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Chapitre 44 - Ouverture et récapitulation

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Nous arrivons au chapitre 44, qui se trouve au feuillet 62 (page 124). Commençons par un bref rappel de ce que nous avons étudié au chapitre précédent, le chapitre 43: ce rappel nous servira d'introduction et de porte d'entrée au chapitre qui nous occupe.

Dans les chapitres 41, 42 et dans la première partie du chapitre 43, nous avons longuement traité de la crainte de Hachem et de ses différents niveaux; de là, nous sommes passés au cours précédent à la notion d'amour de Hachem. Nous avons rappelé que l'amour de Hachem comporte deux niveaux généraux: ahavat olam, et un niveau plus élevé encore, ahava rabba.

  • Ahavat olam (littéralement « amour du monde »): il ne s'agit évidemment pas d'aimer le monde, mais bien d'aimer le Créateur. Seulement, la révélation de cet amour a été obtenue par les moyens du monde, à travers ses propres catégories. L'homme se sert de son intelligence, qui est l'une des choses les plus admirables parmi les « outils » de ce monde, il médite sur le monde et sur la grandeur du Créateur qui crée et fait vivre le monde et tout ce qui s'y produit à chaque instant, et cette méditation engendre en lui un amour pour le Créateur. Même s'il parvient à une méditation infiniment plus profonde, jusqu'à percevoir la révélation divine qui transcende le monde, jusqu'au sentiment que le monde est annulé, néant et nullité, son point de départ reste malgré tout le monde: c'est en contemplant la force divine qui fait vivre le monde qu'il conclut que tout cela n'est que néant. Il a donc bâti étage sur étage, mais sur les fondations du monde: voilà pourquoi cet amour s'appelle ahavat olam.

  • Ahava rabba (« grand amour »): c'est une révélation d'amour pour le Créateur qui se dévoile chez le Juif non pas parce qu'il a médité, peiné et abouti à des conclusions, mais comme un don d'en haut. Le Saint béni soit-Il lui accorde une révélation en cadeau, de sorte qu'il ressente une émotion et une attirance vers la Divinité. [Comme nous l'avons rappelé au chapitre précédent, ce cadeau n'est pas donné « clé en main » sans préparation: il faut nécessairement une préparation préalable, il faut des réceptacles et il faut quelqu'un à qui donner le cadeau. Mais le cadeau lui-même vient d'en haut.]

Chacun de ces deux niveaux a son avantage et son inconvénient:

  • L'inconvénient de ahavat olam: elle est limitée. Puissions-nous mériter d'atteindre ahavat olam, et tout le monde n'y parvient pas! Mais puisqu'on y est arrivé par une méditation dans les catégories de la nature et du monde, le maximum d'émotion qu'elle puisse engendrer demeure fort limité. C'est un peu ce que dit le Zohar sur la différence entre le premier et le deuxième Temple d'une part, et le troisième Temple d'autre part: les deux premiers étaient un « binyan ad bar nach », un édifice construit par des êtres humains, et c'est pourquoi ils n'ont pas subsisté éternellement; tandis que le troisième Temple est un « binyan ad Koudcha Beri'h Hou », un édifice bâti d'en haut, et c'est pourquoi il subsistera éternellement. De même, ahavat olam est un « binyan ad bar nach », un édifice que l'homme a bâti par sa méditation et ses conclusions; elle a donc une limite, et les intensités auxquelles elle peut parvenir sont mesurées.

  • L'avantage de ahavat olam: lorsque l'homme aime et se sent attiré, il sait exactement pourquoi et en quoi. La chose est définie chez lui: il a médité sur un niveau précis, sur un sujet précis, et cela l'a conduit à un amour clair. Tout est posé et ordonné en lui.

  • L'avantage de ahava rabba: elle est « rabba », grande, car c'est un éveil que l'homme a reçu en cadeau d'en haut; elle est donc sans mesures ni limites. C'est un « binyan ad Koudcha Beri'h Hou », reçu comme un don d'en haut.

  • L'inconvénient de ahava rabba: l'homme lui-même n'y ressent ni ordre ni cadre. Il éprouve une attirance, un éveil, un enthousiasme, mais les choses ne sont pas définies et ordonnées chez lui comme dans ahavat olam.

Venons-en au texte du chapitre: « והנה כל מדרגת אהבה מב' מדרגות אלו אהבה רבה ואהבת עולם נחלקת לכמה בחינות ומדרגות לאין קץ, כל חד וחד לפום שיעורא דיליה », « Or, chacun des niveaux d'amour parmi ces deux niveaux, ahava rabba et ahavat olam, se divise en de nombreux aspects et degrés sans fin, chacun selon sa propre mesure ». Autrement dit: chacun des deux niveaux que nous avons évoqués n'est pas un moule unique. Quand on dit « ahavat olam », cela englobe une multitude de degrés, sans fin ni limite, et la raison en est simple: chacun selon sa mesure et selon son échelle.

