Nous poursuivons l'étude du chapitre 9 de Kohélet. Après avoir évoqué le sort identique qui attend chacun, Chlomo Hamélekh s'attache à définir la supériorité de la vie : de quoi dispose l'homme tant qu'il est en vie, et qu'est-ce qui lui devient inaccessible dès qu'il quitte ce monde ? De là découle également un enseignement pratique : en qui peut-on placer sa confiance, quel est le but de la vie et quel en est le juste usage ?
Nous avons vu que l'homme a besoin d'être relié tant intérieurement qu'extérieurement. De même qu'un homme à qui il manque un membre n'est pas considéré comme entier mais comme infirme, de même celui qui se coupe de la société n'est pas accompli : il est incomplet, diminué. Il s'ensuit que pour vivre dans un monde harmonieux, nous devons accorder notre confiance à une multitude de personnes : faire confiance au paysan pour labourer sa terre et cultiver convenablement le blé, au boulanger pour ne pas manquer sa fournée et faire du pain avec la farine fournie, au tisserand pour tisser le tissu, au tailleur pour confectionner le vêtement, au maçon pour bâtir une maison et au menuisier pour fabriquer un lit, une chaise et une table. Toute notre existence repose sur une large part de confiance envers autrui.
כִּי מִי אֲשֶׁר יְחֻבַּר אֶל כׇּל הַחַיִּים יֵשׁ בִּטָּחוֹן, כִּי לְכֶלֶב חַי הוּא טוֹב מִן הָאַרְיֵה הַמֵּת. - Car quiconque est associé à tous les vivants a de quoi espérer (a de la confiance), car un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort.
C'est ce que dit le Sage : « Quiconque est associé à tous les vivants », c'est-à-dire l'homme qui vit ici-bas et reste relié à la société, « a de la confiance » - sa vie dépend de cette confiance qu'il place en tous ceux qui le soutiennent et lui viennent en aide. Cependant, tout cela ne vaut que tant que la personne est vivante. Après sa mort, en qui placerez-vous votre confiance ? Vous comptiez sur Untel, et soudain il n'y a plus de pain aujourd'hui : le boulanger est décédé, les employés sont au chômage technique. Vous avez mis votre confiance en quelqu'un qui ne fait plus partie des vivants. « Envers les vivants, il y a de la confiance » signifie que l'on ne peut se fier à un être humain que tant qu'il est en vie ; après sa disparition, il n'y a plus aucune possibilité de s'appuyer sur lui.
« Car un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort » : le chien, bien qu'il soit vil et inférieur au lion, est plus digne de confiance qu'un lion mort, dont toute la bravoure ne sert plus à rien. En d'autres termes, dans la réalité de ce monde où nous dépendons les uns des autres, on ne peut s'appuyer et trouver du secours qu'auprès de celui qui est vivant. Celui qui est mort, fût-il un lion, n'offre plus aucun appui.
Et qui est digne d'une confiance absolue, Lui qui vit éternellement ? Le Dieu vivant (Élokim 'Haïm). « En Toi nous avons placé notre confiance tout le jour » - c'est en Hachem qu'il convient de se fier, car jamais l'espérance de celui qui se confie en Lui n'a été déçue. Ce que l'on espère et attend d'Hachem, le Saint, béni soit-Il, l'accomplit toujours. Mais lorsque vous placez votre confiance en l'homme : « Ne vous fiez pas aux puissants, au fils de l'homme en qui il n'y a point de salut. Son souffle s'en va, il retourne à sa poussière ». Mettez-vous votre confiance en quelqu'un qui est là aujourd'hui et dans la tombe demain ? C'est le sens de « car un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort ». Vous vous fiez à quelqu'un de puissant, d'influent, un véritable lion, mais un lion qui finira mort. Il en résulte que toute votre confiance dépend de la vie ou de la mort de cet homme, et dès qu'il meurt, vous n'avez plus aucun soutien.
