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Chapitre 43 - Koula kaméh kelo 'hachiv : tout est comme néant devant Lui

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Dans la partie précédente, nous avons travaillé la hitbonenout (contemplation méditative) sur la grandeur de D.ieu telle qu'elle se révèle dans l'aspect de « mémalé kol almin », la lumière divine qui remplit tous les mondes, et nous avons cité le langage de la Guemara qui énumère les distances vertigineuses de la hishtalchelout, l'enchaînement descendant des mondes. Ces distances échappent totalement à notre entendement : même le trajet des cinq cents premières années ne peut être saisi par un homme dont la vie compte soixante-dix ans.

Et pourtant, il s'agit là d'un type de contemplation qu'un homme doté d'un esprit large, capable d'abstraction, capable de forger des images et de s'élever par la compréhension, peut gravir et par lequel il peut atteindre la grandeur de D.ieu : tout cela, le Saint béni soit-Il l'a créé, et c'est Lui qui le fait exister, le vivifie et le maintient à chaque instant. La grandeur divine se révèle ici de façon merveilleuse, non plus du côté de la petitesse (katnout) mais du côté de la grandeur (gadlout).

Pourquoi, alors, cette contemplation n'engendre-t-elle qu'une « yirah tataah », une crainte inférieure ? Parce que le fait même de dire « il y a un firmament, et un autre firmament au-dessus », « il y a les 'Hayot et il y a les pieds des 'Hayot », revient à poser une réalité : il existe des créatures, de grandes créatures, et de plus grandes encore, et le Saint béni soit-Il les fait exister et les vivifie à chaque instant. Le bittul (l'annulation de soi) auquel un Juif parvient par une telle contemplation est un bittul magnifique, et la contemplation elle-même est immense ; malgré cela, cette crainte est appelée « yirah tataah », car elle porte tout entière sur l'aspect de « mémalé kol almin » : il y a des mondes, et il y a Celui qui remplit tous les mondes.

Lisons le langage du Tanya : « מהתבוננות בגדולת ה' דאיהו ממלא כל עלמין ומהארץ לרקיע מהלך ת״ק שנה וכו' ובין רקיע לרקיע וכו' ורגלי החיות כנגד כולן וכו' וכן השתלשלות כל העולמות למעלה מעלה עד רום המעלות », c'est-à-dire : « par la contemplation de la grandeur de D.ieu qui remplit tous les mondes, de la terre au firmament il y a un trajet de cinq cents ans, etc., et entre un firmament et l'autre, etc., et les pieds des 'Hayot équivalent à tout l'ensemble, etc., et ainsi la hishtalchelout de tous les mondes, de plus en plus haut, jusqu'au sommet des degrés ». L'Alter Rebbe ne reprend pas tout le détail que nous avons lu dans la Guemara, il s'y réfère en quelques mots (ת״ק vaut cinq cents en guematria).

Par les mots « וכן השתלשלות כל העולמות למעלה מעלה עד רום כל המעלות » (« et ainsi la hishtalchelout de tous les mondes, toujours plus haut, jusqu'au sommet de tous les degrés »), l'Alter Rebbe laisse entendre que l'homme peut monter et contempler des mondes plus élevés encore. Nous avons déjà évoqué, aux chapitres 38 et 39, la place des anges dans les mondes : il y a des anges dans le monde de Yetsirah, d'autres dans le monde de Beriah, et il y a plus haut encore. Tout cela, ce sont des mondes, et l'homme contemple les mondes et la vitalité divine qui s'y trouve. Toute la crainte du Ciel à laquelle un Juif parvient par cette contemplation est appelée crainte extérieure, « yirah tataah », selon son expression : « אף על פי כן נקרא יראה זו יראה חיצונית ותתאה » (« malgré cela, cette crainte est appelée crainte extérieure et inférieure »).

Quel est le point commun à tous les types de contemplation dont nous avons parlé, aussi bien celle du chapitre précédent, qui porte sur la katnout, que celle de ce chapitre, qui porte sur la gadlout ? « מאחר שנמשכת מהעולמות », « puisqu'elle découle des mondes ». Toutes ces contemplations posent une réalité : il y a un monde. Certes, l'homme médite sur le fait que cette réalité est annulée devant son Émanateur à chaque instant, mais le fait même qu'il accorde aux mondes une place, « שהם לבושים של המלך הקדוש ברוך הוא אשר מסתתר ומתעלם ומתלבש בהם להחיותם ולקיימם להיות יש מאין וכו' » (« car ils sont les vêtements du Roi, le Saint béni soit-Il, qui s'y cache, s'y dissimule et s'y revêt pour les vivifier et les maintenir, afin qu'ils soient yesh mé'ayin, quelque chose à partir du néant »), montre que le monde occupe encore une place. Le Saint béni soit-Il a des vêtements, et le monde est Son vêtement, comme cela a été dit au chapitre précédent ; l'homme contemple le vêtement, et cette contemplation l'amène à Le reconnaître, mais elle ne réduit pas la réalité à néant : « רק שהיא השער והפתח לקיום התורה והמצות », « elle n'est que la porte et l'entrée vers l'accomplissement de la Torah et des mitsvot ».

