premier. » L'avrekh, surpris, lui demanda : « Comment le savez-vous ? » L'homme prit un air pénétré et mystérieux, comme si ces choses-là ne pouvaient être divulguées. L'avrekh se dit alors : quel sot ! Il affirme péremptoirement qui est né en premier - sans même voir qu'elle porte un vêtement rose et une boucle d'oreille, que l'un est un garçon et l'autre une fille ! Ce qui crève les yeux, il ne le voit pas, mais il prétend connaître les secrets cachés. C'est exactement : « et ce qui arrivera après lui, qui le lui dira ? » : ce qui est devant tes yeux, tu ne le comprends pas, et tu prétends sonder les mystères - alors que tout ce « pari » n'est qu'une chance sur deux, quel était le risque de se tromper ?

L'Imré Chefer : la réponse de l'insensé - « Qui sait ce qui sera ? »

L'Imré Chefer explique ce verset d'une autre manière : si vous essayez de réprimander l'insensé en lui disant : « Cher monsieur, vous faites des sottises, et vous finirez par en payer le prix fort et en subir les dommages », il vous répondra aussitôt : « Mais l'homme ne sait pas ce qui arrivera ! D'où sais-tu que mes agissements m'attireront du tort ou de la peine ? » Et si vous essayez de lui expliquer que même s'il échappe aux conséquences ici-bas, il devra assurément rendre des comptes dans le monde de vérité, il répliquera aussitôt : « Et ce qui arrivera après lui, qui le lui dira ? Tu sais déjà ce qu'il y a là-haut ? Quelqu'un en est-il jamais revenu pour raconter ? » C'est l'argument ultime face auquel vous n'aurez pas de preuve matérielle à apporter.

Pour les choses d'ici-bas, on a pourtant des preuves : regardez ceux qui ont commis de telles folies et ont frayé avec la pègre - certains ont fini en prison et d'autres sont déjà six pieds sous terre à manger les pissenlits par la racine. Mais dès que vous essayez de lui parler du monde futur, il met tout en doute.

Un sage en a donné une excellente parabole : il est des sots qui posent des questions auxquelles même sept hommes pleins de bon sens ne sauraient répondre. C'est cette attitude que l'on appelle le scepticisme - dont l'essence est de douter systématiquement de tout. Quoi qu'on affirme : « Qui l'a dit ? Quelle en est la preuve ? » Et toute preuve qu'on apporte n'en est jamais une. Essayez de prouver à un tel individu que le coronavirus existe. Certains restent persuadés du contraire. Dites-lui que des millions de personnes en meurent dans le monde - il répondra que la grippe frappe chaque année et fait des victimes chaque année. Dites-lui qu'en Italie ou en Amérique, on a évacué des milliers de corps - il répondra qu'on gonfle les chiffres. Et quand on lui demande : « Mais qui aurait intérêt à détruire l'économie, à paralyser la société, à causer des milliards de pertes - le Premier ministre ? Le ministre des Finances ? Les médias ? » - il répond qu'il lui faudrait trois heures pour l'expliquer. On a envie de lui dire : « Alors n'explique rien, je n'ai aucune intention de t'écouter pendant trois heures. » Les gens débitent des sottises sans même prêter attention à ce qu'ils disent.

« Plus sage à ses yeux que sept hommes qui répondent avec bon sens » : tout le monde dit le contraire, tous les Guedolé Israël disent le contraire, tous les professeurs et experts s'accordent - mais selon lui, tout le monde est manipulé et personne ne comprend rien ; et lui détient un professeur sorti d'on ne sait quelle naphtaline, qui devient la seule voix autorisée, le seul connaisseur, à la fois témoin, juge et référence suprême. Avec de telles personnes, toute discussion est vaine : elles trouveront toujours des arguments, des théories et des explications, et douteront de chaque évidence. C'est une pure perte de temps.