On raconte que le Gaon Rabbi Isser Zalman Meltzer, l'auteur du « Even HaÉzel », accueillit un jour dans sa yéchiva en Europe un jeune homme qui était un remarquable prodige ('ilouï), et il en fut profondément impressionné. Lorsqu'il se rendit à une rencontre avec le Saba de Kelm, il emmena ce jeune homme avec lui et déclara : « J'ai amené avec moi le futur Guedol Hador (sommité de la génération) ». Ils s'assirent et échangèrent sur des sujets de Torah, et ils furent véritablement émerveillés par ce jeune homme : par sa vivacité d'esprit, sa profondeur, sa compréhension, son acuité et sa mémoire phénoménale. C'était stupéfiant.
Une fois l'entrevue terminée, Rabbi Isser Zalman s'entretint en privé avec le Saba de Kelm et lui demanda : « Alors, qu'en dites-vous ? » Le Saba lui répondit : « De ce jeune homme, il ne sortira ni Guedol Hador ni quoi que ce soit. Rien n'en sortira ». Rabbi Isser Zalman lui demanda : « Sur quoi vous basez-vous ? » Or, le Saba de Kelm était un maître incomparable dans la connaissance de l'âme humaine. Il lui suffisait d'échanger brièvement avec quelqu'un pour cerner sa nature, sa structure intérieure et son mode de pensée. Il en était de même pour Rabbi Yerou'ham de Mir : on raconte qu'il interrogea un jour un élève au sujet d'un candidat à l'admission dans la yéchiva, et celui-ci répondit qu'il ne savait pas, n'ayant parlé avec lui que cinq minutes. Rabbi Yerou'ham lui rétorqua : « Comment, tu as parlé cinq minutes avec lui et tu n'as pas su discerner sa nature ? » Pour Rabbi Yerou'ham, une minute de conversation suffisait pour que l'homme soit entièrement à découvert devant lui.
Le Saba de Kelm lui dit : pendant que nous parlions, on a servi un verre de thé et quelques grains de sucre sont tombés sur la table. Le jeune homme a mis son doigt dans sa bouche, a touché les grains de sucre, a remis son doigt dans sa bouche et l'a sucé. C'est un grave défaut de derekh erets, une chose qui ne se fait pas, à plus forte raison lorsque l'on est assis en présence des plus grands de la génération et que l'on lèche du sucre sur la table avec son doigt. Rien de bon ne sortira de lui.
Rabbi Isser Zalman pensa que le Saba de Kelm exagérait un peu. On raconte qu'avant de partir, le Saba de Kelm s'adressa à ce jeune homme et lui demanda : qu'est-ce qui est préférable, un chien vivant ou un lion mort ? Le jeune homme cita aussitôt le verset : « Car pour le chien vivant, c'est mieux que pour le lion mort ». Le Saba lui dit : et maintenant, je vais te poser une énigme. Comment est-il possible qu'un chien mort soit préférable à un homme ? L'ilouy répondit catégoriquement : c'est impossible, une telle chose n'existe pas. Le Saba de Kelm lui dit : c'est là que tu te trompes. Nos Sages enseignent que tout talmid khakham dépourvu de discernement (da'at), une carcasse vaut mieux que lui. Tu vois donc qu'un chien mort peut être préférable à un homme vivant, à un érudit en Torah dénué de discernement.
Et à propos de qui ces paroles ont-elles été dites ? À propos de Moché Rabbénou. Dans le passage « Vayikra el Moché », il est expliqué que Moché Rabbénou n'est pas entré avant que le Saint, béni soit-Il, ne l'eût appelé ; s'il était entré sans y avoir été invité, cela aurait constitué un manque de derekh erets, et une charogne aurait valu mieux que lui. Même à l'égard de Moché Rabbénou, des propos aussi redoutables ont été énoncés. L'allusion pour le jeune homme était limpide : là où il n'y a pas de derekh erets, rien ne peut aboutir.
Au moment de se séparer, Rabbi Isser Zalman répéta : il me semble que le Rav a un peu exagéré. Le Saba de Kelm lui répondit : sache bien que si ce jeune homme ne change pas ses traits de caractère et sa nature, non seulement on ne tirera aucun profit de lui, mais au contraire, le monde entendra parler de lui, et ce d'une manière négative. Et ils se quittèrent en désaccord.
