Poursuivons avec les mots de l'Alter Rebbe : « שעלה ברצונו » (« car telle fut Sa volonté »). Quelle que soit la halakha que l'on ouvre dans le Choulhan Aroukh, on y étudie la sagesse du Saint béni soit-Il.
Il ne s'agit pas d'une sagesse inventée par tel ou tel sage : même les sages qui l'ont rédigée, « la parole de D.ieu était en eux et Son verbe sur leur langue », et chaque mot écrit là est Torah divine. Telle fut la volonté du Saint béni soit-Il : si Réouven avance tel argument et Chimon tel autre, la décision entre eux sera celle-ci. C'est pourquoi celui qui étudie cette halakha étudie la sagesse de D.ieu.
Voilà pour l'idée elle-même. Mais dans les dernières lignes que nous venons de lire se cachent plusieurs précisions remarquables.
Le Choulhan Aroukh comporte quatre parties, qui couvrent des domaines différents :
Orah Haïm : toutes les lois liées à la conduite quotidienne de l'homme : le lever du matin, tsitsit et téfilin, le Chéma et la prière, Chabbat et les fêtes.
Yoré Déa : les lois qui relèvent du rav qui tranche, comme les lois de cacherout : viande et lait, mélanges, salaison et sang, etc.
Even HaÉzer : les lois du mariage, comme les kidouchin et le divorce.
Hochen Michpat : toutes les lois d'argent et de relations entre l'homme et son prochain : lois des voisins, du prêt, et ainsi de suite.
Pourquoi avoir choisi précisément un exemple tiré de Hochen Michpat ?
L'Alter Rebbe veut donner un exemple d'une halakha dont l'étude fait que l'on étudie la sagesse divine. Il aurait pu écrire que telle fut la volonté du Saint béni soit-Il, que celui qui étudie les lois de Chabbat étudie Sa sagesse ; ou prendre un exemple dans Yoré Déa : une goutte de lait tombée dans une marmite de viande et annulée dans soixante fois son volume ; ou dans Even HaÉzer : le marié qui dit à la mariée sous la houppa « tu m'es consacrée ». Or il a choisi justement un exemple de Hochen Michpat : « si Réouven avance tel argument et Chimon tel autre ». Pourquoi ?
Parce que Hochen Michpat recèle une nouveauté plus grande que les autres parties du Choulhan Aroukh. Lorsque l'étudiant se penche sur la revendication de Réouven et celle de Chimon venus au beit din, il sait que l'un des deux ne dit pas la vérité (il y a des cas de mensonge délibéré et des cas d'erreur). Et voilà : même au moment où il examine le raisonnement d'un menteur, puisque la chose est écrite dans la Torah, il étudie à cet instant même la sagesse de D.ieu.
Pour les lois de Chabbat, de téfilin ou de kidouchin, c'est évident : la loi qui détermine ce qui est permis ou interdit le Chabbat n'est rien d'autre que la sagesse divine. La nouveauté, c'est que même dans le raisonnement d'un menteur, tel qu'on en trouve dans Hochen Michpat, la sagesse de D.ieu s'est revêtue. Et à plus forte raison en est-il ainsi pour les autres parties.
Pourquoi précisément « Réouven et Chimon » ?
Dans le Tanya, chaque mot est pesé. Pourquoi l'Alter Rebbe a-t-il pris les noms de Réouven et Chimon, et non ceux d'Avraham et Yits'hak, ou d'autres encore ? Avraham, Yits'hak et Yaakov ne précèdent-ils pas les tribus ? La réponse : la première contestation de la Torah, où l'un soutient une chose et son compagnon une autre, est celle qui oppose Réouven à Chimon.
Lors de la vente de Yossef, il est dit : « ils se dirent l'un à l'autre : voici venir le maître des rêves ». Rachi l'explique justement dans la parachat Mikets, là où il est raconté que Yossef prit Chimon parmi les frères et le fit emprisonner sous leurs yeux. Pourquoi Chimon précisément ? Pour séparer les deux plus dangereux, Chimon et Lévi, qui sont ceux dont il est dit « l'un à l'autre ». Autrement dit, c'est Chimon qui a tenu ces propos à Lévi. Face à lui, Réouven a soutenu qu'il ne fallait pas verser le sang, mais le jeter dans l'une des fosses. Nous avons donc là la première contestation de la Torah où l'un soutient ceci et l'autre cela : Réouven et Chimon. Voilà pourquoi l'Alter Rebbe a choisi précisément ces noms.
