Dans le prolongement de la hitbonenout (contemplation méditative) que nous avons étudiée, ouvrons un point supplémentaire : même lorsque l'homme ne sait pas définir la chose, il entretient un rapport premier, immédiat, avec son point de départ. Il en va ainsi dans le domaine du chant, ainsi dans le domaine de la sagesse, et il s'agit ici du domaine de la Divinité.
Un Juif aime sa vie. Avant tout, il aime vivre : sans raison ni explication, il aime la vie. C'est de là que part la contemplation, par étapes :
Celui qui améliore ses conditions de vie : s'il existe quelqu'un qui l'aide en permanence et veille à ce qu'il jouisse d'excellentes conditions de vie, il l'estimera profondément et l'aimera, puisque cet homme améliore ses conditions de vie.
Celui qui lui a sauvé la vie : et si vient quelqu'un qui, non content de lui donner de bonnes conditions, l'a sauvé d'une mort certaine, l'a protégé et délivré, à celui-là il restera reconnaissant toute sa vie.
Celui qui donne la vie elle-même : et s'il contemple, non plus celui qui lui a sauvé la vie, mais Celui qui lui donne la vie à chaque instant, qui le fait exister à chaque instant et lui donne tout ce qu'il possède, le Saint béni soit-Il, alors peuvent s'éveiller en lui des sentiments de gratitude, d'amour et d'attirance envers Celui qui lui donne tout cela.
Seulement, cette contemplation se déroule à l'intérieur des limites de l'homme : il médite sur ce qui lui est familier, dans son propre univers de concepts, dans sa vie et dans ce qu'il aime, et il parvient à comprendre et à reconnaître que Celui qui lui donne tout cela est la réalité du Créateur.
Et son amour sera à la mesure de sa compréhension. Car qu'est-ce que « la vie » ? C'est aussi une question. Pour l'un, vivre, c'est bien manger et bien dormir, et pour cela même il peut déjà éprouver de la gratitude envers Celui qui le lui a donné. Et si la « vie » est à ses yeux quelque chose de plus élevé, son rapport à la chose sera plus élevé. Il peut ainsi s'élever, s'élever encore, à l'infini.
Tout cela tient dans un seul cadre, celui que l'on désigne globalement sous le nom de ahavat olam, l'amour né du monde. Dans la ahavat olam il y a une multitude de degrés, mais leur dénominateur commun est que le point de départ est le monde : un point de départ qui conduit à contempler la force divine qui fait exister et vivifie la création à chaque instant.
Voyons le texte lui-même : « אך אהבת עולם היא הבאה מהתבונה ודעת בגדולת ה' אין סוף ברוך הוא, הממלא כל עלמין וסובב כל עלמין, וכולא קמיה כלא ממש חשיב », « mais la ahavat olam est celle qui provient de la compréhension et de la connaissance de la grandeur de l'Infini béni soit-Il, qui emplit tous les mondes et entoure tous les mondes, et devant qui tout est tenu pour absolument néant ». L'homme contemple la grandeur du Créateur, et dans cette formule si brève sont incluses trois extraordinaires étapes de la contemplation :
« Memalé kol almin », Il emplit tous les mondes : le Créateur vivifie de l'intérieur chaque détail de la création, dans le minéral d'une certaine façon, davantage dans le végétal, davantage encore dans l'animal, plus encore dans l'être parlant, et de même chez chacun selon la mesure de force, de bonheur et de contenu qu'il y a dans sa vie.
« Sovev kol almin », Il entoure tous les mondes : l'homme contemple la manière dont le Créateur enveloppe et entoure tous les mondes de façon égale. C'est un niveau divin plus élevé, où Il se trouve dans le minéral et dans l'animal de la même façon, sans aucune différence entre l'un et l'autre.
« Vekoula kaméi kela mamach chaviv », tout est devant Lui comme absolument néant : la contemplation du fait que tous les mondes n'ont strictement aucune importance face à la puissance du Créateur. C'est le degré le plus élevé de la contemplation.
Et chaque degré a sa répercussion sur le désir ardent : si l'homme a compris que la vitalité divine est le bien véritable et qu'il la désire, son désir ne s'arrête pas au niveau élémentaire, il cherche à monter plus haut. Et lorsqu'il comprend que « tout est devant Lui comme néant », il ne se contente plus du niveau inférieur qu'il saisit, il veut se relier à ce qui le dépasse : je ne le comprends pas encore, mais je veux comprendre et me relier.
Il est vrai que, pour se relier réellement à la vitalité divine, il faut se détacher du monde et de ses affaires, car celui qui est immergé dans les affaires du monde ne peut y parvenir.