Cette histoire a été racontée par le rav Meïr 'Hodech, qui était mashgia'h à la yéchiva Or El'hanan et venait à Hébron au mois d'Eloul pour y donner des causeries éthiques (si'hot), et dont on a encore eu le privilège d'écouter les enseignements à la yéchiva de Hébron. Le rav Meïr 'Hodech racontait : j'ai connu cet homme. Il s'est marié, a obtenu un poste rabbinique dans une bourgade, s'est lancé dans des affaires illégales, de la contrebande et autres méfaits, s'est fait arrêter et s'est retrouvé en prison. Non seulement on n'a rien entendu de bon venant de lui, mais on n'a entendu que des choses négatives, que Hachem nous en préserve. Le Saba de Kelm avait vu parfaitement juste dans son diagnostic.
Et cela vient nous enseigner à quel point ce principe est vrai : « car pour un chien vivant, c'est mieux que pour un lion mort », mais sache que même la carcasse d'un chien est préférable à un homme dépourvu de derekh erets, dépourvu de tenue et de conduite morale. Cela ne signifie pas qu'il n'y ait aucun moyen de se corriger, car le Saba de Kelm a bien précisé « s'il ne corrige pas ses traits de caractère » ; en effet, s'il avait rectifié ses midot, il aurait pu atteindre les plus hauts sommets. Cela montre à quel point l'homme doit prendre conscience que le derekh erets et les traits de caractère constituent le fondement même sur lequel on se bâtit ; si, à D.ieu ne plaise, ce fondement présente une faille majeure, rien de bon ne pourra en sortir. Certes, il aura peut-être des connaissances, il maîtrisera peut-être de nombreux traités de Guémara, mais devenir un véritable grand en Torah est une toute autre affaire, et le diagnostic du Saba de Kelm reste pleinement d'actualité aujourd'hui.
כִּי הַחַיִּים יוֹדְעִים שֶׁיָּמֻתוּ, וְהַמֵּתִים אֵינָם יוֹדְעִים מְאוּמָה, וְאֵין עוֹד לָהֶם שָׂכָר כִּי נִשְׁכַּח זִכְרָם. - Car les vivants savent qu'ils mourront, mais les morts ne savent rien, et il n'y a plus pour eux de salaire, car leur souvenir est oublié.
Rachi explique : « Car les vivants savent qu'ils mourront » - et peut-être prendront-ils à cœur le jour de la mort et renonceront-ils à leur mauvaise voie. Tant que l'homme est en vie, il y a de l'espoir : peut-être fera-t-il techouva, peut-être se réveillera-t-il. Mais les morts, dès l'instant où ils ont quitté ce monde, ne savent plus rien. Tout ce que l'on voudrait accomplir, interroger ou transformer, c'est désormais fini. Celui qui a peiné la veille de Chabbat mangera pendant Chabbat.
La Guémara dans Berakhot (18a) rapporte : Rabbi 'Hiya et Rabbi Yonatan marchaient dans un cimetière, et les tsitsit de tékhelet de Rabbi Yonatan traînaient sur les tombes. Rabbi 'Hiya lui dit : relève-les, afin que les défunts ne disent pas : « Demain ils viendront nous rejoindre, et maintenant ils nous outragent ! » Et pourquoi cela est-il considéré comme un outrage ? Parce que le fait d'accomplir une mitsva à côté d'une personne empêchée de l'accomplir équivaut à la mépriser, car c'est faire preuve d'ironie insultante envers le démuni (« lo'eg larach »). Le mort est démuni de Torah et de mitsvot, incapable de les pratiquer, et « qui insulte l'indigent outrage son Créateur » - il outrage Celui qui l'a fait, pour ainsi dire le Saint, béni soit-Il. C'est en ce sens qu'ils ont dit : demain ils nous rejoindront, et aujourd'hui ils se permettent de nous offenser en marchant avec leurs tsitsit au-dessus de nos tombes.