« Le labeur des insensés les épuise » - Des détours au lieu d'une voie toute tracée

עֲמַל הַכְּסִילִים תְּיַגְּעֶנּוּ, אֲשֶׁר לֹא יָדַע לָלֶכֶת אֶל עִיר. - Le labeur des insensés les épuise, car il ne sait même pas comment aller à la ville.

La Pessikta Zoutreta explique : l'insensé s'écorche en marchant au milieu des épines et des ronces. Il a devant lui une voie toute tracée, mais il l'abandonne pour couper à travers les vignobles - et se retrouve épuisé en pure perte. C'est le sens de : « Le labeur des insensés les épuise ».

Cela rappelle cette enfant de cinq ans qui disait à son père : « Papa, viens voir un raccourci - entre les immeubles ! » Peu importait que le passage fût trois fois plus pénible et que le chemin en fût finalement rallongé ; dans l'esprit d'un enfant, traverser « au milieu de » quelque chose est forcément plus court. Tel est l'insensé : prendra-t-il le chemin direct ? Jamais. Il invente une combine : mets ceci au nom d'un tel, transfère-le ensuite là-bas, et fais ensuite comme ceci... Toutes sortes de démarches laborieuses qui l'épuisent en pure perte.

Autre explication : il ne se rend pas à la ville pour y accomplir son ouvrage, en tirer profit et trouver le repos, mais il erre de ci, de là, s'épuisant et peinant dans sa sottise, conformément au verset : « et les yeux de l'insensé sont au bout de la terre ». L'insensé conçoit des projets grandioses. L'homme sensé, lui, sait bien que pour progresser, il faut commencer par le bas. On aimerait peut-être être nommé directeur adjoint dès la première année, mais dans la vie, il faut gravir les échelons depuis la base. On aimerait peut-être être immédiatement nommé roch yéchiva, être sollicité pour diriger l'institution parce qu'on a besoin de vous et qu'on reconnaît votre grandeur - mais la réalité est tout autre. Il faut d'abord commencer comme rémé de bekiout, et même comme simple remplaçant ; on apprend à vous connaître, on vous confie un chiour régulier, puis on donne un chiour d'iyoun, et à l'étape suivante, on deviendra peut-être roch yéchiva. Les choses avancent pas à pas. Mais l'insensé a les yeux fixés aux confins de la terre : il veut y être sur-le-champ, refuse de peiner et de gravir les marches depuis le bas, et attend qu'on le parachute directement au sommet.

Il y avait autrefois un roch yéchiva dont l'institution périclitait et dont l'équipe enseignante n'était guère brillante, tandis qu'un autre roch yéchiva disposait d'une équipe remarquable et d'une yéchiva florissante. Le premier rencontra le second et lui demanda : « Quel est votre secret ? Comment réussissez-vous si bien ? » L'autre lui répondit : « La différence entre vous et moi, c'est que dans ma yéchiva, c'est moi qui choisis les rémés, alors que dans la vôtre, ce sont vos filles qui les ont choisis ! Celui avec qui l'une d'elles a décidé de se marier devient rémé dans votre yéchiva. Et que faire ? Il faut bien le garder, c'est le gendre ! Même s'il ne convient pas et que les élèves méritent bien mieux, il faut trouver un poste pour le gendre. Et cela ne fait certes pas honneur à la yéchiva. »

Une génération de l'instantané

Nous sommes la génération de l'instantané. On veut tout d'un simple clic - et en vérité, le clic appartient déjà à la génération précédente ; aujourd'hui, tout se fait par simple effleurement tactile, car appuyer sur un bouton demanderait presque trop d'effort. C'est exactement ainsi que l'homme contemporain voudrait acquérir toute la Torah : d'un simple effleurement, avec un effort minime, pour devenir aussitôt le « ghedol hador » (le plus grand de la génération). Telle est la différence entre notre époque et les générations passées : jadis, les gens peinaient, donnaient de leur chair et de leur sang - et devenaient ainsi de grands maîtres. Mais « le labeur des insensés l'épuise » : pour le sot, le travail est harassant, il cherche des raccourcis et veut tout, tout de suite. « Lui qui ne sait pas aller à la ville » : pour atteindre la ville, il faut marcher. Ce qui se fait dans la précipitation n'atteint jamais sa véritable qualité ni son excellence.