« Tel et tel » face à « tel » :
Au début de son propos, l'Alter Rebbe emploie l'expression « כך וכך » (« tel et tel »), alors que quelques lignes plus loin il écrit : « ואף אם לא היה ולא יהא הדבר הזה לעולם לבוא למשפט על טענות ותביעות אלו, מכל מקום מאחר שכך עלה ברצונו ובחוכמתו של הקדוש ברוך הוא, שאם יטען זה כך וזה כך יהא הפסק כך » (« et même si jamais un tel cas ne s'est produit et ne se produira, qu'on ne vienne jamais en jugement sur de telles revendications, néanmoins, puisque telle fut la volonté et la sagesse du Saint béni soit-Il, que si l'un argumente ainsi et l'autre ainsi, la décision sera celle-là »). Ici il n'y a plus qu'un seul « כך ». Or le langage de l'Alter Rebbe est précis dans chacun de ses mots : quel est le sens de ce changement ?
Une autre question se pose : que signifie « כך וכך דרך משל » (« tel et tel, par exemple ») ? Celui qui dit « par exemple » est censé donner un exemple. S'il avait écrit « lorsque Réouven soutiendra : elle est entièrement à moi, par exemple », comme dans le cas de deux qui tiennent un talith, l'un disant « il est tout à moi » et l'autre de même, on aurait un exemple pris dans une situation concrète. Mais « tel et tel » sont des mots abstraits qui ne contiennent aucun exemple, et l'expression « par exemple » semble donc ici hors de propos.
Dans l'une de ses lettres, le Rebbe apporte une explication saisissante, qui révèle à quel point les mots de l'Alter Rebbe sont précis. Au chapitre 4, nous avons appris que le Saint béni soit-Il a contracté (tsimtsoum) Sa sagesse et Sa volonté et les a fait descendre dans les 613 mitsvot de la Torah, et qu'Il les a même revêtues dans des objets matériels de ce monde. Il y a donc ici trois étapes :
La Torah est appelée « משל הקדמוני », la parabole de Celui qui précède le monde : à son niveau le plus élevé, la Torah est une parabole du Saint béni soit-Il Lui-même.
La descente de la sagesse et de la volonté dans les 613 mitsvot de la Torah.
Leur revêtement dans des réalités matérielles, ici-bas dans ce monde.
D'où la précision de l'Alter Rebbe : « lorsque Réouven soutiendra tel et tel, par exemple ». « Par exemple » (דרך משל) renvoie au « משל הקדמוני », la sagesse et la volonté du Saint béni soit-Il ; le premier « כך » désigne leur descente dans les 613 mitsvot de la Torah ; et le second « כך », leur descente dans l'objet matériel au sujet duquel Réouven élève sa revendication. En revanche, dans la suite, lorsqu'il s'agit d'un cas qui « ne s'est jamais produit et ne se produira jamais », c'est-à-dire qu'il n'y a pas de litige réel et que la chose ne descend pas dans un acte matériel, le sujet reste au niveau de la Torah seule : c'est pourquoi il n'y a alors qu'un seul « כך ». On voit par là combien chaque mot du Tanya, y compris ce qui paraît dit en passant, est d'une exactitude absolue.
En résumé : dans cette partie, dans le prolongement du chapitre 4, nous avons appris la grandeur de la Torah : le juif qui étudie la Torah ici-bas doit savoir que son union avec l'essence du Créateur dans ce monde est incomparablement, et infiniment, plus grande que dans le monde à venir ; c'est pourquoi « une heure dans ce monde vaut mieux que toute la vie du monde à venir ». Nous avons également constaté la précision du langage de l'Alter Rebbe : le choix d'un exemple tiré de Hochen Michpat, où la nouveauté est la plus grande ; les noms de Réouven et Chimon, qui forment la première contestation de la Torah ; et la différence entre « tel et tel, par exemple » et le « tel » unique de la suite, qui reflète les étapes de la descente de la sagesse et de la volonté du Saint béni soit-Il.
Dans la prochaine partie, nous compléterons le sujet entamé au chapitre 5 : que veut dire que celui qui étudie « saisit » la Torah ? Cette saisie est réciproque : l'homme saisit et il est en même temps saisi, il embrasse le Roi et le Roi l'embrasse. Et tout cela se produit à l'intérieur du processus d'étude lui-même, à travers toutes ces étapes où l'intellect saisit l'objet de connaissance et se trouve saisi en lui.