À ce propos, un hassid disait : il y a dans le monde beaucoup d'hommes de désir, qui convoitent la nourriture, les voyages, les spectacles et ainsi de suite. Si ces hommes de désir savaient quel trésor se trouve dans la Torah et les mitsvot, ils abandonneraient tous leurs désirs pour s'attacher à celui-là.
Alors pourquoi ne le font-ils pas ?
Parce que, pour accéder à ce désir-là, il faut renoncer à tous les autres. On ne peut pas avoir les deux : il n'y a pas de « et l'un et l'autre », c'est l'un ou l'autre. Il est impossible de vivre dans les désirs du monde et de vouloir en même temps ressentir ce désir-là, dont la suite du texte montrera qu'il est le plus élevé de tous.
L'Alter Rebbe poursuit et explique ce qu'est « tout est devant Lui comme absolument néant » : « וכביטול דבור אחד בנפש המשכלת, בעודה במחשבתה או בחמדת הלב, כנ"ל », « comme l'annulation d'une seule parole dans l'âme intelligente, tant qu'elle se trouve encore dans sa pensée ou dans le désir du cœur, comme expliqué plus haut ». C'est un sujet que nous avons longuement étudié dans un cours précédent et qu'il n'est pas nécessaire de reprendre. L'homme contemple un seul mot qu'il prononce : quel est son rapport à l'ensemble de la faculté de parole, quel est son rapport à la faculté de pensée, quel est son rapport aux midot de l'âme ? Son insignifiance est immense. Et de là il contemplera comment le monde entier est véritablement néant et absence, car « par la parole de D.ieu les cieux ont été faits », et cette parole elle-même est totalement annulée, en bittul.
« אשר על ידי התבוננות זו ממילא תתפשט מידת האהבה שבנפש מלבושיה », « par cette contemplation, la midah d'amour qui est dans l'âme se dépouillera d'elle-même de ses vêtements » :
Que signifie « se dépouiller de ses vêtements » ? Chacun porte en son âme un amour, et cet amour se revêt dans ce qu'il aime, chacun selon ses propres vêtements : l'un aime la nourriture, l'autre aime voyager. Celui qui est immergé dans la matérialité voit son amour attiré vers la matérialité ; celui dont l'amour va à la musique et au chant, même si la musique est matérielle, se tourne vers quelque chose de plus abstrait et de plus spirituel dans ce monde ; et celui qui aime l'intelligence et l'étude est plus abstrait encore. Mais dès l'instant où l'homme comprend où se trouve le véritable bien, l'amour de son âme se dépouille des vêtements dans lesquels il s'était revêtu jusque-là.
« דהיינו שלא תתלבש בשום דבר הנאה ותענוג גשמי או רוחני, לאהבה אותו, ולא לחפוץ כלל שום דבר בעולם בלתי לה' לבדו », « c'est-à-dire qu'il ne se revêtira dans aucun plaisir ni aucune jouissance, matérielle ou spirituelle, pour l'aimer, et qu'il ne désirera absolument rien au monde si ce n'est D.ieu seul ». Voilà la ahavat olam : l'homme est parvenu à l'amour du Créateur à partir d'une contemplation du monde, et cet amour l'a fait se dépouiller de ses vêtements. Il n'éprouvera d'amour ni de plaisir ni dans une chose matérielle ni dans une chose spirituelle, car l'amour de la musique et l'amour de l'intelligence sont des amours spirituels, sauf que cette spiritualité-là relève des affaires du monde et non du Créateur. De tout cela il se dépouillera, et il ne voudra que ce qui exprime la volonté du Créateur.
Il ne s'agit pas pour autant de ne plus rien vouloir dans ce monde, de se lancer dans les mortifications et les jeûnes et de fuir au désert. Si la volonté du Créateur est qu'il se marie, qu'il fonde un foyer, qu'il aille travailler et subvienne aux besoins de sa famille, qu'il le fasse avec tout l'amour et toute la joie possibles, puisque telle est la volonté de D.ieu. Il peut vivre dans le monde, avec son emploi du temps quotidien, à condition que tout se fasse parce que c'est ce que le Créateur attend de lui.
Rabbi Chimon bar Yochaï, certes, a agi autrement, mais à ce sujet la Guemara dit que beaucoup ont essayé de faire comme lui et n'y sont pas parvenus. C'est le niveau de Rachbi. L'intention de l'Alter Rebbe est que l'homme ne désire rien « si ce n'est D.ieu seul », c'est-à-dire qu'il ne veuille chaque chose que du fait que le Créateur la veut, « מקור החיים של כל התענוגים, שכולם בטילים במציאות וכלא ממש קמיה חשיבי, ואין ערוך ודמיון כלל ביניהם, חס ושלום », « la source de vie de tous les plaisirs, qui sont tous annulés dans leur existence même et tenus devant Lui pour absolument néant, et entre lesquels il n'y a ni commune mesure ni ressemblance aucune, à D.ieu ne plaise ». Il n'y a aucune ressemblance entre un amour et un plaisir matériels, et l'amour et le plaisir de la vérité.