Un grand maître faisait un jour remarquer : l'homme voudrait aller se coucher, qu'un ange vienne lui enseigner toute la Torah durant la nuit, qu'il lui transfère tout le trésor de la sagesse dans l'esprit comme sur une clé USB - et qu'il ait encore le temps de bien dormir cette même nuit ! C'est ce qu'il disait : et qu'il ait en plus son content de sommeil. C'est dire que nous ne sommes même pas prêts à renoncer à nos aises les plus élémentaires. Telle est l'illustration de cette quête de raccourcis, au détriment de la voie où l'homme s'investit et peine pour parvenir au but.

« À la ville » - vers le maître et vers les voies d'accès de la ville

Nos Sages enseignent encore : « Le labeur des insensés l'épuise » - c'est l'élève qui s'échine seul dans l'étude de la Halakha, sans se rendre auprès de son maître qui réside en ville ; c'est le sens de « lui qui ne sait pas aller à la ville ». Autre explication : « ville » (ir) rappelle les « saints veilleurs » (irin kadichin) ; il a auprès de lui un saint maître mais ne va pas étudier la Torah auprès de lui, préférant peiner en solitaire. Dès lors, sa compréhension demeure limitée et ses capacités réduites. Il en ressort qu'un homme doit toujours suivre un cours régulier, aller écouter et recevoir des autres. Il en va de même pour le jeune étudiant : à chaque étape, il a quelqu'un dont il reçoit - un enseignant ici, puis un rémé en yéchiva ketana, puis en yéchiva guédola, et plus tard un roch kollel. Lorsqu'on reçoit d'un maître, on s'enrichit ; mais celui qui ne va pas trouver son maître s'épuise en vain.

Rachi explique : « Le labeur des insensés l'épuise » - leur sottise leur inflige une peine exténuante, car ils n'ont pas appris à emprunter les voies d'accès de la ville, s'épuisant à entrer par des fondrières et s'enlisant dans la boue - dans le même esprit que ce que nous avons vu dans la Pessikta Zoutreta. Et quel en est le sens profond ? Rachi précise : la paresse de ceux qui abandonnent la Torah leur a valu les tourments du Gehinnom, « car il n'a pas su marcher sur le sentier de la vérité » pour s'écarter du péché, faute d'avoir étudié la Torah. S'il avait étudié la Torah, il saurait reconnaître la voie de la vérité et celle du mensonge, le chemin droit et la voie tortueuse, et il serait parvenu à la ville. Or c'est la Torah qui éclaire les pas de l'homme, comme il est écrit : « Ta parole est une lampe à mes pieds » - elle éclaire mes pas pour que je sache où je vais. Mais lui refuse l'effort et préfère agir au gré de son bon plaisir ; par conséquent, il n'atteint rien de ce qu'il aurait pu accomplir et hérite du Gehinnom.

Yiftah : celui qui n'a pas su aller vers Pin'has

Nos Sages commentent : « Le labeur des insensés l'épuise » - cela s'applique à Yiftah ; « lui qui ne sait pas aller à la ville » - ne devait-il pas aller trouver Pin'has pour faire annuler son vœu ? Nos Sages lui reprochent de ne pas être allé délier son vœu, et c'est là le sens de « l'épuise » : cela lui causa finalement une détresse infinie, le contraignant à sacrifier sa fille et la menant à un destin tragique. Et les Sages soulignent que chacun d'eux disait : « C'est à lui de venir vers moi, c'est lui qui a besoin de moi ! » - et c'est ainsi que cette malheureuse périt.