Cela dépend en effet des nombreuses données personnelles qui influent sur le résultat:

  • Les données de base, qui ne dépendent pas de l'homme: de quel niveau provient son âme, nefech, roua'h, nechama, 'haya, yechida, et à l'intérieur de chacune il y a encore un nefech du nefech, un roua'h du nefech, et ainsi à l'infini.

  • Les données personnelles: quel est son niveau intellectuel, jusqu'à quelle capacité de méditation il peut s'élever, quel degré de concentration, quelle profondeur et quelle finesse de pensée.

Il n'existe pas deux hommes identiques, et l'on comprend dès lors que le résultat n'est pas le même chez chacun: il est à la mesure de celui qui le reçoit. Voilà pourquoi chaque niveau se divise en aspects et en degrés sans fin et sans limite: autant il y a de Juifs, autant il y a de manières d'accéder à des compréhensions, et par conséquent d'éveiller le sentiment dans le cœur à partir d'elles.

« כמו שכתוב בזהר הקדוש על פסוק נודע בשערים בעלה », « comme il est écrit dans le saint Zohar sur le verset: Son époux est connu aux portes ». L'Alter Rebbe cite les paroles du saint Zohar sur le verset des Proverbes « נודע בשערים בעלה ». Le mot « époux » est une image: le Saint béni soit-Il est pour ainsi dire l'époux, le maître de la maison d'Israël, et le peuple juif a le statut d'épouse. Le verset vient nous dire que nous pouvons connaître cet « époux », le Saint béni soit-Il. Et comment se fait-Il connaître? « Bichearim », aux portes, que l'on peut lire dans le sens de chiourim, des mesures: chacun a sa mesure et son échelle, et chacun a aussi son « chaar », sa porte, c'est-à-dire sa direction et son chemin. Le Saint béni soit-Il se fait donc connaître de chacun selon sa manière propre. Et si l'on demande combien il y a de degrés dans l'amour de Hachem, la réponse est: sans fin ni mesure, autant qu'il existe de portes, et elles sont innombrables.

Et dans les termes du Zohar: « בעלה דא קודשא בריך הוא דאיהו אתידע ואתדבק לפום מה דמשער בליביה וכו' », « Son époux, c'est le Saint béni soit-Il, qui est connu et auquel on s'attache selon ce que chacun mesure dans son cœur, etc. ». « Son époux », c'est le Saint béni soit-Il, « de'ihou itieda », car Il est connu. Et il faut être précis: le mot « itieda » vient traduire le terme du verset, « noda », il est connu. Mais le Zohar ajoute un mot supplémentaire: « veitdabak », c'est-à-dire que le Saint béni soit-Il est aussi attaché à chaque Juif, « lefoum ma demechaer belibeh », selon ce que chacun mesure et évalue dans son cœur, selon ce qu'il est capable d'atteindre.

Pourquoi le Zohar ajoute-t-il ce mot « veitdabak »? Il vient pourtant expliquer le verset « noda bicheorim baala », et il aurait semblé devoir s'en tenir au langage du verset et traduire simplement « noda » par « itieda ». C'est que le Zohar fait un pas de plus: lorsque la grandeur du Créateur devient connue du Juif, cette connaissance agit sur lui et le rapproche du Créateur, et ce rapprochement, dans notre contexte, c'est précisément l'amour, car l'amour est rapprochement et attachement. La connaissance ne reste pas une simple connaissance: elle est l'ouverture et le moyen qui mènent au sentiment et à l'amour. Le Zohar inclut donc les deux: « itieda », et avec cela « veitdabak », qui est le résultat contenu dans la connaissance, l'amour qui naît de la connaissance, et tout cela chez chacun selon sa mesure.

Cette idée est également allusionnée, comme le rapporte l'un des livres, dans les paroles du roi David dans les Psaumes (chapitre 135): « כי אני ידעתי כי גדול ה' ואדונינו מכל אלוקים », « Car moi, je sais que Hachem est grand, et que notre Maître est au-dessus de toutes les divinités ». À première vue, qu'ajoute ici le mot « moi »? En disant « je sais », le « moi » est déjà inclus! On explique ainsi: « moi, je sais », personne au monde ne sait comme moi je sais, et moi non plus je ne sais pas ce que lui sait. Le « je sais » est personnel, et chacun sait selon son niveau et selon son ressenti.

Il en va de même pour les choses matérielles. Quand quelqu'un dit: « j'ai éprouvé un sentiment merveilleux », peut-on évaluer ce qu'il a exactement ressenti? Chacun ressent selon ses données, ses habitudes, ses connaissances et ses repères; cela dépend d'une foule de facteurs, et au bout du compte il dit « j'ai ressenti ceci et cela », mais un autre ressentira tout autrement. Deux personnes peuvent manger le même aliment et chacune en aura une sensation différente, ou écouter la même musique et réagir différemment. Il en va de même dans les choses spirituelles, et à plus forte raison: plus la chose est abstraite et spirituelle, plus la perception de chacun est personnelle.