Rabbi Yonatan lui dit : pourtant il est écrit : « et les morts ne savent rien », pourquoi donc t'inquiéter ? Ils ne savent rien ! L'autre lui répondit : connais-tu le midrash de ce verset ? « Car les vivants savent qu'ils mourront » - ce sont les justes, qui même dans leur mort sont appelés vivants. Comme il est dit : « Benayahou, fils de Yehoyada, fils d'un homme vivant » ; le reste du monde serait-il donc fils de morts ? C'est plutôt « fils d'un homme vivant » pour enseigner que même dans sa mort, il est appelé vivant. « Et les morts ne savent rien » - ce sont les impies, qui même de leur vivant sont appelés morts, comme il est dit : « sur la déposition de deux témoins, le mort sera mis à mort ». Est-il déjà mort ? Il est pourtant bien vivant ! Mais il est considéré comme mort dès l'origine : sur le plan spirituel, il est déjà mort. Dès lors qu'il a commis une faute passible de mort, il est défini comme mort depuis l'instant de la faute, et ce que nous faisons consiste seulement à mettre à mort physiquement celui qui est déjà spirituellement mort.
Qu'avons-nous appris ? Que l'impie, de son vivant même, est considéré comme mort, tandis que le juste, même après sa mort, est considéré comme vivant. Et cette dimension de « vivant » vaut également sur le plan de la Torah et des mitsvot. Vous demanderez : le juste peut-il donc accomplir la Torah et les mitsvot après sa mort ? La réponse est : « et Je te donnerai un libre accès (des déplacements) parmi ceux qui se tiennent là ». Nos Sages disent que les justes, après leur mort, sont dans la catégorie des « marcheurs », ils continuent d'avancer et de progresser dans la Torah et le service divin. Certes, il ne peut plus accomplir de mitsvot concrètes, mais tout ce qu'il a laissé ici-bas continue de le faire avancer. S'il a laissé des enfants qui marchent dans les voies d'Hachem, ils sont ses jambes dans le monde de vérité. Et s'il n'en a pas, mais qu'il a agi ici-bas : s'il a ouvert un cours de Torah, mérité le public, ramené un Juif à la techouva, écrit un livre dans lequel les gens étudient et dont les lèvres remuent dans la tombe, cela relève aussi de la marche. Il s'ensuit que le juste, même après sa mort, demeure dans un statut de vivant, car ses actions continuent d'exister.
Dès lors, ne comprends pas le verset selon son sens littéral, comme si les morts ignoraient ce qui se passe ici-bas. Ces paroles visent les impies, qui de leur vivant sont appelés morts et ne savent rien : il ne sait pas où il va, et ne comprend pas que chaque jour passé ici-bas ne fait qu'attiser pour lui le feu de la Géhenne.
L'Imré Chefer explique : dans le savoir humain, il existe de nombreux degrés. Il y a celui qui sait peu, celui qui sait beaucoup, et celui qui sait énormément. Mais il existe une connaissance qui n'échappe au regard d'aucun être vivant, et personne ne l'ignore : « ceux qui savent qu'ils mourront ». Savoir que l'homme n'est que temporaire dans ce monde-ci. Et cette conscience est indispensable à l'homme, comme l'ont enseigné nos Sages : s'il parvient à vaincre son penchant, tant mieux, sinon, qu'il lui rappelle le jour de la mort. Cette connaissance éveille l'homme, car en fin de compte, il faudra rendre des comptes : « et sache que sur tout cela, Dieu te fera venir en jugement ». À la sortie de chaque supermarché, il y a une caisse.
Mais « les morts ne savent rien » : celui qui a déjà quitté ce monde ne possède plus aucun savoir capable de le rapprocher du service divin. Quelle prise de conscience pourrait encore l'éveiller à présent ? L'Imré Chefer ajoute une parabole : parfois, un homme part au loin et laisse dans sa maison de nombreux biens, des champs et des vignes ; lorsqu'il revient, personne n'a touché à rien, car tous savent qu'il est parti pour un temps et reviendra, ces biens ont un maître. Mais quand l'homme part vers sa demeure éternelle, sa mémoire s'efface et il ne retire plus aucun profit de ses biens. Et s'il n'a pas de proches, chacun s'empresse de s'emparer de ce qu'il peut. Le mort ne sait rien : ce que l'on a fait de ses biens, où ils sont allés et qui les a pris. Seul un homme vivant peut faire son examen de conscience, savoir qu'il est destiné à quitter ce monde et se hâter dans le service d'Hachem.