La 'hassidout rapporte souvent une image du renouvellement du yesh à partir du ayin à chaque instant, une image que l'on peut percevoir concrètement dans la vie quotidienne : un homme lance une pierre vers le haut. Comment la pierre s'envole-t-elle ? La pierre n'est pas devenue une pierre volante : c'est exactement la même pierre qu'auparavant, et une fois retombée elle redeviendra cette même pierre. Seulement, il y a une force, une énergie, qui propulse la pierre vers le haut ; tant que la force pousse, la pierre vole, et dès que la force faiblit et cesse, la pierre tombe.

Qu'est-ce qui est plus élevé, la pierre ou la force qui la propulse ? Assurément la force, car c'est une force spirituelle, abstraite et puissante, et c'est elle qui élève la pierre. La question est donc : la pierre occupe-t-elle une place vis-à-vis de la force, ou bien la force est-elle si élevée que la pierre lui est totalement annulée et n'occupe aucune place ?

En vérité, la pierre occupe bien une place vis-à-vis de la force, puisque la force s'occupe d'elle et la projette. La force, pour ainsi dire, déclare : il y a une pierre, j'ai un but avec elle, et voici que je la projette. Personne, certes, n'attribuera le vol à la pierre ; on ne dit pas « voici une pierre volante », on attribue le vol à la force. Mais même en attribuant le vol à la force, on ne dit pas que la pierre n'existe pas. La pierre existe, seulement elle est annulée devant la force, et sans celle-ci il n'y a aucun vol. Malgré tout, le fait même que la force s'occupe d'elle est le signe qu'elle a une certaine importance.

Le nimchal, l'objet de la comparaison, c'est la création : le monde tout entier et chacun de ses degrés, aussi bien dans l'aspect de katnout que dans celui de gadlout. La création est comme le vol de la pierre : le Saint béni soit-Il crée le monde à chaque instant, et la force divine le fait exister et le propulse, « Il renouvelle dans Sa bonté, chaque jour et constamment, l'œuvre de la création ». Le monde n'existe que parce que la force divine le fait être et le vivifie à chaque instant, et il est certainement annulé devant son Créateur. Mais ce bittul n'est pas d'un niveau tel que l'on puisse dire que le monde n'existe absolument pas : le fait même que le Créateur s'occupe de lui et le crée confère à la création une importance et un certain statut.

À quel degré de bittul le monde peut-il parvenir si l'on contemple uniquement la force qui le propulse ? À un bittul où le monde dit : « j'existe, seulement je m'annule ». C'est exactement l'expression que nous avons lue plus haut dans le Siddour de l'Alter Rebbe : comme un peuple qui se tient devant le roi. Il y a un roi, c'est lui qui gouverne, mais le peuple occupe une place et n'est pas réduit à néant. Tout cela relève de la « yirah tataah ».

A priori, comment pourrait-on atteindre une crainte plus élevée que celle-là ? Il y a bien une création, et le Créateur la fait exister à chaque instant, et c'est pour cela qu'elle existe et occupe une place. Que peut-il y avoir de plus élevé que cette contemplation ? Lisons les lignes qui suivent.

« אך היראה עילאה ירא בושת », « mais la crainte supérieure est une crainte de honte ». Le premier trait de la yirah ilaah, et son premier effet, c'est cette « yirat boshet » : l'homme a honte de lui-même, de son existence même. Comme celui qui se tient devant un grand de sa génération, devant un tsaddik : l'intensité qui se dresse devant lui est si grande que sa propre réalité n'existe plus, et il a honte du simple fait d'exister.

Dans la yirah tataah, il n'y a aucune « yirat boshet », et il ne peut pas y en avoir. Dans la yirah tataah, il peut y avoir une crainte de D.ieu et une crainte de la faute, chacune selon son degré, car même à l'intérieur de la katnout il y a une crainte de la faute et une crainte de D.ieu, comme l'expose le Rabbi Rachab dans le Kountras HaAvodah. Mais la yirah ilaah est d'un tout autre ordre, c'est un autre monde : le Juif qui y parvient ne dit pas « j'existe et je viens devant le roi », il dit « je n'existe pas du tout ».