C'est pourquoi tous les degrés d'amour dont nous avons parlé sont éminemment personnels. Pour ahavat olam, c'est évident, puisqu'elle se construit par un travail personnel de méditation et d'approfondissement. Mais même pour ahava rabba, qui est un don d'en haut et qui aurait donc dû être identique chez tous, il n'en est rien: car même un don venu d'en haut est reçu dans les réceptacles de l'homme et s'y revêt, et cela dépend de son état, de son rapport à la chose et de la manière dont il la ressent.

Puisque tous les degrés d'amour existants diffèrent d'une personne à l'autre, « ולכן נקראים דחילו ורחימו », « c'est pourquoi la crainte et l'amour », de'hilou ourè'himou étant la traduction araméenne de yira et ahava, le monde du sentiment, sont appelés du terme du verset « les choses cachées »: « הנסתרות לה' אלקינו », « les choses cachées appartiennent à Hachem notre D.ieu ». Et pourquoi cachées? Parce que nul ne sait évaluer le sentiment qui existe chez son prochain, et ne le saura jamais, car jamais il ne sera son prochain: toi tu es toi et lui est lui, et tu ne peux pas savoir exactement ce qui se passe chez lui ni comment il ressent la chose. Seul « Hachem notre D.ieu » sait ce qui se passe à l'intérieur de chacun. [Et même si de grands tsaddikim peuvent le savoir, étant eux-mêmes inclus dans « Hachem notre D.ieu », il reste qu'en soi la chose est cachée et intérieure, et non pas de l'ordre du révélé.]

Qu'est-ce donc qui est révélé? « ותורה ומצות הן הנגלות לנו ולבנינו לעשות כו' », « et la Torah et les mitsvot sont les choses révélées, à nous et à nos enfants, pour accomplir, etc. ». Il s'agit de l'accomplissement concret des mitsvot: mettre les tefilin, fixer une mezouza, et ainsi de suite. Les tefilin que met Moché Rabbénou sont, en principe, les mêmes tefilin que met l'homme le plus simple. Il n'est pas question ici des intentions qu'il y met, ni des pensées ni des sentiments, mais de la chose physique, matérielle, de l'acte lui-même: et dans l'acte, il n'y a entre eux aucune différence. L'action est une chose révélée, dont on peut voir si elle a été faite ou non. Et la raison en est: « כי תורה אחת ומשפט אחד לכולנו », « car il y a une seule Torah et une seule loi pour nous tous ». Pour tout Israël, une seule Torah et une seule loi, et dans les choses concrètes il n'y a pas de différence d'un homme à l'autre, « בקיום כל התורה והמצוות בבחינת מעשה. מה שאין כן בדחילו ורחימו, שהם לפי הדעת את ה' שבמוח ולב כנ"ל », « dans l'accomplissement de toute la Torah et des mitsvot sur le plan de l'action. Ce qui n'est pas le cas pour la crainte et l'amour, qui sont fonction de la connaissance de Hachem dans le cerveau et le cœur, comme mentionné ». Le domaine du sentiment est le fruit de la connaissance, et la connaissance est chez chacun selon sa porte et selon « ce qu'il mesure dans son cœur ».

Après tout cela, l'Alter Rebbe en vient au point dont traite le chapitre: « אך אחת היא אהבה הכלולה מכל בחינות ומדרגות », « Mais il est un amour unique, qui inclut tous les aspects et tous les degrés ». Il existe un niveau d'amour qui est mêlé et composé de tous les degrés existants, c'est-à-dire qu'il contient à la fois « אהבה רבה ואהבת עולם », « ahava rabba et ahavat olam », les deux ensemble. Et à première vue, comment les relier? Ahavat olam est un amour que l'homme a produit par son travail, tandis que ahava rabba vient comme un don d'en haut! Et pourtant, il existe un amour unique, d'une nature telle qu'il inclut tous les aspects et tous les degrés de ahava rabba et de ahavat olam.

En résumé: dans cette partie, nous avons revu les deux niveaux généraux de l'amour de Hachem: ahavat olam, qui se construit par la méditation à partir des catégories du monde, et qui est définie et ordonnée mais limitée, tel un « binyan ad bar nach »; et ahava rabba, qui vient comme un don d'en haut, sans mesures ni limites, mais à laquelle manquent l'ordre et le cadre. Nous avons appris, en ouverture du chapitre 44, que chacun de ces deux niveaux se divise en aspects et en degrés sans fin, « chacun selon sa propre mesure », conformément aux paroles du Zohar sur « noda bicheorim baala »: « itieda veitdabak lefoum ma demechaer belibeh », la connaissance engendrant l'amour, et chacun selon sa porte et sa mesure. C'est pour cette raison que de'hilou ourè'himou sont appelés « les choses cachées qui appartiennent à Hachem notre D.ieu », par opposition aux mitsvot concrètes qui sont « les choses révélées », dans lesquelles « il y a une seule Torah et une seule loi pour nous tous ».

Dans la partie suivante, nous étudierons cet amour unique qui inclut tous les aspects et tous les degrés, ainsi que les deux niveaux que l'Alter Rebbe y décrit.