גַּם אַהֲבָתָם גַּם שִׂנְאָתָם גַּם קִנְאָתָם כְּבָר אָבָדָה, וְחֵלֶק אֵין לָהֶם עוֹד לְעוֹלָם בְּכֹל אֲשֶׁר נַעֲשָׂה תַּחַת הַשָּׁמֶשׁ. - Leur amour comme leur haine et leur jalousie ont déjà péri, et ils n'ont plus jamais aucune part à tout ce qui se fait sous le soleil.
Selon Rachi, le verset parle des impies : « leur amour » - car ils ont aimé la sottise et la dérision. « Leur haine » - car ils ont haï la connaissance. « Leur jalousie » - car ils ont provoqué la jalousie du Saint, béni soit-Il, par l'œuvre de leurs mains. D'autres rapportent tout cela à la génération du Déluge : leur amour, ce qu'ils aimaient faire le mal et voler, « car toute chair avait corrompu sa voie sur la terre » ; leur haine, car ils haïssaient le Créateur ; leur jalousie, car ils ont provoqué la jalousie du Saint, béni soit-Il, par leurs actions.
« Et ils n'ont plus jamais aucune part » - Rachi explique qu'à ces impies adonnés à l'idolâtrie, le mérite d'un fils ou d'une fille n'a servi de rien, et ils n'ont aucune expiation après la mort. De plus, la plupart des enfants qu'ils ont laissés suivent leurs traces ; dès lors, ce fils, non seulement n'amène pas son père à la vie du monde futur, mais il lui creuse plus profondément la Géhenne, car on lui demandera des comptes : comment as-tu laissé ici-bas un fils si destructeur ? Comme on le disait ironiquement à propos de Lapid le fils, qu'il « fait la volonté de son père qui est aux cieux », et son père, l'auteur du livre « Paprika », s'y trouve déjà. Qu'Hachem nous en préserve. Non seulement on lui demandera des comptes pour ses propres fautes, mais on lui en demandera aussi pour les fautes des enfants qu'il a laissés derrière lui.
Le Midrash Rabba enseigne : « leur amour » qu'ils portaient à leurs idoles, « leur haine » du fait qu'ils étaient haïs devant le Saint, béni soit-Il, par leurs actions, « leur jalousie » par laquelle ils ont rendu le Saint, béni soit-Il, jaloux par leurs idoles, « et ils n'ont plus de part » dans le monde futur. En revanche, Israël a une part et une belle récompense, et c'est le sens du verset suivant : « Va, mange ton pain dans la joie », qui parle des justes ayant une part dans le monde futur.
L'Imré Chefer explique ce verset d'une autre manière : il arrive parfois qu'un homme aime l'un de ses proches et lui confie la gestion de ses biens, afin qu'il dirige sa maison, ses affaires et ses champs, tandis qu'il en déteste un autre, au point non seulement de ne lui confier aucune responsabilité, mais de l'écarter totalement de ses possessions sans rien lui accorder. Et il arrive parfois qu'après le décès de cet homme, les rôles s'inversent : c'est précisément le favori qui perd le contrôle des biens, et c'est celui qui était haï qui s'en trouve désormais le maître.
On se rappelle le cas d'un homme décédé sans enfants à l'âge de soixante-dix ans, emporté par la maladie, que D.ieu nous en préserve. Il n'avait pas fondé de foyer, mais ses parents lui avaient laissé un terrain sur lequel il décida de bâtir une villa. Quand on lui rendait visite alors qu'il était déjà bien souffrant, il continuait les travaux au beau milieu de sa maladie, montrant ce qu'il avait fait ici ou ajouté là. On ne pouvait s'empêcher de penser : quel malheur, pour qui se donne-t-il tant de mal et d'efforts ? Personne n'osait lui en faire la remarque, car c'est un sujet d'une extrême délicatesse, et aborder la question aurait pu lui faire croire qu'on convoitait son argent. Au cours des travaux, il entra en conflit sévère avec ses neveux ; des disputes terribles éclatèrent et ils cessèrent de se parler. Finalement, son heure arriva et il rejoignit sa dernière demeure. Une nièce s'était pourtant dévouée pour prendre soin de lui, mais il s'avéra qu'il n'avait même pas fait la démarche évidente d'inscrire la propriété à son nom, tant il était persuadé qu'il allait rester en ce monde. Et qui hérita de tout à la fin ? Ces mêmes neveux avec lesquels il s'était querellé tout au long de sa vie au point de s'invectiver mutuellement. Cette nièce raconta même que dès la semaine de la chiv'a, ils demandaient déjà s'il avait laissé un testament, incapables d'attendre la fin du deuil.