[Ce niveau est-il un don ou le fruit d'un travail ? On y parvient par le travail, et il y a là un ordre précis : « s'il n'y a pas de 'hokhmah, il n'y a pas de yirah ». Impossible d'atteindre ce degré élevé de crainte sans l'introduction de la 'hokhmah, c'est-à-dire l'étude de la Torah, l'accomplissement des mitsvot et une compréhension de ce qu'est la 'hokhmah. C'est un travail et un effort, et c'est en même temps une révélation divine accordée à l'homme. Chez un tsaddik, et en particulier chez le tsaddik de la génération, il y a aussi là une dimension de don : ce degré est enraciné en lui dès le départ (étant entendu que, s'il ne travaille pas, il n'y parviendra pas). Mais l'Alter Rebbe parle ici de chaque Juif : le Tanya est un livre pour les bénonim et non un livre pour les tsaddikim, et l'Alter Rebbe veut que chaque Juif sache que cette chose existe et vers quoi il doit tendre.]

La yirah ilaah est donc la crainte qui provoque chez l'homme cette honte : un bittul absolu, un sentiment de néant. Il a honte et, tout simplement, il s'enfuit ; il ne trouve plus de place pour lui-même. Ce n'est pas comme le peuple qui se tient devant le roi, qui se trouve une place et se contente de se prosterner devant lui ; ici, il ne demande même pas à se prosterner : « Qui suis-je donc ? Je n'existe pas, et je ne veux même pas que l'on me voie. »

L'Alter Rebbe poursuit : « ויראה פנימית שהיא נמשכת מפנימיות האלקות שבתוך העולמות », « et une crainte intérieure, qui découle de l'intériorité de la Divinité qui se trouve à l'intérieur des mondes ». Non pas de l'extériorité de la Divinité, mais de son intériorité. Que signifie « extériorité de la Divinité », et que signifie « intériorité de la Divinité » ? Le fait de s'occuper de la création est un immense tsimtsoum (contraction) : toute l'affaire du Saint béni soit-Il consisterait-elle à s'occuper d'un monde ?

Prenons une image très matérielle, tirée de notre monde. Le roi Salomon était grand et sage. Imaginons un homme qui observe le comportement du roi Salomon durant toute une journée, puis qui vient raconter qu'il a vu le roi Salomon ; et lorsqu'on lui demande ce qu'il a vu en lui, il répond : « J'ai vu qu'il sait lacer ses chaussures. » A-t-il menti ? Non, il a dit la vérité. Mais est-ce cela, le roi Salomon ? Ce n'est en rien ce qu'est vraiment le roi Salomon.

De la même façon, dire que toute l'affaire de la Divinité consiste à créer des mondes : certes, il y a des mondes et le Créateur s'occupe d'eux, mais cela, c'est l'extériorité de la Divinité, c'est le récipient. Il y a dans ce récipient un contenu divin qui s'occupe du récipient, et il y a ce qui est totalement au-dessus de cela. Un Juif doit avoir une conscience non seulement de ce niveau-là, l'extériorité de la Divinité (et puissions-nous déjà l'avoir ! mais elle n'engendre qu'une crainte extérieure, une yirah tataah), mais, comme le dit ici l'Alter Rebbe, une conscience de l'intériorité de la Divinité, de cette intensité qui dépasse infiniment l'occupation avec le monde. Et dans cet état, il ne s'agit plus d'un monde qui existe et qui s'annule : le monde est purement et simplement néant, « koula kaméh kelo 'hachiv », tout est comme rien devant Lui, il ne compte pas et n'occupe aucune place.

En résumé : dans cette partie, nous avons appris que la contemplation de la grandeur de D.ieu dans l'aspect de « mémalé kol almin » (le trajet de cinq cents ans, les firmaments, les pieds des 'Hayot, et la hishtalchelout de tous les mondes jusqu'au sommet des degrés), bien qu'elle soit une contemplation grandiose qui conduit à un bittul admirable, n'engendre qu'une crainte extérieure, une « yirah tataah », parce qu'elle découle des mondes et leur accorde une place, en tant que vêtements dans lesquels le Roi se dissimule pour les vivifier et les maintenir. L'image de la pierre et de la force qui la propulse a montré que, même si la pierre est annulée devant la force, le fait même que la force s'occupe d'elle lui confère une importance et une place, comme un peuple qui se tient devant le roi. La « yirah ilaah », en revanche, est une crainte de honte et une crainte intérieure, qui découle de l'intériorité de la Divinité à l'intérieur des mondes, au-delà de l'occupation avec le monde ; là, le monde n'occupe plus aucune place : « koula kaméh kelo 'hachiv ».

Dans la partie suivante, nous poursuivrons le texte de l'Alter Rebbe et approfondirons la compréhension de la « yirah ilaah » ainsi que le chemin par lequel l'homme y parvient.