Et quelle ressemblance y aurait-il ? La chose est illustrée par une parabole que l'on raconte en plaisantant, mais nous lui ressemblons parfois exactement : un homme avait passé la main par la fenêtre, une voiture, à D.ieu ne plaise, la lui a écrasée, et aussitôt il s'est mis à crier : « Ma montre ! Ma montre ! ». Il est à ce point immergé dans les affaires du monde qu'il ne remarque même pas qu'il a perdu sa main. Il en va de même pour nous : la vérité divine est posée devant nous, et l'homme court après toutes sortes de plaisirs du monde, s'y enfonce, et ne comprend pas qu'il n'y a là, au fond, rien du tout.
« כמו שאין ערוך לאין ואפס המוחלט לגבי חיים נצחיים », « de même qu'il n'y a aucune commune mesure entre le néant absolu et la vie éternelle ». Quelle valeur a le zéro face à l'infini ? Il vaut la peine de s'arrêter ici sur un joli calcul : qu'est-ce qui est le plus éloigné, un par rapport à dix, ou zéro par rapport à un ? Zéro est bien plus éloigné de un, car dans le zéro il n'y a rien, tandis que dans le un il y a quelque chose, un peu seulement, et dans dix il y en a beaucoup. De même : qu'est-ce qui est le plus éloigné, un par rapport à dix, ou un par rapport à l'infini ? Manifestement un par rapport à l'infini. Dès lors, du zéro à l'infini la distance est double : le zéro est immensément éloigné du un, et le un est immensément éloigné de l'infini.
C'est ce que dit l'Alter Rebbe : « il n'y a aucune commune mesure entre le néant absolu et la vie éternelle ». Ce monde est néant et absence face à la vie éternelle, il n'a strictement aucune valeur. Alors pourquoi l'homme courrait-il et se consumerait-il après une matérialité pareille, qu'il possède et ne possède pas ? Mieux vaut courir après la vérité divine, qui est la chose véritable, tout le reste n'étant que néant et absence.
« כמו שכתוב: מי לי בשמים ועמך לא חפצתי בארץ », « comme il est écrit : Qui ai-je dans les cieux ? Et avec Toi, je ne désire rien sur la terre ». La hassidout rattache parfois ce verset à la ahava rabba, et ici l'Alter Rebbe le relie à la ahavat olam. « Qui ai-je dans les cieux ? » : même si Tu me donnes les cieux, des choses célestes, je n'en ai pas besoin. « Et avec Toi, je ne désire rien sur la terre » : même si Tu me donnes une chose qui est « avec Toi », je ne la désire pas. Qui est-ce que je veux ? Toi seul. Ne me tente avec rien, ni céleste ni terrestre : c'est Toi que je veux.
« כלה שארי ולבבי, צור לבבי וגו' », « ma chair et mon cœur se consument, rocher de mon cœur, etc. ». La chair et le cœur se consument et s'épuisent. Et pourquoi s'épuisent-ils ? Parce que « rocher de mon cœur » : le Créateur est le rocher puissant de son cœur.
« וכמו שכתוב לקמן », « et comme il est écrit plus loin ». Comme l'indique l'Alter Rebbe, c'est au chapitre 48 qu'il développera davantage ce sujet : le bittul des mondes et le fait que le monde est sans commune mesure avec le Créateur.
En résumé : dans cette partie, nous avons étudié la définition de la ahavat olam, un amour qui naît de la compréhension et de la connaissance de la grandeur du Créateur, et dont le point de départ est le monde. Nous nous sommes arrêtés sur les trois degrés de la contemplation : « memalé kol almin », « sovev kol almin » et « tout est devant Lui comme absolument néant », et sur le fait que plus la compréhension est abstraite et élevée, plus l'amour s'élève, à l'infini. Nous avons vu que cette contemplation dépouille la midah d'amour de ses vêtements, au point que l'homme ne désire plus aucun plaisir, matériel ou spirituel, si ce n'est D.ieu seul, non pas en se retirant du monde, mais en faisant tout parce que telle est la volonté du Créateur. Enfin, nous nous sommes arrêtés sur « il n'y a aucune commune mesure entre le néant absolu et la vie éternelle », et sur le verset « Qui ai-je dans les cieux ? Et avec Toi, je ne désire rien sur la terre ; ma chair et mon cœur se consument, rocher de mon cœur ».
Dans la partie suivante, nous poursuivrons l'explication du chapitre 43 et la suite des propos de l'Alter Rebbe.