Et l'Imré Chefer poursuit : si ce premier maître sortait à présent de sa tombe et contemplait sa demeure quelques instants, il verrait qu'un nouveau maître a supplanté l'ancien, que celui qu'il avait déchu gouverne désormais celui qu'il avait nommé, et qu'il instaure un ordre nouveau contre son gré au sein d'un patrimoine acquis à la sueur de son front. Et non seulement « leur amour et leur haine ont déjà disparu », puisque celui qu'il détestait a pris la place de son favori, mais encore « ils n'ont plus aucune part à jamais dans tout ce qui se fait sous le soleil » : plus personne ne le consulte, plus personne ne lui demande comment diriger les affaires, et il n'a plus la moindre part dans tout ce pourquoi il a tant peiné. Devant un tel spectacle, l'homme ne peut que s'écrier : combien ai-je peiné ? À quoi ai-je consumé mes jours ? Que d'efforts n'ai-je point déployés, de tribulations endurées, combien de jours sans manger à l'heure, combien de nuits d'insomnie pour acquérir ne fût-ce qu'une parcelle de mes biens, et que me reste-t-il de tout mon labeur ? Voilà qu'un individu méprisable vient et s'empare de tout. C'est à ce propos que Salomon déclare : tout cela, je l'ai vu.
לֵךְ אֱכֹל בְּשִׂמְחָה לַחְמֶךָ וּשְׁתֵה בְלֶב טוֹב יֵינֶךָ, כִּי כְבָר רָצָה הָאֱלֹהִים אֶת מַעֲשֶׂיךָ. - Va, mange ton pain dans la joie et bois ton vin d'un cœur serein, car D.ieu a déjà agréé tes œuvres.
D'où la recommandation de Salomon. L'Imré Chefer commente : jusqu'à quand erreras-tu comme une brebis égarée à la poursuite d'illusions ? Jusqu'à quand dilapideras-tu un trésor si précieux et agréable, qui est ta vie même, pour une feuille emportée par le vent, que sont l'argent et les possessions éphémères ? Tes jours te sont pourtant comptés et nul ne vit ici-bas éternellement, et pourtant tu les gaspilles à acquérir des biens et à courir sans fin après des futilités. Si tu écoutes mon conseil : « Va, mange ton pain dans la joie » - ce que tu as gagné, consomme-le dans la joie, à l'opposé de l'affliction et de la tristesse qui précipitent l'homme dans les profondeurs de l'abîme.
En effet, la réalité montre que la poursuite effrénée de la matière ne rend jamais l'homme heureux. La réussite éphémère lui procure peut-être un sentiment agréable - il a acquis ceci, obtenu cela -, mais aussitôt s'éveille le désir suivant, la nouvelle aspiration, la convoitise d'après, car quiconque possède cent veut deux cents. Les désirs augmentent de manière exponentielle, et nul ne quitte ce monde en ayant assouvi ne serait-ce que la moitié de ses convoitises. Il en résulte qu'il ne connaît aucun repos, mais seulement le tourment. C'est pourquoi : « Va, mange ton pain dans la joie » : ce que tu possèdes, fût-ce peu de chose, contente-t'en et prends-le dans la joie. « Et bois ton vin d'un cœur serein » : ce que tu as acquis par ton labeur, savoure-le d'un cœur paisible. Tu sauras alors que tes actes sont agréés devant le Maître du monde, car Hachem désire que l'homme se contente de peu et se réjouisse de son sort. En revanche, celui qui ne s'en satisfait pas et se consume dans une course perpétuelle aux réussites matérielles ne trouve aucun apaisement ici-bas, et après cent vingt ans, il abandonne parfois sa fortune à son ennemi, comme nous l'avons expliqué au verset précédent, ce qui constitue une source de profonde amertume.