L'Imré Chéfer : un labeur dépourvu des ruses de la sagesse

L'Imré Chéfer explique : il arrive qu'un homme s'épuise pour une tâche simple, alors que s'il possédait un peu d'ingéniosité ou de sagesse, il saurait accomplir cette même tâche sans s'épuiser. Aujourd'hui, avec l'informatique et les nouvelles technologies, l'exemple est très courant. Quelqu'un qui ne s'y connaît pas et doit modifier des fichiers sur son ordinateur y passera des heures et des jours, modifiant chaque fichier un à un ; alors qu'une personne avisée et compétente effectuera une commande unique et modifiera tout d'un seul coup - un travail sur lequel l'autre aurait peiné des semaines durant de manière laborieuse. Il en va de même des machines comparées au travail manuel : ce qui prend manuellement des heures ou des semaines, la machine l'accomplit en un temps record. C'est cela, « le labeur des insensés l'épuise » : l'homme s'éreinte et s'épuise uniquement parce qu'il est insensé et ignore les ficelles de la sagesse pour mener à bien son œuvre.

Et quel est le sens de cet ajout : « qui ne sait pas aller à la ville » ? On explique que la sagesse s'acquiert par deux voies : l'étude et l'expérience. L'étude, un homme peut la mener n'importe où ; mais l'expérience, où l'acquiert-on ? En côtoyant le plus grand nombre de personnes possible et en observant leurs actes. Chez l'un, on remarque une façon d'agir ; chez un deuxième, une autre ingéniosité ; chez un troisième, une approche différente : c'est au contact de la multitude que l'on forge une véritable expérience. C'est pourquoi, lorsqu'on veut qualifier quelqu'un de rustre ou de dénué de bon sens, on dit familièrement : « D'où sort-il, de la jungle ? » Autrement dit, il n'a jamais vécu en société. Celui qui fréquente ses semblables puise auprès d'eux de la sagesse et tire profit de leur expérience, sans avoir à réinventer la roue à chaque instant.

Or, l'expérience s'acquiert « dans la ville », là où se concentre la société humaine. Et c'est là le sens de « L'effort des insensés l'épuise » : le sot n'étudie pas, alors que l'étude est une démarche qu'il aurait pu entreprendre de lui-même ; et s'il n'a pas non plus acquis d'expérience, c'est bien « parce qu'il ne sait pas aller à la ville ». S'il avait su se rendre à la ville, il aurait fréquenté la compagnie des hommes, aurait observé leur discernement et leurs manières d'agir ; ils lui auraient enseigné la réflexion et, à tout le moins, il en serait devenu plus avisé. Mais s'il a grandi dans les champs et au milieu des buissons à la manière des bêtes sauvages, selon l'expression du Malbim, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il soit si étranger à la sagesse ; alors que s'il avait su fréquenter la ville et observer la conduite des hommes, il aurait acquis lui aussi de la sagesse.

En conclusion :

Ces deux versets dressent le portrait saisissant de l'insensé : il multiplie les paroles et disserte avec assurance sur l'avenir, alors qu'en réalité « l'homme ne sait pas ce qui adviendra » - ni demain, ni après ses cent vingt ans, et pas même ce qui se passe dans son dos ou juste sous ses pieds. Bil'am se targuait de « connaître la science du Très-Haut » et courut à sa perte à Midyan ; le « devin » était assis sur le trésor du roi sans s'en douter ; et celui qui prétend dévoiler les mystères ne voit même pas ce qui crève les yeux devant lui. Et lorsqu'on adresse des reproches à cet insensé, il s'empare de ce même « qui sait ? » pour semer le doute sur tout, incapable d'opposer la moindre répartie valable face à sept hommes de bon sens. Puis vient la suite : « L'effort des insensés l'épuise » - il délaisse la voie frayée, court après les raccourcis et les détours, prétend atteindre d'un coup l'autre bout de la terre sans consentir à peiner, sans gravir les échelons depuis la base, refusant d'aller vers son maître et vers la société des hommes auprès de qui s'acquièrent la Torah et l'expérience. « Car il ne sait pas aller à la ville » - pour atteindre la ville, il faut marcher pas à pas ; et ce cheminement régulier, dans le domaine matériel et à plus forte raison dans la vie spirituelle, demeure l'unique voie menant véritablement au but.