Rachi explique que ce verset constitue l'antithèse exacte de ce qui précède. Les termes « leur amour, leur haine, leur jalousie » s'appliquaient à ceux qui ont aimé la sottise et la raillerie, qui ont haï la connaissance et qui ont provoqué la jalousie du Saint béni soit-Il par l'idolâtrie et l'œuvre de leurs mains. En contrepoint, Salomon s'adresse à l'homme droit : toi, le tsadik, « va, mange ton pain dans la joie », car le Saint béni soit-Il a agréé tes bonnes actions et tu auras une part dans le monde futur. Il y a là deux voies opposées : le tsadik qui se réjouit de ses bonnes actions, face au méchant dont la vie n'est qu'intrigues, jalousie, haine et quête sans fin des richesses matérielles.
Le Midrach enseigne : Rav Houna fils de Rav A'ha a dit qu'au moment où les jeunes enfants quittent la maison d'étude de leur maître, une voix céleste (Bat Kol) retentit et leur dit : « Va, mange ton pain dans la joie, le souffle pur de votre bouche a été agréé devant Moi comme une odeur agréable ». Quel immense mérite possèdent les enfants des écoles (tinokot chel beit raban), dont le souffle d'étude est accueilli avec tant de faveur devant Hachem béni soit-Il ! Et c'est peut-être ainsi qu'il faut comprendre l'expression « comme un écolier qui s'échappe de l'école » : après avoir entendu une telle Bat Kol proclamant « va, mange ton pain dans la joie », il ne marche pas, il court pour accomplir une mitsva. Le Midrach poursuit : et à l'heure où les enfants d'Israël quittent les synagogues et les maisons d'étude, une Bat Kol retentit et déclare : « Va, mange ton pain dans la joie, votre prière a déjà été entendue devant Moi comme une odeur agréable ». On constate donc que cet appel - « va, mange ton pain dans la joie » - ne survient jamais qu'au terme d'un labeur spirituel : après l'étude de la Torah et après l'accomplissement des mitsvot.
C'est également ce verset que l'on récite à l'issue de Yom Kippour, conformément à l'enseignement du Midrach : Rabbi Lévi applique ce verset à Roch Hachana et à Yom Kippour. La veille de Roch Hachana, les grands de la génération jeûnent, et le Saint béni soit-Il pardonne un tiers des péchés. C'est pourquoi l'on recommande vivement de jeûner la veille de Roch Hachana en s'appuyant sur ce Midrach, car il ne s'agit pas d'une simple formule mais d'une promesse midrachique affirmant que celui qui jeûne la veille de Roch Hachana voit un tiers de ses fautes effacé. Durant les jours qui séparent Roch Hachana de Yom Kippour, des personnes pieuses jeûnent et le Saint béni soit-Il pardonne un autre tiers - certains expliquent que cela se rapporte au jeûne de Guedalia, par lequel un autre tiers des fautes est pardonné. Enfin, à Yom Kippour, tout le monde jeûne et le Saint béni soit-Il pardonne l'ensemble, c'est-à-dire tout ce qui restait, et une Bat Kol retentit pour leur annoncer : « Va, mange ton pain dans la joie, car D.ieu a déjà agréé tes œuvres, votre prière a déjà été exaucée ». C'est sur la base de ce Midrach que ce verset a été institué à la clôture de la prière de Yom Kippour.
Ces versets nous enseignent la valeur de la vie. L'homme a besoin de son semblable et dépend de lui, mais la véritable confiance ne s'accorde qu'à Celui qui vit éternellement, à Hakadoch Baroukh Hou, et non à un être de chair et de sang, présent aujourd'hui et demain dans la tombe. L'avantage des vivants réside dans la conscience « qu'ils mourront », une certitude qui éveille l'homme à l'introspection et à la téchouva, car après la mort, il n'y a plus ni connaissance ni réparation possible. Le tsadik, dont les actes continuent de vivre après lui, est appelé vivant même après sa mort, tandis que le racha est considéré comme mort même de son vivant. De là découle également le conseil de Chlomo : ne pas gaspiller sa vie dans une quête incessante de biens matériels qui reviendront à d'autres, mais servir Hachem, se contenter de peu et se réjouir de la part accordée par le Créateur : « Va, mange ton pain avec joie et bois ton vin d'un cœur content, car Dieu a déjà agréé tes actes ». Et tout cela repose sur un fondement unique : le derekh erets et les middot, sans lesquels même les plus grands talents ne portent aucun fruit.